Lévannah Mackenzie : Après deux générations
Pif rasait les estrades pour rejoindre Hélène et Lévannah. Ils devaient tous s’installer dans la zone des Serpentard et des sifflements agacés accueillaient le passage du Poufsouffle. Quand il passa devant le groupe de Rictus, Garry Angsmann lui fit un croque-en-jambe qui le déstabilisa. Morgane se tenait juste derrière lui. Elle se jeta avec vigueur sur Garry et l’attrapa par le vêtement.
Elle n’était guère musclée ni imposante, mais elle avait une hargne qui la rendait puissante. Elle le souleva de l’estrade et l’approcha si près de son visage qu’il fut forcé de loucher.
- Recommence et je te tire le slip jusqu’aux oreilles.
Elle le rejeta en arrière alors qu’il ricanait pour reprendre de la constance :
- Tu devrais te montrer délicate, dénonça-t-il, c’est Olav Karkaroff, ou devrais-je dire ton futur mari ? Je ne crois pas qu’il apprécierait que sa femme soit une brute comme toi.
Morgane plongea son regard perçant sur le garçon dont Garry venait de parler. Il avait le visage dur et carré, des yeux minuscules et noirs. Malgré la température très douce, il portait une veste en peau d’ours brun et un col roulé. Il avait l’air monstrueusement bâti et portait une cicatrice qui s’étendait de son cou au bas de sa joue gauche. Ses lèvres ne s’étaient pas changées dans un sourire quand il l’avait aperçu. Il semblait aussi contrarié qu’elle.
- Ce serait dommage, lâcha-t-elle, une personne si chaleureuse !
Olav sembla comprendre car il fronça les sourcils, soulignant la dureté de ses traits. Pif se tenait près de Morgane, l’attendant en silence.
- Morgane Malefoy tout craché, se moqua Garry, elle est méchante avec tout le monde ! Même si c’est une Malefoy, il faudrait me payer cher pour partager juste ta couche. Tu le sais, ça ? Tous les garçons ont horreur de toi.
- Morgane, continuons, souffla la voix de Pif.
- Ecoute ton petit copain ! Tu es obligée de les prendre au berceau pour qu’ils s’écrasent. Les vrais hommes, ils ne s’écrasent pas devant toi !
Il s’était levé pour faire sa stupide déclaration. Morgane avait affiché un air si renfrogné que Pif avait attrapé sa manche pour l’entraîner mais elle finit par soupirer très profondément. Elle eut un sourire moqueur et reprit sa route avec Pif en direction de ses amis.
Garry voulut la suivre mais il tomba à genoux. Il ouvrit la bouche mais de la mousse s’agglomérait sur le bord de ses lèvres. Il balbutiait comme un enfant. Il porta ses mains à sa gorge, se força à tousser mais les mousses ne cessaient d’apparaître à chaque mot qu’il voulait prononcer. Il regardait ses amis avec un air affolé.
- Qu’est-ce que tu as fait ? souffla Pif, inquiet.
- Je lui ai lavé la langue comme aux enfants mal élevés, lâcha-t-elle.
- Je voulais dire : comment tu as fait. Tu n’avais pas de baguette, et tu n’as prononcé aucun sort.
Morgane lui sourit et lui ébouriffa les cheveux comme à un enfant sot :
- La magie ne s’embarrasse pas d’intermédiaires.
Hélène leur fit de grands signes. Elle tapota près d’elle pour que Morgane s’installe. Lévannah regarda son amie :
- Il t’a fait une remarque ? demanda-t-elle.
- Il ne recommencera pas de sitôt, répondit-elle simplement.
Puis avec un sourire malicieux, elle ajouta :
- L’avantage d’être spectateur, c’est que tu vas pouvoir admirer ton Jules.
Lévannah fronça les sourcils :
- Quel Jules ?
- Théo, évidemment ! lança Hélène. Il a été choisi pour jouer. Il sera batteur comme par le passé. Je me souviens de ce match où il a dévié un cognard qui fonçait sur toi alors que tu étais dans l’équipe adversaire ! ça a de quoi émouvoir !
- Il est devenu plutôt bel homme, admit Morgane. Quoi qu’un peu niais.
- C’était un Gryffondor, répliqua Lévannah comme si cela le justifiait.
- Il est dans l’équipe de Rictus, précisa Morgane.
- En parlant de Rictus, souffla Hélène, j’ai entendu dire qu’une Serdaigle était entrée dans la salle commune des Serpentard pour le rejoindre ! Je savais que Rictus aimait bien dragouiller, mais j’ignorais qu’il sortait des cercles très sélectes des Serpentard.
- Il a largement fait le tour, rétorqua Morgane.
- Rictus a des défauts, admit Hélène, mais il a l’air si… tu sais ? sous pression. On dirait une cocotte-minute. Quand je le regarde, je me dis, un jour, il va faire « Boum » !
Hélène repoussa la longue mèche brune qui était tombée devant son visage. Morgane la contemplait en silence. Elle semblait réfléchir. Hélène, quant à elle, venait de passer à une nouvelle chose et parlait avidement avec Pif.
Un premier bruit d’artifices les tira de leur conversation. Une explosion de rouge, de vert, de jaune et de bleu brilla dans le ciel de plein jour. De la fumée se dispersa dans le ciel pour masquer l’arrivée des joueurs.
La première équipe perça le nuage et apparut sous les acclamations du public. Lévannah reconnut Liam, qui menait l’équipe, Rictus, Keamus Goyle, le batteur des Serpentard, Théo et Robb Lynch, le goal des Poufsouffle. Les deux autres joueurs étaient de l’école d’Uagadou.
Le cœur de Lévannah se serra. Elle ressentait une certaine colère de ne pas être sur le terrain avec les autres. Elle serra les mains sur son pantalon. Blaise apparut près d’elle et posa une main sur son épaule, en même temps qu’il faisait passer des sachets de bonbons qu’il était allé chercher. Morgane et Pif se jetèrent sur les mets et les dévorèrent bien avant le début du match.
- Moi aussi j’aimerais y être, dit-il simplement. Bah ! ça ne sert à rien de dramatiser, n’est-ce pas, ajouta-t-il, dans quelques semaines, on pourra se venger des Gryffondor.
- J’ai l’impression que tout m’est retiré.
- C’est une impression, dit-il d’un air confiant.
Elle avait laissé son regard traîner sur Théo. Il portait la tenue de Quidditch de son école. C’était un t-shirt près du corps et des gants noirs en cuir. Il tenait une batte comme le requérait son rôle de batteur. Un pantalon militaire et bouffant et des bottes de cuir massives complétaient sa tenue. Il avait plus l’air d’un militaire que d’un joueur de Quidditch. Il ébouriffait ses cheveux d’une main négligente et jetait des grands sourires dans la foule. D’un an son aîné, Théo ressemblait plus à un homme que Lévannah ne ressemblait à une femme. Des poils parsemaient ses joues claires et des plis habituels creusaient des joues en des fossettes.
Lévannah remarqua le regard dur de Rictus. Il n’avait pas l’air d’être à l’aise dans son équipe : il détestait profondément Liam et celui-ci était amené à lui donner des ordres en tant que capitaine. Par le passé, il avait détesté Théo pour de nombreuses raisons. D’abord parce que c’était un Gryffondor, puis parce qu’il lui avait pris Lévannah. C’était de cette façon qu’il l’avait présenté durant leur troisième année. Alors que les deux premières années avaient été rythmés par les défis et leurs farces, la troisième année, les deux enfants s’étaient presque ignorés. Un soir, pris d’une colère enfantine, Rictus avait attrapé Lévannah :
- Ça y est, tu n’as plus besoin de moi, puisque madame a un amoureux.
- Et alors, Malefoy, avait-elle répliqué, tu passes ton temps à charmer les unes et les autres. Qu’est-ce que ça peut te faire, ce que je fais, moi ?
- Tu ne passes plus de temps avec moi ! avait-il accusé.
A l’époque, Lévannah avait considéré que Rictus était un enfant prétentieux et égocentré qui sentait qu’on lui ôtait de l’attention. Mais l’année dernière, il se fit plus clair. Alors qu’ils avaient été assignés pour faire un projet de potions ensemble, il lui avait déclaré :
- Un mot de toi et tout serait fini avec les autres.
- Quel genre de mots ? avait-elle répliqué.
Rictus avait secoué la tête et s’était renfrogné :
- Qu’est-ce que tu peux être barbante, souffla-t-il, oublie.
- Tu dragues comme un pied, avait-elle simplement déclaré.
- Je n’essayais pas de draguer.
Ces derniers mois, Lévannah avait repoussé avec douleur les événements de l’année qui s’était écoulée. Elle gardait des blessures physiques mais d’autres psychologiques qui l’empêchaient de comprendre l’attitude de Rictus à son égard. Si elle pensait trop longtemps à ce qu’il s’était passé, elle retombait dans des pièges posés par la magie noire et ressentait de la difficulté à se raccrocher au monde réel. Sa mère avait décrit ses troubles comme des « Abîma ». C’était une forme de magie noire ancienne et interdite qui plongeait la victime dans un délire - un rêve ou le passé – et l’empêchait de revenir à la vie présente. Lévannah ne se souvenait pas combien de temps elle avait été sous l’emprise de l’abîme mais elle gardait un arrière-goût horrifiée quand elle se sentait partir dans ses pensées.
L’air de Rictus sur le terrain lui tira un sourire. A côté du rayonnant Théo, il était taciturne. Il avait les bras croisés sur la poitrine et se tenait de manière désinvolte sur son balai, menaçant de tomber si on le bousculait. Il ne regardait pas le public, ni même son équipe. Il semblait tout occupé par des pensées sombres et avait une moue mécontente. De jeunes Serpentard commentaient son attitude avec admiration :
- Il est si noble, souffla l’une d’elle.
Mais la seconde équipe perça à son tour la fumée. La capitaine de l’équipe était Tatiana Ross, la capitaine des Serdaigle. Lévannah reconnut Nicomède Harris, le goal Serdaigle, Kailen Widdecombe, l’attrapeuse des Poufsouffle qui avait été relayé au rôle d’attrapeuse et Abelforth Potter qui avait gardé son rôle d’attrapeur des Gryffondor. Abelforth s’était imposé comme le meilleur attrapeur depuis qu’il avait intégré l’équipe en troisième année. Il n’avait jamais vraiment expliqué pourquoi il avait repoussé son entrée dans l’équipe. Blaise pensait qu’Abelforth n’aimait juste pas le Quidditch. Il avait fini par céder aux prières des Gryffondor et à l’insistance de son père, joueur professionnel. Si Abelforth aimait voler à balai et se dispenser, il n’aimait pas les matches et se montrait désinvolte la plupart du temps. C’était uniquement son entraînement de toujours et sa condition athlétique qui lui permettait de l’emporter sur les autres attrapeurs. Il flânait la plus grande partie du match et finissait par obéir aux ordres de Liam quand lui-même voyait le Vif d’or. Sa désinvolture agaçait son capitaine et plus d’une fois il avait voulu le jeter hors de l’équipe. Blaise était convaincu qu’Abelforth n’attendait que ça. Mais Liam le gardait parce qu’il était un Potter, et que ça comptait pour les Gryffondor.
Abelforth affichait un air joyeux ce jour-là. Il secouait les deux bras pour saluer les spectateurs. Il fit quelques loopings par bravade mais Tatiana le gronda. Abelforth lui tira la langue quand elle eut le dos tourné et s’amusa à se lever sur son balai.
Fabricius Fawkes apparut derrière les deux équipes. C’était un très vieil homme qui avait joué dans l’équipe nationale de Quidditch de France puis d’Angleterre. Il avait une longue barbe qui descendait jusqu’à son nombre et qu’il tressait lors de ses match. Il avait reçu le surnom de « La fille à la tresse » par moqueries après son mariage avec Hugo Granger-Weasley. Un surnom qu’il avait toujours arboré avec une certaine fierté et qui était devenu un titre honorifique. Il avait joué comme poursuiveur, se faisait reconnaître pour son extrême prise de risque. On raconte qu’il s’était jeté de son balai pour rattraper le souaffle avant d’être récupéré par un de ses coéquipiers. Une entre fois, il aurait attiré les deux cognards pour libérer l’attrapeur et aurait été frappé par les deux, provoquant sa chute. Quand le vieux professeur racontait son passé, les élèves ne le croyaient pas mais acquiesçaient pour ne pas le vexer. Il était presque entièrement édenté et des marques de vieillesses recouvraient son visage. Il avait l’œil brillant et parlait sans cesse d’un ton prophétique. Il était immensément cultivé mais avait refusé toutes autres charges professorales, prétextant qu’il n’avait rien à apprendre aux élèves, que rien n’était important à savoir. Il avait une haine du savoir et n’usait lui-même d’aucune des connaissances qu’il possédait.
Il enseignait le vol aux premières années et passait le reste de son temps à effectuer des tâches à la façon des moldus comme passer le balai et faire du jardinage. Le reste des professeurs le détestait si ce n’était la directrice. On les voyait tous les dimanche quitter Poudlard pour faire le marché à Pré-au-Lard. Cette amitié renforçait les rumeurs sur l’âge de la directrice : peut-être était-elle aussi vieille que l’homme.
Fabricius Fawkes tenait les différents coffres qui renfermaient les balles : le souaffle pour les poursuiveur, les cognards pour les batteurs et le Vif d’or pour les attrapeurs. Les deux équipes se mirent l’une en face de l’autre, chaque joueur en face du même type de joueurs que lui. Abelforth faisait face à un élève d’Uagadou. Les élèves de la très grande école de magie était connu pour leur très mauvais jeu de Quidditch. C’étaient souvent des personnes peu à l’aise sur un balai. D’ailleurs, l’attrapeur affichait un air mal à l’aise, lançant toujours des regards dans le vide, comme par crainte. Bien plutôt, à Uagadou, les élèves apprenaient très tôt à monter les différents animaux magiques. Dès la deuxième année, ils avaient des cours de soin aux créatures magiques qu’ils appelaient Zoomagie. Aussi, ils délaissaient rapidement le balai et n’avaient pas de tournoi inter-élèves.
Abelforth devina qu’ils allaient gagner facilement. La seule menace qu’il aurait pu rencontrer consistait en la personne de Rictus. Mais il se montrait de si grande mauvaise foi qu’il pensait que ce dernier allait faire exprès de perdre pour agacer Liam. Si sa fierté ne le retenait pas de perdre. Cette situation semblait amuser Abelforth.
Lévannah n’entendit même pas le coup de sifflet qui sonna le début du match. Les élèves d’Uagadou se montraient plus réservé que d’habitude, ils ne semblaient pas éprouver de plaisir à regarder leurs camarades inquiets sur les balais. Les Gryffondor quant à eux, entonnaient déjà des chants de victoires pour l’équipe d’Abelforth bien que leur capitaine se trouvât dans l’autre équipe.
Durant le match, Hélène ne cessait de faire des commentaires intéressés sur la formation des équipes. Elle ne jouait pas elle-même mais s’intéressait beaucoup à la stratégie. Lévannah ajoutait certaines remarques à ses propos. Elle devina rapidement que Rictus avait transformé certaines de leur formation pour les rendre défaillantes afin que Liam ne retienne que la forme décadente. Rictus faisait mine de suppléer la faiblesse de la formation pour que l’autre ne le remarque pas mais il n’essayait pas de gagner. Lévannah admira l’ingéniosité avec laquelle il avait créé des failles dans des formations qu’elle pensait imprenables jusque-là. Son attitude pleine de mauvaise foi faisait passer les défauts de la formation pour des défauts de son jeu et Liam ne cessait de lui faire des remontrances.
Théo ne semblait pas remarquer les défauts et les disputes de son équipe. Il mettait toute sa ferveur à éloigner les cognards et quand ceux-ci ne s’approchaient pas de son équipe, il allait lui-même les chercher. Il n’avait plus rien du garçon coquin qui s’amusait à dévier les cognards dans sa jeunesse. A cet instant, il avait pris un regard de chasseur qui fit frissonner Lévannah. Il fonçait comme un félin sur sa cible et frappait avec une telle vigueur que les batteurs de l’autre équipe étaient sans cesse ébranlé. Lévannah voyait les regards de connivences que s’échangeaient les élèves de Durmstrang. Seul un autre batteur de Durmstrang qui se trouvait dans l’autre équipe était capable de recevoir ses coups sans broncher. Aussi, le match se déroulait entre les deux.
- J’ai entendu des élèves de Durmstrang dire que Théo était promis à un futur de joueur de Quidditch, dit simplement Pif. Quand on le voit, ça a l’air vrai. Il est très sérieux.
Abelforth lançait des regards amusés à son ancien partenaire mais il évitait sans difficulté les cognards. Malgré sa désinvolture, Abelforth était inattaquable sur un balai. Il semblait disposer d’un sixième sens qui le rendait alerte à tout ce qui évoluait autour de lui. C’était aussi simple pour lui de se déplacer à balai qu’à pied. On avait l’impression qu’il ne faisait qu’un pas en arrière pour éviter le boulet qui fonçait sur lui. Son attitude avait quelque chose d’agaçant qui voulait que les batteurs s’acharnent sur lui mais qui les frustraient d’autant plus qu’ils voyaient qu’ils n’avaient aucun pouvoir. Théo ne tomba pas dans le piège et préféra viser les poursuiveurs et les batteurs adversaires. Il connaissait trop bien son ancien partenaire pour tomber dans le piège.
Pendant le match, Blaise ne cessait de souffler et de marmonner pour lui-même. Chaque cognard qui manquait d’envoyer Abelforth au sol le faisait crisper le paquet de chocogrenouilles qu’il avait apporté. Il eut pourtant un sourire quand Liam fut frappé à la jambe mais il se ravisa.
Morgane avait ouvert un manuel sur ses genoux et lisait attentivement un ensemble des lignes pleines de runes. Elle avait pris le cours de Runes en option mais elle avait expliqué à Lévannah qu’elle les lisait couramment et donc n’y allait pas. Ses lunettes lui donnaient la possibilité de lire à toute vitesse, aussi elle tournait les pages avec une rapidité exagérée. Elle notait un autre ensemble de runes sur un calepin à côté, et elle ne leva jamais la tête pour voir le match. Morgane détestait les événements sportifs. Le sport en lui-même, elle l’avait déjà pratiqué avec ses amis, mais tous les événements sportifs la rendaient aigrie. Elle trouvait l’attitude des spectateurs stupides et cette ovation proche de l’hypocrisie collective. Aussi n’applaudit-elle pas quand Abelforth attrapa le vif d’or et sonna la fin du match.
Hélène s’était redressée et applaudissait avec vigueur. Elle bouscula les manuels de Morgane et la fit déraper dans sa note. Morgane se retourna sur elle mais quand elle voulut répliquer, elle ne vit que la petite silhouette de Hélène, haute et droite, tapotant joyeusement dans ses mains. Ses longs cheveux bruns l’enveloppaient comme une cape et ses yeux noisettes brillaient de joie. Elle avait un sourire sincère et montrait du doigt Abelforth en disant « c’est mon ami, c’est mon ami ». Elle sautillait comme une fillette et applaudissait de plus bel. Son nez se retroussait comme un petit rongeur. Elle laissa tomber son regard sur Morgane :
- On a gagné ! lâcha-t-elle.
Morgane ne répondit rien et détourna le regard. Elle avait senti ses joues s’empourprer et elle s’activa à ramasser les affaires qu’Hélène avait éparpillé.
- Descendons, s’écria Blaise, ils vont organiser un grand buffet pour fêter le match. J’ai entendu dire qu’il n’y avait que des spécialités de Durmstrang !
- Ça ne donne pas envie, répliqua Lévannah.
- Ils ont des cervelas remarquables, se moqua-t-il.
*
Les cours optionnels d’astronomie cessaient à partir de la cinquième année. Lévannah les avait tous suivis avec une certaine avidité aux côtés d’Hélène. L’année précédente, elles avaient travaillé ensemble sur un projet de cartographie du ciel à l’époque de la construction de Poudlard et avaient tenté de justifier les choix architecturales de l’école en fonction du ciel. Devant le projet ambitieux, Donna Mapper, la professeure d’astronomie, avait porté leur projet devant le corps enseignant. Sans les félicitations du jury à cette matière optionnelle, Lévannah ignorait si elle aurait pu valider son BUSE. Elle s’était retrouvée incapable de maîtriser la magie quelques semaines avant les épreuves. Elle avait donc pitoyablement échoué les épreuves de défense contre les forces du mal et de métamorphoses. Lévannah se demandait encore si tout cela n’avait pas été une ruse de la professeure d’astronomie pour faire passer l’une de ses élèves préférées.
Donna Mapper avait permis à Lévannah de se rendre dans la salle d’astronomie à la fin des cours. C’était une pièce qu’elle appréciait tout particulièrement. La pièce était ovale et sur le sol de pierre était dessiné un calendrier astral qui devait prédire le ciel cinq cents ans après la construction de Poudlard. Le toit était en dôme et un télescope magique laissait échapper sa tête par une ouverture bancale que la professeure Mapper avait dégagé elle-même. Elle mettait très en avant l’observation et la pratique de l’astronomie plus que la théorie magique. Aussi, les élèves avaient beaucoup travaillé à l’aide d’objets moldus pour calculer et observer le ciel. Donna Mapper était elle-même une enfant de Moldus et revendiquait avec ferveur le mariage de ses deux cultures. Elle nourrissait ses propres travaux de ces deux apports. Elle était connue pour des manuels controversés intitulés : D’une astronomie nourrie des outils moldus ou encore Le ciel commun, qui lui avait valu d’être embauchée à Poudlard pour enseigner l’astronomie.
Les familles conservatrices avaient vu d’un mauvais œil que la nouvelle professeure soit une enfant de Moldus. Comme ils avaient vu d’un mauvais œil que Gloria Gorath, sang-mêlé, soit nommée à la tête de Poudlard.
Lévannah avait d’abord participé aux cours d’astronomie pour une raison totalement extérieure. C’était une des matières préférées de Théo à l’époque où il étudiait à Poudlard. Malgré le fait que sa mère, Aldegonde Léodin, soit professeure de métamorphose, le garçon avait toujours préféré les matières poétiques, comme il le disait. L’histoire de la magie, l’astronomie ou l’étude des Runes anciennes. Chez les Gryffondor, il avait parfois fait figure d’original. On le traitait de Serdaigle quand il exhortait ses camarades à l’attitude. Seuls son infatigable volonté de rassembler et son véritable souci de ses camarades confortaient sa place chez les Gryffondor. Il était le pilier des élèves de sa classe et celui vers qui on se confiait aisément, celui à qui on demandait des conseils ou de l’aide. C’était ce que Lévannah avait fait elle-même à l’époque.
Dans l’ensemble des situations dans lesquelles elle s’était retrouvée, elle avait fini par s’habituer à demander de l’aide. Elle savait d’une manière certaine que Théo l’aiderait tout le temps. Qu’il serait toujours près d’elle. Jusqu’à ce qu’il lui annonce son départ. Dans la salle même d’astronomie.
C’était ici qu’ils avaient échangé leur premier baiser, trois années auparavant. Théo affichait son sourire confiant. Au détour d’un plan qu’ils imaginaient, il lui avoua ses sentiments :
- Tu en fais beaucoup pour les autres, pour une Serpentard, je veux dire, avait-il dit. J’aime bien ça, chez toi. Il y a pleins de choses que j’aime chez toi.
Sa confiance ne s’était pas émoussée devant le silence de Lévannah. Il lui avait tendu la main pour qu’elle la serre. Sa main était rugueuse et hâlée à cette époque. Il lui parlait en levant les yeux au ciel, comme s’il tirait ses idées de son imagination. Il devenait très loquace, mais cela devait être dû au malaise qu’il ressentait de parler de choses si intimes.
Lévannah s’était contentée de répondre :
- Ok.
Lorsqu’il avait fini sa tirade.
- Ok quoi ? se moqua-t-il.
- Pour tout, je crois, répondit-elle.
Alors il l’avait attiré vers lui pour l’embrasser. Lévannah rougissait en y repensant. Tout avait été si fluide et si simple. Elle n’avait pas ressenti autant de facilité avec personne d’autres. Tout ce que Théo touchait devenait tellement évident, tellement simple. Elle aurait souhaité qu’il ne la quitte jamais. S’il était resté, peut-être rien ne serait-il jamais advenu.
C’était aussi dans la salle d’astronomie que Théo lui avait annoncé son départ. Un soir où il l’avait invité à contempler une éclipse solaire à l’aide du télescope. Lévannah contemplait le phénomène en silence quand Théo avait déclaré, gêné :
- Je pars aux prochaines vacances.
Lévannah avait voulu détourner son regard du télescope mais Théo avait posé sa main sur sa tête et l’obligeait doucement à maintenir son regard sur l’étoile :
- Tu n’as rien besoin de dire, ou de faire, continua-t-il. Je déteste les adieux, souffla-t-il pour lui-même, alors si tu pouvais juste regarder la disparition du soleil derrière la lune, puis je partirais doucement. Quand l’éclipse sera finie, je ne serais plus là mais ça ne comptera pas. Ça ne comptera pas parce qu’il y a beaucoup d’autres choses très belles.
Les choses s’étaient produites comme il l’avait dit. Lévannah n’avait pas lâché des adieux la disparition. Et quand son regard tomba sur la salle vide, il semblait que c’était le départ de Théo qu’elle avait observé. Elle ne le revit jamais. Jusqu’à ce jour. Ils s’étaient échangés de brefs courriers mais la distance rendait Lévannah nerveuse. D’autres événements avaient précipité la fin de leur correspondance qu’elle ne pouvait lui expliquer.
Et il apparaissait aujourd’hui, devant elle, comme si de rien n’était. Il agissait comme si les années n’avaient pas creusés leur différence. Lévannah se sentait gênée. Elle avait toujours pensé que lorsqu’elle le reverrait – si elle était amenée à le revoir – son cœur se serreraient dans sa poitrine, les larmes lui voileraient le regard et elle courrait vers lui. Force était de constater que la réalité n’était jamais comme dans les romans. Elle avait été inquiète de son retour. Que devait-elle ressentir ? Devait-elle prétendre éprouver les mêmes sentiments, les éprouvait-il lui-même ? Que devait-elle lui montrer pour ne pas le décevoir ? Si ces années n’avaient fait que la défigurer à ses yeux ?
- Poudlard n’a guère été pensé pour des personnes blessées.
Lévannah fit volte-face sur la personne qui venait de prononcer ces mots. Le visage d’Ikram Igbinedion était si fermé qu’elle doutât que ce soit bien lui qui ait parlé. Il s’avançait, appuyé sur sa canne en bois noir et les paroles n’auraient pu être prononcés par nul autre.
- L’école d’Uagadou est-elle plus adaptée ? demanda simplement Lévannah par politesse.
Il posait la baguette sur sa gorge pour se faire comprendre mais semblait très bien comprendre Lévannah :
- Beaucoup plus. Ceux qui l’ont conçu n’avaient plus l’âge des jeunes hommes comme vos propres fondateurs. Ils étaient vieux et sages. Et ils ont construit une école dans laquelle ils étaient capable de se mouvoir librement.
- Je vais vous laisser, dit Lévannah en s’inclinant par politesse.
Mais le professeur lui fit signe de ne pas bouger.
- Ce n’est guère poli de fausser compagnie à quelqu’un qui vous cherche depuis plusieurs heures.
- Vous me cherchiez, professeur ? s’étonna-t-elle.
- Je peux voir votre baguette ?
Lévannah tira sa baguette de l’ample poche de sa robe.
- Ce n’est pas votre baguette, dit simplement l’homme. Bois de poirier, épine du monstre du Fleuve Blanc. Je ne suis guère un spécialiste mais c’est la baguette d’un Serdaigle ou d’un Poufsouffle. Ce n’est pas une baguette qui sied à une Serpentard, n’est-ce pas ?
- Effectivement, répondit Lévannah, c’est la baguette de ma mère. La mienne s’est brisée l’année dernière.
Le professeur Igbinedion la fixait intensément par la fente noire de ses yeux.
- Pourquoi ne pas être allée en acheter une autre, comme le font tous ceux qui brisent leur baguette ?
- Pourquoi me cherchez-vous ?
- Répondez et vous saurez.
- Parce qu’aucune baguette ne m’a répondu depuis…
Lévannah se mordit les lèvres et rejeta son visage vers l’arrière. Elle était particulièrement excédée de mentir et de cacher à tous :
- Depuis que j’ai été blessée.
Le professeur fit signe d’approcher. Il montrait la main de Lévannah.
- Comment…
- Je vois, répondit-il simplement.
Lévannah lui tendit sa main blessée. Il la regarda en affichant un air dégoûté, la manipulant comme s’il s’était un objet maudit :
- Magie noire, dit-il.
- C’est ce qu’on appelle les portes de l’abîme, expliqua-t-elle nonchalamment, on a fait pénétrer de la magie noire à travers cette faille. Elle s’étend dans tout mon corps, tout le temps. Elle m’empêche d’utiliser de la magie. Comme si c’était un mur.
Ikram secoua la tête.
- Non.
Lévannah fronça les sourcils et rangea sa main qu’il venait de l’attacher.
- Vous, les Occidentaux, vous comprenez mal la magie. Vous avez un lien utilitaire avec elle, comme si c’était vous qui l’utilisiez. Vous pensez qu’elle est bonne ou qu’elle est mauvaise, indépendamment de vous. Que vous n’êtes pas responsables quand vous l’utilisez mais que vous l’utilisez bel et bien. En réalité, c’est la magie qui nous utilise.
- Qu’est-ce que vous voulez dire ?
- La magie martiale applique cette règle, à la lettre, insista-t-il. Nous sommes comme une fonction, comme un boitier, comme des fils. La magie passe au travers de nous. Elle est dans le monde, autour de nous, neutre et neuve, ancestrale et puissante. Elle passe au travers de ceux qui connaissent les mots, qui aiguisent leur sens, qui sont dotés de sensibilités particulières et changent avec nous. C’est nous qui la rendons bonnes ou mauvaises. Une magie qui nous traverse simplement et que nous manions est toujours pure et belle. Une magie qui nous traverse et que nous voulons défigurer devient laide et mauvaise.
- Qu’est-ce que ça change, à la fin ? répliqua Lévannah.
- La magie qu’on a mise en toi n’est pas mauvaise. Elle ressemble à un sentiment, un mauvais sentiment. Comme celui qui nait en toi après une violente dispute. Le sentiment vient d’un facteur extérieur mais il s’agit du tien. Cette magie vient d’un sort extérieur mais elle est la tienne. Si tu la rejettes, elle te blesse, si tu l’apprivoises, elle t’appartient.
- Quel rapport avec la magie martiale ?
- La magie martiale est redirection de la magie, ce n’est pas de la magie à proprement parler. Il est tard, déclara-t-il en s’éloignant vers la sortie, tu peux me retrouver ici, demain, à la même heure. Je t’enseignerai comment utiliser cette magie. Comment rediriger cette magie que tu diriges contre toi, pour le moment.
Lévannah voulut protester mais il disparut avec une étonnante rapidité pour son corps blessé. Elle serra sa main sans savoir si c’était de résignation ou de détermination.
*
Rictus avait des maux de tête. Il ne se souvenait pas la dernière fois où il n’avait pas froncé les sourcils. Le mouvement semblait s’être ancré en lui. Il sentait comme des poids dans le front qui le forçait à s’affaisser. Il sentait toujours une contrariété en lui qu’il lui était impossible de faire disparaître. Aussi, ses tics le rendaient irascibles, comme s’il devait mimer sans cesser le mépris, la colère ou la vexation. Si on avait deviné que c’était en réalité, une grimace de contrariété, on se serait moqué. C’était plus simple de prétendre qu’il agissait par pure méchanceté.
Il remontait une des sombres coursives de Poudlard qui donnait sur une cour intérieure dans laquelle trônait une imposante fontaine qu’on avait érigé en l’honneur des Serdaigle. Rictus ne put s’empêcher de penser à la Serdaigle qui s’était introduite dans le dortoir la veille pour lui déclamer ses sentiments. Mary quelque chose. Rictus détestait les sentiments des autres, encore plus les sentiments d’amour des autres. Il avait beau prétendre que tous jouaient son jeu et tombaient sous son charme, en réalité, il détestait leur amour comme il détestait leur rejet.
Rictus n’avait jamais réussi à faire le tri en lui. D’un côté, il éprouvait un certain mépris, non dissimulé pour toutes les âmes qui venaient s’épancher à ses pieds, et il avait pris un malin plaisir à les humilier. Mais d’un autre côté, il détestait l’idée qu’on puisse ne pas l’aimer. Comme Lévannah s’était comporté à son égard. Il était si conscient de son trouble qu’il se mettait tantôt à la haïr, tantôt à l’admirer. A part sa propre sœur, personne ne s’était vraiment montré indifférent à son égard. Rictus provoquait quelque chose.
Parfois, il pensait simplement qu’il détestait tant l’amour des autres car il savait très bien qu’il ne le méritait pas. Au fond de lui se trouvait la conscience trop douloureuse de sa propre médiocrité. Il n’était pas aussi bon élève que son père l’avait voulu, Morgane le battait dans toutes les matières, en vivacité et en intelligence, il n’était pas un joueur excellent ni un aussi fin stratège que Lévannah, tout au plus se montrait-il assez insupportable pour mettre en œuvre les stratégies de cette dernière. Il n’était pas particulièrement mature et n’entretenait pas de relation qui put lui assurer des postes haut placé. Il n’avait attiré l’attention d’aucun de ses professeurs et ses amis s’étaient précipités vers lui car il était un Malefoy. Au fond de lui, il connaissait très bien son inanité, son absence de valeur. Il comprenait très bien pourquoi quelqu’un comme Lévannah ne s’intéressait pas à lui.
Rictus avait été si galvanisé par les espoirs ambitieux de son père et les encouragements naïves de sa mère qu’il ignorait ce qu’il voulait vraiment. Aucune matière ne lui plaisait, le Quidditch lui permettait de faire passer le temps, ses camarades l’encensaient et quelques conquêtes lui permettaient de gonfler sa confiance en lui. Sinon, rien. Le vide. Dans ces moments, il montait au sommet de la plus haute des tours de Poudlard. La tour d’astronomie. Il contemplait par le télescope abandonné les multitudes de planètes au-dessus de lui et se complaisait de façon malsaine dans la conscience de sa petitesse, de son inutilité. C’était aussi lors de ces occasions qu’il avait croisé Lévannah et qu’il avait été amené à discuter plus simplement avec elle.
Au début, il ne s’agissait que d’en faire une rivale et de l’amener à reconnaître sa supériorité sur elle. Les deux premières années, il n’avait cessé de lui lancer des défis, de se moquer d’elle ou de la provoquer. Qu’elle gagne ou qu’elle perde, jamais Lévannah n’avait affiché autre chose qu’une détermination froide. Jamais elle n’avait montré une certaine admiration pour lui ou n’avait reconnu sa supériorité. Bien plutôt, à chaque fois, elle allait vers lui d’un pas très calme et déclarait tantôt : « Je gagnerai la prochaine fois » ou « Encore ». Son expression était toujours figée, sans sourire, sans malice. Rictus avait tant voulu la secouer, la faire sortir de ses gonds, juste pour voir quelle apparence prendrait son visage si calme. Elle s’était brusquement détournée de lui lors de leur troisième année et Rictus ne l’avait pas encore digéré. Alors qu’il croyait avoir une complicité avec elle, il était devenu un parfait étranger. Sa relation avec Théophilius Léodin, un Gryffondor et l’histoire compliqué du petit Pif l’avaient tenue accaparé toute l’année. Sans le départ de Théophilius, Rictus ignorait si elle serait revenue vers lui.
Quand elle était revenue, il avait pensé ne plus jamais la laisser partir. Plusieurs fois, il avait essayé d’exprimer ce qu’il ressentait. Mais aucun mot n’était capable d’exprimer son sentiment. Rictus avait envie de dire qu’il était désespérément seul et qu’il sentait qu’il ne pourrait jamais en être autrement. En même temps, il voulait lui révéler qu’il n’était jamais sans penser à elle et qu’il ne voulait jamais qu’ils soient séparés.
Mais au lieu de parler ensemble, ils se défiaient, s’envoyaient des remarques acerbes, se critiquaient. Plus les années passaient, plus l’impossibilité de communiquer les rendaient mauvais l’un envers l’autre. Rictus avait accumulé une sorte de frustration dont il la rendait coupable. Ainsi devant elle, il pouvait soit paraître docile, soit fier et teigneux. L’attitude de Lévannah était loin de l’apaiser puisqu’elle avait un don tout particulier pour se retrouver dans des situations dangereuses. Si Rictus l’avait ignoré les premières années, dès la quatrième, il n’avait pu détourner son regard de ces situations. Plusieurs fois, il s’était lancé à sa recherche pour l’aider. Mais à chaque fois, il rencontrait le même visage impassible. Lévannah ne voulait pas de son aide, ni de sa présence. Et il se rembrunissait.
Rictus avait fini de remonter le couloir. Il essayait de rejoindre la grande salle mais ses pensées paraissaient le ralentir. Quand il pénétra enfin dans le réfectoire, il devina Garry en compagnie de Théophilius Léodin. Son sang ne fit qu’un tour, les sourcils s’enfoncèrent plus profondément dans sa peau et il serra la mâchoire.
Théo sembla le deviner et quand il le vit contourner Garry, il tâcha de le rattraper :
- Je te cherchais justement.
Rictus le toisa d’un air si hautain que le sourire de Théo disparut :
- Mais tu ne sembles pas heureux que ce soit le cas.
- Pourquoi le serais-je ? cracha-t-il sans retenue.
- Pouvons-nous parler ? demanda l’ancien Gryffondor en lançant des regards gênés aux visages qui l’observaient.
Rictus ne répondit pas mais ne s’éloigna pas.
- J’ai quelque chose à te demander. Ça va sûrement te paraître bizarre alors…
- Abrège.
La voix de Rictus était si froide que Théo peinait à garder son air bon enfant. Son sourire s’évanouit et dégagea son visage qui était déjà celui d’un jeune homme. Son front était aussi recouvert de petites rides d’aisance qui disparaissaient quand il souriait. Des poils drus clairsemaient sa mâchoire et ses yeux étaient calmes et sérieux, non plus souriants et railleurs. Quand il pensait la main sur sa barbe naissante, il avait l’air d’un homme fatigué.
- Tu me détestes, n’est-ce pas ?
- C’est ce que tu voulais savoir ? répliqua Rictus.
- Non, mais ça ne me facilite pas la tâche, tu ne me facilites pas la tâche, corrigea-t-il.
Rictus commençait à perdre patience. Ses douleurs le lançaient et l’autre le rendait si tendu qu’il lui semblait impossible d’un jour détendre son visage à nouveau.
- Je me lance, reprit Théo, je suis parti depuis quelques années maintenant. Je voulais juste savoir, pour m’assurer, je ne veux causer de tort à personne… Lévannah et toi, vous êtes ensemble ?
Rictus manqua d’air. Il voulut partir sur le champ mais il était incapable de bouger. Il avait envie de rire aussi. Son épuisement jouait dangereusement avec sa santé mentale. Devant le silence du Serpentard, Théo continua :
- J’ai toujours pensé qu’il y avait quelque chose, entre vous. Enfin jusqu’à ce qu’elle semble répondre à mes sentiments. Mais je pensais…
- Tais-toi.
Théo voulut parler mais Rictus l’asséna de remarques acerbes :
- Tais-toi, répéta-t-il.
Théo poussa un long soupir et enfonça les mains dans ses poches. Il avait repris son air vieilli :
- Je vais lui demander d’aller au bal d’hiver avec moi, déclara-t-il. J’ignore si vous êtes, si vous n’êtes pas ensemble. Rictus, dit-il avec force, tu as toujours l’air mauvais. C’est le côté Serpentard, j’imagine. Peu importe ce que Lévannah pouvait dire de toi, je pensais qu’elle t’avait pris un peu en peine. Elle te défendait toujours, dans un certain sens. Tout le monde te voit comme un garçon hautain, un peu trop sûr de lui, mais Lévannah n’a jamais été dupe. Je me demande ce qu’elle voit, comment elle voit parfois.
- Tu as fini, siffla l’autre.
- Je devais te demander, il me semble, se justifia-t-il une dernière fois, mais je ne comptais pas abandonner pour autant. Ce que Lévannah voit en toi, je pense qu’il s’agit d’une erreur.
- Quoi ? tu viens me demander si nous sommes ensemble pour me cracher au visage que tu vas me la dérober ? Mais va ! s’écria-t-il, va ! Reviens après tout ce temps et viens tout gâcher ! Oh ! tu n’as aucune idée de ce qu’elle a pu traversée mais tu reviens et tu veux récupérer ton dû ! Très chevaleresque. Va promener ta monture quelques années et quand tu reviendras, ta petite princesse t’attendra dans son château.
- Tu as toujours été celui qui lui causait du tort.
- Il s’agissait de toi !
- De moi ? s’étonna Théo. Parce que tu étais trop imbus de toi-même, tu la défiais sans cesse, la poussait à enfreindre les règles, à se blesser. Tout ça pour ton petit ego. Tout ça pour l’humilier, comme tu aimes humilier les gens, n’est-ce pas ?
- Tu as passé ton temps à lui faire faire des folies, souffla Rictus, en pensant que c’était rigolo ! Mais où étais-tu ces dernières années ? Quand elle avait vraiment besoin d’être aidée ! Tu as fait semblant d’être un bon samaritain et quand tu t’es éloigné, tu as disparu. Où étais-tu l’année dernière quand elle était sur son lit de mort ? cria-t-il plus fort. Est-ce que c’est toi qui es venue la tirer de cette pièce immonde dans laquelle elle était retenue depuis plusieurs semaines ? est-ce que c’est toi qui as vu son regard, vide, entendu sa voix quand elle ne reconnaissait personne, est resté à son chevet en vivant dans l’incertitude qu’elle prononce ton nom de nouveau ? Non, n’est-ce pas, acheva-t-il, mais tu reviens et tu prétends l’avoir toujours aimé et l’aimer encore. Très bien. De toutes façons, ne te fais pas d’illusion. Lévannah n’a besoin ni de toi, ni de moi. Nous pouvons jouer aux coqs, elle se désintéresse de nous. Ce n’est pas la petite fille que tu as quittée. Elle suit son propre chemin.
Morgane venait d’apparaître dans le réfectoire accompagné de Pif et de Blaise. Les trois observèrent les deux garçons sans bouger pendant plusieurs secondes. Puis Rictus brisa le silence :
- Morgane, tu vas pouvoir faire savoir à Lévannah qu’elle a un beau cavalier pour le bal d’hiver.
Il fixa intensément Théo du regard avant de quitter le réfectoire d’un pas colérique. Morgane le regarda à son tour. Théo voulut expliquer la situation mais elle le fit taire d’un geste de la main :
- Je déteste les explications, dit-elle, et j’ai très bien compris la situation.