Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 8 : Sortiège 8 : prisonniers

8072 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 11:36

Le jeune apprenti menuisier se réveilla en sursaut, baigné de sueur. Il fut pris d’irrépressibles tremblements, déglutit à plusieurs reprises, puis tourna la tête de tous les côtés, cherchant une présence. Il se pinça pour s’assurer de la fin du cauchemar. Il se rallongea sur sa couche, rassuré. Sa respiration se fit moins haletante. Boum boum boum. Son cœur, mis à rude épreuve, cognait jusqu’à résonner dans ses tympans. Le doute s’installa. Le garçon se redressa, sur ses gardes. Il tendit l’oreille.

— Ce n’est pas moi. Je n’ai pas la berlue.

Boum boum boum. Les coups provenaient de l’extérieur de la maison des Delacour. N’y tenant plus, il sauta dans ses chaussures et enfila une robe de chambre légère par-dessus son pyjama de flanelle. Il fouilla ses effets personnels et dégota le Picbarboule, piquant lumineux de la créature éponyme, capable de restituer – en partie – la lumière solaire dès la nuit tombée. À la faveur de la lueur, il descendit l’escalier, traversa la cuisine et ouvrit la porte d’entrée. Il marqua une pause et identifia la provenance du bruit. Cela se passait à l’atelier. Il se dirigea vers la fabrique, guidé par ses sens. Il avança à pas mesurés, à l’écoute. Il dépassa la zone de découpe, la table de montage, la cabine de vernissage et poussa la porte d’accès à la réserve. Se fiant à son ouïe, il déambula entre les madriers, les bastaings, les tasseaux, les feuillets, les bûches, les précieuses et délicates feuilles de placage et de petites caisses remplies de chutes, utiles pour la réalisation de pièces modestes, comme l’agenda perpétuel, l’une des créations les plus populaires et les mieux vendues. Un peu plus loin, de longues planches séchaient, les unes sur les autres, séparées par des cales identiques, idéales pour l’aération et indiquées pour éviter le cintrage. Il avisa une étiquette en tête des lattes : bois de Cumara, originaire du Brésil, scierie Da Silva. Juste au bout, une caisse débordait de morceaux calibrés. Le garçon plongea la main dedans. Il farfouilla et porta plusieurs échantillons à ses oreilles. Rien n’y fit, jusqu’à ce que, dans la pénombre, ses doigts entrent en contact avec un élément biscornu, brut. Il le dégagea et l’approcha de lui. Une racine tronquée, informe, disgracieuse, d’à peine quinze centimètres de long, comme un cône torsadé. C’était elle qui produisait ce son, ce tambourinement à la régularité d’un métronome.

— Que fais-tu ? dit Gervais, arrivé à pas de loup, dans le dos du Belge.

L’explorateur sursauta et son Picbarboule bleuté lui échappa des mains. La frayeur passée, il s’expliqua :

— J’ai fait un cauchemar terrifiant et, à mon réveil, j’ai entendu comme des battements de cœur. Ils viennent de cette racine. Écoutez.

Gervais se plia à l’exercice et plaqua le morceau tendu contre son tympan droit. À son expression dubitative, Hercule déduisit que l’adulte ne percevait rien.

— Non, je n’entends rien. Tu dis que c’est un battement de cœur ?

— Oui. Boum boum boum. Très régulier, avec des pauses de dix secondes. Ensuite, ça reprend : trois coups et nouveau silence.

— Nos fournisseurs couvrent les planches avec ça, pour éviter qu’elles ne bougent lors du transport maritime. En général, on récupère tous ces petits bouts et on les brûle pour démarrer les feux nécessaires à la réalisation des barriques, sauf lorsqu’il s’agit de bois dégageant des fumées toxiques. Quand les morceaux sont d’une dimension exploitable, on les range dans les caisses. Ça, c’est trop petit, trop tordu. Remarque, c’est une jolie essence, pleine de rainures sinueuses, brunes, avec un fond jaune allant de pâle à vif.

— C’est un bois magique.

— Si c’est le cas, c’est un hasard. Nous n’avons pas l’habitude d’importer du bois magique, hormis l’acacia auriculiformis, bien sûr, ainsi que quelques échantillons pour la confection de tes baguettes.

Il marqua une pause, perdu dans ses pensées. Il reprit :

— J’ai déjà vu cette essence. Attends… Viens par là.

Gervais entraîna l’apprenti dans un recoin du hangar, moins ordonné, un pur fourre-tout. Il y dégota un lot de planches à l’aubier similaire.

— Voilà ! C’est l’arbre serpent du Brésil, ainsi nommé à cause de ces motifs semblables à des écailles. Le nom latin est : Marmoroxylon Racemosum. Bois très dense. 1200 kilos au mètre cube. Il ne flotte pas. Si j’en crois sa référence, il est destiné à devenir un parquet chez un sorcier de la région.

Il marqua une pause et reprit :

— Maintenant, Hercule, j’aimerais que tu rentres te coucher et que tu dormes. Je loue ta curiosité, ton implication, ton investissement sérieux dans l’apprentissage. Mais là, tu dépasses certaines limites.

— Des limites ?

— Tu n’es pas un de mes employés. Tu es un enfant. Ton séjour ne doit pas avoir le goût d’une prison, même mentale. Je t’en conjure : prends le temps de respirer, de vivre, de te reposer. Demain, je ne veux pas te voir à l’atelier.

— Mais j’ai tant de…

— Pas question ! Demain, tu restes à la maison ou tu te promènes dans la campagne. Tu me fais aussi le plaisir de répondre à tes amis qui désespèrent de recevoir de tes nouvelles.

— Mes amis ?

— Sigrid a écrit à Roxane. Tu saisis ? Je suis certain que tu n’es même pas au courant des aventures de votre camarade Umbelina.

— Des aventures ?

— Écris et tu sauras. Entendu ?

— D’accord, concéda le Belge. Puis-je garder la racine ?

— À condition de ne pas réfléchir toute la nuit au mystère de son tintamarre que tu es seul à percevoir. Pas question d’en perdre le sommeil !

— C’est promis, Gervais.

Le tandem d’explorateurs nocturnes regagna la maisonnée. Hercule murmura à la racine qu’il prendrait soin d’elle et qu’il se documenterait à la bibliothèque de l’école, sur les essences parlantes. Elle se tut et le Belge put se rendormir sans difficulté.

Au petit matin, Gervais transmit les consignes à la famille et aux employés. Leur jeune invité avait interdiction de travailler. Le garçon, reposé, buvait son chocolat chaud en silence lorsqu’un hibou petit duc frappa nerveusement du bec contre la vitre de la fenêtre. Monsieur Delacour lui ouvrit et le rétribua afin qu’il délivre le parchemin enroulé à sa patte. L’impatient rapace, son escarcelle remplie, s’enfuit à tire-d’aile.

— C’est pour toi, mon garçon, dit le maître de maison.

Il lui tendit le rouleau. Le petit Belge interrompit son repas lorsqu’il reconnut l’arabesque tracée pour le H d’Hercule. Seule Gertha, sa mère, les commettait comme une envolée. Il décacheta le courrier et le dévora, les yeux brillants, touché mot après mot. Le ton optimiste lui mit du baume au cœur. Elle semblait franchir une étape dans son deuil. Les termes choisis de la lettre trahissaient un changement durable. En revanche, le garçon percevait son incapacité à trouver la sérénité, tant que les Van Kriedt, au complet, ne seraient pas incarcérés à la prison de Fengsel.

Il partagea les nouvelles avec la tablée et suscita des réactions positives des aînées et de Claudia. Gervais se contenta de sourire, satisfait de voir l’enfant captivé par un autre sujet que le travail. Lorsque leur invité en eut fini avec son petit déjeuner, monsieur Delacour lui rappela sa promesse.

— Je remonte dans ma chambre et je me consacre au courrier en souffrance.

— Parfait.

Dès qu’il fut seul, le garçon relut la lettre une bonne demi-douzaine de fois avant de sentir qu’un truc clochait, sans pouvoir déterminer quoi. Il repoussa la missive et s’attela à répondre à toutes les autres. Il commença par la plus ancienne, signée par Sigrid. À la lecture des révélations de l’héritière des Flamel, il fronça les sourcils. La situation de son amie était de plus en plus préoccupante.

Peu avant midi, Hercule en eut terminé avec les réponses personnalisées. Il regretta d’avoir ignoré ses amis, d’autant que tous prenaient du plaisir en famille, hormis Sigrid, terrorisée par l’Autre. Quant à Umbelina, même si les siens avaient perdu tout souvenir de son existence, elle s’était dénichée des sœurs au sein de l’équipe des Pimentines, une figure parentale en la personne de Janine Etchegaray et chez Günther Dornier, un amalgame de grand frère, de complice, de fervent supporter et de communiquant opportuniste. Selon le Brugeois, les exploits de la Portugaise n’en étaient qu’au début.

Après avoir épuisé un flacon d’encre noire et usé une plume d’oie, l’apprenti menuisier s’était de nouveau intéressé à la missive de sa mère. Soudain, l’évidence lui sauta aux yeux. La date du courrier.

— La lettre est datée du 31 juillet. Nous sommes le 31 !

Comment une lettre écrite le jour même pouvait-elle être délivrée à 7h30 ? Sa mère avait-elle commis une erreur en la rédigeant ? Elle avait inscrit jeudi 31 juillet 1919. C’était correct. S’était-elle réveillée à minuit pour la rédiger ? Possible. Mais elle aurait dû se rendre à une Poste sorcière et attendre l’ouverture. À 8h00. Impossible. L’explication la plus rationnelle, c’est qu’elle disposait de son propre hibou, ce petit duc frétillant. C’était imprudent.

Le volatile, très vif, s’était posé, avait rempli sa mission et avait décampé sans souffler. Si l’oiseau avait volé toute la nuit, il aurait été épuisé. C’était tout le contraire ! Il piaffait d’impatience. La logique s’imposa :

« Mère ne se trouve pas loin d’ici. Dissimulée dans l’Académie ? Dans un des degrés du Sondeur ? Allons, Van Betavende ! L’oiseau a produit moins d’efforts qu’un vol de dix kilomètres, du Canigou à Py. Voyons… La seule véritable amie de Mère, c’est Elvira de Bazincourt. Elle réside à Paris et ignore tout des degrés magiques du Sondeur. Mauvaise idée. Alors ? La ferme des Boulanger ? Elle est située dans l’Ariège. C’est encore plus éloigné. Bien… Et si… Bon sang ! Van Betavende, c’est évident. Mère est ici, chez les Delacour. Quelque part… »

Il quitta sa chambre et alla toquer, puis ouvrir les différentes pièces de la demeure, du rez-de-chaussée jusqu’au grenier, poussiéreux. Il sonda les murs, les parquets, les plafonds et cogna les couvercles de malle, regarda derrière les commodes, inspecta les armoires susceptibles de masquer une entrée secrète. Mentalement, il dressa un plan précis de la bâtisse et, à moins d’un sortilège d’extension retors, tout coïncidait avec les mesures engrangées dans son esprit. Cependant, il se heurta à une impossibilité : inspecter la cave dont la porte ressemblait aux produits Gobelins en usage dans la banque Pasdelazare.

« Elle est ici ! C’est la seule explication ! »

Fermement déterminé à découvrir la vérité et à étayer sa théorie, il se rabattit vers l’atelier A.D. Hélas ! Jonas lui en interdit l’accès.

— Mais c’est pour voir Gervais, pas pour travailler, monsieur Breton.

— Ouais, on dit ça et hop, douze heures plus tard, on est toujours en train de terminer ce qui devait prendre à peine cinq minutes. Non, c’est non. Ordre du patron.

Dépité, Hercule recula. Il leva les yeux sur la maxime ancestrale ornant le fronton de l’entreprise, en grec ancien. Il effleura sa baguette Ollivander, sans raison, puisque la traduction lui était connue depuis son arrivée à Py. Il lut : « Un ami est une seule âme qui habite deux corps. »

Ces mots s’accordaient tant avec Louis et Gertha, ses parents, amis amoureux. Il fouilla dans sa mémoire et attribua cette magnifique déclaration à Diogène le Cynique, illustre philosophe, contemporain d’Alexandre le Grand. La maxime fit écho en lui. Saurait-il, un jour, éprouver un tel partage pour un(e) ami(e) ? À l’instar de Max et Pierre, les ex-CHASSEurs de Beauxbâtons ? Une citation ambiguë dans la bouche de Diogène que ses contemporains décrivaient souvent comme un ascète sévère. Ne vivait-il pas reclus dans un tonneau ?

À cette pensée, son regard dévia vers le monticule de barriques fabriquées par A.D pour les vignerons des parages et entassées à l’entrée de la fabrique.

— Par Flamel ! Bien sûr ! Quelle meilleure cachette qu’un objet en pleine lumière ?

Il s’enhardit à sonder tous les tonneaux, jusqu’à ce qu’il remarque que le modèle placé au sommet de la pyramide, n’était pas accolé au mur de l’atelier, contrairement au reste.

— Comme si… un espace était indispensable pour manœuvrer la porte !

Il grimpa jusqu’à sa cible, avec l’aisance d’un chamois, déterminé à découvrir la vérité. Il se positionna dos au mur et tapota le bois. Le son obtenu parut plus grave que ceux générés par des barriques aux mesures identiques. Il était dépourvu de poignée ou de serrure dans laquelle insérer une clef. Le couvercle n’était pas un assemblage de lamelles rectangulaires mais une mosaïque de pièces carrées, avec deux nuances de teintes. Il fallait les déplacer jusqu’à former une figure précise. Un emplacement vide permettait de faire glisser les éléments. Hercule devina le dessin final et après une minute de manipulation, il obtint un A suivi d’un D surmonté d’une couronne. Il pressa sur le logo en surimpression. Un déclic se produisit. La porte se déverrouilla. Il se pencha en avant et pénétra à l’intérieur.

— Maman !

L’enfant se jeta dans les bras de sa mère et fondit en larmes sans cesser de l’étreindre contre son cœur. La femme ferma les yeux et profita de l’instant présent. Aucun d’eux ne voulait rompre le contact ; c’est ensemble qu’ils s’assirent au bord du lit. Hormis le couchage, il y avait une table, une chaise, un cabinet de toilettes – un système de tuyaux, invisible, courait entre les barriques – et un espace pour réchauffer la nourriture sur un puissant Feu Éternel servant aussi de chauffage durant les mois d’hiver. Deux orifices, percés dans les douelles de chêne, assuraient le renouvellement de l’air. De l’extérieur, c’était insoupçonnable.

— Mère, murmura Hercule, vous étiez cachée dans ce tonneau depuis tout ce temps ?

— Une idée d’Elvira, après être venue à ma rescousse lorsque ton père est… mort… dans mes bras.

Hercule frissonna.

— Elle m’a d’abord hébergée deux jours, à Paris, avant de me conduire ici. Seul Gervais Delacour est au courant. Comment as-tu réussi à me trouver ?

— Le hibou postal. Trop rapide, pas épuisé. J’ai ensuite cherché partout, jusqu’à ce que j’imagine un tonneau truqué.

— Tu es brillant. Vraiment. Mais… lorsque tu sortiras, je devrai utiliser un sortilège Oubliette. Tu ne résisterais pas au Veritaserum.

— Je comprends, Mère. Cependant, vous ne devrez pas vous contenter de cela. Il faudra vous surpasser pour remplacer le temps passé en votre compagnie par un souvenir plausible, comme un accident suivi d’une syncope.

— Pourquoi ?

— Parce que je déduirai que le trou dans ma mémoire est la conséquence de l’Oubliette. Je l’ai déjà accompli, par le passé.

— Tes talents, sorciers ou non, ont explosé. Je suis si fière.

— Merci, Mère. Je suis au comble du bonheur. J’ai rêvé de ce moment depuis votre disparition.

— Je sais. Hercule, tu dois être très prudent. Tu cours autant de danger que moi.

— Tôt ou tard, ils seront capturés.

L’adulte et l’enfant échangèrent durant des heures, sans que le garçon ne se préoccupe des conséquences.

L’heure de la séparation arriva. Hercule, comme convenu avec sa mère, sortit du tonneau et descendit jusqu’au sol en prenant garde de n’être vu par personne. Gertha s’avança dans l’embrasure de sa barrique et pointa sa baguette vers son fils résigné. Gervais, à la recherche de son protégé depuis plusieurs heures, quitta l’atelier et comprit que le secret avait été éventé. Il fut sur le point d’agir lorsqu’un sortilège rouge atteignit le Belge. Il s’accompagna de mots visant à lui interdire d’enquêter sur la disparition et lui suggérant qu’il avait cherché, pendant des heures, un moyen d’envoyer rapidement ses courriers à ses amis. Elle ajouta qu’il devait se méfier de son génie, trop performant, capable d’être exploité par un ennemi manipulateur. Elle se dissimula aussitôt. Plusieurs secondes s’écoulèrent avant que la réalité ne reprenne ses droits. Le directeur fondit sur lui :

— Où étais-tu passé ? Nous t’avons cherché tout l’après-midi.

— Je… Je cherchais un hibou postal. En fait, plusieurs volatiles. J’ai répondu à toutes les lettres.

— Nous allons te trouver des oiseaux. Il y en a toujours une flopée à disposition, le soir. Ils passent la nuit dans la volière. Mais, en journée, ils travaillent sans relâche. D’ailleurs, toi qui es apprécié par les créatures de toutes sortes, je suis surpris que tu ne possèdes pas d’animal de compagnie.

Hercule s’amusa de cette réflexion. Il apprécierait la présence d’une créature magique mais pas n’importe laquelle. Seule Errebelde trouvait grâce à ses yeux. Seulement, l’Académie trouverait à redire. De plus, il était aisé de fourrer quelques friandises dans une poche pour récompenser un Fléreur, une chouette ou un crapaud. Tandis que loger des blocs de roche calcaire dans son pantalon ou sa robe sorcière, c’était une toute autre histoire. Lorsque le garçon révéla son véritable désir, monsieur Delacour pâlit :

— Toujours entiché de ce Hortza. J’en ai la chair de poule.

— J’espère la revoir avant la rentrée. La dernière fois, elle ne se nourrissait presque plus et lorsque nous lui avons rendu visite, elle a aussitôt retrouvé son appétit.

— Je n’ai pas oublié cette scène. Toutes ces bêtes féroces te cernant, jouant en jappant, te blessant à coups de langue. C’était surréaliste.

— J’ai gagné quelques dents de lait. Leur association a fonctionné avec l’ébène. J’essaierais bien une nouvelle essence pour une autre baguette. J’aimerais en offrir une à Patxi.

— Nous avons plusieurs essences exotiques, dans une caisse avec un tampon bleu, peu après les planches de bois serpent. À moins que tu ne te rabattes sur une variété plus locale ? Du moment que tu évites le camphre…

— Je comprends votre à priori sur le camphre. À ce propos, certaines baguettes ont-elles déjà trouvé preneur ?

— Je préfère ne pas discuter de ce sujet avec toi. Sache juste que le brevet de la baguette-stylo est déposé. J’ai mentionné qu’il s’agissait d’un projet théorique dont le concept serait l’exclusivité d’A.D.

— C’est prudent.

Hercule se perdit dans ses pensées et un souvenir remonta à la surface, de façon inattendue. Sans filtre, il livra sa fulgurance :

— Pourquoi la porte de la cave est-elle fermée avec une magie gobeline ?

— Comment ? Euh… Eh bien… Je protège des bouteilles de vin. De précieux flacons.

— Ah… déglutit Hercule, non convaincu par l’explication.

— D’ailleurs, il va être l’heure de dîner.

— Bien, bien…

Tout en se dirigeant vers la résidence des Delacour, le garçon ne put s’empêcher de songer :

« Du vin ? En quatre semaines de présence, ce qui donne environ 55 repas, je n’en ai pas vu à table. Je crois même que les Delacour ne boivent pas une goutte d’alcool. »

Il oublia vite cet épisode et narra les aventures d’Umbelina et d’Eugénie aux enfants, bouches bées devant leurs assiettes. La bataille pour capturer le Vif d’or dans un orage de grêle remporta le trophée de popularité.

La nuit engloutissait toujours la forteresse solitaire à la vitesse de l’éclair. Azkaban avait été bâtie dans une zone au climat des plus tempétueux, digne du célèbre cap Horn. Le fracas des vagues sur les rochers était immuable, continuel et rares étaient les journées sans le sifflement, voire le hurlement du vent. À ces éléments déchaînés, bruyants, s’ajoutaient les cris de souffrance des prisonniers que les Détraqueurs adoraient torturer dès qu’une étincelle de joie, un embryon de souvenir heureux animait les captifs. Les cellules étaient crasseuses, insalubres et l’unique commodité était puante, dépourvue d’hygiène. L’humidité, même en pleine saison estivale, était omniprésente. Les murs suintaient comme une plaie purulente.

Recroquevillé dans ses deux mètres carrés, vautré à même le sol, Waldo l’explorateur n’était plus qu’une loque humaine, désincarnée. À l’image des autres prisonniers à l’esprit lessivé, abrasé par les fréquentes incursions des Détraqueurs. Les sorciers incarcérés ne connaissaient aucun répit sauf lorsqu’un nouveau détenu était emprisonné. Dans ce cas, les créatures fantomatiques se jetaient sur la chair et l’esprit frais, délaissant quelque temps leurs victimes de prédilection. Certains d’entre eux résistaient mieux que d’autres : leurs sources de joie étaient plus développées. Cela attisait l’appétit des monstres et leur résistance en faisait de meilleures marionnettes. Les Aurors affectés au gardiennage, supposés faire régner l’ordre, maintenir les Détraqueurs à distance, étaient plus préoccupés par leur propre sécurité que par celle des détenus. Même si la peine de mort n’existait pas dans la communauté sorcière anglaise, les pertes dans l’établissement carcéral étaient monnaie courante. Lorsque les Détraqueurs échappaient à la surveillance des geôliers, ils pouvaient donner le baiser de la mort. Ils ne se contentaient plus d’engloutir toute trace de joie ; ils absorbaient l’âme du criminel jusqu’à ce que le corps de chair s’affale, inerte.

Roulé en boule dans la crasse, couvert de plaies, perclus de douleurs, Waldo luttait pour survivre. Il fouillait dans ses souvenirs, à la recherche d’un filament d’espoir. Mais dans son esprit saccagé par les Détraqueurs, il n’était capable que de revivre encore et encore les événements qui l’avaient conduit jusqu’à cette prison. Tout avait commencé dans son appartement de Bruxelles, en avril 1918. Il lisait le Sorcier Moderne, un magazine belge mensuel regroupant des articles de fond sur les différentes communautés sorcières de la planète. Installé dans un fauteuil moelleux, Waldo dévorait le récit passionnant et romancé du démantèlement du gang des Yes-Wands par les Aurors français. À ce moment-là, il ignorait quelle part active son neveu Hercule et son trio d’amies très futées avaient pris dans la résolution des mystérieux détournements de fonds. Cette affaire avait permis d’apporter un éclairage neuf sur des vols d’acacia australien, importé en France grâce à l’un des rares sorciers anglophones vivant sur l’île-continent, monsieur William Faulkner. Après cette lecture haletante, Waldo s’était extirpé de son fauteuil et avait déclaré :

— L’Australie… Je n’y suis jamais allé. Il faut réparer cette lacune !

L’instant d’après, il transplanait aux portes du ministère de la Magie belge, rebroussait chemin, passait par la coutellerie du Roy et aboutissait dans le passage du Nord. Puis, il mettait le cap sur la bibliothèque royale. Les Moldus possédaient bien plus de livres que les sorciers et cette bibliothèque en concentrait cinquante fois plus que celle à disposition des élèves de Beauxbâtons. Là, il avait été conseillé par une plantureuse quarantenaire, grande blonde, fort aimable, souriante et très compétente. Après cette distraction très agréable, Waldo s’était installé à une table où il avait compulsé l’ouvrage de référence le plus complet sur l’Australie. L’auteur attirait l’attention du lecteur sur les formalités, très simples à remplir, pour circuler sur le territoire. Une simplification due au fait qu’avec cinq millions d’habitants, concentrés à 99 % dans quelques villes du sud-est, pour presque huit millions de kilomètres carrés de terres, l’immigration était encouragée. En revanche, pour atteindre l’Australie, il fallait faire preuve de patience. Même pour un sorcier. Pas de train ou d’avion : uniquement des bateaux. Contrairement à l’Afrique, l’Amérique ou l’Asie, les lignes régulières brillaient par leur absence. Quant aux Portoloins internationaux, il n’y en avait aucun. Pas plus de ministère de la Magie. L’arrivée de colons anglais était récente, l’Australie était une nation émergente. Selon une rumeur, il n’y avait pas plus d’une dizaine de sorciers, mêlés aux populations moldues. Mais peu importait ! Waldo s’impatientait déjà ! Cette terre lointaine regorgeait de minerais précieux qui n’attendaient que sa venue ! Nickel, zinc, cuivre, or, diamant : de fabuleuses richesses. La fortune. Néanmoins, Waldo s’enthousiasma pour un tout autre aspect de l’Australie : les aborigènes. À en croire l’ouvrage, cette communauté, d’environ 300 000 individus à l’arrivée des Anglais, avait presque été anéantie en 1910 où il ne subsistait plus que 30 000 autochtones. Leur culture était peut-être la plus ancienne au monde et leur croyance en la magie était notoire.

« Un peuple entier tourné vers la sorcellerie. Depuis dix mille ans ! Ils sont forcément détenteurs d’un immense savoir, en possession de puissants talismans ou artefacts. Si je pouvais commercer avec eux ou au moins échanger… Il faut que je prenne contact avec ce William Faulkner. Cet individu est en relation avec ces aborigènes, il ne peut en être autrement. »

Quelques heures plus tard, sa décision était prise. Il gagnerait les Indes à l’aide de plusieurs Portoloins internationaux et prendrait un bateau à Pondichéry à destination de Darwin, un navire assurant l’arrivée de troupes fraîches sur le front de l’ouest et ramenant les hommes blessés, les morts au pays. Waldo estima qu’il devait arriver dans le port indien avant le 1ᵉʳ juillet. La traversée durerait moins d’un mois, si tout se déroulait sans accroc météorologique. L’explorateur avait aussitôt adressé un courrier à sa sœur, Gertha, où il lui communiquait son entrain débordant et lui indiquait les deux lieux de résidence qu’il investirait aux Indes et en Australie.

Trois mois plus tard, il débarquait à Port Darwin, petite bourgade bâtie en bord de mer, dont la rade était le point d’entrée nord sur le territoire. Avec 1400 âmes, la cité n’engendrait pas une activité débordante. Néanmoins, il y avait d’indispensables commerces de bouche, trois bars, deux auberges et les services incontournables comme la Poste, regroupant la télégraphie, le courrier et le téléphone. Contre toute attente, il y avait des automobiles. Quelques marques importées des États-Unis comme Ford mais surtout des productions australiennes. Alors que Waldo pensait débarquer dans une contrée sauvage, ressemblant de près à certaines régions africaines, il découvrait un pays très en avance, contraint et forcé à l’autonomie du fait de son éloignement des autres continents.

Après avoir déposé sa malle de voyage dans l’auberge Dixon, sur le port, Waldo s’était renseigné pour dénicher le local commercial de monsieur Faulkner. C’est en précisant que le quidam faisait commerce de bois locaux qu’un jeune commis lui indiqua l’emplacement de l’échoppe, à deux lieues du centre. Muni des indications, Waldo s’éloigna et transplana dès qu’il le put vers son objectif visible au loin. Il poussa une porte aussi large que basse et comprit l’utilité et les dimensions généreuses de l’ouverture : le magasin regorgeait de mobilier de maison dont certaines pièces étaient encombrantes. À première vue, tout ce qui était entreposé ici, était vendable aux seuls Moldus. Waldo, vêtu comme à son habitude d’un bermuda, de chaussettes montantes, de godillots conçus pour les longues marches, de sa veste couverte de poches extérieures et intérieures, sans oublier son sempiternel chapeau, fit face à un homme d’une quarantaine d’années, aux cheveux roux frisés, au visage constellé de taches de rousseur, à demi masqué par une énorme moustache. Le vendeur portait un complet gris, une cravate bleue et une chemise blanche, en dépit des 30 degrés de l’hiver darwinien.

— Monsieur Faulkner ?

— Lui-même. Que puis-je pour vous ?

— Auriez-vous des artefacts disons… spéciaux ?

— Comme quoi ?

— Comme ceci.

Waldo écarta un pan de sa veste et dévoila sa baguette, dissimulée à la vue des Moldus.

— Je vois. À votre accent, je dirais que vous êtes français. Non ! Belge. Je suis passé par Poudlard et vous, Beauxbâtons, j’imagine ?

— Parfaitement.

— La magie qu’on nous a enseignée, n’a pas d’équivalence, dans ce pays. Les aborigènes avec qui j’ai noué quelques liens précieux, vénèrent l’invisible, la nature, les animaux et communiquent avec leurs ancêtres. Ils croient à des forces qui, bien que je les côtoie depuis plusieurs années, m’échappent toujours.

— Ah…

— Ils utilisent des instruments de musique, des herbes, des produits de la nature et entrent dans des transes qui les guident. Il me faudra du temps pour assimiler leur culture.

— Je vois… J’ai un neveu adoré à qui j’aimerais faire un cadeau typique. Si je comprends bien, rien de magique.

— Voyons… Si ! Les autochtones utilisent un boomerang pour la chasse. Cet objet, là.

Il désignait une pièce de bois dur, incurvée.

— Ils le lancent vers une cible en fouettant du poignet et la chose revient ensuite dans la direction du chasseur.

— Ingénieux !

— J’ai ensorcelé celui-ci pour qu’il revienne toujours en pleine face du lanceur.

Waldo éclata de rire, avant de concéder :

— Je ne tiens pas à éborgner le pauvre garçon.

— Sinon, j’ai ceci.

— Qu’est-ce que c’est ?

— On appelle cela un rhombe. Un instrument produisant des sons lorsqu’on fait tournoyer la pièce de bois allongée et plate, au bout de la ficelle. Voyez les dessins de part et d’autre, sur les bordures.

— C’est minuscule et précis, à la fois. Bel objet. À quoi sert-il ?

— Les aborigènes l’utilisent pour communiquer avec l’au-delà, avec le monde des esprits. Mais certaines tribus en font un autre usage. Avez-vous entendu parler du mont Uluru, au cœur de l’Australie ? Ou Ayers rock ?

— J’ai lu ce nom dans un livre.

— D’après la tribu Pitjantjatjara, vivant au pied d’Uluru, des femmes mythiques, nommées Aknarintja, conçoivent leurs enfants sans l’aide d’hommes, grâce au son de leurs rhombes.

— C’est fascinant !

— Il faut vivre leur culture pour en recueillir un aperçu infime.

— Mon neveu sera enchanté. C’est un puits sans fond, toujours assoiffé de nouvelles connaissances.

— Est-il sorcier ?

— Oui. Il est doté d’un esprit à la fois brillant, stupéfiant et désarmant. Combien pour ce rhombe ?

— C’est une jolie pièce. D’après les dessins, propres à chaque peuplade, et cette essence d’acacia, je dirais qu’il s’agit d’une fabrication d’une tribu vivant dans les parages, non loin de port Darwin. Les Almarak. L’usure de la corde dans l’orifice indique un usage fréquent de l’instrument. Il est, selon moi, chargé de magie. Pour une Livre australienne et 15 Shillings, il est à vous. Je ne peux pas prendre de monnaie sorcière : pas de banque pour faire le change et pas assez de clients sorciers.

Le Belge n’hésita pas une seconde, en dépit de la somme demandée pour un morceau de bois. Son flair lui souffla de foncer et de surenchérir :

— Je vous en donne dix Livres si vous pouvez m’introduire auprès d’une tribu autochtone.

En entendant la somme proposée, Faulkner réagit d’une façon imprévisible :

— Je conserve un artefact historique assez déconcertant. Pas ici, il est trop précieux.

— De quelle nature ?

— Un document sur papyrus.

— Un papyrus ? Voyons, c’est imposs…

— Eh oui ! Je vous l’ai dit, c’est inouï. J’ai la preuve sorcière qu’il est authentique. Il est daté des années 100, au début de notre ère.

— Vous l’avez ramené d’Angleterre ?

— Non.

— Trouvé ici ? En Australie ?

— Oui. Un papyrus égyptien, conservé dans un tube d’eucalyptus australien, également daté de cette période.

— Comment ? Les deux se sont rencontrés en l’an 100 ? C’est… Cela vient contredire toutes les théories selon lesquelles… Par Flamel !

— Et par Merlin ! Maintenant, si je vous dis que je dispose d’une preuve supplémentaire de son authenticité. Hum ? Le document a été rédigé par un être venu de… la Gaule celtique.

— Vous me faites marcher !

— L’écrit combine latin et runes celtiques.

— Je veux voir ça !

— Dans ce cas, rendez-vous ici, demain matin, à 9h00. J’aurai le document avec moi. Si vous êtes intéressé, nous discuterons du prix.

— Qui sera très conséquent.

— Je ne vous cache pas que j’ai reçu quatre offres. Aucune ne m’a convenu. Une lettre d’un vieux professeur de runes français. Pied quelque chose.

— Abraham Piedargile ?

— C’est lui.

— Si mon illustre professeur et maître des runes s’y intéresse, c’est un gage d’authenticité.

— Il y a aussi eu un Américain, un amateur, pas sérieux, pas connaisseur. Plus inhabituel, un Japonais. Un sorcier. Nous n’avons pas fait affaire. En fait, l’offre la plus sérieuse est venue d’un couple de Hollandais, les Van quelque chose. Ils sont sur les rangs et je les crois capables de rehausser leur proposition.

Waldo enragea. Ses sempiternels concurrents, argentés, étaient sur le coup. Dès qu’il fallait allonger les Gallions, ils le battaient à plate couture. Leur commerce de diamants, à Anvers, alimentait leur folie dépensière.

— Je serai là.

Le paquet pour Hercule en main, Waldo rentra à l’auberge Dixon. Après s’être rafraîchi dans sa chambre, il alla se restaurer et boire quelques pintes de bière. Il offrit une tournée générale, on lui rendit la politesse. Puis, la soirée se mua en un trou béant dans sa mémoire. Un client ou même un employé le traîna jusqu’à son pieu sur lequel il ronfla comme un sonneur. Le personnage de Waldo, haut en couleurs, n’avait pas échappé aux yeux d’un homme. Au cours de la nuit, l’espion se glissa dans la chambre de Waldo. Il subtilisa la baguette du Belge, tandis que le dormeur cuvait sa bière. Mais cela, l’oncle d’Hercule n’en sut jamais rien.

Au matin, l’aventurier se réveilla avec une gueule de bois carabinée. Il avala un trait de Foihacèque conservé dans une flasque et but de l’eau pour faire passer le goût de tripes du breuvage. L’effet fut instantané. D’un coup de baguette magique, il nettoya ses vêtements et élimina sa barbe naissante. Il fut plus que présentable. Puis, comme il était capable de visualiser le commerce de monsieur Faulkner, il choisit de transplaner à l’arrière du magasin, là où l’Anglais devenu Australien entreposait l’acacia qu’il avait scié et mis à sécher. Il fit le tour de la bâtisse et se présenta à l’entrée. Il pesta contre lui-même pour son retard d’une demi-heure. Il s’éclaircit la voix et lança :

— Il y a quelqu’un ? Monsieur Faulkner ? Désolé pour l’heure. J’espère ne pas arriver trop…

Il stoppa net lorsqu’il découvrit les jambes de l’homme dépassant derrière son comptoir. Le Belge se précipita à son secours. Il fut renversé par l’horreur de la scène et trébucha en reculant, contre une commode. Il n’y avait pas un mais trois cadavres. Faulkner et les Van Kriedt. Une expression identique sur leurs faces. L’œuvre du sortilège de la mort. La baguette du sorcier s’agita dans la poche de la veste, comme si elle était révulsée par la proximité des trois sorts impardonnables. Titubant, l’explorateur chercha un tube d’eucalyptus derrière le comptoir. Il n’y avait rien. Le voleur avait tué trois innocents pour s’emparer du trésor. Dans l’esprit du Belge, c’était évident. Le tueur était l’Américain ou l’Asiatique. Avait-il évoqué son échange avec Faulkner, hier soir ? Il était incapable de s’en souvenir. Pourtant, en Belge qui se respectait, il n’était pas du genre à se laisser anéantir par quelques pintes de gueuse. Qui se trouvait présent à l’auberge Dixon ? Avait-il parlé ? Qui avait offert la bière ? Il enragea. Impossible de se rappeler.

Pris de panique, il quitta l’échoppe. À quelques centaines de mètres, deux hommes marchaient dans sa direction. Il bifurqua vers la réserve de bois et transplana sans traîner. Une fois arrivé dans sa chambre, il remballa sa malle et descendit régler sa note, devant un aubergiste éberlué. Puis, Waldo s’évapora dans la nature. Quelques jours plus tard, il embarqua comme clandestin à bord du premier cargo en partance pour l’Indonésie. Au bout d’un long périple de plusieurs mois, il fut capturé à Douvres.

Waldo se redressa et s’adossa au mur sale et glacial. Un détail avait changé. L’homme, ouvert aux magies étrangères, passionné par les cultures et grand amateur d’artefacts inattendus, avait développé une capacité symbiotique avec quelques objets. Toutefois, de toutes ses possessions, rien n’égalait le lien créé avec sa baguette, sa tête de mule comme il la surnommait quand elle rechignait à accomplir certains sorts. Même à des centaines de kilomètres de lui, archivée dans un sous-sol perdu du ministère de la Magie à Londres, sa fidèle compagne lui communiquait sa honte d’avoir été contrainte à le trahir de la manière la plus abominable. Mais depuis quelques jours, elle était muette. Morte. L’ultime canal resté ouvert, c’était celui avec l’esprit de son neveu, de plus en plus accessible, bien que fortifié par les enseignements reçus à Beauxbâtons. L’espoir de sortir d’Azkaban en toute légalité mourait avec la destruction de sa baguette.

Sans espoir, pas de joie. Sans liesse, les Détraqueurs se contenteraient de racler les bribes disséminées dans sa mémoire. Puis, leurs visites s’espaceraient. Il resterait enchaîné au mur jusqu’à ce que son organisme cède. Dans trente, quarante ou même cinquante années. Un demi-siècle d’existence dans la pourriture, nourri d’un quignon de pain par jour et d’eau croupie. C’était inconcevable, incompatible avec son credo d’une vie remplie d’expériences, ponctuée de rencontres et riche de connaissances, d’apprentissage. Il devait agir. Il ferma les yeux et chercha la voie le conduisant à l’esprit d’Hercule, ouvert, accueillant même dans son sommeil. Il s’y connecta. Comme s’il devenait réceptacle et Hercule, bec verseur, les souvenirs communs se déversèrent de l’un à l’autre. L’homme accéda à toutes les sources de joie récente du garçon, même les plus inattendues comme celles mentionnant des créatures dangereuses telles que ce dragon ou même ce loup de pierre. Les amis de l’enfant alimentèrent son bassin vide d’eau pétillante et chaleureuse. Il ouvrit les vannes des sentiments amicaux, cultivés à travers ses relations. Waldo se remplit jusqu’à déborder de bonheur sirupeux.

Le pot de miel attira les Détraqueurs changés en une horde de vampires assoiffés. L’effectif au complet. La douleur fut insupportable mais le Belge l’affronta avec courage et détermination. Il se débattit, sans se départir de son sourire béat, comme une ultime bravade.

— Vous ne m’empêcherez pas d’être heureux ! beugla-t-il.

Les monstres s’employèrent à lui faire regretter amèrement ses assertions. Las, l’un des Détraqueurs s’imposa et appliqua son baiser mortel.

« Adieu. »

Ce furent les ultimes paroles de l’oncle à l’attention de son neveu.

Le lendemain matin, comme à leur habitude, les Aurors de garde effectuaient leur ronde afin de vérifier les cellules et leurs occupants. Quand un prisonnier refusait de répondre à l’appel des matons, ces derniers lançaient des centaines de litres d’eau sur le bagnard récalcitrant par le judas de la geôle. Lorsqu’ils ouvrirent la trappe de la cellule de Waldo, ils n’eurent même pas à faire usage de leurs baguettes. L’homme gisait à terre, immobile, les yeux exorbités, un voile de mort sur le visage. Il paraissait en paix. Les Aurors pestèrent :

— Nous n’avons plus un seul cercueil disponible. Le département des Transports magiques doit nous en renvoyer un dès qu’on procède à une expédition.

— Que veux-tu… Ce sont des fonctionnaires planqués, pas des Aurors aguerris comme nous.

— Je vais envoyer un hibou postal. En attendant, pas question de le sortir d’ici et qu’il se décompose dans notre bureau.

— Ah ça non !

— Fichus Détraqueurs ! Qu’est-ce qui leur a pris ?

— Aucune idée.

L’un des hommes referma le judas. Ils poursuivirent les opérations de contrôle.

Le 1ᵉʳ août, Hercule fut envahi par un étrange sentiment en ouvrant les yeux. Waldo, il en était certain, lui avait rendu visite durant son sommeil. Ce n’était pas la première fois mais ce songe n’était pas comme le rêve absurde ayant mélangé le voyage de son oncle, la naissance d’Isdréki et le massacre de son parent. C’était l’évocation des moments les plus heureux de leurs passés. Le garçon sentait qu’il s’agissait d’un adieu paisible.

Seul dans son lit, assis, les draps blancs ramenés sur ses jambes, il pleura sans pouvoir s’arrêter, impuissant. Il fut incapable de se lever tôt, comme le reste de la famille. Il fut si en retard que lorsqu’il eut séché ses larmes, pris le temps de faire sa toilette, de s’habiller et de descendre, la table du petit-déjeuner avait été desservie par les elfes de maison, affairé en cuisine pour le repas du midi pour l’un, occupé au ménage pour l’autre, voire dans le jardin pour le dernier. Hercule prit une pomme pour couper sa faim et fureta à la recherche d’une présence dans la maisonnée. Il s’apprêtait à rejoindre l’atelier quand il perçut du bruit venu du sous-sol. Il se dirigea vers la porte menant à la cave. Elle était ouverte. Il se faufila dans l’escalier, descendit avec prudence, prenant appui sur la rampe pour ne pas faire grincer les marches de bois. Il parvint jusqu’au sol en terre battue sans avoir causé de bruit.

Plusieurs Feux Éternels brûlaient en silence, éclairant le sous-sol de leur lueur blafarde. Juché sur un escabeau, le plus âgé des elfes époussetait des étagères accueillant des boîtes de rangement en bois. Consciencieux, concentré, le serviteur ne perçut pas la présence du Belge. Ce dernier progressa parmi des meubles anciens, des chaises qu’on sortait pour les grandes occasions, des surplus de vêtements, des vieux portraits animés : un authentique bric-à-brac. Au-delà, c’était la chaufferie, installée dans une pièce en impasse. À côté, un tas de bûches pour alimenter ce système comparable aux installations des pavillons de Beauxbâtons. Juste en face de la chaudière, il y avait une immense armoire dotée d’une seule porte avec un miroir. Le garçon la tira en espérant que les gonds étaient assez graissés pour ne pas le trahir en couinant. À l’intérieur, sur une étagère située en hauteur, il trouva des allumettes, des produits d’allumage, des chiffons, des pièces neuves et usagées pour la chaudière. En dessous, là où on aurait pu fixer une barre pour accrocher des cintres et suspendre des manteaux d’hiver, ou même ajouter deux ou trois autres étagères, il n’y avait rien. Il n’y avait pas plus d’objets dans cette immense armoire qu’il n’y avait de bouteilles de vin dans la cave.

« Gervais s’est moqué de moi. »

Il effleura le fond de l’armoire. Alors qu’il s’attendait à ressentir, au toucher, du bois brut, poncé, voire verni, ses phalanges rencontrèrent du tissu molletonné.

« Étrange ! Voyons voir si… »

Il tâtonna sur toute la surface. Puis, il s’attaqua aux parois latérales du meuble. Il enfonça un morceau de bois qui pivota sur un axe central. Le fond de l’armoire se débloqua. Il poussa la porte et fit une découverte à laquelle il ne s’attendait pas. Néanmoins, il imagina :

« C’est logique ! »

Il pénétra dans la pièce secrète d’où des voix s’échappaient.


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