Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 3 : Sortilège 3 : révolution

7264 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 11:18

La troisième journée de marche se présentait sous les meilleurs auspices. La pluie avait cédé à un beau soleil à peine voilé par quelques nuages épars. Eugénie progressait à un bon rythme. Elle avait déterminé un itinéraire presque rectiligne pour rejoindre le village d’Orlu. Partie de Formiguères, elle avait emprunté des chemins de promenade sans difficulté majeure, hormis un dénivelé significatif pour atteindre le col. De là, elle avait rejoint le refuge de Camporells. Ensuite, elle s’était rendue à un point de vue nommé Estang del Diable, avait contourné l’étang aux couleurs vertes soutenues et poursuivi son périple en longeant le Rec de Terrès. Ce choix l’avait conduite sur la rive droite de la rivière Oriège. Faisant preuve d’obstination et de rigueur, elle avait longé le cours d’eau durant neuf kilomètres, jouissant du paysage enchanteur, de la végétation en fleur, se gorgeant de parfums herbacés, sans omettre des pauses régulières pour s’abreuver.

Vers 18h00, elle toucha au but. Orlu était un village bâti au pied de l’incontournable église, sise à flanc de colline, au point le plus haut. Balayant l’horizon du regard, elle remarqua que la plupart des constructions étaient des fermes consacrées aux cultures et à l’élevage. Les bâtisses étaient éloignées du village. Le centre ne regroupait que quelques maisons en pierre de taille et aux toits pentus recouverts de lauzes. Elle emprunta la rue basse, trop épuisée pour gravir la pente plus raide conduisant à l’église. Elle avisa une placette sur laquelle, à l’ombre d’un somptueux marronnier, un banc en fer forgé et en bois avait été installé. Deux vieux bonhommes, assis, le visage tourné l’un vers l’autre, discutaient. Ils étaient si fripés et si blanchis par le temps que les années les avaient rendus presque identiques. Eugénie s’approcha et les salua :

— Bonjour, messieurs.

— Bonjour, répondit le tandem.

Intrigué par sa tenue débraillée et ses traits marqués par la fatigue, l’un d’eux s’inquiéta :

— Tu vas bien, petite ? Tu as l’air fourbue ! D’où viens-tu ?

Elle affirma venir de Formiguères, ce qui était exact puisque c’était son point de départ du jour.

— Eh bé ! Ça fait une sacrée trotte, à travers la montagne !

— Excusez-moi…

— Oui ?

— Sauriez-vous où habite Éliane Beauxbâtons ?

— Éliane Beauxbâtons ? C’est un nom qui ne me dit rien du tout. Et toi, Francis ?

L’intéressé fit un bruit de pet avec sa bouche, trahissant sa méconnaissance du patronyme mentionné. Mais il se reprit :

— Mon Claude, la seule Éliane que je connais, c’est la rebouteuse.

— Ah ben oui, la mère Dupas, la femme du boulanger ! C’tte diseuse de bonne aventure !

— Oh…

— Bah écoute, reprit Claude, si c’est bien elle, c’est pas compliqué. Tu continues tout droit sur le chemin que tu viens de prendre. À 200 mètres, il y a une autre voie sur la droite qui monte vers l’église. Tu la prends et ensuite, c’est la plus grosse maison qui est au niveau de l’église, juste en face. Avec plusieurs fenêtres côte à côte. Tiens, c’est bien simple, en allant jusqu’à la bifurcation, tu verras même l’arrière de la baraque. Il y a un gros four à pain avec une cheminée en pierres noircies. Ça va aller ?

— Oui, je pense. Je vous remercie. Euh…

— Oui ? répondit Francis.

— C’est quoi, une… rebouteuse ?

— Ben ici, y a pas de docteur. Pour se soigner, on prend des tisanes, on mange bien mais si on se blesse ou on se brûle, si on a mal au dos ou aux jambes, on va la voir. C’est une guérisseuse, elle fait des gestes avec ses mains et tu le croiras ou pas mais ça marche. Il y en a qui l’appellent la gitane ou la sorcière. Et les mauvaises langues qui écoutent trop le sermon du curé, la surnomment la diabolique.

— D’accord. Euh… Eh bien, encore merci.

Elle les salua et reprit son chemin, le cœur battant la chamade. Éliane, la sorcière, la guérisseuse ? Qui d’autre cela pouvait-il être ? Elle avait un mari. Un boulanger. Il ne pouvait être qu’une bonne personne.

Elle repéra la maison dotée du four avec facilité. C’était une grosse bâtisse élevée sur deux niveaux, avec un grand grenier et une dépendance presque accolée. Elle bifurqua comme indiqué et se hâta d’avaler les derniers mètres. Il y avait plusieurs fenêtres à travers lesquelles on pouvait voir des étalages en bois sur lesquels les pains étaient disposés avec un souci patent de l’agencement. Il y avait aussi une porte vitrée pour accéder à l’échoppe. Un homme âgé d’environ 40 ans se tenait derrière le comptoir. Brun, sans un seul cheveu blanc, arborant une fine moustache, très dandy, il ne souffrait d’aucun embonpoint. La jeune fille s’en étonna, persuadée qu’à force de goûter, un boulanger ou un pâtissier s’engraissait au fil des années.

À droite du commerçant se dressait un étal à la conception différente. Fait de métal, il possédait un logement pour intégrer un bloc de glace et un réceptacle pour accueillir l’eau au fur et à mesure de la fonte quotidienne. Au-dessus, au frais, alignés comme à la parade, il y avait des rangées multicolores de… macarons !

Son estomac, sous-alimenté depuis deux jours, lui envoya des signaux de détresse. Elle avisa une porte de bois brun jouxtant l’entrée du commerce. Elle menait à la partie privative. Elle s’apprêtait à attraper la ficelle de la clochette fixée au mur lorsque l’ouverture se produisit. Une femme aux volumineux cheveux bouclés, poivre et sel, fit barrage dans l’embrasure. Si le boulanger n’affichait pas un gramme de trop sur la balance, son épouse concentrait des rondeurs rassurantes. Avant même de prononcer un seul mot, Eugénie fut fascinée par les yeux de son interlocutrice : un regard gris acier, la même teinte et la même lueur que celles de son père.

— Bonjour, Eugénie. Nous attendions ta venue avec impatience.

— Nous ?

Un sentiment d’horreur la traversa.

La référente de Lonicera avait rougi jusqu’aux oreilles avant de virer à une teinte grisâtre, comprenant que son secret était éventé. Afin de construire les emplois du temps de la rentrée 1919, Agathe avait analysé ceux de 1918, afin de s’en inspirer et de les remanier. C’est alors qu’elle avait détecté des « incompatibilités ».

— Eh bien, Ursula ? Comment expliquez-vous que le cours de soins aux créatures magiques avec les élèves Aloysia de seconde année ait eu lieu en même temps que la botanique avec leurs camarades d’Urtica ? J’imagine que vous ne courriez pas sans cesse, durant deux heures, entre la serre et la ménagerie.

— Non, Agathe.

— Alors, à moins que vous ayez le don d’ubiquité ou un moyen de remonter le temps, je ne vois pas comment vous avez réussi ce tour de force. Ni comment votre stratagème a pu leurrer notre enquêteur-vedette d’Urtica.

— Ch’ai utilisé l’ubiquité.

La directrice ouvrit de grands yeux ronds et vérifia qu’elle n’avait pas rêvé :

— Pardon ?

— Z’est une pozion rare, troufée dans un manuel interdit, à Durmztrang. Zela rezzemble à du Polynectar.

— Ursula n’est pas la seule à en faire usage, coupa Elvira. J’y ai recours depuis l’affaire du professeur Céladon.

— Pardon ? Cela fait cinq ans que vous vous coupez en deux ?

Elvira hésita une paire de secondes avant de répondre. Dans toutes les mémoires, l’arrivée de la demi-vampire à l’Académie était récente. Or, pour les plus jeunes des enseignants, Adrien Céladon, prédécesseur d’Elvira au poste de professeur de Maléfices, Enchantements et Sortilèges, était un parfait inconnu. Max, Sean et Edmond se dévisagèrent, incrédules. Elvira sentit que l’identité de Céladon allait être mise sur la table et qu’elle devrait avouer qu’elle le remplaçait depuis 1894 et non 1914. Elle devrait dévoiler sa nature.

— Oui, mentit la référente. Ursula me l’a enseigné. Mais… j’y ai beaucoup plus recours qu’elle. En fait, un tiers du temps.

Une vague de stupéfaction et de révolte parcourut l’assistance. L’indignation finit par l’emporter. Edmond, ulcéré, réagit avec vigueur :

— C’est intolérable, Agathe ! Si je comprends bien, un poste n’a jamais été remplacé. Si Max n’était pas venu renforcer l’équipe, le déficit se chiffrerait à deux places.

La directrice se mordit les lèvres pour ne pas préciser que Max était toujours rétribué par le département des Aurors. Edmond poursuivit :

— Le ministère est responsable de la situation. Ce ne sont pas des conditions acceptables pour transmettre le savoir et la pratique. D’ailleurs, il existe un déséquilibre trop important entre nos horaires.

— Je l’ai remarqué tout au long de ces années, confirma Jean. Entre Elvira, Alfred, Ambroisine, Ursula et moi, par exemple, il y a un écart qui va du simple au double. Cela me gêne. J’ai parfois la sensation de ne pas mériter mon salaire autant qu’eux. Enfin… quand on me le verse parce que je n’ai pas provoqué de catastrophe.

— Je ne cherche pas à critiquer les méthodes et ouvrages de Durmstrang mais, à mon avis profane, l’ubiquité a l’air très dangereuse, fit remarquer Sean. Comment se déroule la refonte lorsque la potion cesse de faire effet ? Je veux dire : les souvenirs des deux êtres fusionnent ou l’un d’eux oublie ?

— Ils fusionnent, expliqua Ursula. La fin est douloureuse pour l’ezprit. D’horribles migraines. Mais les conzéquences physiques ne zont pas pluz agréables. Par eczemple, une brûlure faite par un Crabedefeu, rezue en cours de zoins, zans que le double de botanique le zache ou le rezzente, zera deux fois plus intenze lorzque les corps ze mêleront.

— C’est loin d’être une partie de plaisir, concéda Elvira. Surtout le déchirement de l’âme lorsqu’on se dédouble. On a la sensation de… mourir. Même après des années de pratique. Et puis, la potion a un goût infâme de vieille chaussette baignant dans du vomi séché.

— Il faut mettre un terme à tout ceci, ordonna Agathe. Certains départs n’ont jamais été remplacés, nous avons fait avec les moyens du bord mais cela n’a que trop duré. Nous n’avons pas le choix. Je réduirai les heures d’enseignement par matière. Nous regrouperons les ordres ensemble, quitte à abattre des cloisons et à agrandir les salles de cours. L’objectif est de ne pas dépasser 30 heures d’enseignement par professeur. Si cela ne plaît pas au ministère, j’en fais mon affaire.

Comme Wilfried s’apprêtait à protester, la directrice précisa :

— Sauf en cours de vol sur balai où des groupes seront conservés. Il ne serait pas raisonnable d’avoir 90 sorciers dans les airs, sans compromettre leur sécurité.

— Agathe, je viens d’avoir une idée.

— Je vous écoute, Wilfried.

— À la lecture des documents fournis, je suis le professeur qui a le moins d’heures de travail.

— Je vous fais concurrence, contra Jean.

— Je suis bien placé pour le podium, concéda Edmond.

— Agathe, l’apprentissage du transplanage, en sixième année, est réalisé par un inspecteur envoyé par le ministère. J’imagine que ce n’est pas gratuit.

— C’est exact, sourit Agathe, satisfaite par la tournure des événements.

— Je pourrais très bien prendre cet apprentissage en charge. Nous ferions des économies.

— Tout à fait. De plus, comme je possède le titre d’inspectrice de transplanage, nous pourrions valider le tout et délivrer le certificat individuel. Brillante idée !

Dès que le sujet pour rebattre les cartes fut lancé, chacun y alla de sa proposition et de son obole. Sidonia, Jean et Wilfried suggérèrent d’encadrer de façon permanente les sorties d’élèves. Alors qu’Alfred protestait pour conserver la visite de l’hôpital Bonpied, Wilfried rétorqua qu’il serait bon qu’un autre enseignant puisse s’occuper de cette activité, par sécurité. Max se proposa. Même s’il avait suivi la CHASSE-Magus, il en connaissait un rayon sur les blessures, les effets secondaires des potions et les maléfices. Il serait à même de commenter les visites. Edmond souhaita obtenir une heure de cours spécifique pour l’intégration des né-Moldus. Elle lui fut accordée. Max alla plus loin :

— Elvira, pensez-vous que je pourrais me charger du Duel de la troisième à la sixième année ? Vous conserveriez le perfectionnement et les enseignements spécifiques à la CHASSE-Magus.

— Ce serait une épine en moins dans mon pied.

— Quant à moi, je pourrais me charger du français rédactionnel, dit Edmond. Vous conserveriez l’enseignement classique, Agathe.

— Vous pourriez même collaborer, de temps en temps, avec Théophile.

— Absolument, dit l’intéressé. Il me serait possible d’inviter des journalistes ou des auteurs pour quelques conseils ou travaux pratiques.

— Allons encore plus loin, osa Max. La discussion avec mon père ne cesse de tourner en boucle dans ma petite cervelle. Où trouver de nouvelles ressources financières ? Comment faire des économies ? Comment nous passer de recrutement extérieur pour que les professeurs soumis à une plus forte charge, puissent ne pas se disperser avec des tâches annexes ? Eh bien, impliquons les élèves ! Créons des tutorats où les aînés aident les plus jeunes, où les plus talentueux déchargent les enseignants de travaux sans rapport avec les cours.

— Vous avez un exemple en tête ? demanda la directrice.

— Ursula, vous gérez la ménagerie et la serre. Vous nettoyez, nourrissez, abreuvez, soignez tout ce monde, chaque jour. Ces tâches vous prennent un temps quotidien considérable. Vous pourriez recourir aux élèves. On pourrait imaginer une gratification symbolique. L’inconvénient, c’est que monsieur Grossel devrait trouver d’autres idées pour les punitions.

— Che zuis d’accord afec toi, Max. Za prends un temps fou. Zi on met za en plaze, che feux Fan Betafende et Boulancher comme rezponzables. Le filz Boulancher, hein, pas la fille. Tous nifeaux confondus, ze zont les meilleurs. Ch’ai une abzolue confianze en eux.

— Parfait. Voyez-vous d’autres domaines où impliquer les élèves ?

Georges Feuillantine leva la main :

— Allons, mon ami. Vous avez quitté l’apprentissage depuis bien assez de temps pour lever le doigt comme un élève.

— Justement, Agathe. Il y a des lustres. Nous en sommes à préparer l’avenir au mieux et j’aimerais un ou deux apprentis. Pour me remplacer. Un jour…

— Oh… Un élève ou une personne extérieure ?

— Plutôt un élève. La réouverture de la CHASSE-Enchant'arts m’autorise à rêver d’un ou deux créatifs à l’esprit débordant d’idées.

— Je retiens votre suggestion.

Jean proposa d’appliquer le système de commande utilisé pendant son club de sciences. Cependant, les élèves auraient à opérer des choix au minimum 24 heures avant la confection des repas. Il se lança dans une démonstration mathématique, équations à l’appui, pour prouver que la méthode engendrerait au moins 50 % d’économie. Plus Georges disposerait d’informations en amont, plus il concocterait des plats sans quantités superflues. L’idée enthousiasma le cuisinier. Peu à peu, l’émulation fit avancer la réunion de manière positive. Max poussa le bouchon un peu trop loin en suggérant que Claire Obscur fournisse, prophéties en main, le nombre de blessés, de malades à l’infirmerie et leur répartition sur l’année scolaire. La sémillante rousse imagina sa peau rôtie à force de respecter des cadences infernales.

Tout à coup, Wilfried se redressa et bondit sur la table ronde, exultant, entamant une sarabande infernale. Sommé de s’expliquer, il se contenta :

— Je sais !

— Quoi donc ?

— Comment obtenir votre salle de réunion ! Pour un coût raisonnable, en plus.

Agathe invita le sorcier sportif à se rasseoir et à révéler le fruit de ses élucubrations. Il commença :

— Les pièces dotées de sortilèges d’extension ne peuvent plus subir de modification. Cela vaut donc pour le restaurant, les appartements, le tonneau. On ne touche pas à la salle du Sondeur, au cas où il lui prendrait l’idée de nous griller avec un Feudeymon.

Il adressa un clin d’œil appuyé à la directrice qui ne put s’empêcher de s’en amuser.

— Mais votre bureau, il est normal. Aucun sortilège. Non ?

— C’est vrai.

— On appelle Delacour et on lui demande de remplir votre local avec un parallélépipède de bois, creux, assorti d’un sortilège d’extension. Quand on l’ouvre, on entre dans le nouveau volume qui comporte, à gauche, un accès à votre bureau et à droite, la partie plus grande qui contiendra la salle de réunion. Il faut des planches et une porte. Reste la fenêtre. Il n’y en a qu’une pour deux pièces.

— C’est très astucieux, Wilfried. D’un coût raisonnable, je pense. Réaliser une seconde ouverture donnant sur l’extérieur ne serait pas si compliqué. Oui, c’est une solution séduisante. Je le contacterai dès que possible.

— La bonne nouvelle, c’est que ma fondation peut prendre une partie des travaux à sa charge.

— Votre fondation ? Alors, vous l’avez fait ?

— Oui. La fondation des né-Moldus sans famille. Je récolte des fonds afin que ces enfants sorciers, abandonnés par leurs parents, puissent vivre toute l’année dans les pavillons de l’Académie. Elle prendra en charge les coûts associés, comme la nourriture pendant l’été mais aussi les vêtements, les équipements, les manuels et autres grimoires.

— C’est fantastique ! s’exclamèrent ses collègues. Bravo ! Bravo !

Wilfried connut sa minute de gloire, méritée selon lui. Lorsque les esprits échauffés par l’enthousiasme furent calmés, Agathe définit la durée hebdomadaire de chaque matière et procéda à la distribution. Jean se réserva l’astronomie qui lui paraissait très proche des sciences. Il abandonna l’aspect astrologique à Claire Obscur. Sean convainquit Elvira de lui céder la Legilimancie et l’Occlumancie de la première à la sixième année. Après la redistribution, la référente Urtica passa de 46 heures à 28. Il n’était plus question de faire usage d’ubiquité.

Alors que l’heure du déjeuner sonnait, le concierge fit un retour en fanfare en hurlant :

— C’était pas un tremblement de terre ! Bon sang ! Vous n’allez pas en croire vos yeux ! Venez ! Venez tous !

Le concierge était formel : il n’y avait aucun dégât. Ou presque. Son assurance s’appuyait sur un examen méticuleux des recoins du château, des cachots aux greniers. Même les fragiles cornues, les éprouvettes du laboratoire d’Ambroisine étaient intactes. Chaque chambre des trois pavillons avait été passée au peigne fin. Les chaufferies avaient été vérifiées. Pas une fissure dans le gymnase ou dans les vestiaires du terrain de Quidditch. Pris d’un excès de zèle, il avait fait une incursion dans le bois attenant, à la recherche d’un arbre déraciné. Rien !

Au nord du château, la fontaine Flamel était fonctionnelle. Cependant, entre la source d’eau et la grille d’accès au domaine, les massifs de fleurs et de plantes n’affichaient plus leur géométrie habituelle, tirée au cordeau. Des buissons s’étaient élevés comme si les mottes de terre avaient enflé. À d’autres endroits, en revanche, la végétation s’était affaissée comme si le sol se dérobait sous son poids. Le personnel de l’Académie était perplexe.

— Cela n’a pas de sens. La cassure d’une plaque souterraine qui ne défigure qu’une parcelle de deux cents mètres carrés, je n’ai jamais vu ça, dit Agathe. Un glissement de terrain n’aurait pas plus cet aspect.

— C’est peut-être un vieux souterrain qui s’est effondré, suggéra Sébastien.

— Possible, répliqua la directrice.

— Probable, affirma Jean, l’unique personnage présent à savoir qu’une sortie secrète partait de l’appartement d’Alfred, serpentait sous les jardins et aboutissait au-delà de la grille enchantée, sans toutefois ne jamais l’avoir empruntée.

— En tant que scientifique, diriez-vous qu’il y a un risque, qu’on court un danger ?

Il réfléchit avant de répondre. La déformation du jardin ne suivait pas la ligne supposée du souterrain secret. Elle était perpendiculaire, aussi large que longue. Comme si…

— Je le crois. Regardez… Le séisme a créé une balafre. Observez son périmètre. Si la fissure s’agrandit à l’est et à l’ouest…

— … nous risquons de voir tout le domaine basculer dans le vide ! s’affola la directrice. Comment nous assurer qu’il n’y aura pas d’aggravation ?

— En agissant en scientifique. Plaçons des repères tout autour, à égale distance du phénomène.

Il détermina le périmètre précis autour de la zone accidentée. Puis, il prit sa baguette et prononça :

— Palum ligno.

Un piquet de bois se forma. Il sollicita les muscles de Sébastien pour l’enfoncer. Il procéda à l’identique pour marquer une douzaine de points en bordure. Puis, revenant vers le personnel, il lança :

— Voilà ! Si ça s’élargit, on le verra aussitôt. J’espère juste que tout ne va pas s’effondrer d’un coup.

— Ce n’est pas rassurant.

— J’aimerais bien savoir ce qui s’est passé là-dessous. Et si je lançais Bombarda sur ce massif de roses blanches, surélevé, là ?

— Surtout pas ! Aucune expérience hasardeuse, je vous prie ! Si rien ne se passe d’ici la rentrée, nous aplanirons le terrain et replanterons ce qui peut être sauvé.

— C’est le mieux à faire, Madame, affirma le concierge, même si cette tâche tomberait dans son escarcelle, à moins que Rosier ne soit décidé à prendre une punition dès le premier jour.

Agathe les invita à gagner le restaurant pour y déjeuner rapidement. La mise au point des emplois du temps des huit niveaux était en souffrance. Jean ralentit le pas, se laissa décrocher et revint sur ses traces. Il choisit de s’attaquer à un gros pied de sauge, en bordure de la zone impactée. S’aidant juste de ses mains, il dégagea la terre devenue collante après la pluie nocturne. Il décolla les mottes et palpa le sol. C’était plus dur. Il gratta jusqu’à ce qu’il découvre une matière blanchâtre, inattendue. Il l’identifia. Elle était en contradiction avec la nature géologique du mont Canigou.

Au matin du premier jour de juillet, Eugénie s’éveilla dans un lit et une chambre inconnus. Les rayons du soleil filtraient à travers les interstices des volets. Une odeur agréable flottait dans la pièce et les draps, en dépit de la chaleur naissante, exhalaient un enivrant parfum de lavande. Elle adopta une gestuelle féline, s’étira, fit craquer quelques articulations, arrondit son dos avant de poser ses pieds sur le parquet. Les souvenirs de la veille revinrent peu à peu. Après sa fuite de Beauxbâtons et trois jours de marche, elle avait atteint son objectif : retrouver sa tante Éliane. Elle avait éprouvé une frayeur indescriptible lorsque la femme avait révélé qu’elle était attendue. Durant quelques secondes, elle avait imaginé, à tort, que son père l’avait précédée et qu’il l’attendait de pied ferme pour la reconduire dans sa prison. Éliane avait lancé « nous t’attendions » parce qu’elle avait vu l’arrivée de sa nièce dans les cartes de son jeu de tarot de Marseille. 1 L’hôtesse lui avait témoigné une infinie tendresse en l’étreignant durant une éternité. Eugénie, les bras ballants, avait finalement sauté à son cou et goûté à cet élan avec délectation. Éliane l’avait nourrie, abreuvée et l’avait gratifiée d’un bain revigorant. Elle en avait profité pour sécher ses vêtements. Puis, le temps de se confier était venu.

L’habitante d’Orlu était mariée à Augustin Dupas depuis une vingtaine d’années. Le couple n’avait pas d’enfant. Comme Augustin était son premier et unique amour, et vice-versa, elle ignorait les causes de cette stérilité. Eugénie avait parlé de l’Académie, de ses amis, des professeurs, de son père, son attitude, son histoire. Éliane n’avait rencontré Lyna Greengrass qu’une ou deux fois. Alfred la cachait à l’ensemble de sa famille. Sa tante n’était pas en mesure de compléter ses maigres informations.

— Tu devrais écrire au département de la Coopération Internationale. Ils te mettront en relation avec le ministère de la Magie anglais. Ce serait étonnant que tu n’aies aucune famille de l’autre côté de la Manche.

— Je n’y avais pas pensé. Mais ça ne fait que trois jours que je sais que je suis à moitié anglaise.

— Tout ce que je peux te dire à propos de ta maman, c’est que tu es son portrait craché. Les mêmes cheveux bouclés, indomptables, les reflets roux, les yeux entre vert et noisette, espiègles, la démarche nerveuse, incapable de tenir en place.

La jeune fille cessa de tripoter ses doigts, sa tignasse et mit fin aux soubresauts de sa jambe gauche. Éliane s’en amusa. Puis, elle la questionna :

— Est-ce que ton père t’a parlé de notre famille ?

— Non. Je ne connaissais pas ton existence, jusqu’à vendredi où j’ai fouillé dans son dossier médical, à l’Académie.

Sa tante se mordit les lèvres pour ne pas lâcher un juron. Elle poursuivit ses révélations :

— Tu as une autre tante. Françoise. Elle a 36 ans. C’est la cadette.

— Oh…

— Tes grands-parents sont toujours en vie. Ton grand-père se nomme Arsène Beauxbâtons. Il doit avoir… 78 ans. Ta grand-mère va sur ses 74 ans, je crois.

— Elle s’appelle comment ?

— Eugénie.

— Oh…

— … Rostang de Hautefeuille.

— Hein ? C’est pas vrai ! Tu sais, à l’Académie, il y a une bécasse, une vraie teigne qui s’appelle pareil ! Elle pieute dans la même chambre que moi, chez Aloysia. C’est une pimbêche hautaine, méprisante. Pire : une suprémaciste !

— Son prénom, c’est Amélie, n’est-ce pas ?

— Oui. Elle n’est pas de ta famille, quand même ?

— Si, ma grande. Son grand-père est le frère de ta grand-mère.

— Tu es cousine avec son père ?!

— Oui.

— L’horreur ! Remarque… Si je lui dis qu’on est cousines au deuxième degré, elle sera dégoûtée, se réjouit la fillette.

— Il y a des chances. Il faut que tu saches que j’ai rompu le contact avec mes parents et ma sœur. Ce sont de fervents défenseurs des Sangs-Purs.

— Mince…

— Ton père ne leur parle plus depuis son mariage.

— Papa a plein de défauts. Mais il refuse de fricoter avec cette bande d’imbéciles. Pas son genre.

— Oui. C’est devenu un ours solitaire depuis la mort de Lyna, mais il a conservé des valeurs avec lesquelles il ne transige pas.

Eugénie voulut tout savoir d’Éliane et d’Augustin. Elle apprit que sa tante avait des dispositions pour la magie mais qu’elle n’avait jamais reçu de lettre pour l’Académie. Toutes ses connaissances étaient autodidactes, puisées dans des livres. S’étant opposée à ses parents très tôt, elle les soupçonnait d’avoir déployé toutes leurs ressources, leur malfaisance pour l’empêcher d’étudier à Beauxbâtons et de devenir une sorcière accomplie. Éliane s’en moquait. Elle était douée pour les soins – un talent partagé avec Alfred – et elle faisait des étincelles pour dévoiler l’avenir. Eugénie dévorait ses paroles, les yeux embués. Vers quinze ans, Éliane avait intégré un cirque et vécu une vie itinérante. Jusqu’au soir où, dans sa roulotte de cartomancienne, elle avait tiré les cartes à un fringant jeune homme venu la consulter. Elle avait vu à quel point leurs destinées étaient liées. Il avait décelé en elle une véritable sorcière, persuadé depuis toujours de leur existence. Quelques mois plus tard, ils convolaient en justes noces, en petit comité.

Quand Éliane questionna sa nièce sur ses ambitions, ses projets, l’Aloysienne lui confia son désir de devenir une sorcière parfumeuse, à son compte. Mais pour y parvenir, il faudrait acheter beaucoup de matériel, dont un gros alambic. C’est sur ce dernier mot qu’Augustin débarqua après sa journée de travail.

— Alambic ? J’ai bien entendu le mot magique ?

— Euh oui…

— Alors, c’est toi, notre nièce Eugénie ? Tu ne t’étais pas trompée, chérie.

— Oui…

— Dis-moi, Eugénie… Tu aimes les macarons ?

Il posa une boîte sur la table. Elle contenait les rares invendus de la journée. La fillette les dégusta sans rien cacher de son plaisir. Ils étaient succulents, supérieurs en goût à toutes les réalisations elfiques de Beauxbâtons. C’était la spécialité d’Augustin. Son art. Ils s’entendirent aussitôt.

La réunion pédagogique prit fin aux alentours de 18h00. Les participants se dispersèrent pour rejoindre leurs domiciles. À partir de lundi, Ursula, Elvira et Wilfried sillonneraient l’Europe de l’Ouest pour rencontrer et évaluer les futures recrues. Edmond les accompagnerait dès qu’une visite impliquerait des parents moldus.

Après la décision de ramener la majorité des enseignements à une heure hebdomadaire (sauf en CHASSE, bien sûr), la charge attachée à chaque discipline fut plus raisonnable. Agathe put établir six emplois du temps clairs pour les élèves de BANQUET. Pour les CHASSEurs, la tâche fut plus ardue. Alfred, Ambroisine et Elvira étaient trop occupés pour se consacrer au niveau le plus exigeant. Claire et Dune n’auraient des CHASSEs sous leur coupe que dans quatre ans, peut-être moins pour la druidesse. Agathe pourrait utiliser leurs talents respectifs afin de décharger leurs consœurs et confrères des initiations. Ambroisine, très âgée, n’était pas éternelle. Combien de temps tiendrait-elle encore ? Pas plus de dix ans. Qui pourrait la remplacer ?

Un prénom s’imposa à son esprit, comme une provocation, un pied de nez aux bien-pensants.

« Noël. C’est le favori d’Ambroisine et je partage son opinion. Il sera un grand potionniste. »

Ce serait une révolution. Mais l’heure des remplacements n’avait pas encore sonné. En début d’après-midi, un hibou livra un courrier signé du ministre de la Magie en personne. La liste des candidats à tester pour la prochaine rentrée scolaire. Elle s’en empara et comptabilisa le nombre total d’inscrits. 152 noms pour 90 places. Le document était accompagné par une missive aux tournures alambiquées. Le rédacteur enjoignait Agathe à « ne retenir que les enfants issus de familles établies et reconnues pour leurs actes défendant la communauté sorcière face aux dangers du monde moderne et soutenant les valeurs prônées par le ministère à travers leurs contributions de diverses natures. »

En d’autres termes, Picaillou l’incitait à privilégier les fils et filles de Sangs-Purs au coffre garni. Le ministre dévoilait son jeu. Restait à déterminer s’il était le jouet des Suprémacistes ou leur fervent porte-parole.

Dans son casier, avec le courrier officiel, il y avait aussi trois lettres émanant de familles sorcières pour leur progéniture Cracmol. Trois missives masquant une réalité toute autre dans un monde où les Cracmols étaient vus comme une honte. Les familles les cachaient à la communauté. Les trois courageux auteurs n’ignoraient pas que l’accueil d’un Cracmol n’avait lieu que tous les six ans. 2

Elle repoussa les documents, croisa les bras sur son bureau et posa sa tête dessus. Elle ferma les yeux. Un quadrille de feuillets s’anima dans son esprit, entamant une danse endiablée.

Alors qu’Eugénie entamait sa toilette dans le cabinet de l’étage, les yeux dans le vague, des vociférations venues de la rue attirèrent son attention. Elle regagna sa chambre et se posta près de la fenêtre aux volets clos. Elle reconnut aussitôt la voix martiale et glaciale de son père.

— Qu’est-ce que tu me racontes ?! Je suis sûr qu’elle est ici ! Elle est nulle part ailleurs !

— Tu ne manques pas de toupet, Alfred ! Pas un mot, pas une visite en une décennie et tu débarques pour m’accuser de mensonge et forcer la porte de ma maison ? !

— Je veux voir ma fille ! Elle a disparu de l’école et je suis certain qu’elle est ici.

— Il n’y a personne d’autre que moi et Augustin, mentit Éliane, sans moufter.

Alfred brandit sa baguette. Éliane répliqua :

— Tu crois m’impressionner ? Tu veux me lancer un sort ? Vraiment ?

Elle tira sa propre création, noire, vrillée comme une mèche à bois, au manche terminé par un énorme quartz fumé.

— À ce jeu-là, tu ne gagneras pas. Ce n’est pas parce que je n’ai jamais fichu les pieds à l’Académie que j’ignore les formules les plus ravageuses. Prunellier, poil de troll, une combinaison assez réussie pour produire des sortilèges cuisants, brutaux. Tu t’en souviens, n’est-ce pas ?

— Comment pourrais-je oublier ? Puisque je t’en ai fait cadeau pour tes 20 ans.

— Parfait. Alors, tu vas gentiment reculer, faire demi-tour et te trouver un coin tranquille pour disparaître à la sauce sorcière. Ne t’avise pas de revenir nous casser les pieds !

— Ma fille…

— … est très bien cachée. Tu es trop crétin, aveuglé par ta fureur pour la retrouver.

— Si jamais tu la vois…

— … je manquerai de te le faire savoir, espèce d’abruti ! Si ma nièce débarque, tu n’en sauras rien du tout ! Dix ans, tu entends ? Qu’est-ce qu’on t’a fait pour mériter cette ignorance ? Hein ?

— Je… je ne pouvais plus voir…

— Tous ceux qui l’avaient connue ou vue ne serait-ce qu’une fois ? Pourquoi ? Pourquoi nous as-tu rendu seulement trois visites avant sa mort, toujours seul avec la petite ? Pourquoi cachais-tu Lyna ? Tu en avais honte ?

— Non, au contraire.

— Alors ? Vivons heureux, vivons cachés, c’était ça ? Ou bien, le problème, c’était moi ? Ou Augustin, le Moldu ?

— Non, bien sûr que non ! Je ne sais pas.

Alfred s’était calmé mais Éliane, elle, était toujours remontée contre son frère.

— Nous étions dans une bulle, je voulais la préserver comme si…

— … tu savais qu’un malheur allait arriver.

— Non. Peut-être. Ne va pas t’imaginer que je vois l’avenir, comme toi. D’ailleurs, tu devais te douter que je viendrais, non ?

— Pas du tout ! J’ai cessé d’interroger les cartes à ton sujet. J’ai fait une croix sur ton existence, marmonna-t-elle, la mâchoire crispée.

Le médicomage leva les yeux sur sa sœur, penaud. Elle lui renvoya un visage impavide, impénétrable, au regard d’acier tranchant comme le couperet d’une guillotine, prête à faire voler sa tête dans un panier s’il se hasardait à insister. Il esquissa quelques pas, à reculons, rangea sa baguette et fit demi-tour. Il prit la direction de l’église, la contourna pour échapper à la surveillance du voisinage et transplana. Éliane se relâcha et poussa un long soupir.

Quelques minutes plus tard, Eugénie rejoignit sa tante dans la cuisine pour prendre son petit déjeuner. Éliane la gratifia d’un sourire rayonnant et d’un câlin. Elle sut aussitôt que la fillette n’avait rien manqué de l’altercation.

— Tu as tout entendu ?

— Oui. Tu lui as raconté un gros bobard.

— Un quoi ?

— Un bobard. Une histoire à dormir debout, un mensonge. C’est mon père qui utilise parfois ce mot. Il l’a appris à la guerre, avec les soldats qui ne croyaient pas un mot des explications de leurs officiers.

— C’est vrai, je lui ai menti. Ce n’est pas la première fois que je raconte un… bobard. Pour faire simple, disons que parfois, avec mon travail de cartomancienne, je dois enjoliver la réalité qui peut s’avérer horrible, insupportable. Et puis, quand j’avais ton âge, et même plus jeune, je passais mon temps à mentir à mes parents, à leur tenir tête, même lorsque j’étais en tort. Je ne me laisse jamais marcher sur les pieds.

Eugénie rigola malgré elle.

— Je crois que tu as hérité de ta tante, ma chérie, s’amusa Éliane.

— Merci de n’avoir rien dit.

— C’est naturel. Mais il faudra se méfier. Mon frère est têtu. Il est du genre à revenir à l’attaque en douce.

— D’accord. Où est tonton Augustin ?

La question ne soutira pas autant de plaisir que la formule utilisée par Eugénie pour nommer Augustin. Tonton. La fillette les avait instantanément adoptés.

— Tu sais, ses journées sont réglées sur le même mode depuis des années. Il se lève à 3h00 du matin, il prépare ses pains. À 7h00, il part en tournée et revient vers 9h30. Pendant ce temps, j’ouvre la boulangerie à 7h00, je sers les clients matinaux et en général, à 8h00, c’est plus calme. J’entends la clochette de la porte du commerce depuis la maison. Quand Augustin revient, il va préparer ses pâtisseries et je l’aide avec les clients. Nous fermons entre 13h00 et 15h00 pour déjeuner et qu’il fasse une petite sieste. Après, il s’occupe seul de la boulangerie, il nourrit ses levains, prépare des pâtes entre deux acheteurs et il surveille ses alambics.

— Les alambics… pour les parfums des macarons ?

— Il réalise tout lui-même. La plupart des fruits et des plantes viennent du jardin. Il en met en bocaux, pour en avoir durant l’hiver.

— Et la tournée, c’est pour quoi faire ?

— Il y a beaucoup de maisons isolées et éloignées du village. Elles sont souvent habitées par des personnes âgées qui ne peuvent pas venir tous les jours à la boulangerie.

— Il a une carriole avec un cheval ?

— Avant, oui. Mais depuis deux ans, nous avons une automobile. Une Renault type AG1 qui a fait la guerre. Il l’a repeinte avec notre enseigne et il a retiré la banquette arrière pour y installer une grande panière à pain.

— Une automobile… Waouh…

— Nous détenons tous les deux le certificat de capacité 3 pour la conduire.

— Tu sais la conduire ?!

— Bien sûr !

— Mais je croyais que les sorciers perturbaient les inventions moldues ?

— Où as-tu appris de telles sornettes ? En classe ?

— Oui.

— C’est faux. Notre magie ne perturbe que l’électricité. Or, ici, on n’a rien d’électrique. On s’éclaire avec des bougies sauf dans la boulangerie où il y a des lampes à gaz.

— Mais pour les phares de l’automobile ?

— Sur cette auto, ce sont des lampes à acétylène. Aucun risque avec nous. Par contre, sur les modèles de luxe, les constructeurs commencent à installer des ampoules à filament et des batteries. Dans ce cas, pour rouler la nuit, ce serait un vrai problème.

— Je pourrai apprendre à conduire ?

— Il faudra demander à Augustin.

— J’ai hâte de voir l’automobile, s’enthousiasma-t-elle. C’est possible de partir en tournée, demain matin ?

— Tu seras prête dès 7h00 ?

— Oui ! Juré !

— Alors, je pense qu’Augustin sera ravi, concéda sa tante.

Eugénie dévora son petit déjeuner à toute allure, aida sa tante et alla jouer à l’apprentie vendeuse derrière la caisse en compagnie de l’adulte. Elle ne cessa de s’imaginer aux commandes du bolide.


1 Le tarot de Marseille fut créé en 1392, à la suite d’une demande du roi de France, Charles VI.

2 L’accès aux CHASSEs, trop spécifiques, leur était impossible.

3 Le certificat de capacité est l’ancêtre du permis de conduire apparu en 1922. Quant à la première auto-école, elle vit le jour en 1917.

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