Beauxbâtons - La dernière chance
Le repos dominical d’Agathe se transforma en journée studieuse, sans être harassante. La fonction de directrice lui plaisait un peu plus chaque jour. La matinée démarra avec la rédaction de courriers. Le premier était destiné au chef du département de la Coopération Internationale magique, David Brunoy. Il traitait de la prédiction de Dune à propos d’Armand Fontebrune. Le second laïus était à l’attention de Gervais Delacour. Il était accompagné du règlement, en Gallions, des travaux de restauration du bâtiment et de l’observatoire, endommagés par les chimères. 1 Elle y réclamait une estimation des coûts engendrés par le projet de salle de réunion, tant pour les boiseries que les huisseries. La troisième missive était ouverte, non achevée, non signée, vouée à ne partir qu’en cas d’urgence. Elle s’adressait au ministre Picaillou en personne et relatait l’étrange phénomène géologique ayant frappé l’Académie. Un document provisoire, comme si elle craignait de le compléter sous peu.
Après ces formalités, Agathe établit la version définitive des emplois du temps et totalisa les heures d’enseignement, par semaine, par matière, avec un sous-total par enseignant. 2 À plusieurs reprises, elle vérifia l’absence d’incompatibilité, traquant la moindre omission. Une fois assurée de la justesse de son travail, elle prit son temps pour déjeuner. En début d’après-midi, elle s’attela à la liste des candidats envoyée par le ministère et répartit les visites entre ses référents, sans oublier de mentionner Edmond Perlenjoie lorsque les parents du bambin étaient moldus. En recopiant noms et adresses à coups de baguette magique, elle eut parfois des surprises.
— Tiens ! Une autre Delacour. Sidonie. Voyons… Pour Ursula. Ce sera une formalité. Ensuite… Andrea Alinea. Alinea ?
Elle contrôla les coordonnées fournies. L’adresse notée désignait la ville de Nice. Le doute n’était pas permis : Andrea, un jeune garçon, était le fils de Sidonia et son mari verrier sorcier, Aurelio.
— Je vois bien Wilfried pour accomplir une visite-éclair.
Elle poursuivit jusqu’au 118ᵉ patronyme, une née-Moldue dont l’identité était Barthélémine Chantepierre. Elle sut aussitôt que le voyage pour aller à sa rencontre, ne serait pas de tout repos et que la petite n’aurait pas l’occasion de rentrer chez elle pour les vacances ponctuant le calendrier scolaire. Elle vivait sur l’île de Marie-Galante, au large de la Guadeloupe. Elle choisit d’y envoyer Elvira, accompagnée d’Edmond.
Elle en termina enfin avec la besogne chronophage. Elle prit le temps d’observer une pause thé et biscuits avant de se rendre à la Cabane Enchantée pour y déposer les rouleaux. À son retour dans son bureau, elle revint sur les trois écrits de sorciers parents de Cracmols. D’ordinaire, Armand aurait rédigé une fin de non-recevoir pour chaque famille. Pas elle. Elle se décida : elle irait leur rendre visite et écouterait leurs arguments. Ensuite, elle réserverait une place pour l’un des trois et n’accepterait que 89 sorciers. Elle provoquerait un tollé, une levée de boucliers au ministère, des pamphlets des journalistes les plus extrémistes. Elle serait l’objet d’attaques des guildes influentes et des membres les plus radicaux du Conseil des Sages. Tant mieux ! Elle userait de son droit de réponse avec toute sa verve cinglante.
Elle s’apprêtait à clore sa journée sur cette décision impactante lorsque Claire toqua à la porte et entra après une invitation sonore. La rousse était au plus mal.
— Claire ? Un souci ?
— Oui, ça me brûle !
— Une prédiction ? Où ?
— Mon dos ! C’est une horreur ! Voudriez-vous… ?
— Bien sûr ! Relevez votre robe.
La Divinatrice se retrouva en jupon et en chemise légère. Agathe souleva l’étoffe et découvrit la peau rouge, presque cramoisie, allant des omoplates au creux des reins.
— Ne bougez pas.
Elle n’eut aucune alternative : après un Sonorus, elle la pétrifia en totalité et l’allongea à plat ventre sur le sol.
— Aquaglaciem.
Le sortilège blanchit la zone incriminée ; la souffrance de la victime décrut quelque peu. Un message subliminal se forma dans la matière gelée, scintillante. Elle lut à haute voix :
— Sur la liste, son nom n’apparaît pas,
Car la magie de sa famille a connu le trépas.
De l’Académie, il est la dernière chance,
D’échapper à une funeste malfaisance.
Après avoir arraché la fiole prévue des doigts crispés de la prophétesse, elle mit un terme aux sortilèges, récolta la fumerolle rouge, boucha le tube de verre et lança un Vulnera Sanentur inadapté. La directrice fit la moue face à la médiocrité de son action curative.
— J’aurais fait un piètre médicomage. Allez à l’infirmerie, que nos soignants vous arrangent le dos !
— Entendu. Inhabituelle, cette prophétie, non ? nota la rousse en se relevant et en ajustant sa tenue.
— Ce qui me choque, c’est la surface de peau utilisée. Je m’attendais à plusieurs quatrains.
— J’ignore pourquoi certaines prédictions donnent l’impression de sortir d’un livre tandis que d’autres ont le format d’affiches pour des réclames. Ça n’a pas de sens. Tout comme le message.
— Pas sûr que le message soit si nébuleux… J’étais en train de répartir les candidats entre nos référents. La liste mentionnée par la prophétie, c’est celle du ministère. Je n’en vois pas d’autre.
— Un nom absent ? Un oubli du département Éducatif ?
— Peut-être. La magie de cette famille a connu le trépas. Je ne vois pas.
— Un patronyme qui s’est éteint avec l’arrivée d’un unique descendant, une Cracmol ? suggéra Claire, grimaçant de douleur.
— Votre hypothèse colle avec les termes.
— A-t-on déjà vu des Cracmols donner naissance à un enfant sorcier ?
— C’est possible, tout autant qu’une progéniture sorcière issue de parents moldus. D’ailleurs, je suis certaine qu’en se penchant sur les arbres généalogiques des né-Moldus, on y trouverait un ou deux Cracmols. Mais là, le message semble aller plus loin : la magie a connu le trépas. Comme si cela signait l’impossibilité de la voir reparaître au fil du temps…
— Cet enfant serait la dernière chance de l’Académie de ne pas sombrer dans le chaos ?
— Oui mais comment comprendre la nature du danger, sans son nom ? imagina la directrice.
— Encore un mystère à éclaircir, murmura Claire. Van Betavende et ses amis vont me coûter une fortune.
— Vous disiez, ma chère ?
— Hum… Non, rien. Deux prophéties, si proches. Elles sont peut-être liées.
— Possible. Allez, Claire, filez à l’infirmerie ! Il vous faut un onguent efficace.
— Oui, oui… Oh ! J’oubliais ! Avez-vous revu le cours de potions des élèves de première année ?
— Vous serez responsable de l’initiation. En trois groupes, pour des questions de sécurité. Vous avez épaté l’Académie avec la potion contre la chimère : ce n’est que justice et équité que de vous confier cette tâche.
— Je m’en réjouis.
La détentrice du Don abandonna la directrice et s’engagea dans le couloir à un rythme de sénateur, percluse de douleur. Cet épisode lui rappelait sa détention hospitalière où le ministère l’avait pressée de produire des prophéties à outrance.
Agathe était perplexe. Elle consulta sa montre à gousset : il était un peu moins de 18h00. Elle choisit de transplaner dans la bibliothèque pour y consulter l’annuaire de Beauxbâtons et y puiser l’inspiration.
En prenant part à la vie de famille et à l’entreprise Delacour, Hercule avait vite pris ses marques et développé une routine. D’abord, il ne manquait jamais le petit déjeuner en compagnie de ses nombreux hôtes. Outre Roxane, d’un an sa cadette, entrée à l’Académie avec la promotion 1918, il y avait Sidonie qui intégrerait Beauxbâtons dans deux mois. Suivait Jeanne, âgée de neuf ans. Afin de compléter cette fratrie féminine, il y avait les quadruplées de six ans. Elles se prénommaient Emma, Monica, Maria et Ludovica.
La tablée ne manquait ni d’animation, ni de chamailleries, spécialement lorsque le quatuor, débordant d’imagination, jouait un tour pendable. Face au tohu-bohu, leur père tentait de garder une certaine contenance, sans réelle efficacité. Il se reposait sur Claudia, bien plus stricte. Gervais profitait de la présence masculine d’Hercule pour lui poser des questions sur la fabrication de baguettes et l’impliquait dans la recherche et la connaissance d’essences de bois exotiques.
En marge de ses réflexions et de ses travaux de sculpture, Hercule se passionnait pour la menuiserie exercée par les sorciers employés à la fabrique. Il les assommait avec sa curiosité sans limite, touchait aux produits et réclamait l’apprentissage de gestes techniques avec les incontournables rabots, ciseaux, limes et râpes. Le petit Belge ne se bornait pas au plaisir obtenu au contact du bois : il voulait créer ses propres objets, utiles et ensorceler les inclusions d’acacia auriculiformis. Appliquer un sortilège d’extension à une boîte était basique. Il connaissait la formule et était en mesure de transformer une malle en coquette chambrée prête pour un aménagement. Mais pour obtenir une production telle que son agenda perpétuel, capable d’enregistrer des tâches et de les souligner, apte à réagir à des mots-clefs pour libérer sa magie, la connaissance, l’expérience et le savoir-faire étaient irremplaçables. Hercule travaillait d’arrache-pied pour rendre ses vacances les plus enrichissantes possibles.
Attablé avec les autres enfants, Hercule, le nez dans son chocolat chaud, se coupa peu à peu de son entourage. Il glissa jusqu’à ce que ne subsistent que les volutes de la boisson cacaotée, dansant au gré des courants d’air, de l’agitation de ses voisines et du ballet incessant de Romy, l’elfe de maison, entre l’office et la cuisine. La vapeur se vrilla, se dispersa sans qu’aucun son ne parvienne à ses oreilles. Il vida son esprit. Le brouhaha s’évanouit et bientôt, il ne resta que des coups sourds, rapides, comme le rythme effréné d’un tam-tam.
« Écoute ce que l’univers souhaite te confier… », sembla lui souffler Maïkan, la sorcière chamane inuite. 3
Boum. Boum. Boum.
Le son l’envahit, le submergea, l’imprégna de la tête aux pieds, jusqu’à virer à l’assourdissement.
— Hercule ?
Écouter la voix de l’univers. Écouter.
« Quel est ce son ? Il me semble familier et… inconnu, à la fois. »
— Hercule ? Olà Hercule ? Qué quieres comer ? 4
Petit à petit, la réalité reprit ses droits. Le garçon leva la tête vers la maîtresse de maison, sourit, baissa les yeux jusqu’à l’abdomen de la femme et son visage s’illumina. Claudia comprit que leur invité venait de découvrir une nouvelle secrète. Elle posa son index sur ses lèvres et émit un discret :
— Chut… Nadie lo sabe. 5
— Tu disais, chérie ? osa Gervais, persuadé d’avoir manqué une information.
— Je demandais à Hercule ce qu’il souhaitait manger. Il n’a pris qu’un chocolat chaud.
— C’est très insuffisant, mon garçon. Tu auras vite la fringale à travailler le bois toute la matinée. Car telle est ton intention, n’est-ce pas ?
— Oui, Gervais.
— Alors, tartines, beurre, confiture. Allez ! Je sais qu’il fait déjà 25 degrés et que la chaleur coupe l’appétit. Il faut se forcer. Cet après-midi, pas question de rester dans l’atelier. La température sera suffocante, même en déposant des blocs de glace. On ira plutôt rendre visite à Patxi. Tu ne l’as pas oublié ?
— Non, naturellement.
— Il a envoyé cette lettre à ton attention, sans savoir où tu te trouvais. J’ai pris la liberté de l’ouvrir en toute sécurité, au cas où ce serait un coup des Bataves.
— Merci pour cette précaution. Pourquoi m’écrit-il ?
— Il paraît qu’Errebelde ne va pas bien.
L’enfant frissonna. L’idée que le loup de pierre ait pu être contaminé par le mal qui rongeait le Sondeur, traversa son esprit.
— Elle est souffrante ?
— Non, juste amorphe, sans appétit. Elle grignote un caillou de temps en temps. Bizarre, non ?
— J’espère que ce n’est rien de grave. Bon… D’accord pour une tartine. Je dois terminer la baguette de bubinga africain, celle en forme de seringue hypodermique, avec le pique de Barboule. Avec les propriétés curatives du bois, mises en œuvre par les guérisseurs du Congo, j’espère en faire un bel instrument pour un médicomage. J’ai aussi plusieurs pièces à créer, ce matin. Surtout des engrenages. Il faut qu’ils soient résistants et identiques. Je pense trouver mon bonheur avec des chutes de chêne.
— Mais quel est donc ce mystérieux projet secret ?
— Ce ne serait pas un mystère s’il n’était pas secret, Papa, coupa Roxane.
— Oh ! Voici une nouvelle adepte de la logique, Hercule. Tu fais des émules, mon garçon.
Le Belge rougit d’autant plus qu’il se sentit au centre de l’attention de l’assistance, silencieuse. Il se tourna vers Claudia, rayonnante. Elle lui adressa un clin d’œil. Tandis qu’il tranchait du pain et qu’il étalait de la confiture de fraises, il fit le vide en lui. Il chercha la voix. Il désira entendre le personnage invité, invisible. Il perçut un lien entre Gervais et l’être en développement dans la matrice. Il y avait une différence, une tonalité… basse.
« Écoute… »
La singularité lui parut claire. Il y avait trois êtres masculins dans la pièce. Gervais, lui et le futur Delacour en gestation. Ce serait un garçon. 6 La famille entière serait aux anges et le bambin choyé.
Le Belge se détacha en douceur de cette pensée heureuse et revint au courrier de Patxi, le fermier. L’homme à la moustache et la chevelure d’argent n’était pas du genre à se faire du mouron pour rien. L’enfant repoussa son bol et claironna :
— J’ai terminé. Je file à l’atelier.
— À tout à l’heure, se contenta de répondre Gervais.
Hercule tira un parchemin de sa tenue de travail, faite d’un coton très résistant. Il le déplia, l’observa, tout en progressant vers la fabrique. Il comptabilisa le nombre d’engrenages à fabriquer afin que son système soit complet. Il parvint à l’entrée de l’atelier. À l’extérieur, les salariés entreposaient les pièces volumineuses avant leur expédition chez les clients. Il y avait deux cabanes peu ou prou identiques à celle installée dans le bois de Beauxbâtons. Recevraient-elles le vernis spécial au poil de Demiguise, pour se rendre invisibles ?
À côté, il y avait aussi des malles et des barriques. Les rares sorciers viticulteurs recherchaient des solutions peu encombrantes mais d’une capacité de stockage… surnaturelle.
Hercule entra et salua les salariés, un par un. Puis, il s’installa à sa table de travail, à l’écart des scies les plus bruyantes, mues par une roue à godets, installée au-dessus d’un torrent. Dans son havre de tranquillité, il pouvait se livrer au test d’une ribambelle de sortilèges puisque Gervais avait lancé le sort d’exception pour l’exercice de la magie sur l’atelier.
Le savoir des Delacour était consigné dans un énorme grimoire posé sur un magnifique lutrin ouvragé, près du bureau directorial. On y trouvait les nombreuses formules que l’acacia auriculiformis était en mesure d’écouter et de retranscrire en actes magiques. Soit en déclenchant des sorts à l’aide de mots-clés, soit en agissant sur une partie précise de l’objet créé.
Dès qu’Hercule avait eu accès au grimoire, il l’avait dévoré et assimilé en une journée. Après de multiples tentatives avortées pour piéger l’enfant en lui posant une « colle », les menuisiers ébénistes avaient dû se résoudre à croire à son histoire de mémoire eidétique.
L’esprit du Belge n’était pas en paix depuis la veille où Jonas Breton, l’aîné de l’équipe, lui avait demandé la raison pour laquelle certains meubles se réduisaient parfois à la taille d’un carton à chapeau. Hercule n’avait rien lu à propos de ce défaut funeste pour tout occupant du meuble. Depuis vingt-quatre heures, le garçon était persuadé que le grimoire était la partie émergée de l’iceberg et que monsieur Delacour taisait des connaissances. C’était soit oralisé, soit consigné dans un recueil, dissimulé aux tréfonds de la banque Pasdelazare. Peut-être même à l’abri d’un coffre dans l’atelier ou la maison.
— Intéressant !
Hercule sursauta et découvrit le directeur des lieux, jetant un œil par-dessus l’épaule du Belge.
— Désolé pour la frayeur !
— C’est bon.
— Ambitieux, ton projet. La fabrication proprement dite, avec les parties mobiles, les articulations, les engrenages, représente un travail ardu. Mais l’envoûtement constitue un défi prodigieux. Je peux te donner un conseil ?
— Bien sûr, Gervais.
— Tu devrais inclure des engrenages verticaux de dix centimètres de diamètre et diviser par deux la taille des pièces horizontales. Ainsi, à chaque tour de roue, la rotation des axes sera plus rapide. Tu gagneras en efficacité.
— Je note votre idée.
— Qu’est-ce que c’est ?
Il désignait une bourse en peau dont l’enfant ne se départait jamais. Il desserra les cordons et prit le contenu : une fiole scellée à la cire contenant un centilitre de liquide rosé. Hercule déplia un minuscule rouleau de parchemin sur lequel la professeure Dunne avait inscrit : « Hercule, cet accessit spécial contient du venin de Marsouin des sables, une redoutable créature tueuse d’humains, vivant aux confins du Moyen-Orient. Fais-en bon usage, sans jamais toucher le liquide à mains nues. »
— Je n’ai jamais entendu parler de cette créature, avoua le patron. Comment ton professeur a-t-il pu s’en procurer ?
— Elle a affirmé avoir suivi des enseignements druidiques. Cependant, il y a des détails qui me convainquent qu’elle a vécu au Moyen-Orient. Elle possède un tapis volant, typique de l’ancienne Byzance. Sa baguette, aussi. Le marchand où mon amie Katarina a fait ses achats, en possédait un modèle similaire, issu du Moyen-Orient.
— Tu comptes l’inclure dans quelle essence ?
— J’hésite. Je ne sais pas laquelle serait idéale. J’ignore tout de ce Marsouin des sables. Lui faudra-t-il du bois souple, docile, en osmose avec son sorcier ou bien une matière inflexible, rebelle, difficile à dompter, avec une personnalité marquée ?
— Je comprends ton dilemme. Je ne tiens pas à provoquer un glissement de terrain comme c’est arrivé avec la baguette-poignard.
— J’aimerais éviter un sinistre.
— Hercule…
— Oui ?
— À propos des baguettes et des inclusions… Il te faudra faire preuve de prudence, de discrétion.
— Pourquoi ?
— Le ministère a toujours gardé un œil sur Cosme Acajor et sur les apothicaires. Il semble qu’il s’intéresse désormais aux fabricants d’objets en bois et aux fermes zoologiques susceptibles de fournir des inclusions, des ingrédients sensibles. De soi-disant clients viennent poser des questions sans jamais acheter quoi que ce soit. Jamais les mêmes visages mais la même démarche.
— Comment l’avez-vous découvert ?
— Parce que j’ai eu la visite, à trois reprises, de ce genre de fouineur. J’ai interrogé mes confrères en France : même son de cloche. Le ministère est à l’affût des nouveautés qu’il considère comme des menaces. Il serait bon de taire tes aptitudes pour les baguettes, surtout à l’école. Cloisonne l’information au quatrième ordre. La Vérité te protégera.
— Entendu.
— Cet après-midi, nous irons voir Patxi. On lui demandera s’il n’a pas eu ce genre de contrôle déguisé.
— J’ai hâte de revoir Errebelde.
— Permets-moi de ne pas partager ton enthousiasme, s’amusa Gervais, peu rassuré par les molosses de pierre aux mâchoires surdimensionnées.
Il abandonna Hercule et s’attela à la gestion de ses fournisseurs. Le garçon redessina ses engrenages et alla choisir des rondelles de chêne pour les usiner avec précision.
Au cinquième étage du 182, boulevard Haussmann, à Paris, la chaleur était accablante. Sous le toit en zinc de l’immeuble, chauffé à blanc par le soleil brûlant de juillet, Shin regrettait l’altitude des Pyrénées et l’atténuation relative de la fournaise qu’elles procuraient. Il avait surtout la loi interdisant la magie aux plus jeunes en travers de la gorge. Madame Sato avait beau ouvrir les fenêtres dès l’aube, pour laisser la fraîcheur nocturne refroidir l’air ambiant, puis tirer les rideaux blancs réfléchissant la lumière solaire dès que le thermomètre s’affolait, ses agissements ne valaient pas un bloc de glace créé par magie, accompagné d’un bon Ventus. S’il y avait bien l’électricité – qu’il perturbait – et tout le confort attendu dans un logement dévolu à un vicomte, les ventilateurs de plafond brillaient par leur absence et faisaient cruellement défaut.
Seul dans sa chambre, Shin piaffait d’impatience. Quelques jours auparavant, il avait reçu deux lettres. L’une venait de Sigrid, l’autre de Katarina. Le garçon avait émis le souhait de les revoir et son père avait proposé d’organiser une visite du château de Versailles, lieu exceptionnel où il avait participé à la rédaction du traité éponyme scellant la première guerre mondiale. Si le diplomate, fervent défenseur de la paix, n’était pas satisfait des termes de l’accord, contenant selon lui les germes d’un futur conflit, il avait été enchanté par le palais, ses dépendances, ses jardins et ses extraordinaires jeux d’eau. Aux alentours de 9h00, le trio nippon avait quitté l’appartement et s’était rendu à la gare Saint-Lazare afin d’y retrouver Katarina et Sigrid. De là, le groupe s’était dirigé vers le quai du train pour le chef-lieu de la Seine et Oise. 7 D’emblée, l’homme avait trouvé en Sigrid une jeune fille brillante, cultivée, pleine de bon sens, sous des dehors réservés. Il n’avait eu aucun mal à croire son fils lorsqu’il affirmait que sa camarade était sur le podium de l’Académie, tous niveaux confondus. Quant à madame Sato, elle avait été subjuguée par la beauté de Katarina, sa douceur, ses regards prévenants envers Shin. Le garçon respirait à pleins poumons, comme s’il revivait au contact de la jeune fille. Il souriait de toutes ses dents dès qu’elle ouvrait la bouche. Les vacances d’été n’avaient débuté que depuis une semaine et il se languissait déjà du quatrième ordre. Saya n’avait pas la berlue : son protégé était en pâmoison devant la blonde aux yeux bridés, sucrée comme une friandise. Il tentait de ne pas la fixer avec insistance mais craquait à intervalles réguliers. La gouvernante était aux anges : son petit Shin se sentait pousser des ailes d’adulte.
Le garçon faisait rougir ses camarades en expliquant aux siens à quel point leurs exploits personnels et leurs résultats scolaires étaient brillants. Kikujirò, amoureux de la langue française, était très intrigué par le Cecrabebleu dans lequel Katarina demeurait invaincue en compétition. Il soulignait que ce jeu pourrait être adapté dans une version moldue, à condition de supprimer l’aspect torture de la pioche des lettres.
— Papa, le sac des lettres faciles, dispose d’une… astuce… pour accueillir tous les pièges. Les Moldus ne pourraient disposer de la version…
Il avait baissé d’un ton pour parachever sa phrase :
— … sorcière.
— Pas de sort d’extension, c’est ça ?
— Tout à fait. Quant au plateau, les inscriptions seraient figées. L’intérêt diminuerait.
— Pas nécessairement, objecta le père. En regroupant les lettres dans un seul sac et en limitant leur nombre au tirage, le hasard corserait l’affaire. Avec des mots plus courts, atteindre les cases bonus serait plus compliqué. Je suis convaincu que le succès du jeu serait assuré. Il serait mondial.
— Je partage votre avis, Monsieur, intervint Sigrid. Mais l’adaptation dans des langues utilisant des symboles, au lieu des lettres latines ou cyrilliques, poserait un problème.
— En japonais, les hiraganas pourraient faire l’affaire. Sauf que le jeu devient trop facile. Il suffit d’en poser deux pour que cela forme un mot. Avec une langue occidentale, c’est une toute autre histoire.
Après avoir emprunté un taxi de la gare au château, le quintet avait choisi une visite guidée en français. Shin traduisait pour madame Sato, en difficulté avec les parties historiques. Kikujirò ne cachait pas sa fierté devant l’aisance de son fils bien-aimé, même s’il savait que ces progrès stupéfiants avaient pour origine la magie et le dévouement d’Hercule.
À l’issue de la visite des murs, ponctuée de commentaires du diplomate ayant eu l’occasion de côtoyer les grands de ce monde, le groupe s’était rendu au petit Trianon, puis s’était aventuré dans les jardins, véritable labyrinthe à ciel ouvert. Au détour d’une allée, monsieur Ishii avait perdu l’équilibre en marchant sur un galet. Il s’était rattrapé à la première chose à sa portée : un rosier buissonnant. La paume de sa main avait été lacérée.
Tandis que madame Sato s’affolait et l’enjoignait à regagner le château où le personnel pourrait désinfecter sa plaie et la bander convenablement, Shin s’était tourné vers Katarina et avait sollicité son don.
— Mais tu n’as pas le droit d’utiliser la magie, jeune fille. Non ?
— L’usage de sorts est interdit en dehors des murs de l’Académie, Père. Mais la magie de Katarina est différente et passe au travers des contrôles stricts du ministère.
— Vraiment ?
— Tendez votre main, s’il vous plaît.
Le vicomte s’était exécuté de bonne grâce. La paume était striée et le liquide vital coulait sans discontinuer. La petite Russe avait été aussitôt inspirée :
— Blessure au tournant du jardin,
La rose lacère la main.
Les mots venus de l’Est,
Effacent la maladresse du geste.
Le sang purifié est rendu,
Les chemins douloureux et fendus
Sont comblés par la chair,
C’est ainsi que la magie opère.
Kikujirò avait déjà assisté à des prouesses commises par sa défunte épouse, à l’aide de sa baguette. Mais l’envoûtement pur, sans un seul artefact pour l’accomplir, c’était au-delà des limites de son imagination. Il avait remercié Katarina mille fois plutôt qu’une. Quant à madame Sato, elle s’était détournée pour verser quelques larmes d’émotion.
Après un repas tardif, plus proche du goûter, les Ishii avaient tenu à raccompagner les jeunes filles. Sigrid avait souhaité être déposée à une bouche de métro afin de rentrer par ses propres moyens. Katarina s’était laissée convaincre par le taxi. Le quartier où elle résidait, à deux pas de la gare de l’Est, n’avait pas le même cachet que le boulevard Haussmann. Sa mère, Maria, avait dû descendre, la porte d’accès étant bloquée. Un rapide et discret coup de baguette avait résolu la « panne ». Les présentations avaient été faites sur le trottoir, sans plus de cérémonial. Les Japonais avaient aussitôt compris d’où venaient les traits de la jeune Lonicera : la ressemblance avec Maria était frappante. La discussion s’était éternisée et prolongée à la table d’un estaminet situé à quelques mètres de là. En vérité, personne ne désirait mettre fin à la rencontre. Maria, quelque peu sur ses gardes, s’était émue du veuvage de Kikujirò. Le Japonais avait compati à la situation précaire et récente de la veuve. Monsieur Ishii l’avait questionnée à propos de ses compétences professionnelles et il avait failli avaler son café de travers lorsqu’elle avait lâché :
— Éleveuse de Sombrals.
— Pardon ?
— Oh ! Désolée. Vous ignorez ce que c’est.
— Non, non, je sais ce que sont ces créatures. Ma femme m’en avait fait une description précise. Mais je ne vous imaginais pas… Il s’agit d’une profession dangereuse, non ?
— Il suffit de savoir s’y prendre. Les Sombrals sont amicaux. Il faut juste ne pas s’arrêter à leur apparence… effroyable.
— Un détail qui ne pourrait me choquer puisqu’ils demeurent invisibles à mes yeux, même si j’ai connu la mort d’un proche.
— En effet.
— Et sinon ? D’autres talents disons… conventionnels ?
— Je parle russe, français, anglais, allemand et polonais.
— Vraiment ?
— Couramment.
— C’est une information que le diplomate, cantonné au japonais, au français et à l’anglais, que je suis, ne manquera pas de noter. Vous pourriez m’être d’un grand secours dès que j’aurai pris mes fonctions à l’ambassade.
— Merci. Est-ce imminent ?
— Tout à fait. La passation sera rapide. J’ai déjà exercé à Paris.
— Amoureux de la France ?
— J’en suis fou. Le Japon et la France sont les deux seules nations où je me sens comme chez moi. J’espère rester en poste ici, au moins jusqu’à la fin des études de Shin. Après, il sera libre de choisir un pays et son avenir. S’il devient poète-avocat, comme il l’évoque souvent, il voyagera, prenant ma suite, en quelque sorte.
— C’est fantastique qu’il ait une idée précise du futur qu’il désire.
— Il pourrait aussi devenir un grand devin. Rien n’est écrit.
— Assurément.
Le temps de la séparation était arrivé et tous regrettaient que les heures s’écoulent si vite. Dans le taxi du retour, Shin avait questionné son père sur la possibilité d’organiser d’autres rencontres dans l’été. Kikujirò avait répondu qu’il étudierait la demande. Mais dans l’esprit de Saya Sato, la réponse était limpide. Elle avait vu naître une étincelle dans les yeux de son employeur.
Une semaine après son arrivée chez les Dupas, Eugénie ne ratait sous aucun prétexte la tournée matinale d’Augustin. Sans jeu de mots, elle mettait la main à la pâte avec entrain. Elle chargeait la panière d’énormes miches au levain, embarquait la caisse remplie de francs et de centimes, n’oubliait pas de vérifier la jauge à huile de la Renault AG1, modèle 1911, 8 CV, moteur bicylindre de 1 205 cm3, comme elle le serinait à la moindre occasion. Si l’huile manquait, elle faisait l’appoint. Elle répétait l’opération pour l’essence indispensable au fonctionnement de l’automobile.
Ce mercredi matin serait différent : après la tournée quotidienne, le tandem se rendrait dans une roseraie située à quelques kilomètres d’Ax-les-Thermes, afin d’y acheter les derniers pétales de rose de Damas de la saison. La jeune fille avait demandé en toute innocence s’il tirerait un litre d’essence avec la cargaison à venir. Augustin, le sourire aux lèvres, avait répondu :
— Mon alambic pourrait produire plusieurs litres. Le souci, c’est qu’il faut au moins trois ou quatre tonnes de pétales pour un seul litre. L’automobile ne peut pas transporter une telle quantité. Deux cents kilos, bien tassés, logeront à l’arrière. Pas plus.
— C’est pareil pour toutes les essences ? Il en faut autant ?
— Pas du tout. Cela dépend du végétal. La lavande, par exemple : on fait un litre avec cent cinquante kilos de la variété la plus odorante. C’est à peu près pareil pour la menthe poivrée. Pour le thym, on utilise une demi-tonne.
— C’est pour ça que tu ne fais pas des macarons à la rose tous les jours, Tonton ? Et qu’il coûte deux fois le prix de celui tout chocolat ?
— Tu as tout compris. Les prix sont calculés en fonction des ingrédients utilisés mais aussi en tenant compte de leur rareté. La rose, c’est exceptionnel.
— Je m’en souviendrai.
Augustin s’installa au volant.
— Bien. Prête ? Les niveaux ?
— Faits.
— Bidon d’eau et chiffon pour le pare-brise ?
— Sous la banquette avant.
— Roue de secours ?
— Gonflée.
— Alors, à toi de jouer !
L’oncle lui tendit la manivelle pour lancer le moteur de l’AG1. Elle s’en empara et courut se poster à l’avant.
— Pied sur le frein ?
— C’est bon.
— Point mort ?
— J’y suis.
— Je lance.
Elle s’escrima sur la tige de fer coudée et après plusieurs tours infructueux, le moteur pétarada enfin. Un nuage de gaz d’échappement envahit la cour accolée à la maison. Eugénie retira les cales, les rangea avec la manivelle à l’avant et sauta sur le siège. Elle ajusta ses lunettes de conduite protectrices. Augustin desserra le frein et démarra sur les chapeaux de roue. La nièce focalisa son attention non sur la route mais sur le ballet composé par les pieds de son oncle au-dessus des pédales et la main gauche sur le levier de vitesse. 8 Le passage des vitesses, à double embrayage, était la partie la plus complexe aux yeux de la jeune fille. Enfoncer l’embrayage, basculer au point mort, relever la pédale de gauche en douceur, accélérer pour envoyer le régime du moteur au bon nombre de tours par minute, débrayer une seconde fois, passer la vitesse supérieure et embrayer sans faire craquer les pignons de la boîte. Une véritable gageure mais Augustin l’accomplissait comme si c’était aussi facile que de respirer, sans quitter les yeux de la route. C’était fascinant ; les Moldus étaient incroyables. Les sorciers lui paraissaient dépassés, distancés par un monde en voie de modernisation.
Après les visites, l’achat d’un quintal de pétales de roses – Monsieur Firmin, le propriétaire de la roseraie, avait épuisé ses stocks et les pluies de la fin juin n’avaient rien arrangé, gâchant une partie de la récolte –, auxquels il fallait ajouter dix kilos de lavande – Eugénie escomptait apprendre la distillation avec une essence basique –, le duo s’était rendu au dépôt de carburant d’Ax-les-Thermes pour remplir le réservoir et deux gros jerricans supplémentaires. Augustin et sa nièce avaient profité de leur présence dans la ville pour faire le marché et acheter des pêches, des pruneaux et surtout des amandes. Ensuite, l’homme avait pris son temps pour humer différents crus de café venus d’Afrique. Il avait l’idée d’associer un macaron au café et une ganache chocolat. Eugénie salivait à l’avance. Puis, l’heure de partir avait sonné. Augustin avait fait le chemin du retour en sifflotant un air entraînant et Eugénie l’avait imité sans vraiment connaître la chanson. Il lui avait confié qu’il s’agissait de La Madelon, une chanson populaire interprétée au début de la guerre par un certain Bach et vite devenue un chant militaire. Lorsqu’elle lui avait demandé s’il avait été incorporé, il avait juste confirmé en opinant. Plus tard, Éliane lui avait confié qu’Augustin, démobilisé en 1916 après une blessure à la fesse, taisait cette période et se fermait si on tentait de lui extirper des informations. Eugénie avait vite changé de sujet et évoqué l’autorisation de tenir le volant de la Renault. Augustin avait éclaté de rire et s’était aussitôt ravisé.
— Tu es sérieuse ? Tu veux conduire ? Tu ne préfères pas voler sur un balai ?
— C’est pas pareil. Je veux vivre comme les Moldus.
— Pourquoi ?
— J’en ai marre du monde sorcier. C’est pour ça que je veux apprendre à créer des parfums. Il faut savoir distiller.
— Entendu. On fera de toi un bon bouilleur de cru, une championne de la vapo-distillation. D’ailleurs, que feras-tu de ton essence de lavande ?
— Je ne sais pas. Ça ne se mange pas.
— Ah ben si !
— Ah bon ?
— Bien sûr ! On n’en met pas plus d’une goutte. C’est très concentré. Avec l’essence, tu peux fabriquer du sirop de lavande, parfumer des crèmes aux œufs. Tu sais, la plupart des essences florales et herbacées sont comestibles.
— Une crème aux œufs à la lavande ?
— Pourquoi pas ? Tu raffoles bien des crèmes à la vanille. La gousse vient d’une plante. Alors, il faut tester, goûter et ne pas se décourager si le résultat n’est pas parfait.
La jeune fille buvait ses paroles, comme si c’était de l’essence de rose. Elle était pressée de produire son premier flacon. En même temps, elle était terrifiée. Les journées s’écoulaient de plus en plus vite. Trop. C’était un sentiment nouveau, angoissant. La peur de manquer de temps.
À l’arrière de la maison, près du fournil où les pâtes étaient pétries, laissées au repos pour lever et cuites au four à bois, Augustin avait bâti son « laboratoire ». C’était l’endroit plus frais où il élaborait ses essences, les sirops, les confitures garnissant ses pâtisseries et ses fabuleux macarons. En dépit de la chaleur, Eugénie était aux fourneaux, surveillant la cuisson d’une confiture d’abricot. Par intermittence, elle dévissait le flacon bleu de dix centilitres contenant sa première vapo-distillation. Le parfum d’une puissance brute l’étourdissait à chaque inspiration. Il n’y avait rien de plus grisant au monde.
Dès que la confiture produisait de l’écume, la jeune fille retirait la mousse blanche excédentaire. Un peu plus loin, son oncle fouettait des monceaux de blanc d’œuf avec une poigne et une vigueur ahurissantes, lui donnant un avant-bras droit surdimensionné par rapport à son pendant gauche.
Soudain, une idée saugrenue traversa l’esprit de la jeune apprentie. Elle prit une louchée de marmelade, la déposa dans une petite casserole en cuivre et, à l’aide d’une pipette, y versa une goutte d’essence de lavande. Elle fit chauffer le tout cinq minutes et stoppa la cuisson. Puis, elle patienta le temps nécessaire afin que la préparation refroidisse.
Quand Augustin vint contrôler la fin de la cuisson, il désigna les bocaux à ébouillanter et à remplir sans que le couvercle ne touche la préparation. Il remarqua la casserole avec une portion d’abricot.
— C’est pour ton goûter, petite gourmande ?
— Non, Tonton. J’ai voulu faire une expérience.
— Une expérience ?
Elle trempa une cuillère dans la préparation et l’enfourna dans son bec fin. Cela avait le goût d’abricot. Rien de plus.
— Déçue ?
— Ben… À vrai dire…
Ces mots suffirent à faire circuler l’air dans son palais et à révéler l’essence dissimulée. La lavande magnifiait l’acidité de l’abricot.
— Oh… Goûte, Tonton !
Il en prit une portion et la révélation se fit en deux temps.
— C’est surprenant. Cela s’accorde, Eugénie. On pourrait faire un macaron fourré avec cette confiture.
— Nature ou pas, le macaron ?
— Excellente question ! Quand on empile des saveurs, on risque de saturer le palais du gourmet. Pour la parfumerie, c’est différent. Mais la pâtisserie…
— Et si tu en faisais un nature et un second avec de la vanille ? Juste un peu. Elle arrive en premier, toute douce, un abricot acide qui tapisse le palais et le bouquet secret invisible, magique.
— S’il est excellent, je l’appellerai l’Eugénie.
— C’est… C’est vrai ?
Une vague d’émotions étreignit sa gorge. Elle tenta de la masquer en libérant un trait d’humour :
— Et si c’est immangeable, on l’appelle Alfred !
Ils s’en amusèrent tellement qu’Éliane put les entendre dans la boutique. Le rire enfantin lui mit du baume au cœur.
1 Voir « La prophétie bleue ».
2 Voir les totaux et l’emploi du temps des élèves de troisième année, en annexe.
3 Voir « La prophétie bleue ».
4 Que veux-tu manger ?
5 Personne ne le sait.
6 L’enfant deviendra le grand-père de Fleur Delacour.
7 Ancien département regroupant les deux tiers de la banlieue parisienne, supprimé en 1964.
8 Le volant des automobiles était presque toujours à droite. En effet, le frein à main, très dur et installé à l’extérieur de l’auto, était utilisé par une majorité de droitiers.