Beauxbâtons - La dernière chance
Chapitre 26 : Sortilège 26 : la citrouille
8221 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 10/10/2026 12:36
Dès que Hercule ouvrit un œil, il n’eut qu’une idée en tête : boire du jus de citrouille. Que la veille soit la soirée horrible d’Halloween ou qu’elle soit n’importe quel autre moment de l’année, il lui fallait un grand verre de jus. Non ! Un broc de jus pour lui seul. Au diable les autres !
Il bondit hors du lit et se cassa la figure. Ses jambes étaient aussi faibles que s’il avait dansé toute la nuit ! Pourtant, hier soir, il n’avait bu que des jus de fruits, avec l’assurance que Eugénie n’y avait pas versé, en douce, le produit d’une de ses distillations. La soirée lui paraissait confuse, lointaine, irréel mais cauchemardesque. Il avait commis plusieurs actes abominables, impardonnables.
Il secoua la tête pour se convaincre qu’il avait rêvé. Il se remit debout, en faisant preuve de prudence. Puis, il prit ses affaires de toilette et se rendit à la douche. Il croisa ses amis, silencieux, lavés ou sur le point de l’être, se pressant pour ne pas rater le petit-déjeuner et être en cours à l’heure. Il glissa sous l’eau chaude diffusée en pluie, se frictionna et se rinça sans traîner. Il se sécha avec autant de rapidité. Il y avait du jus. C’était une certitude. Il ne pouvait en être autrement sinon, ce serait une faute impardonnable du chef Feuillantine. Séraphin ? Où se trouvait le fils Ballessaim ? Il savait ce qui était prévu au petit déjeuner ! Au diable le café, le thé ou le chocolat ! Il fallait au moins un litre de jus de citrouille. La fête d’Halloween était passée depuis quelque temps, mais il était inconcevable que l’Académie manquât de cucurbitacées.
Dès qu’il fut préparé, il retourna à sa chambre. Eugénie était déjà prête ! Chacun décampait sans attendre ses camarades, en désaccord avec les règles de sécurité.
« Sécurité. Noël… »
Le prénom du jeune Millefeuille parut déchirer un voile dans son esprit. La soif éprouvée était surréaliste et seule la citrouille avait le pouvoir de l’éteindre ! Mais Noël ne devait pas sortir seul. Le Belge empoigna la valisette contenant ses cours. Puis, il suspendit son geste. Le doute s’instilla en lui. Pourquoi ses amis se précipitaient-ils tous ? Pourquoi observaient-ils tous le silence ?
« Réfléchis, Van Betavende ! La soirée d’Halloween, c’était… vendredi 31 octobre. C’est un fait. Mais depuis, il n’y a eu que cette nuit. Nous sommes le samedi 1ᵉʳ novembre. Il ne peut en être autrement. Alors, quelle succession de cauchemars peut me laisser l’impression que des jours se sont écoulés depuis cette fête ? Pourquoi ai-je l’esprit embrouillé si ce n’est… à cause… d’une manipulation des suprémacistes ? Non, les pauvres n’y sont pour rien. Les pauvres ? Tu t’entends penser, mon ami ? ! Tout est si… confus ! »
Il se décida enfin à quitter le pavillon avec son bagage, par acquit de conscience. Lorsqu’il parvint au pied du château, il constata que le hall était bondé. Il n’était pas encore 7h00. Il chercha dans la foule le visage émacié de Noël et le trouva. L’un des membres du Gerbera avait été le chercher ou alors, le jeune avait bravé l’interdit.
Le chef cuisinier fit une rare et remarquée apparition dans le couloir administratif, accompagné de la directrice. Il prit la parole en usant d’un Sonorus :
— S’il vous plaît ! S’il vous plaît ! Les elfes de maison et mes deux apprentis sont en train de presser des dizaines de litres de jus de citrouille. Il va falloir se rationner, le temps que tout soit prêt. Un verre par personne, pour l’instant.
La bronca fut instantanée. Les réflexions, aux accents d’accusation, fusèrent.
— C’est un scandale ! s’insurgea un CHASSE-Magus.
— Vous gardez tout pour vous ! C’est ça ?
— C’est vital !
— Un verre, ça ne va pas ! Trois verres ou je fais des dégâts !
— Donnez-nous des citrouilles et des pressoirs ! Ça ira plus vite !
— Delplanque a raison !
— Oui ! Posez les pressoirs et les citrouilles sur nos tables !
— C’est bon, c’est bon !
En moins d’une minute, les pressoirs dupliqués en masse par Georges Feuillantine et des ribambelles de citrouilles firent leur apparition sur les assiettes. À l’aide de coutelas tranchants, les enfants se livrèrent à un carnage orange, détaillant, pressant et buvant au fur et à mesure du pressage. La confusion et l’activité effrénée durèrent près d’une demi-heure. Enfin, lorsque les gosiers furent saturés de jus, la frénésie finit par retomber. Dès lors, les elfes de maison purent remettre de l’ordre, sur et autour des tables maculées. Un véritable petit déjeuner fut proposé mais rares furent les étudiants capables d’avaler une nourriture solide. La folie laissa peu à peu place au silence. Les uns et les autres se dévisagèrent comme s’ils s’accusaient d’un crime. La suspicion céda à son tour et la gêne les corrompit. Le Belge fut le premier à briser la spirale à la table du Gerbera :
— Noël, êtes-vous sorti seul pour venir au restaurant ?
— Oui. Mais j’avais la couverture tout le temps. Je suis monté au premier étage et je suis rentré dans une salle de classe vide pour la retirer et la ranger. Après, je suis descendu pour avoir du jus. C’est… bien ?
— Oui… oui. C’est parfait. Je… vous raccompagnerai après les… cours ? Nous avons bien école, ce matin ? Je n’en suis pas certain.
— J’ai un doute.
— Pareil, ajouta Sigrid.
— On est quel jour, bazar de bazar ?
— Nous sommes samedi 1ᵉʳ novembre, Eugénie. Je crois.
— Je suis une nouille, s’exclama la petite frisée. J’ai un moyen infaillible de le savoir.
Elle fouilla dans son sac et chuchota de façon à ce que personne n’entende le mot de passe activant son dodécaèdre perpétuel :
— Móno o Iraklis.
Puis, elle prononça à voix haute :
— Quel jour sommes-nous ?
L’artefact souligna les informations nécessaires. Il confirma que la journée, entamée sur les chapeaux de roue et dans la folie, était indubitablement le samedi 1ᵉʳ novembre.
— Alors, Halloween, c’était hier soir ? s’interrogea Laurine. Je n’en ai qu’un souvenir très vague. Juste des couleurs changeantes.
— Il s’agit de ma robe, précisa Umbelina. Un cadeau de Jo.
— Moi, j’ai la sensation d’avoir passé la nuit sur un mauvais matelas.
— Vous étiez allongé sur le gravier, Jacques. Vous baigniez dans votre sang !
— Il avait une hache plantée dans le cœur ! s’exclama Andrea.
— C’est vrai, confirma Noël. Tu… tu étais mort et tu es ressuscité !
— Comment est-ce possible ? s’étonna Umbelina. Je ne me souviens pas d’avoir utilisé Fulguracr…
— Stop ! coupa Hercule. Stop, Umbelina ! Jacques n’était pas mort.
— Non ? fit l’intéressé.
— Je t’ai raconté des histoires drôles, se souvint le petit Italien. Pour te faire rire.
— Ah ben si je rigolais, j’étais pas mort !
— Non, dit Hercule. Vous faisiez semblant. Je… j’avais préparé un jeu.
— C’est vrai, dit Laurine. J’avais un rôle important. Mais ça m’échappe.
Peu à peu, bribe de souvenirs après ressenti, la soirée d’Halloween se reconstitua et la sensation de cauchemar s’atténua. Les brocs de jus furent vidés jusqu’à la dernière goutte. Quand la fin du service chaotique eut enfin lieu et que les derniers élèves furent partis, que les enseignants hébétés furent dispersés ou repartis vers la Cabane Enchantée, pour attraper un module de Transportation, le chef Feuillantine jugea plus prudent de servir de la citrouille grillée à midi, de préparer un potage pour le soir, avec la chair encore juteuse et de presser quelques dizaines de litres supplémentaires.
Hercule se rendit à la ménagerie, comme chaque samedi matin, afin d’effectuer les plus gros travaux de la semaine. C’est habité par le doute que Bianca le rejoignit en sifflotant pour guider sa plume de Globulaire. À plusieurs reprises, au cours de la matinée, elle questionna Hercule sur le travail à effectuer, les documents à remplir, comme si elle avait perdu toute assurance. Parfois traversé par un doute, le garçon se référa lui aussi aux grimoires et autres notes de madame Waldmeister. Il reçut la visite de Sigrid et de plusieurs élèves venus, sous la houlette de Jonas, l’employé de Delacour, installer des poutrelles d’acier sur les hauteurs, pour consolider l’édifice. Sigrid maniait sa baguette avec dextérité, soulevait le métal et l’amalgamait à la structure existante avec une aisance qui forçait l’admiration de monsieur Breton.
— Elle est douée, cette jeune demoiselle. J’aurais bien aimé l’avoir avec moi quand il a fallu remonter l’Observatoire, en juin.
— Le métal est son matériau de prédilection.
— Et toi, c’est le bois. C’est à toi, ça ?
Il désignait la valisette. Hercule confirma. Jonas demanda à voir l’intérieur. Il fut très surpris par le contenu.
— Par Flamel ! C’est quoi tout cet attirail ?
— Un compromis entre un hôpital de campagne et l’assortiment indispensable à un enquêteur.
— Eh ben !
— Ce n’est pas tout. Regardez…
Il referma le bagage, le posa sur ses roulettes et déambula dans la pièce. Il fut suivi, comme son ombre, par la valisette.
— Excellent ! Tu lui as mis une esgourde dans le gosier ?
— Tout à fait.
— C’est astucieux. Tu sais qu’on gagne un temps fou avec ton avaleur de copeaux et de sciure ?
— Il fonctionne toujours ?
— Et comment ! Au moins deux fois par jour ! Une sacrée invention. Gervais ronchonne parce que ton enchantement est trop complexe. Ça nous fait bien rire !
— Comment se porte madame Delacour ?
— Ça commence à se voir ! Un petit bedon tout en avant. Moi, je dis que ce sera un garçon. Tu connais le proverbe ?
— Quel proverbe ?
— Si le bidon ne touche que la boucle de ceinturon, t’auras un garçon. Si le bidon toute la ceinture bousille, t’auras une fille.
— Vous venez d’inventer ce proverbe.
— Eh ouais ! répondit l’homme en éclatant de rire. Bon, c’est pas tout, il faut que je retourne travailler. Il fait chaud, sous la verrière. J’ai tout le temps soif ! Pourtant, avec les litres de jus de citrouille que je me suis enfilés, ce matin, je ne devrais plus être assoiffé. J’comprends pas.
Ce besoin inexplicable revenait sur le tapis. L’épidémie ne s’était donc pas limitée à l’Académie.
Lorsque Hercule en eut fini avec ses tâches, il alla déjeuner en coup de vent. Le besoin de jus se fit moins critique et il se contenta d’un verre. Quelques minutes plus tard, il entra dans l’isoloir central après avoir préparé les bancs pour un demi-tour complet. À ses côtés, Eugénie revêtit un Toutenbulle. Hercule se protégea à son tour.
— Prête ?
— Prête !
Il libéra le mécanisme et ils furent projetés dans le degré 180. C’était la seconde fois qu’il s’y rendait et la première en compagnie de la jeune fille.
— Venez, suivez-moi ! lui dit-il.
Elle l’attrapa par le bras et lui parla. Aucun son ne parvint aux oreilles du garçon.
— Je ne vous entends pas. M’entendez-vous ?
Ses lèvres bougèrent mais nul son ne parvint à ses tympans. De l’index, elle désigna ses oreilles, lui signifiant qu’elle ne captait pas sa voix. La situation lui parut claire. Si le degré 180 stoppait le temps, l’activité, il figeait peut-être l’air, impossible à respirer et incapable de propager le son. Comme s’il était inerte, mort. Il apposa un doigt sur sa tempe, hocha la tête, lui indiquant qu’il pensait avoir compris la raison de leur surdité. Pour communiquer, il fallait créer un seul Toutenbulle autour de leurs corps soudés, ce qui était inconvenant ou alors, disposer d’un système radio moldu utilisant des signaux hertziens, totalement affranchis de l’air, contrairement aux ondes sonores. Ce qui était inutile pour un sorcier dont la magie perturbait tout système électrique.
Après s’être causé une petite frayeur avec la porte de la salle du Sondeur, qui parut bloquée, ils enfilèrent le couloir et gagnèrent l’infirmerie. Il y avait des élèves devant le comptoir de Théophile Amand, du côté de la bibliothèque. Tous étaient figés. Deux fiches d’emprunt étaient suspendues en l’air, l’une en partance, l’autre en retour, s’il se fiait au sens de circulation édicté par le bibliothécaire.
Ils pénétrèrent dans la pièce réservée au médicomage. Eugénie sursauta en découvrant Alfred assis à son bureau, un paquet de parchemins empilés à sa gauche, sa plume d’ibis rouge et de l’encre écarlate en main, corrigeant les devoirs de ses élèves. Eugénie agita la main devant ses yeux, fit des grimaces, gesticula avant de jeter un œil sur la copie qu’il traitait. Il s’agissait de la composition de Rostang de Hautefeuille. La tentation de piquer la plume et d’apposer une FONTE- se fit irrésistible. Elle se contint et revint vers le squelette, Raoul. Hercule prononça le mot de passe à plusieurs reprises mais rien ne se passa.
— Le mot de passe a changé ? demanda Eugénie, en vain.
C’était exactement la question inaudible posée par le garçon.
« Non, le docteur n’a pas changé le mot de passe. Raoul ne l’entend pas parce que le seul endroit où le son se diffuse, c’est à l’intérieur de mon enveloppe magique. Le degré 180 ne nous sert à rien. »
Il était sur le point de renoncer lorsque Eugénie tapota son bras. Elle l’attira jusqu’au tableau masquant l’escalier de l’appartement. Elle lui fit signe d’observer. Elle tira sur le cadre du tableau. Rien ne se passa. Elle tira une seconde fois et la porte s’ouvrit.
— Victoire ! s’exclama-t-il.
Elle tempéra son ardeur et referma. Elle lui proposa de recommencer autant de fois qu’il le désirait. Il obéit. La porte était ouverte ou fermée. Une fois sur deux. À égalité. Eugénie fit une grimace d’incompréhension, puis haussa les épaules. Ils pénétrèrent dans l’escalier et escaladèrent les marches. Au moment où Eugénie voulut insérer la clé dans la serrure de la porte de l’appartement de son père, elle éprouva quelques difficultés. Il fallut forcer pour qu’une fine couche de Toutenbulle moule le sésame sans se déchirer. Afin de tourner la clé dans la serrure, Hercule n’eut pas d’autre choix que de soulever sa camarade, la mettre la tête en bas et la redresser après un tour complet pour que la clé puisse accomplir sa rotation dans le barillet. Le Toutenbulle était une erreur. Un Têtenbulle aurait été parfait.
Eugénie les conduisit jusqu’à l’armoire de la chambre de son père. Hercule repéra la position des cintres supportant chemises et pantalons. Puis, il écarta les vêtements et observa le fond de l’armoire. Il procéda comme avec le stéréogramme AD de leur cabane et regarda au-delà des apparences. Bien que le passage secret, répertorié dans le degré 350, ait été créé avant l’arrivée du Sondeur, Hercule le soupçonnait d’utiliser la même astuce. Dans son esprit, Armand Delacour, le fondateur de la fabrique, n’était pas le dépositaire exclusif des bonnes idées. Il s’était inspiré de la création de Ballessaim et de Beauxbâtons. Il avait été un de leurs disciples et le seul à avoir découvert le passage secret Nord. L’esprit ailleurs, le regard dans le vide, des lettres apparurent. B et A.
« Ballessaim Ambelion. »
Il chercha le carré de départ pour activer le mécanisme. Il le trouva, comme supposé, à la base de la lettre B. Il remit les lettres dans l’ordre. La magie opéra. Il ferma les yeux, vérifia qu’il avait mémorisé la séquence de déplacement des pièces de bois à la perfection et pénétra dans un couloir sombre. Il en profita pour lancer un Lumos Maxima avec sa baguette de cèdre. Eugénie alluma aussi la sienne. Le duo parcourut quelques mètres avant de s’engager dans un escalier hélicoïdal. La descente parut durer autant, si ce n’est plus, que celle partant du coffre de l’Observatoire.
Lorsqu’ils atteignirent le sol, ils firent face à deux tunnels étroits, humides et bas. La sensation d’étouffement n’était pas une illusion. Hercule choisit le chemin à droite, dans la veine creusée dans le calcaire qui allait, selon lui, vers le nord du domaine. Au bout de quelques mètres, ils traversèrent une brume bleutée. Ils avancèrent tandis que le garçon comptait leurs pas.
« Nous devrions passer sous le pavillon blanc. »
Il n’y avait aucune trace de quartz. Juste de la roche crayeuse. Il perçut enfin un point de lumière et le signala à Eugénie. Ils marchèrent encore une centaine de mètres, en pente douce et émergèrent dans le tronc creux d’un arbre. Ils sortirent, quittèrent le bosquet et tentèrent de s’orienter par rapport au soleil. En toute logique, comme il était 13h00, que le soleil indiquait peu ou prou le sud, ils auraient dû découvrir Beauxbâtons à son aplomb. Il n’en était rien. Il n’y avait plus de mont Canigou. À la place, il y avait une bourgade, à 250 ou 300 mètres de leur position, installée dans une vaste plaine cernée par des montagnes. Hercule prit ses Multiplettes entreposées dans sa besace, plus pratique pour l’exploration et visa la cité, traquant un indice sur l’identité de la commune. Il cherchait une route ou un chemin conduisant dans les faubourgs de la petite ville. Il tomba sur une énorme pierre peinte en blanc, avec un nom ajouté en noir : Bourg-Madame.
« C’est impossible ! Nous n’avons pas pu parcourir 50 kilomètres à vol d’oiseau ! »
Il fit comprendre à Eugénie qu’il était temps de rebrousser chemin. Arrivés à la jonction des deux tunnels, leur autonomie en air n’excédait pas plus d’une demi-heure. Il fallait intégrer le temps pour remonter, tout remettre en place, refermer la porte de l’appartement en faisant des acrobaties avec Eugénie, moins légère qu’il n’y paraissait. Il s’accorda, au jugé, un quart d’heure dans le second tunnel. Ils s’y aventurèrent et empruntèrent un nouvel escalier qui les conduisit dans les entrailles de la Terre. Parvenus à destination, ils firent face à un réseau de tunnels et de caves partant de l’escalier. C’était si déroutant que le garçon crut se perdre après quelques mètres parcourus.
— Par là ! souffla une voix, contre toute attente.
— Par ici ! chuchota une autre personne.
— Mais non, viens là !
— Prends ma direction !
— La mienne.
— La mienne !
— Ne l’écoute pas !
— Ce n’est pas par là !
Pris de panique, les enfants fuirent la cave et se réfugièrent dans l’escalier, le cœur battant la chamade. Ils refirent une tentative en choisissant une direction opposée, en apparence. La punition fut identique. Hercule eut l’impression de vivre l’enfer que son père, Louis, avait vécu lorsqu’il avait découvert son statut de Legilimens, incapable de se fermer aux autres, submergé par leurs pensées. Ce n’était pas le cas. Il en eut la certitude en ramassant une pierre et en la lâchant. Le caillou demeura à la position où il l’avait lâché, à un mètre du sol. La magie des caves était celle d’un sorcier suprême. Elle s’affranchissait des lois de la physique moldue et sorcière classique. Une ultime tentative leur apprit qu’il était vain de lutter contre l’envahissement tortionnaire des voix. Hercule perçut des vibrations venues de sa besace. En tâtonnant, il identifia la source de la manifestation. Il prit le stéthoscope et le mit en place dans ses oreilles. L’âme du chamane se manifesta par les mots qu’il avait identifiés par oui et non. Il détermina un point de départ.
De son côté, Eugénie, couteau magique en main, se livrait au même exercice. La lame au diamant Hope luisait dès qu’elle l’orientait dans une direction précise. Les enfants poursuivirent l’exploration dans le dédale durant cinq minutes, se fiant aux indications et à l’absence de voix perturbatrice.
Le moment de battre en retraite fut atteint. Il coïncida avec une impression partagée par les deux enfants. À quelques pas d’eux, dissimulée dans l’obscurité, une créature démoniaque, dénuée d’âme, les guettait pour absorber la leur. Paralysés par un froid et une sensation de vide inouïs, ils se blottirent l’un contre l’autre pour parcourir encore quelques mètres. Ils débouchèrent sur une impasse barrée par une armoire imposante, incontournable. Elle s’entrouvrit. Hercule empoigna Eugénie et l’entraîna dans les caves. Les voix se déchaînèrent. La jeune fille tourna son couteau qui se couvrit de givre. Elle trouva la direction faisant taire les voix. Ils se hâtèrent sans cesser de ressentir une frayeur abyssale, amplifiée par l’atmosphère glacée. Ils atteignirent enfin l’escalier et grimpèrent les marches à vive allure. Dix minutes plus tard, après avoir tout remis en place en dépit des émotions, hors d’haleine et à court d’air, Hercule poussa les bancs jusqu’au degré zéro. Il n’eut jamais autant de plaisir à mettre fin à un sort.
— Finite !
— On a réussi ! On a trouvé la cachette du testament perdu !
— Comme vous y allez ! Nous avons découvert un labyrinthe au bout duquel se trouve…
Ils frissonnèrent de façon visible, des pieds jusqu’à la racine des cheveux.
— Je ne sais pas. J’avais la trouille comme jamais de ma vie. Pire que…
— … le Spongue.
— Ouais, carrément pire. Effroyable. Mais ce labyrinthe n’est pas là par hasard, Hercule.
— J’ose le penser.
— Par contre, je n’ai rien compris au tableau du bureau de mon père. Raoul ne pouvait pas entendre le mot de passe. Le son ne passait pas.
— Tout à fait. D’où notre communication par signes.
— Mais pourquoi la porte alternait-elle la position ouverte ou fermée ?
— Avez-vous remarqué que la porte de la salle du Sondeur s’est bloquée, ce qui nous a causé une petite frayeur ?
— Oui, j’ai pas pigé pourq… J’y suis ! C’est pareil ! Mais la porte de l’appartement ?
— Le tableau, comme la porte de cette salle, sont des ouvertures soumises à un enchantement. L’appartement de votre père possède une serrure comme les Moldus ou les Gobelins en fabriquent. J’imagine que dans un univers où les atomes composant toutes les matières sont suspendus, ils peuvent avoir deux états différents, voire opposés, car la magie classique n’est pas conçue pour affronter cette physique où tout est gelé. Elle ne se comporte pas comme prévu. Le Toutenbulle pourrait provenir d’une magie antique puisqu’il est insensible à cet état de gel temporel.
— En gros, on a eu de la chance !
— C’est fort bien résumé.
— Maintenant, il va falloir trouver un moyen d’y retourner. Plusieurs fois si les épreuves se multiplient.
— Nous allons convoquer l’ordre dans le Quartier Général.
— Noël connaît les degrés, mais il ne faut pas l’impliquer. Déjà qu’il angoisse à l’idée de la sortie prochaine de Rosier. Dans le pavillon ?
— Si nous nous réunissons dans l’une de nos chambres, ce n’est pas sans garantie d’interruption ou d’écoute non désirée. Quant à la grotte, elle n’est pas idéale. La preuve, c’est que j’ai pu espionner les suprémacistes, l’année dernière.
— Et si nous allions dans la cachette aux prophéties d’Obscur ?
— Excellente idée ! La professeure ne sera pas là et Dune a accès au degré astronomique sans passer par l’observatoire.
— Les plus jeunes resteront avec Jacques. Et Laurine ? Que fait-on ?
— Nous ne pourrons plus la tenir à l’écart. Invitons-la aussi. Il faut qu’elle sache.
— Elle a des éclairs de voyance mais ce n’est pas Shin.
— Elle appartient à l’ordre Gerbera. Je sens que la révélation sur la raison de sa présence sera bientôt dévoilée.
— J’ai bien une idée, mais je ne veux pas t’énerver.
— Aucun risque ! Je n’ai plus ma baguette de camphre. Il faut d’ailleurs que je songe à la remplacer par une production efficace mais docile.
— Ben… s’il te reste du bois d’amourette…
— C’est le cas. Pourquoi ?
— On serait deux.
— Pourquoi pas… avec quelle inclusion ?
— À toi de voir…
Les élèves entrouvrirent la porte de la salle et constatèrent qu’il y avait un attroupement de suprémacistes aux portes de l’infirmerie. L’état de Rosier s’était-il dégradé ? Avait-il succombé à ses blessures ? Si oui, aurait-il droit à des funérailles nationales, encadrées par deux jours de deuil ? Hercule apprit la vérité quelques heures plus tard. Rosier avait reçu la visite d’un Auror chargé d’enquêter sur l’agression caractérisée dont il avait été victime.
L’hystérie du jus de citrouille n’avait été évacuée que le lendemain, à l’heure du déjeuner où quelques récalcitrants avaient exigé leur ration de liquide orange. Il était heureux que la culture du cucurbitacée ait donné pléthore de fruits, cette année. Hercule et Umbelina étaient du nombre d’élèves se satisfaisant d’un dernier verre pour la route. En cette journée de repos dominical, le Belge ne comptait pas s’endormir sur ses lauriers. La veille, dans la cave aux prophéties de madame Obscur, l’exposé haletant de l’expédition de l’intrépide duo s’était achevé sur un constat amer : l’absence de créneau pour explorer la cavité aux voix, sans la contrainte du Toutenbulle. Oubliée l’étrange brume du tunnel de sortie de la grille nord, conduisant en quelques dizaines de mètres, à une ville éloignée de plus de 40 kilomètres de leur point de départ. Terminée l’énigme de l’ouverture de la porte secrète dans la penderie d’Alfred. Aux oubliettes la terreur éprouvée en fuyant la chose glaçante surgie de l’impasse. Exit le martèlement angoissant des voix, confinant à la folie. Il n’avait plus qu’un problème insurmontable : le médicomage, vissé à la chaise de son bureau quand il n’était pas en cours et installé dans son appartement le reste du temps. La seule opportunité était un vendredi après-midi où il organisait la visite de l’hôpital. Or, hasard ou comble de malchance pour le Gerbera, Alfred avait décidé d’embarquer les élèves de troisième année ayant opté pour le perfectionnement, avec les CHASSEs débutantes. Quant à la seconde sortie, avec le reste de la promotion des futurs praticiens, elle était programmée en avril, ce qui coïncidait à peu de choses près avec l’ultime créneau : le 1ᵉʳ avril. Le Gerbera était dans l’impasse. L’autonomie du Toutenbulle posait problème. Rien ne leur garantissait que les épreuves s’achèveraient avec l’affrontement du monstre d’effroi tapi dans les caves. Alors, il fallait s’introduire dans le logement d’Alfred de nuit, sans se faire repérer dans la pièce où il dormait : une vraie gageure. Sinon, il fallait trouver un moyen de l’éloigner de Beauxbâtons, en lui dénichant une mission éducative ou humanitaire, sur un week-end. Une sinécure.
En début d’après-midi, Hercule se trouva là où il allait presque à chaque fois qu’il en avait l’occasion : dans le degré 50. Inlassablement, il écoutait les nouveautés découvertes par Johannes Gutenberg, jour après jour et il aiguillait le fantôme sur de nouvelles pistes en ratissant large autour du domaine sanguin, de la biologie, de la zoologie, la botanique – au cas où une plante lui serait d’une grande aide pour la confection d’une potion –.
Parfois, le Belge abrégeait la séance de questions-réponses, sentant qu’il n’était pas très imaginatif. Cette journée était justement l’une de celles-ci que l’on sait, d’avance, d’instinct, qu’elle s’achèvera de façon stérile, sans une réussite éclatante. Désireux d’impliquer Laurine dans les secrets du Gerbera, le Belge avait choisi d’emmener la jeune fille avec lui, afin de la présenter à Johannes et de lui faire découvrir son antre préféré. Dès qu’elle lui communiqua son patronyme, le gardien des lieux manifesta son intérêt.
— De Clermont-Tonnerre ? Comme le duc Henri de Clermont-Tonnerre ? Mort à 70 ans, en 1627, lors du siège de La Rochelle ?
— C’est l’ancêtre de ma famille. Vous le connaissez ?
— Quelle joie de rencontrer une descendante d’Henri ! Un sacré personnage, votre aïeul.
— Mais comment… ?
— Nous sommes reliés à un lieu précis, mais nous communiquons sur un canal spécial, un biais qui nous est propre. Toute tentative de description ne ferait que vous plonger dans l’incompréhension la plus totale.
— Oh… Eh bien, je l’ai rencontré l’été dernier. Il fut…
— Charmant ?
— Oui, c’est ça. Charmant. Adorable.
— Ah… Et vous alors, cher écrivain, vous vîntes me voir en la meilleure compagnie pour poursuivre vos recherches sur le sang ?
— C’est fort bien résumé, monsieur Gutenberg.
— Écrivain ? s’étonna Laurine.
— Je vous expliquerai cela. Il s’agit de mon futur.
— Le futur ?
— Dans LA bibliothèque, ma chère enfant, il y a tous les écrits depuis l’aube des temps ainsi que les emplacements pour les parutions à venir. L’identité de l’auteur, la date de la première édition et le titre de l’ouvrage apparaissent sur les rayonnages qui recevront, en temps voulu, les publications.
— C’est fou ! C’est infini ! N’est-ce pas ?
Voyant qu’elle doutait de son affirmation, elle ajouta :
— Non. La fin des temps existe.
— Tout à fait. Si je me fie à la dernière date de publication, elle aura lieu le…
— … inutile, Johannes. Ne vous donnez pas la peine de préciser ce détail anxiogène.
— Comme il vous sied. Alors ? Dans quelle direction allons-nous ?
— Vous connaissez tous les ouvrages existants ? Vous les avez tous lus ?
— Oui.
— Et vous connaissez aussi les titres et auteurs à paraître ?
— Tout à fait.
— J’avoue ne pas avoir été très inspiré par le futur. Où en étions-nous la dernière fois, Johannes ?
— Nous cherchions les documents comportant le mot microscope, au cas où cette merveilleuse optique aurait entrevu une découverte sur le sang.
— D’accord. Alors…
— Vous avez essayé la lettre Z ? coupa Laurine.
— C’est-à-dire ?
— Un titre avec le mot sang et un auteur futur dont le nom comporterait… non… commencerait par la lettre Z.
— Peut-être faut-il orienter la recherche sur les mots « Blut » ou « Bloed » car les noms débutant par Z sont plutôt allemands ou néerlandais. Essayez aussi…
Il prit sa baguette de cèdre et pensa au polonais. Hercule prononça :
— « Krew », pour du polonais.
— Non. Essayez vraiment sang pour un Français.
— Parfait. Alors… voyons… Z… Z… Oh ! J’en tiens un. Monsieur Zal, prénommé Franck. Il écrira un livre qui paraîtra en 2031, intitulé : « Hémarina, l’histoire du leader mondial du sang lyophilisé. »
— Pardon ? ! fit le garçon.
— Voulez-vous que je répète ?
— Non, non. Le sang lyophilisé. Déshydraté.
— Cela t’inspire, Hercule ?
Il était positivement inspiré. L’élève était enquiquiné par la coagulation, ne parvenant pas à conserver ses échantillons plus d’une heure. 1 Voilà qu’un homme avait trouvé le moyen de transformer le sang en poudre ! Il était inerte et par conséquent, il échappait à la loi de Gamp et à sa règle sur la création du vivant. Il fallait transformer le sang en poudre. Un sortilège, voire une potion serait capable d’une telle prouesse. Mais comment réhydrater ? Avec de l’eau ? Oxygénée ? C’était un véritable casse-tête.
— Hercule ?
— Pardon. J’étais…
— … en train d’imaginer de nombreuses pistes.
— Monsieur Van Betavende s’adonne souvent à cette pratique silencieuse, confessa Johannes. Il en ressort toujours des avancées.
— Dis, tu ne trouves pas qu’il y a une drôle de coïncidence, dans le titre du livre ?
— Que voulez-vous dire ?
— Hémarina. On peut imaginer qu’il s’agit d’un nom de fabrique moldue.
— Oui.
— Les Moldus adorent utiliser des noms où on peut deviner leur activité. Marina, la mer. Hème, pour hémoglobine, le sang. Du grec et du latin.
— C’est juste.
— Le sang de la mer. Ce n’est pas humain. Sauf si…
— Oui ?
— Si c’est du sang de sirène.
L’hypothèse séduisit Hercule. Mais, il y avait un hic et de taille : les sirènes et les Moldus ne faisaient pas bon ménage, les premières charmant les seconds pour les noyer. À moins que la haine ancestrale des femmes-poissons ait abouti à la paix dans le futur, le détective pressentit une impasse. Il eut l’idée de poser une question habituelle, vouée à effectuer des recoupements, confirmer des hypothèses.
— Ce monsieur Franck Zal… A-t-il commis d’autres ouvrages dans le futur ?
— Tout à fait. En 2035, il publiera un livre au titre en forme de jeu de mots intitulé « Du prix du sang au prix Nobel ».
— Le prix Nobel ? ! Ce n’est pas cette récompense très prestigieuse accordée aux plus grands savants moldus depuis quelques années ?
— Si, Laurine. Si Franck Zal recevra un prix Nobel pour le sang lyophilisé, si son entreprise aura une renommée internationale, c’est qu’il révolutionnera la biologie humaine.
— Je puis citer deux autres titres du personnage mais, à priori, sans rapport avec le mot « sang ».
— Nous vous écoutons.
— En 2037, il éditera « Vous reprendrez bien un petit ver ». Là encore, il a usé d’un jeu de mots, car il fait référence au représentant des annélides et non au contenant. Le premier de ses écrits datera de l’année 2018 et se nommera « Un trésor sous le sable ». Je ne crois pas qu’il y ait de rapport.
Hercule s’isola dans sa bulle et procéda avec logique : il remit les ouvrages dans l’ordre chronologique.
« Monsieur Zal trouve un trésor sous le sable et publie. Durant plus de dix années, il exploite sa découverte. Son entreprise, au nom évoquant le sang et la mer, prospère au point que ses découvertes lui vaudront un prix Nobel. Enfin, il remercie la Providence ou son génie d’avoir placé un ver sur sa route. Un ver… marin… sous le sable ? Se pourrait-il que… »
— Johannes… Auriez-vous lu des écrits à propos de vers vivant dans le sable ?
— Bien sûr. Carl Von Linné, le grand et émérite naturaliste suédois, est le premier à avoir mentionné la famille des Arenicolidae, une branche des annélides vivant dans la vase ou sous le sable. Ces invertébrés se nourrissent d’algues et de divers détritus. Son confrère écossais George Johnston est le savant qui a le plus travaillé sur ces espèces. Je ne sais pas si cela a une importance quelconque mais le plus répandu des vers, c’est l’Arenicolae Marina.
— Marina ! exulta Laurine.
— Comment respirent ces vers marins ? Par la peau, comme les vers de terre ?
— Non. D’après ce que j’ai lu, ils disposent de branchies, comme les poissons.
— Des branchies ? Un ver exposé à l’air à marée basse, pendant des heures ? ! Comment est-ce possible ? Sont-ce des amphibiens comme les grenouilles ?
— Du tout. Selon monsieur Johnston, ils ne possèdent que des branchies.
— Il doit retenir sa respiration, comme une baleine, suggéra Laurine.
— Les cétacés possèdent des poumons immenses. Ils sont capables de ralentir les battements de leur cœur. Ces vers n’ont pas cette capacité. Comment peuvent-ils tenir des heures à marée basse ? Où les trouve-t-on ?
— Le savant écossais explique, dans ses carnets, les avoir observés sur la façade atlantique de la France, jusqu’aux Pays-Bas, sur les plages de la mer du Nord. Il dit, je cite : « Ils sont aisément repérables, grâce aux petits monticules de sable qu’ils rejettent après avoir extrait toute leur nourriture. »
Hercule se plongea dans ses souvenirs d’enfance. En 1913. Les petits tas à marée basse. Les vers trouvés en creusant un petit peu. Des vers rouges.
— Toi, tu es en train de réfléchir à faire une grosse bêtise, supposa Laurine.
— Pas encore. Mais cela va venir.
— Tu veux commander des vers ? Dans quel état arriveront-ils, s’ils voyagent dans un paquet ?
— En mauvais état. Il leur faut de l’eau de mer avec des algues pour survivre au voyage. Il faut un grand bocal à leur arrivée, avec une reproduction de leur milieu, pour les conserver plus longtemps.
— Cela suppose d’aller les récolter ?
— Vous supposez bien, concéda le Belge en haussant les sourcils et en lui adressant un clin d’œil.
Il remercia Johannes pour son précieux concours. Le fantôme lui retourna le compliment : le guidage d’Hercule dans le dédale de la connaissance était essentiel. Laurine voulut étreindre monsieur Gutenberg, mais elle ne réussit qu’à l’éparpiller en une centaine de fumerolles blanches. Hercule la gratifia d’une bise sur la joue car, sans sa prémonition, il chercherait toujours sans engranger d’indice exploitable.
Les enfants revinrent dans la salle du Sondeur, satisfaits de leur avancée.
— Tu veux en parler à Barthélémine ?
— Pas encore. Pas tant que je n’aurai pas fait une découverte majeure. Merci, Laurine. Sincèrement. Maintenant, vous savez pourquoi vous méritez votre place dans l’ordre.
Elle se contenta de hocher la tête, les yeux larmoyants, trahissant son émotion. Le garçon ne le remarqua pas, absorbé par les nouvelles tâches qui lui incombaient désormais, à savoir : trouver le moyen d’obtenir des vers Arenicola Marina, les conserver en bon état, percer le mystère de leur apnée incroyable, en tirer des enseignements exploitables, mettre au point une solution pour la demi-vampire. Sans oublier une avant-dernière étape : servir de cobaye avant d’appliquer quoi que ce soit comme traitement sur la fillette.
Hercule posa la plume d’oie dans son encrier et souffla avec délicatesse sur le rouleau de parchemin. Il tira la montre du gousset de son pantalon, plié avec soin sur le dossier de sa chaise. Elle avait été modifiée pour accueillir la rune « ᛚ », attribuée à Laurine. Les propriétés des six autres montres avaient été changées par Sigrid. L’ordre comptait un membre « racinaire » de plus.
« 2h10. La journée fut bien remplie. »
Il avait écrit une longue lettre à sa mère, choisissant les mots avec soin pour ne rien trahir de ses activités, une missive spéciale baguette à destination de son ami Garrick Ollivander et une dernière à Patxi le fermier. Il venait d’utiliser sa dernière dent de lait de Hortza dans une création sans décor autre que les runes ᚺᚹᛒ, en bois d’amourette qui avait déjà fait ses preuves. Il avait intégré un grenat afin de produire un Lumus Solem dévastateur, en cas de nécessité. Le garçon avait fabriqué la nouvelle baguette, l’avait éprouvée, l’avait ressentie et l’avait exercée à métamorphoser une bûche subtilisée dans le bois en un parallélépipède rectangle de verre d’un mètre de longueur sur 50 centimètres de largeur et de hauteur. Sa contenance de 250 litres serait suffisante pour accueillir quelques vers « pêchés » sur une plage. Il n’ignorait pas qu’il serait compliqué, voire impossible de créer un milieu marin autonome mais le but consistait surtout à maintenir le produit de sa pêche vivant le plus longtemps possible, afin de pratiquer ses expériences. Après ces différents travaux, il avait dû réfléchir à la manière de se procurer du sable, du sel, sans oublier de reproduire le jour et la nuit ainsi que les marées. La tâche était ardue et ressemblait fort à un projet d’Arts magiques à part entière. Un de plus !
Le reste de la soirée avait été consacré aux devoirs et à la préparation des contrôles à venir. Il n’entendait pas ralentir son rythme d’obtention de notes en OR massif dans de nombreuses matières, surtout en médicomagie.
« Il faut que tu dormes ! » tenta-t-il de se convaincre, une fois allongé et plongé dans l’obscurité. « Mets tes petites cellules grises au repos et endors-toi ! »
C’était plus facile à penser qu’à faire ! Une question, qu’il avait omise de poser à Johannes, lui trottait dans la tête depuis le début de la soirée. Si le fantôme de monsieur Gutenberg était en mesure de communiquer avec d’autres fantômes, était-il capable de dire si un défunt avait quitté la Terre pour toujours ou s’il errait encore quelque part dans ce monde ? Existait-il un annuaire des spectres, à l’instar de ceux édités par les Moldus français depuis 1913 pour le téléphone ? Dans ce cas, il y avait moyen d’en savoir plus sur la destinée de Waldo dans l’au-delà.
Une fois le rangement effectué dans son esprit, il sombra vite dans l’inconscience. Il s’enlisa dans un cauchemar interminable où, possédé par la baguette de camphre, il usait des sortilèges noirs les plus démoniaques pour traquer ses proies. Ses cibles étaient tous les êtres ne partageant pas ses idéaux suprémacistes. Il les livrait au Fulguracrucio pratiqué par son âme damnée, Umbelina. Quand la Portugaise en avait terminé, les pauvres hères subissaient l’exsanguination totale par Barthélémine et leurs dépouilles nourrissaient le ver de l’entrepôt du conte orcadien de Denilsson.
Les membres du Gerbera croyaient en avoir fini avec la folie qui s’était emparée de tous les élèves et des professeurs, le lendemain d’Halloween. Si le jus de citrouille ne fut pas à l’origine de nouveaux comportements anormaux, c’est pendant l’heure de sciences qu’un phénomène insolite se produisit. Tout débuta à la sortie de la leçon sur les runes. Hercule repéra le professeur Racine et fondit sur lui. Il souhaitait lui parler du microscope et le remercier pour l’avoir adroitement conseillé, puis pour avoir facilité la transaction. Jean avançait à petit pas, jetant des regards dans toutes les directions, comme s’il redoutait d’être suivi ou victime d’une agression. Arrivé à sa hauteur, le garçon l’apostropha :
— Professeur !
En entendant la voix de l’élève, l’adulte fit un bond de côté et se plaqua contre le mur, en proie à une terreur si monumentale que l’élève crut avoir été transformé en Épouvantard.
— Professeur ? Je voulais vous remercier.
— Pour… pour quoi ?
— Le microscope.
— Reculez, Van Betavende ! Ne m’approchez pas ! Reculez, vous dis-je !
Il agita sa baguette, menaçant de s’en servir. L’élève, abasourdi, ne put que manifester son incompréhension.
— Laissez-moi !
— Bien, bien, répondit le garçon en allant en classe et en choisissant une place au fond de la pièce.
Dès le début du cours, Jean agit à l’opposé de ses habitudes. D’ordinaire, il n’aurait jamais posé le paquet de parchemins corrigés au bord de son bureau et demandé à un élève de faire la distribution. Monsieur Racine était un homme à établir un contact visuel, chaleureux, à donner un ou plusieurs conseils valorisant l’étudiant, l’incitant à changer d’approche, à accentuer des points, à lui proposer une nouvelle explication si le concept était non acquis et surtout, à souligner tout ce qui avait été réussi. Or, rien de tout cela n’eut lieu. Il annonça la suppression pure et simple de son club de sciences.
Lorsque Umbelina protesta, il fit mine de s’emparer de sa baguette pour se défendre tout en évitant de croiser son regard, comme celui d’Hercule, aussi incrédule que ses camarades. Pire : le professeur réclama la venue de Rosier. Le suprémaciste crut qu’il allait écoper d’une remontrance, voire d’une punition. Il n’en fut rien. L’enseignant lui demanda de distribuer un sujet à traiter durant l’heure et de remettre les copies corrigées à chaque écolier. Il avait exposé cette requête à Rosier ! Le monde à l’envers.
Bien après les soixante minutes passées à plancher sur les calculs de vitesse de balai, le Belge se demanda quel évènement avait pu bouleverser le comportement de monsieur Racine depuis le vendredi 31 octobre à midi, date et heure de la dernière fois où il avait croisé le né-Moldu. Un traumatisme violent vécu dans l’intervalle de temps. Un mystère à ajouter à la collection.
1 Par la faute des plaquettes contenues dans le sang. Hercule l’ignorait à ce moment.