La prophétie des deux coeurs atlantes
CHAPITRE 9
Mort pour mieux vivre
Le silence du chalet n’est plus pesant. Il devient enfin un allié pour Drago. Celui-ci quitte la cuisine d'un pas plus assuré, emportant avec lui le fragment de miroir et son verre de limonade. En entrant dans le salon, il dépose ses trésors sur la table basse avant de se tourner vers la bibliothèque.
Drago fait courir ses doigts sur les reliures, cherchant l’ouvrage qui résonnera avec sa nouvelle identité. Son regard s'arrête sur un titre qui semble l'appeler : L’Éveil du dragon - la danse des énergies. Des images de son sommeil lui reviennent alors en mémoire avec une clarté saisissante. Il se revoit face à cette créature majestueuse et puissante. Il avait discuté avec son totem. Ce dragon ne demandait pas de soumission. Il offrait de la force.
L’élu atlante saisit le bouquin traitant de la perception des flux d'énergie qui entourent chaque être vivant. Il continue d'explorer les étagères inférieures jusqu’à s'arrêter devant un objet étrange. Une boîte aux formes arrondies et aux couleurs changeantes, ressemblant à s'y méprendre à un juke-box moldu. Intrigué, Drago appuie sur le bouton de droite.
Une mélodie d'une pureté cristalline s'élève aussitôt. Le son d'une flûte en bambou chinoise, une plainte mélancolique qui s'accorde parfaitement au bruissement du vent. Drago ferme les yeux et sourit. Il avait toujours secrètement adoré ce style de musique, si loin des opéras froids et pompeux du Manoir Malefoy.
« Ce n'est pas le type de musique approprié pour un sorcier de ton rang, » gronde dans sa tête la voix de Lucius. « C'est une distraction indigne de ta lignée. »
— Je m'en moque, réplique Drago avec défi. Je suis libre de faire ce que je veux, maintenant.
Il revient vers le canapé. Dans un élan de simplicité, il choisit cependant de s'installer en tailleur directement sur le tapis épais, devant la table basse. Là, au ras du sol, il se sent ancré.
Alors qu'il ouvre délicatement la première page de l'ouvrage, le fragment de miroir posé juste devant lui s'illumine d'une lueur argentée et vibrante. Drago retient sa respiration. Le visage d'Albus Dumbledore apparait, le regardant avec une bienveillance presque déconcertante.
— Bonsoir, Monsieur Malefoy, commence le Directeur d'une voix calme. Je vois que vous avez trouvé de quoi nourrir votre curiosité. La musique que vous avez choisie est d'une grande pureté. Elle aide à aligner les vibrations de l'âme.
Drago reste un instant interdit, le livre ouvert posé sur ses jambes. Pour la première fois, il se retrouve face à Dumbledore, sans l'armure de son arrogance ou la peur de ses parents.
— Monsieur le Directeur, balbutie Drago, redressant instinctivement son dos. Eliza m'a écrit une lettre pendant que je dormais. Elle m'a dit que vous étiez au courant de tout.
Dumbledore incline légèrement la tête, son expression empreinte d'une compassion sincère.
— Je sais que vous traversez une tempête que peu de sorciers de votre âge pourraient endurer, Drago. Vous avez porté un fardeau qui n'aurait jamais dû être le vôtre.
L’élu atlante acquiesce silencieusement, sentant une boule se former dans sa gorge.
— Je... je voulais vous présenter mes excuses, lâche-t-il d'une voix basse mais ferme. Pour mes paroles, pour mes comportements passés... Je les regrette profondément.
— Le plus grand courage est de reconnaître ses erreurs pour ne plus les commettre, affirme Dumbledore avec douceur. Je ne vous en veux pas, Drago. Regardez maintenant vers l'avant, car c'est là que se trouve votre liberté.
Le Directeur ajuste ses lunettes et reprend d’un ton plus pratique :
— Je viendrai vous rendre visite demain, pendant que tout le monde sera en classe. J’aimerais discuter plus longuement des prochaines étapes pour vous et pour Eliza. J'appellerai par le miroir lorsque je serai devant la porte de la Salle sur Demande. Vous n'aurez alors qu'à m'ouvrir.
— Je suis d’accord, répond Drago, sentant pour la première fois une véritable sécurité l'envelopper.
— Très bien. Je vous souhaite une excellente fin de soirée. Profitez de ce calme, conclut Dumbledore.
La lueur argentée s'estompe et le miroir reprend son état initial, ne reflétant plus que les ombres dansantes du salon. Drago reste un instant immobile, le cœur battant, avant de replonger dans sa lecture de L’Éveil du dragon. Les mots sur l'énergie et les flux invisibles semblent désormais plus clairs, comme si le pardon de Dumbledore avait débloqué quelque chose en lui.
Bercé par la mélodie de la flûte en bambou, il lit chapitre après chapitre, jusqu'à ce que le sommeil vienne le réclamer.
La Grande Salle baigne, comme à l’accoutumée, dans une atmosphère électrique. Les rires ricochent contre les voûtes de pierre et les élèves s’échangent les derniers potins sur les cours ou les déboires amoureux des vacances. C’était une cacophonie de vie, ignorante de la tragédie qui s'apprête à s'abattre sur elle.
Le silence ne tombe pas d'un coup. Il se propage comme une onde glaciale depuis l'estrade, alors que Dumbledore s'avance vers son pupitre en forme de chouette. Son visage, d'ordinaire empreint d'une sereine malice, affiche aujourd'hui une gravité et une tristesse si profondes que les derniers murmures s'éteignent d'eux-mêmes. À la table des Gryffondor, Eliza garde les yeux fixés sur le directeur. Elle devine chaque mot à venir, mais elle feint habilement l'ignorance, imitant l'air inquiet de ses voisins.
— Une terrible nouvelle m'oblige à interrompre votre repas, commence Dumbledore d'une voix sourde. Ce matin, à l'aube, le corps sans vie de Drago Malefoy a été retrouvé près de Pré-au-Lard.
L'annonce est accueillie par un choc collectif.
— Quoi ? Malefoy ? C’est une blague ? chuchote Seamus, la fourchette en l'air.
— Il a dû essayer de s'enfuir pour rejoindre son père, ricane un autre Gryffondor à l’autre bout de la table, avant de se taire sous le regard noir de McGonagall.
Dumbledore lève une main pour réclamer le calme. Il explique que Drago, n'ayant pas été revu au château depuis la veille au matin, aurait été aperçu fuyant vers Pré-au-Lard. Deux hommes auraient trouvé le corps à un demi-kilomètre au nord du village. Le Directeur précise qu'il s'était déplacé lui-même pour confirmer l'identité du défunt.
Près d'Eliza, les réactions oscillent entre l'incrédulité et une curiosité morbide. Mais son regard se tourne vers la table des Serpentard. Là, Pansy Parkinson s'effondre dans une crise de chagrin monumentale, ses sanglots ressemblant à des hurlements. Eliza laisse discrètement glisser son esprit dans celui de Parkinson. Ce qu'elle y découvre la fait frissonner de dégoût. Cette « face de chihuahua » est éperdument amoureuse de Drago. Une vague de colère envahit Eliza.
« Tu ne le mérites pas, espèce d’idiote », lui adresse-t-elle mentalement avec une violence froide. « Après toutes les moqueries, les insultes et les coups que tu lui as portés, ton chagrin est une insulte à sa mémoire. »
— Monsieur le Directeur ? s'élève la voix tremblante de Blaise Zabini. Savez-vous de quoi il est mort ?
Dumbledore marque une pause solennelle, ses lunettes en demi-lune brillant d'un éclat sinistre.
— Suite aux examens que j’ai pratiqués sur le corps de Drago, il apparaît que ce dernier s'est enlevé la vie.
Un froid polaire envahit la salle. À la table d'Eliza, les ricanements s'éteignent instantanément.
— Se suicider ? Malefoy ? murmure Ron, incrédule. Il était bien trop arrogant pour faire ça, non ?
— On ne sait jamais quelle pression les gens subissent en silence, réplique Hermione, le visage blafard.
Dumbledore reprend alors la parole pour un hommage qui fige l'assemblée :
— Monsieur Malefoy était un garçon d'une intelligence exceptionnelle. S'il occupait officiellement le rang de deuxième meilleur élève de cette école pour les résultats académiques, il était sans doute le plus instruit d'entre vous. Ses parents avaient assuré son éducation dès son plus jeune âge, lui transmettant des connaissances qui dépassaient largement le cadre de nos manuels.
Le Directeur marque une pause, son regard se faisant plus tranchant.
— Malheureusement, Drago a subi un harcèlement insoutenable ces derniers jours. Son évincement de l'équipe de Quidditch a certainement été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase, affirme Dumbledore en tournant sur Rogue un regard empreint d'une sévérité absolue.
Rogue, plus pâle que jamais, baisse les yeux vers son assiette vide, incapable de soutenir le reproche.
— Bien qu'issu d'une famille de Mangemorts, conclut Dumbledore, Drago était méconnu de tous. S’il a commis ce geste, c’est qu’il ne supportait plus la pression de ce qu’on exigeait de lui. L’image qu’il projetait n’était qu’un masque. Son histoire est une tragédie. J’espère qu’à l’avenir, si une situation similaire se présente, nous saurons voir au-delà des apparences.
Dumbledore quitte la salle d'un pas lourd. Aussitôt, le brouhaha reprend. Eliza entend autour d'elle des commentaires ridicules, certains parlant déjà de "faiblesse" ou de "juste retour des choses". Elle se lève calmement, ramassant ses affaires avec une sérénité nouvelle. Que le monde pleure ou ricane sur la tombe d'un homme qui ne s’y trouve pas lui importe peu. En franchissant les portes de la salle, elle ne ressent qu'une joie féroce et secrète. Son Dragon est enfin libre.
***
Le silence des couloirs de Poudlard se révèle trompeur. Chaque craquement de boiserie résonne comme une dénonciation. Eliza, tapie dans l'ombre d'une alcôve derrière une statue de pierre massive, murmure ses incantations d'une voix à peine audible. Elle s'enveloppe de ses sortilèges d'invisibilité, d'insonorisation, et surtout du masque d'odeur et d'empreinte. Elle devient plus qu'un souffle. Elle est une absence totale de présence physique.
Elle file vers le septième étage. En débouchant dans le couloir de la tapisserie de Barnabas le Follet, elle voit la silhouette éthérée de la Dame Grise flotter près des murs. Le fantôme de Serdaigle monte une garde solennelle, comme elle l’avait promis à la jeune fille. Eliza sait que, malgré ses voiles, la Dame Grise perçoit son aura atlante. Elle lui adresse un sourire de pure gratitude. Helena lui répond en inclinant légèrement la tête.
Eliza franchit le seuil de la Salle sur Demande. L’air change du tout au tout. La pierre humide fait place à l’arôme réconfortant du cèdre et de la résine du chalet en bois rond. L’adolescente lève ses voiles magiques. Au sommet de l'escalier en colimaçon apparait Drago. Il est vêtu simplement d'un short aux genoux et d'une chemise de lin pâle, le col largement ouvert.
— Coucou, mon dragon ! lança Eliza joyeusement.
Le visage de Drago s'illumine d'une joie si vive qu'elle en parait presque surnaturelle. Il dévale les marches quatre à quatre et la projette contre lui, la soulevant de terre dans une étreinte où se mêle soulagement et adoration.
— Tu es la! murmure-t-il contre son cou. Chaque minute sans toi a duré une éternité.
— Toi aussi, tu m'as manqué, répond-elle en nichant son visage dans son épaule. Il fallait que je te voie avant de me rendre en classe.
Ils s'écartent juste assez pour plonger leurs regards l'un dans l'autre, puis ils échangent un baiser passionné. En se détachant de lui, Eliza l'étudie attentivement. Elle note avec bonheur qu'il parait plus reposé et détendu que la veille. Les ombres sous ses yeux avaient presque disparu. Elle sourit.
— Tu as meilleure mine, dit-elle en caressant sa joue. La liberté te va bien.
— C’est parce que tu es là, lâche-t-il avec un demi-sourire, avant de redevenir sérieux. Dis-moi, Dumbledore a annoncé ma mort dans la Grande Salle ?
Eliza hoche la tête et le guide vers le canapé. Elle lui relate les réactions de tout le monde, surtout celle de Parkinson. Drago pousse un rire sec, imprégné de dégoût.
— Tu n’as pas idée à quel point cette sangsue de Parkinson m’énerve. Nos parents respectifs ont signé un arrangement pour qu’on se marie après Poudlard, pour préserver notre supposée « pureté » de lignée. Ma mère me l’a appris il y a deux semaines. Je ne leur pardonnerai jamais ça.
Eliza sent la colère l'envahir.
— C’est monstrueux! s’exclame-t-elle. Comment des parents peuvent-ils décider de l'avenir intime de leur propre enfant ? C'est comme s'ils t'avaient vendu.
Drago lui prend les mains, serrant ses doigts dans les siens.
— C'est le monde dans lequel j'ai grandi, Eliza, affirme-t-il calmement. Mais puisque le Drago Malefoy que tout le monde connait est officiellement mort, ce contrat n'a plus aucune valeur légale ou magique. Je suis libre de cette peste, libre de tout. Parce que la seule personne que j'aime, c'est toi.
Eliza sent son cœur bondir. Elle approche son visage du sien, son souffle effleurant ses lèvres.
— Je t’aime aussi, mon dragon. Plus que tout, souffle-t-elle.
Ils partagent un dernier baiser, plus doux que le précédent. Eliza se lève à contrecœur, annonçant qu’elle doit y aller.
— Je t’en prie, sois prudente, insiste Drago en la retenant un instant par la taille. Le château est un nid de guêpes. Sans moi pour faire diversion, on pourrait te surveiller de plus près.
— J'y travaille, rassure-toi, répond Eliza en lui adressant un regard brillant de malice. Et puis, j’ai pas mal d'imagination pour mettre dans l'embarras ceux qui m'embêtent. Mon amie Diana, à Ilvermorny, est une experte en farces et attrapes. Elle m'a souvent rendu service en m'apprenant des trucs.
Elle se libère en lui promettant de revenir. Enfin elle se drape de ses voiles et disparait dans les courants d'air du château. Drago reste seul dans le silence du chalet, les yeux fixés sur l'endroit où elle se tenait une seconde plus tôt. Il lâche un rire amusé et murmure pour lui-même :
— Elle a vraiment l’air malcommode sous ses airs d'ange. Je me hâte de la revoir plus tard pour découvrir de quoi elle est capable pour me faire rire.
Après le départ d'Eliza, Drago s'était replongé dans la lecture du livre « L’Éveil du dragon - la danse des énergies », qu'il avait déniché la veille dans la bibliothèque. Assis en tailleur sur le tapis de laine, il commence à s’exercer au tout premier exercice : percevoir son champ énergétique. Il cale sa respiration sur le bruit de la mer tropicale au-dehors, et concentre toute sa volonté entre l'extrémité de ses deux index. Soudain, une lueur d'un bleu électrique presque liquide commence à osciller entre ses doigts, reliant ses deux mains par un filament de pure énergie vibrante.
— Incroyable ! murmure l’élu atlante, la voix brisée par l'émotion.
À cet instant, une vibration familière fait tressaillir le fragment de miroir posé sur la table basse. La voix calme et feutrée d'Albus Dumbledore s'en élève :
— Drago, mon garçon. Je suis dans le couloir, face au mur de pierre.
L’adolescent rompt instantanément sa concentration, le lien énergétique s'évaporant dans l'air comme une brume électrique. Il saisit le miroir.
— J'arrive, Monsieur le Directeur, répond Drago.
Il se hâte de traverser la pièce et, d'une pensée ferme, ouvre la porte. Dumbledore franchit le seuil, baigné par la lumière dorée du refuge. Sur son épaule droite, Fumseck, le phénix, bat doucement des ailes, ses plumes rouge et or jetant des reflets incandescents sur les murs de bois rond. Le directeur s'arrête, laissant son regard errer sur l'intérieur chaleureux du chalet.
— Charmant... vraiment charmant, murmure Dumbledore en ajustant ses lunettes en demi-lune. La Salle sur Demande ne m'a jamais déçu, mais cet endroit possède une sérénité particulière. C'est le sanctuaire idéal pour votre guérison, Drago.
Le jeune homme observe le phénix d'un air intrigué. L'oiseau ne le quitte pas des yeux. Son regard noir brille d'une intelligence millénaire.
— Professeur, pourquoi êtes-vous venu avec lui ? demande Drago. D'habitude, il reste dans votre bureau, non ?
Dumbledore tourne son visage vers son compagnon ailé, un sourire énigmatique aux lèvres.
— Pour être tout à fait honnête, Fumseck n'a jamais fait cela auparavant. S'il a insisté pour m'accompagner aujourd'hui, c'est qu'il a senti ce qui se prépare pour vous, Drago. Les créatures de feu perçoivent les changements profonds de l'âme bien avant nous.
L’élu atlante observe longuement les plumes chatoyantes de l'oiseau, qui semblent pulser au même rythme que son propre cœur. Il repense aux leçons de soins aux créatures magiques, mais surtout aux vieux grimoires qu'il avait consultés en secret pour comprendre comment soigner les blessures que son père lui infligeait autrefois.
— C’est exactement ce que j’ai lu sur les phénix, affirme Drago en hochant lentement la tête. Ils ne se montrent qu'aux âmes qui basculent vers la lumière.
Il marque une pause, son regard croisant celui, bienveillant, de Dumbledore. Un sentiment de paix
l'envahit totalement.
— Et surtout, ajoute l’adolescent d'une voix plus basse, presque solennelle, je sais qu'ils possèdent un immense pouvoir de guérison. Pas seulement pour les blessures du corps... mais pour celles de l'esprit.
Fumseck pousse un sifflement doux, une mélodie céleste qui fait vibrer l'air du chalet. D'un battement d'ailes majestueux, il quitte l'épaule de Dumbledore pour venir se poser avec une légèreté surprenante sur celle de Drago.