Beauxbâtons - 1917

Chapitre 4 : Sortilège 4 : les dorToirs astucieux

5929 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 08/10/2026 10:45

Les œufs brouillés fondaient dans la bouche. Cuits à l’anglaise – lisses, sans morceau apparent –, assaisonnés à point, accompagnés de toasts dorés et d’une sauce aux crevettes grises, c’était le mets de choix. Le jeune Belge n’avait jamais rien goûté de tel. Même Orby, elfe de maison au talent de cuisinier avéré, n’égalait pas ce niveau de maîtrise, de perfection, de maestria.

Il terminait sa troisième part, les yeux émerveillés quand la brune aux cheveux longs tapota sur son épaule et désigna la fillette au langage fleuri.

L’héritière des Beauxbâtons ne se nourrissait pas ; elle engrangeait des stocks pour soutenir un siège. Le plus insensé et injuste, selon le garçon, c’est qu’elle brûlait la moindre parcelle de carburant et restait svelte. Y avait-il un subterfuge magique derrière cette aberration physiologique ? Avec un père médicomage, tout était possible.

À contrario, Sigrid n’avait presque rien avalé de la soirée. Elle n’avait grappillé que quelques minuscules portions, les avait à peine entamées et avait espacé son alimentation tout au long de la soirée.

L’ambiance à table était bon enfant, grâce aux aînés installés avec eux. Ce Karl de 5e année était très joyeux et son comparse gourmand n’était pas en reste.

Hercule trahissait sa nervosité naissante en tripotant sa baguette dans son uniforme. Sigrid, elle, avait peur, vraiment mais de quoi ? Comment la nouveauté pouvait-elle la perturber à ce niveau ?

Le Belge à l’instinct d’enquêteur était intrigué et agacé de ne pas trouver d’explication logique. La Portugaise posa sa main sur son épaule pour calmer son agitation.

— Que fais-tu ? Tu as quoi, dans ta poche ?

— Ma baguette.

— Tu la gardes toujours sur toi ?

— Toujours. Je la considère comme une amie. Je lui parle, je l’encourage à produire de la magie. N’importe quoi, tant qu’elle se manifeste.

— Pourquoi ?

— Eh bien… avec ma mère… nous… avons dû nous rendre à Londres pour en trouver une qui convienne.

Il s’approcha et chuchota au creux de l’oreille de la jeune fille :

— Je pensais être un Cracmol.

— Impossible.

— Pourquoi ?

— Parce que ta baguette s’est manifestée à plusieurs reprises tout au long du repas.

Il écarquilla les yeux. Le plus surprenant n’était pas qu’il ait raté ce détail, c’était que sa voisine l’ait remarqué. Était-elle attentive, observatrice ?

— Comment cela ? Je n’ai rien vu.

— Moi, si. Tu as parlé avec Bianca.

— C’est vrai.

— En italien.

— Je ne le parle pas. Je ne connais que le français, le flamand, l’anglais et quelques phrases en allemand, apprises par cœur, à cause de l’occupation.

— Hercule… tu as parlé en italien avec Bianca et nous avons entamé cet échange en portugais.

— Quoi ?!

— Regarde ta baguette.

Sa compagne de cèdre luisait quand il écoutait la jeune fille et émettait de petites étincelles colorées à chaque fois qu’il prononçait une phrase.

— Elle réagit à ta magie ou alors, tu la commandes sans t’en rendre compte.

La nouvelle le surprit au-delà de son imaginaire. Des larmes d’émotion pointèrent sur ses iris, mais il se maîtrisa.

— Ma baguette vient d’une boutique autrichienne. Un jeune homme tout juste installé a commencé à en fabriquer. Il s’appelle Gregorovitch. Elles sont curieuses, tordues. La mienne n’est pas belle. Je la trouve assez grossière. C’est de l’orme avec une plume d’un oiseau américain. L’oiseau-tonnerre.

— Je n’ai aucune idée de l’apparence de cette créature, admit-il.

— Moi non plus ! D’ailleurs, je n’ai rien compris à ses explications. Du moment qu’elle marche ! Et la tienne, avec quoi est-elle faite ?

— Du bois de cèdre. Avec un cœur de dard de Billywig.

— Un Billy quoi ?

— Un Billywig. C’est un insecte bleu, intervint Sigrid.

— Ah bon ? s’étonna Hercule. Approchez-vous, venez !

Il lui tendait la perche pour faire baisser son stress. Elle déplaça sa chaise et s’intercala entre celles d’Umbeijo et du Belge.

— Expliquez-nous… vous connaissez cette créature, Sigrid ?

— Oui. C’est une drôle de bestiole qui a des ailes attachées sur la tête, qui vole en tournoyant et qui a un dard très long. Elle vit en Australie. Ses ailes et son aiguillon sont utilisés pour faire des potions et même des friandises.

— Un dard ? sourcilla le garçon, inquiété par un terme synonyme de danger et de douleur.

— Sa piqûre n’est pas mortelle. Elle provoque une absence momentanée de gravité. La victime flotte dans les airs. Si plusieurs Billywigs frappent une même personne, la lévitation peut devenir permanente.

— Quelle horreur ! Rester en l’air toute sa vie ! s’offusqua Hercule, pris de frissons de terreur.

Il soutira un rire franc à Sigrid. Umbeijo échafauda une théorie :

— Ce serait génial de pouvoir léviter au Quidditch. Tu te prends un Cognard en pleine face, il t’éjecte de ton balai, mais tu ne tombes plus.

— Par le Signal de Botrange ! Se retrouver dans les airs sans espoir de toucher le sol. Pour l’éternité ! Mourir de faim et de soif ou être ravitaillé par balai ou par aéroplane.

— Il a raison, Umbeijo. Permanent, quand même.

— C’est pas faux. Un point pour vous. Et toi, Sigrid, ta baguette, elle vient d’où ?

— De ma famille. Elle est transmise de génération en génération.

— Un bien familial ? Il a convenu ?

— Oui, admit Sigrid en rougissant.

— Quelle chance ! J’ai cru devoir parcourir la terre entière pour dénicher ma baguette. Peut-on savoir de quoi elle est faite, Sigrid ?

— Peuplier et essence de Kelpie. C’est un légendaire cheval d’écume chevauchant les vagues des océans.

— Pensez-vous que les bois et les cœurs ont des caractéristiques, des incompatibilités ?

— Je ne sais pas, avoua Umbeijo.

— Je le crois, affirma Sigrid. Ce serait logique.

Le terme « logique » tinta comme un mot magique dans l’esprit du fanatique des enquêtes.

— Vous parlez de quoi ?

Eugénie venait de traîner sa chaise et de s’incruster dans le trio. Le bout de son nez était maculé de sauce tomate et de la mayonnaise ou de la béarnaise traînait à la commissure des lèvres. De plus, parler la bouche pleine de victuailles à moitié mâchées ne la dérangeait pas. Le Belge crut défaillir lorsqu’elle relâcha un trop-plein d’air stomacal et ouvrit la mâchoire en grand pour boire une rasade de jus de poire.

C’est la jeune Portugaise qui répondit :

— Nous parlions de nos baguettes magiques, de leur composition.

— Ah ouais ! Ben la mienne, c’est de la cochonnerie de Paris. Le magasin s’appelle j’sais plus comment ! Mon père voulait à tout prix que je prenne une baguette en saule !

— Pourquoi ? demanda Hercule, intrigué mais conforté par l’idée de l’influence des matières.

— C’est le bois préféré des médicomages et des infirmiers. N’empêche qu’aucune baguette en saule n’a voulu de moi. Du coup, le vendeur m’en a fait essayer tout un tas.

— Comme moi.

— À un moment, un truc horrible, tout moche, s’est décidé à me roussir les cheveux ! Je me suis cramé les sourcils, je vous raconte pas !

— De quel bois s’agit-il, mademoiselle Eugénie ?

— Je te jure, arrête ça, de me claquer de la « mademoiselle » à tout bout de champ ! Ça me fiche le bourdon !

— Eugénie, cela conviendra ?

— Oui, c’est mieux, on avance. Tant que tu ne m’appelles pas Gégène ou Ninie, tu ne crains rien ! Donc, le bois, c’est du… la vache ! J’ai oublié. Il y a une plume de piaf dedans.

Umbeijo fit la moue :

— Un… piaf ? Qu’est-ce que c’est ?

— Un oiseau ! Alors, attends… un truc rouge qui crame quand il meurt, mais il revit.

Sigrid trouva :

— Du Phénix.

— Ouais ! Exactement ! Du Phénix ! C’est ce qu’il a dit. Mais alors le bois…

Avec ses lèvres, elle fit un bruit de ballon de baudruche qui se dégonfle.

— C’était un nom… ah oui, j’avais dit que ça ressemblait à une partie de la Bretagne et de la Grande-Bretagne.

Chacun se tut pour tenter de mettre en mots les pensées fulgurantes d’Eugénie. Hercule avança :

— La Cornouailles est le point commun entre ces deux lieux géographiques.

— Du cornouiller ?

— Oui ! Bien vu, Sigrid ! Corps de nouille machin avec la plume du Phénix. D’après le vendeur du magasin, il paraît que c’est pas mal pour lancer des sortilèges en rapport avec le feu, des sorts explosifs. J’adore faire péter des trucs !

La perspective que la bouillonnante Eugénie puisse produire une magie aussi dévastatrice, fit frémir les trois autres enfants. Une catastrophe surviendrait si l’élève d’Aloysia était incapable de discipline.

— J’prendrais bien un dessert avant d’aller au dortoir, pas vous ?

Umbeijo, Sigrid et Hercule crurent à une plaisanterie. Comment leur compagne de repas pouvait-elle encore ingurgiter de la nourriture, fût-elle fondante ou sirupeuse ?

Elle s’empara d’une assiette faite pour le plat principal et la garnit de choux à la crème, de tartelettes, d’éclairs au chocolat et de macarons à la pistache.

Sigrid se rapprocha et chuchota :

— J’espère que je ne serai pas dans son groupe. Elle me fiche la trouille. On dirait que la magie est un jeu, pour elle. Pourtant, des accidents graves peuvent survenir. Mortels, même.

Hercule plissa le front, signe extérieur de réflexion intense :

— Il serait judicieux de garder un œil sur elle, au contraire. Pour son bien.

— Pour son bien, répéta Sigrid en le fixant avec profondeur et insistance.

Elle sentit soudain que le poids de son regard pouvait être gênant et baissa vite les yeux.

— Il faudrait qu’on se retrouve à un moment de la journée, pour discuter, suggéra Umbeijo, à la fois enthousiaste et mesurée.

— Une réunion ? Sigrid, en seriez-vous ?

— Oui, bien sûr.

— Eh, vous montez un club ? Y en a des tas, à Beauxbâtons. Pour tous les goûts.

Le menu de la soirée se lisait de plus en plus sur son visage.

— Pas vraiment. On se disait juste qu’on pourrait se voir après les cours. Voulez-vous en être ?

— Carrément ! Faut juste voir les emplois du temps. J’ai demandé Quidditch et balai, bien sûr ! J’aurais bien voulu « club de duel » mais il paraît qu’on est trop jeune ! C’est nul.

Le contraire eut été étonnant.

— Je vais aussi suivre ces cours, précisa Umbeijo. Avec les entraînements et les matchs, les devoirs, on peut vite se retrouver débordé. Et si nous fixions un moment pendant les week-ends ? Nous restons tous ici, n’est-ce pas ?

Eugénie faillit exploser de joie et sauta sur son siège.

— Ouiiiiii ! Cela me donnera une excellente raison de ne pas rester avec mon père.

— C’est entendu, dit la Portugaise. Il suffira de nous trouver un endroit tranquille d’ici vendredi. Il fait beau temps, nous avons de la chance !

Armand Fontebrune se leva et frappa dans ses mains. Les tables se vidèrent en une fraction de seconde et seules les immenses nappes blanches les recouvrant, demeurèrent en place.

Eugénie protesta :

— Mes macarons ! Voleurs !

Le directeur l’entendit et lui adressa un courroux par regard interposé.

Il annonça :

— Il est l’heure de rejoindre vos dortoirs. Rendez-vous dans la cour pour suivre vos référents jusqu’à vos pavillons respectifs. Je vous souhaite une excellente soirée et une bonne nuit.

— Extinction des feux à vingt-deux zéro zéro ! hurla le concierge chauve, massif, à l’allure de catcheur de foire moldue.

En l’absence de réaction, il beugla :

— J’ai rien entendu !!!

— Ouiii, monsieur Grossel, répondit la foule d’étudiants.

Les uns et les autres quittèrent les reflets. Hercule resta en retrait et ne put s’empêcher de s’approcher, d’effleurer la surface d’un des miroirs d’extension. La texture était froide, liquide et sèche. La sensation procurée était surprenante.

Sa découverte n’échappa pas aux yeux de la rousse Claire Obscur, plantée à quelques mètres de lui, en arrêt comme un chien de chasse. L’enfant détala et se hâta de rejoindre les rangs d’Urtica. Il y retrouva Bianca et Charlotte ainsi qu’une longue cohorte de tous niveaux. Ils prirent la direction des jardins et de la Rivière Enchantée.

Il n’y avait qu’un pont enjambant le cours d’eau et l’afflux humain provoqua un embouteillage. Certains assurèrent que c’était typiquement français de mal jauger les capacités d’accueil, car la France était une patrie de philosophes plus qu’une nation de mathématiciens.

Hercule patienta devant l’entrée du pont et admira le soleil couchant, bercé par le clapotis de l’eau. Il perçut quelques infimes irrégularités dans les sons, dues à des poissons. Puis, un splash plus conséquent retentit. Il provenait d’une silhouette humaine et poissonneuse d’une rapidité stupéfiante. Il frémit. Les créatures magiques, les bestioles de tous poils et de toutes écailles, c’était trop pour lui.


Trois élèves patientaient devant la chambre 42. Le petit Belge les rejoignit et attendit comme indiqué par la référente. D’après les instructions informatives délivrées quelques minutes plus tôt, chaque pavillon comptait quatre-vingts chambres réparties en deux couloirs distincts – garçons et filles –.

Le bâtiment accueillait tous les niveaux mais dans chaque chambre, il n’y avait qu’une seule classe d’âge. Les trois autres garçons, en dépit de leur taille supérieure, n’avaient que dix ans. L’architecture trahissait une construction récente.

Autrefois, le château abritait les salles de cours et les espaces de vie. Désormais, seul le personnel à demeure logeait dans la bâtisse datée de 1323.

Le rez-de-chaussée était dévolu aux dortoirs et leurs espaces de toilette. L’étage était accessible sur demande et pour de mystérieuses activités, selon Eugénie. Traduction par Hercule : pour y faire ses devoirs. Le sous-sol abritait des installations magiques, la machinerie nécessaire au fonctionnement de chaque bâtisse, comme le chauffage à Feu Éternel, indispensable en hiver.

Bianca avait prévenu le débutant que les chambres n’étaient pas identiques, même au sein d’une construction et que la décoration tenait compte des goûts des occupants. Après cette déclaration, il s’attendait à une surprise et pas nécessairement une bonne.

Contraint d’attendre la fin de l’installation d’autres quatuors de première année par Elvira, il se livrait à une observation discrète mais pointilleuse de ses camarades. Le premier était blond, avec des cheveux raides assez longs, des yeux bleus spectaculaires mais chaleureux, s’il en jugeait par son sourire ineffaçable. Il était heureux d’être ici, cela sautait aux yeux.

Difficile d’en savoir plus sur une personne avec un uniforme standard. Cependant, une montre à gousset dorée dépassait de sa poche et le modèle, patiné, était ancien. Le garçon sautillait, pressé d’investir la place. L’entrevue rapide de la tocante apprit deux choses à Hercule : il était 21h06 et la marque de la tocante était Audemars-Piguet.

« L’inventeur de la montre à gousset ? Elle vaut une fortune ! »

Un coup d’œil aux pieds du blond lui apprit qu’il portait des chaussures très résistantes, en cuir, taillées pour l’endurance. Même si la richesse du bijou ne cadrait pas avec le type de chausses, il n’en demeurait pas moins que ces godillots coûtaient cinq ou six baguettes Ollivander.

Le second garçon n’avait pas du tout la même allure. Roux, les yeux marron, la mâchoire large, des mains calleuses et surdimensionnées, les souliers crottés, l’apprenti détective jurerait que son futur compagnon était issu d’un milieu ouvrier ou paysan. Il penchait plutôt pour la seconde hypothèse, car le rouquin n’était pas affamé. Il avait l’air inquiet mais brave.

Quant au troisième larron, il se tenait à l’écart. Cheveux bruns, lisses, coiffés en arrière, yeux noirs, lèvres pincées, visage pointu, sa vue générait un malaise. Sa main droite ne quittait pas l’intérieur de son uniforme : en mode vigilance constante, il était prêt à dégainer sa baguette.

Ses chaussures n’avaient pas de lustre ni de valeur spécifique. Aucun bijou ou accessoire ne touchait la peau de cet inquiétant garçon. Son regard le trahissait : condescendant, méfiant, calculateur. Hercule ne se fierait jamais à ce personnage.

La référente les rejoignit, abaissa la poignée de porte et les invita à la suivre. Ils s’introduisirent dans un couloir central en pierre ocre et découvrirent sur la gauche l’espace sommeil, sur la droite le coin toilette et au fond, la fenêtre décentrée sur la gauche, unique source lumineuse. Elle ne comportait aucun système d’ouverture visible.

Le mobilier était spartiate. Adossée au mur donnant sur l’extérieur, une armoire unique, large, avec un marche-pied amovible pour atteindre les étagères supérieures. Les lits ? Hercule les trouvait horribles ! De banals matelas couverts d’édredons, ensorcelés pour ne pas toucher le sol mais flotter à une bonne cinquantaine de centimètres du plancher. Leurs bagages étaient déposés au pied de l’armoire, n’attendant que le déballage et le rangement.

Elvira se retourna et déroula un parchemin.

— La chambre 42… Alors, nous avons ici… Thibaldus Rosier. Rosier… le frère de Vinda. Bien. Toi, tu es Casper Van Kriedt, de Hollande. Le français, ça ira pour toi ?

— Oui, Madame. J’ai d’assez bonnes connaissances.

— Parfait. Ensuite, Jacques Boulanger.

— C’est ça, Professeur.

— Alors, pour votre information, notre Académie accueille des Cracmols pour leur délivrer les savoirs essentiels à leur intégration dans le monde magique. Ils sont exemptés des cours impliquant des sortilèges mais étudient les runes, les méthodes de divination, l’astronomie, les plantes, les créatures magiques, les potions ou onguents pour lesquels l’usage d’une baguette n’est pas requis. Jacques est l’un de nos élèves Cracmols et pour ceux qui l’ignorent, sa famille de sorciers fermiers fournit en grande partie les ingrédients de nos cuisines.

Hercule lui adressa un sourire large et franc. Cracmol, sorcier ou Moldu : peu importait, il fallait toujours entretenir de bonnes relations avec les humains qui remplissaient votre assiette.

Thibaldus lâcha un raclement de gorge, accompagné d’un signe de négation de la tête.

— J’espère que cela ne te pose aucun problème, Thibaldus ?

L’efflanqué et anguleux Français serra les dents et marmonna :

— Tant qu’il ne m’adresse pas la parole…

— Bien sûr ! Demain soir, je t’attends à partir de 20h30 pour une retenue dont je fixerai le contenu. Beauxbâtons accueille tout le monde, sans aucune distinction de race ou d’origine. Ce sont les directives du Ministère. Personne n’a de valeur plus importante, ici. Il n’y a pas de notion de sang pur, mêlé, de suprématie. Il n’y a que la sueur versée par les élèves pour montrer leur engagement envers leur Académie. Il n’y a que la volonté, l’effort personnel au profit de la communauté et pour le bien de tous. C’est la seule vérité acceptable et tout prosélytisme exercé en ces murs sera sanctionné de façon exponentielle, jusqu’à compréhension in-té-gra-le.

Elvira avait martelé ce dernier adjectif et l’iris de ses yeux avait jauni.

— Oui, Professeur, admit Rosier.

— Je reprends. Voici enfin Hercule Van Betavende, de Belgique, que je connais déjà. Casper, au cas où, Hercule est bilingue français et flamand.

— Super !

— Alors, vous avez vos lits ici, le bain là et cette armoire. C’est là-dedans que vous devez ranger la totalité de vos affaires. Rassurez-vous, elle bénéficie d’un peu de magie. Ne vous fiez pas à ses dimensions extérieures.

Elle ouvrit les deux battants.

— À droite, le rangement avec le marche-pied pour les deux plateaux supérieurs. Un plateau par élève, d’accord ? À gauche, un escalier en colimaçon. Il mène au coin bureau pour vos devoirs. Tout est dans l’armoire. Une merveille de rationalisation d’espace. Est-ce que j’oublie un détail ? Hum… oui ! Les feux de la chambre s’éteignent automatiquement à 22h00. Par contre, dans le bureau, ils restent allumés si vous avez besoin de temps pour travailler. Néanmoins, je vous conseille de vous organiser afin de respecter un bon rythme de sommeil. Enfin, un dernier point à préciser : l’usage de la magie, hors des limites du château, est interdit par décret ministériel. Pas de coup en douce, pas d’entraînement sans professeur. Et j’ajouterai que toute bagarre, agression, menace, insulte, vaudra un châtiment cuisant. Clair ?

— Oui, Madame, répondit le carré d’élèves.

— Je vous laisse vous organiser. Bonne soirée.

Elle quitta la chambre et passa à la suivante, également occupée par des premières années. Thibaldus jaugea les trois autres avec un mépris mêlé de rage.

— Pas facile, la professeure, commenta Casper.

— En effet, la discipline semble être primordiale pour elle, reconnut Hercule.

— On s’organise comment ? C’est un peu étroit, il faut patienter pour l’armoire et la douche, nota Jacques. Si ça ennuie personne, je peux ranger ma valise en premier ?

— Du moment que tu ne touches pas au plateau du haut, coupa Thibaldus.

— Pas de soucis.

— Je vais explorer le bureau, proposa Hercule.

— Je t’accompagne, répliqua Casper.

— Faites donc ça ! Je vais prendre une douche et réquisitionner ce plumard.

— Celui-ci ? questionna Casper. Pourquoi ?

— Parce que je parie que c’est celui au sortilège le plus réussi et qu’il va s’élever jusqu’au plafond, soupçonna le petit Belge.

— Exact ! Je vous aurai à l’œil, ajouta-t-il avec une grimace carnassière.

Le point culminant était stratégique. Tout dans l’attitude de Rosier trahissait des intentions guerrières.

Le Belge et le Hollandais s’introduisirent dans l’armoire et grimpèrent à l’étage. C’était un large palier avec quatre bureaux en chêne foncé, des lampes à Feu Éternel sur pied, des chaises tapissées de cuir, confortables – Hercule en essaya une –, faites pour de longues heures de travail. Chacun disposait d’un sous-main, d’un encrier, d’étagères pour le rangement. Il y avait une corbeille commune et, luxe suprême, une bonbonnière remplie de friandises ainsi qu’une fontaine à eau ensorcelée. Les dimensions de la pièce, surtout la hauteur sous plafond, n’avantageaient que les petits gabarits.

— Magnifique !

— Très pratique, en effet !

Casper baissa le ton et chuchota :

— Tu en penses quoi, de Rosier ?

— Je ne l’aime pas.

— Pareil. Nous ne risquons pas grand-chose mais Jacques, il est non sorcier et…

— … et je n’aimerais pas qu’il me mette un seul coup de poing sur la figure. Croyez-moi, si Rosier lui cherche querelle, il tombera sur un os.

— Un os ?

— Een probleem.

— D’accord. C’est bien que tu maîtrises les langues. On pourrait s’aider. Moi, quand je sortirai de l’Académie, je veux être explorateur. Comme mes parents. Découvrir des artefacts magiques et les rassembler dans un musée. Tu vois ?

— Brillante idée !

— Je serais le premier à créer un musée d’objets magiques. Ma famille m’a appris plein de choses, sur les Runes Anciennes. Et mes frères – j’en ai 8 –, m’ont enseigné le transplanage.

— Vous savez… transplaner ?!

— Chut ! Oui. C’est secret… avoua-t-il en posant son index sur ses lèvres.

— Secret. D’accord !

— Il est temps de ranger nos affaires.

— Vous avez raison. Redescendons.

— Je me demande comment tout va entrer dans le tiroir.

Tout logea. Les plateaux étaient creux et mesuraient presque trois mètres de long, une fois déployés. Un mystère pour une armoire de cinquante centimètres de profondeur.

La soirée fila à vive allure et lorsque l’extinction des feux sonna, Hercule prenait pied sur un matelas. La literie se mit à vibrer. Il cramponna sa baguette, inquiet.

À peine fut-il allongé qu’il s’éleva dans les airs. Il fut pris d’une frayeur tenace. Urtica prônait l’élévation. Ce n’était pas qu’une vue de l’esprit.


De leur côté, si les membres féminins du quatuor formé lors du repas n’étaient pas logés à la même enseigne que le garçon belge, ils n’étaient pas heureux pour autant.

Chez Lonicera, la conception des chambres était l’exact opposé des logements d’Urtica. À savoir : au rez-de-chaussée, on trouvait l’espace bureau, immense, équipé de rayonnages surdimensionnés pour accueillir des livres par centaines. En fait, la pièce principale ressemblait à une bibliothèque. En soulevant une trappe au-dessous du siège dévolu à son bureau, l’élève accédait alors à son espace de vie personnel en sous-sol avec sa douche, son lit et sa petite commode de rangement. Un élève ne voyait pas son voisin et était dans l’incapacité de discuter avec lui, sauf au niveau zéro.

La perspective de vivre, dormir, se laver sous terre, comme une taupe, avait désespéré Umbeijo. Elle rêvait d’espace et héritait d’une boîte à chaussures.

— Seul le temps passé à travailler est important. Les meilleurs élèves Lonicera a toujours produits.

La ritournelle du professeur Piedargile, à la syntaxe orale alambiquée, avait plu à ses colocataires assez bizarres. Il y avait Valentine Clairdelune, une fille perchée dans la haute atmosphère, Rosa Fuchs, une Luxembourgeoise révolutionnaire à la soif d’apprendre inextinguible et Katarina Rostopchine, une authentique noble russe, lettrée, descendante de la Comtesse de Ségur, célèbre écrivaine moldue. Katarina espérait sublimer les écrits en créant de nouveaux sortilèges basés sur les mots.

Umbeijo s’était endormie, résignée à profiter au maximum des séances de balai volant pour supporter l’inhumation nocturne.

Par chance, Sigrid et Eugénie s’étaient retrouvées logées dans la même chambre. Enfin, la suite royale.

Le Pavillon rouge disposait en effet de sortilèges d’extension fabuleux. À l’intérieur, il y avait quatre appartements de plain-pied. Chaque logement était équipé d’un lit à baldaquin géant, d’une décoration flamboyante, de dorures, de marbres, d’une large baignoire, d’un bureau de style Empire, de nombreux meubles et rangements de qualité.

Pour autant, Sigrid et Eugénie s’y sentaient mal à l’aise, pour des raisons opposées. Le luxe tapageur n’était pas leur tasse de thé. Si Eugénie avait pu se satisfaire de ces matériaux précieux, elle enrageait parce que chez Urtica, il y avait des lits volants et des fontaines à friandises. En plus, elle devait se « farcir » Amélie Rostand de Hautefeuille, une noble à particule insupportable que les garçons regardaient tous en bavant. Heureusement, il y avait une Italienne marrante, Bianca Toscanini, qui imitait des cris d’animaux à la perfection. Ses talents animaliers donnaient des idées tordues à Eugénie.

Lorsque minuit sonna, Sigrid avait combattu ses peurs et dormait à poings fermés. Eugénie fulminait toujours, car elle glissait dans son lit trop grand, à cause des draps de soie.

Vers 1h00 du matin, elle avait enfin trouvé une solution : grimper sur le baldaquin et dormir sur un bricolage de toile tendue.


Vers 21h30, les trois référents en eurent terminé avec l’intronisation des nouveaux arrivants. Ils rejoignirent le restaurant où des tisanes les attendaient. Armand les accueillit comme des héros, pour rester dans le thème de la soirée.

— Tout va bien ? Pas de souci, de problème d’intendance ?

— Parfait pour moi, répondit Mysterio.

— Chez Lonicera aucun souci je n’ai eu, ajouta Abraham.

— Bien, bien ! Et vous, Elvira ?

— Une punition distribuée pour manquement au règlement. Une leçon expresse sur l’harmonie entre les races et les origines.

— Laissez-moi deviner… Rosier ?

— Le frère sort du même moule nauséabond que sa sœur.

— Vous avez eu raison de sévir sans délai. Qu’avez-vous prévu pour lui ?

— Je n’y ai pas encore songé mais le nettoyage des écuries de nos Abraxans ferait une bonne entrée en matière. En cas de récidive, je verrai avec Ursula pour un récurage de la cage de notre couple de Bayours.1

— Les Bayours ? Par Flamel ! Vous frappez fort !

— Armand, vous savez ce que je pense de ces suprémacistes. J’ai bien l’intention de lui inculquer d’autres valeurs que ces stupidités sanguines, voire consanguines.

Les yeux de la jeune femme jaunirent.

— Je comprends. Allez, une petite verveine ?

— Je m’en tiendrai à mon infusion personnelle.

Le directeur éclata de rire. Il connaissait le code d’Elvira pour désigner sa bouteille d’Armagnac des Forges Volcaniques hors d’âge.

— Bonne soirée !

— Je vous raccompagne ?

— Sans façon, professeur Flamingo.

Elle les salua, quitta le château et se dirigea vers la Cabane Enchantée pour y appeler un ovule de Transportation. Lorsqu’elle posa la main sur la porte de la cabane, elle sursauta. Une femme sirotait une décoction infâme, attendant sa venue.

— Qu’est-ce que tu fiches ici, Claire ?

— Je t’attendais.

— Merveilleux. Et ?

— Alors, tu l’as fait !

— Quoi ?

— Exploiter une de mes visions.

— Je n’ai rien exploité du tout. Le futur, tant qu’il n’est pas devenu le présent, n’est pas gravé dans le marbre.

— Les visions concordent toutes.

— Ce n’est pas parce que tu as vu l’avenir qu’il va se dérouler tel quel. Je conserve mon libre-arbitre. Je peux agir pour emprunter des voies différentes.

— Elles mènent toutes à la même destination.

— Je m’en contrefiche ! Je ne vais pas me tourner les pouces et laisser faire.

— Je pourrais tout révéler.

— C’est une menace ? Tu te poses en adversaire ?

La référente avait déjà éjecté sa baguette de sa manche et l’empoignait avec fermeté, prête à lancer un sort cuisant.

— Ne sois pas ridicule, Elvira. Tu ne me feras aucun mal. Je dis juste que le mieux était de le laisser croire que c’était un gamin sans pouvoir. Il serait resté dans le monde moldu, à devenir un enquêteur, poursuivant son rêve. Un autre enfant l’aurait remplacé dans l’Académie et c’était réglé.

— Faux ! Tu as affirmé que le résultat serait le même.

— C’est vrai. Le futur se réalisera, qu’il soit sorcier formé ou autodidacte. Mais cette information ne t’a pas empêché d’envoyer un faux courrier, signé Armand, pour qu’il soit contraint de rejoindre nos effectifs.

— Il était inscrit dès sa naissance. Je ne pouvais pas l’ignorer. Je préfère le savoir conscient de ses pouvoirs et éduqué pour les maîtriser.

— D’accord. C’est quoi ce plan, avec les élèves qu’il a rencontrés, ce soir ?

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

— Prends-moi pour un jambon de Troll des montagnes ! Tu crois que je n’ai pas vu ? Un élève qui tombe tout seul et hop, la petite Vlaamel pique la place. Et les deux autres, que viennent-elles faire dans l’histoire ? À quoi joues-tu ? Tu sais que je finirai par savoir à quelles manipulations tu t’es livrée !

Elle la fixa droit dans les yeux et Elvira la mit de côté en bloquant son esprit sur une vallée fleurie.

— Claire, je maîtrise l’Occlumancie et tu n’es pas dans de bonnes dispositions pour faire une prédiction. Laisse tomber.

— C’est quoi ton objectif ? Tu crois que tu vas en faire un sorcier guerrier ? Un héraut ? Qu’est-ce que tu as bricolé ?

— Je veux lui donner toutes les chances de réussir. Même si pour cela, je dois violer tout le règlement.

— Son destin est inéluctable.

— Je sais. Mais je ne baisserai pas les bras. Jamais !

Elle ouvrit la porte et s’engouffra dans la cabane. Elle appela la cabine de transport.

1Le Bayours ressemble à un ourson doté d’une queue. Il est brun avec une bande blanche sur le dessus, de la pointe du museau au bout de son appendice caudal. D’un naturel peureux, il émet des flatulences lorsqu’il est inquiété. Leur concentration dans une pièce exiguë les rend mortelles. Sur l’échelle de la dangerosité allant de X (insignifiant) à XXXXX (mortel), il est classé XXX.

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