L'évadé du clair de Lune

Chapitre 13 : Chercher un vif d'Or les yeux fermés

5988 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 13/05/2024 14:17

— Vous dites qu’elle est venue vous interroger sur votre rat ? demanda l’Auror, incrédule.

 

La femme replète en face de lui acquiesça. Scrimgeour avança la photo de leur suspecte devant la témoin et insista :

— Mme Weasley, c’était bien cette femme-là ?

— Oui, c’était bien elle. C’était y a trois ans mais je me rappelle bien. Elle avait des yeux magnifiques. Vous avez déjà vu des yeux aussi bleus, vous ? répondit Molly Weasley.

— Elle n’a rien voulu savoir sur les activités de votre mari au ministère ? insista Scrimgeour, incrédule.

 

La femme secoua la tête :

— Puisque je vous dis que non ! Elle est juste venue me demander si notre rat était toujours avec nous. Elle m’a dit qu’elle avait reconnu le sien qui s’était enfui un an auparavant.

— Comment pouvait-elle être sûre qu’il s’agissait bien de son rat ?

— Ah, c’est exactement la question que je lui ai posée. Mais elle m’a garanti que c’était le sien, qu’elle avait reconnu sa patte avant droite.

 

Scrimgeour se massa les tempes. Plus il avançait dans cette enquête et plus tout cela lui paraissait absurde.

— Et elle avait quoi de si particulier sa patte avant ? demanda-t-il en soufflant, exaspéré.

— Il lui manquait un doigt. Son index. Elle a dit qu’il l’avait perdu dans une bagarre de rue qu’il avait provoquée. Elle a même ajouté que c’était peut-être même lui qui se l’était coupé tout seul. J’ai trouvé l’emploi de ce terme étrange, ça ne ressemblait pas à Croûtard, il était très calme, les enfants l’adoraient. Elle a répondu qu’il n’était pas ce qu’il semblait être, dit Molly en haussant les épaules.

 

La mère de famille jeta un coup d’œil par la fenêtre où ses deux jumeaux, pas encore en âge d’aller à Poudlard, jouaient sur des balais. Les deux plus jeunes, Ron et Ginny, les regardaient en sautant et riant aux éclats. Elle secoua la tête avec un sourire tendre sur les lèvres puis reporta à nouveau son attention vers son hôte et continua son récit.

— Elle me disait que ça faisait presque six ans qu’elle le connaissait. Ça m’a paru bizarre qu’un rat vive aussi longtemps. Quoi qu'il en soit, elle semblait abattue de ne pas l’avoir retrouvé. Elle disait que ce rat lui aurait permis de sauver son fiancé qu’elle n’avait pas vu depuis un an. J'étais vraiment désolée pour elle. Elle avait l’air si triste. Alors j’ai demandé à ce qu’elle me parle de cet homme qu’elle aimait tant. Ça m’a semblé être un couple charmant. De ce qu'elle m'en a dit, ils semblaient vraiment fous l'un de l'autre. J'ai trouvé ça tellement romantique. Je lui ai offert une tasse de thé et on a papoté de tout et de rien.

— Vous a-t-elle dit ce qu’elle pensait faire ensuite ?

— Oh non, elle est restée très évasive.

 

Scrimgeour soupira, déçu puis, estimant qu’il n’apprendrait rien de plus, prit congé :

— Bien, je vous remercie Molly, j’ai les réponses à mes questions. Je ne vous retiens pas plus longtemps.

 

Molly Weasley se leva en même temps que Scrimgeour pour le raccompagner vers la cheminée mais ne s’arrêta pas de parler pour autant.

— Vous savez, j’ai du mal à croire qu’elle soit une criminelle. Elle m’a semblé tellement douce, gentille et sincère. Elle avait juste l'air épuisée et terriblement seule.

— Elle est passée maître en l’art de la manipulation, Molly, répondit Scrimgeour en soupirant.

— Mais quand même, Rufus, j’ai sept enfants, je sais parfaitement discerner le mensonge. Et j’en suis sûre, elle ne me mentait pas, affirma Molly, sûre d’elle.

 

Rufus Scrimgeour ne répondit pas mais regarda la femme qui lui faisait face pendant quelques secondes sans bouger. Le témoignage de Molly Weasley était loin d’avoir éclairci son affaire. Il se racla la gorge et la salua une dernière fois avant de disparaître dans les flammes vertes du réseau de cheminette : il avait exceptionnellement obtenu l'autorisation de relier le bureau des Aurors à la demeure des Weasley pour le temps de l'entrevue.

 

Il arriva dans son alcôve de travail pour trouver son collègue Kingsley penché sur un dossier qui releva la tête à son arrivée dans la pièce.

— Alors, ça a donné quoi avec Molly Weasley ?

— Un rat de six ans, disparu et qui se serait coupé l’index tout seul dans une bagarre de rue, voilà ce que ça a donné, répondit Rufus qui s’affala en soupirant dans son fauteuil.

— Un rat ?

— Ouais, Thorne cherchait un rat. Elle pensait que ce rat lui aurait permis de sauver Black…

 

Il jeta son calepin sur la table délogeant un cafard qui trainait là.

— Je ne sais pas ce qu’on va trouver, mais j’ai l’impression que ça devient de plus en plus brumeux à chaque avancée. J’ai aussi l’impression qu'elle va apporter de la sympathie envers Black. Attend que la presse s’empare de ça, un couple de criminels en cavale, c’est vendeur !

— Et encore, t’as pas lu ce que j’ai trouvé ce matin ! J’ai cherché ce qu’on avait sur Sélène Thorne. Tu savais qu’elle avait été interrogée à l’époque ? Elle a été capturée sur les ruines de la maison des Potter, juste avant la fuite de Black.

— Interrogée ? Par qui ?

— Barty Croupton. Dans son rapport, il a écrit qu’elle a été questionnée pendant une journée complète, mais elle est restée sur ses positions : à chaque fois que Barty mentionnait la culpabilité de Black, elle niait en bloc et jurait qu’il était innocent. Elle l’a même répété quand Dumbledore est arrivé. Finalement, Barty a conclu qu’elle avait dû être ensorcelée.

— Et l’effet aurait tenu au point qu’elle le fasse évader quatre ans plus tard ? J’ai des doutes. Barty l’a interrogée une journée entière pour finalement conclure un truc comme ça ? Ce rapport est bien succinct pour quelque chose de cette ampleur, ajouta Scrimgeour, songeur.

— Je suis d’accord avec toi. Ce rapport, c’est des conneries ! confirma Shacklebolt en rejetant le dossier sur sa table. Croupton a été poussé à la porte peu de temps après cette affaire et d’après ce que j’ai appris, c’est bien peu cher payé. Je trouve ça dingue que personne ne se soit penché sur cette histoire avant nous, Rufus !

— Barty a toujours été sévère et intransigeant. Il a mis son propre fils en prison et, si effectivement il a fait une erreur dans ce dossier, c'est la seule de sa carrière. C’est surement pour ça qu’il a été simplement muté. Quant à nous autres, nous étions tous occupés avec la fin de la guerre, les emprisonnements qui ont suivi, les vagues d’arrestations…

— Ce n’est pas une excuse, surtout qu’il n’y avait pas à creuser bien loin. Je suis allé interroger les collègues qui étaient présents au bureau ce jour-là. Neettle semblait encore hanté par ce qu'il m'a raconté.

 

Scrimgeour s'adossa à sa chaise, appréhendant le récit que Kingsley allait lui faire.

— Explique moi de quoi il retourne, qu’on soit sur la même longueur d’onde, dit-il.

— Barty avait autorisé l'emploi des sortilèges impardonnables, tu te souviens ?

— Oui, répondit sombrement son collègue en hochant la tête. On était peu à les utiliser au final, et juste en dernier recours. Même Maugrey les utilisait uniquement en cas de légitime défense, s'il n'avait pas d'autres choix.

— Ouais… Croupton, lui, n'avait pas tous ces scrupules.

— Comment ça ? 

— Neettle m'a dit que les cris de Thorne s'étaient répercutés dans tout le Département de Justice Magique. Plusieurs employés sont sortis pour ne plus les entendre. Lui aussi aurait voulu sortir mais c’était encore un bleu, assigné à la surveillance de la salle d'interrogatoire et il avait interdiction de bouger. Il entendait Croupton hurler à l’intérieur en bombardant la fille de Doloris. Neetle entendait Thorne pleurer, supplier. Elle jurait que Black était innocent.

 

Scrimgeour grimaça.

— Il ne faut pas se laisser attendrir, Kingsley, sermonna-t-il.

— Le Doloris, Rufus… Plusieurs fois… Pendant plus d’une journée, jusqu'à ce que Black soit arrêté. Ce n’est pas une question d’être attendri. C’est juste une question d’humanité. Elle a eu de la chance de pas devenir folle comme les Londubat. Neettle raconte que le seul moment où les cris ont cessé c’est quand elle a perdu connaissance... Pendant toute une nuit ! Dumbledore est arrivé quand elle s'est réveillée. La porte est restée ouverte, Neetle était toujours devant et il a entendu Thorne supplier Dumbledore, lui dire que Black et Potter était comme des frères et qu'il n'aurait jamais pu le trahir. Elle a accusé Peter Pettigrow.

— C'est absurde, commenta son collègue.

— Croupton a encore essayé de lui faire dire que Black était coupable, elle s'est entêtée. Croupton a alors lancé le Feudeymon pour l’inciter à changer de discours. C’est Dumbledore qui a réussi à éteindre les flammes. Elle serait morte, sinon. Neettle, lui, est parti vomir.

— Bordel de goule ! C'est Barty qui serait responsable des cicatrices dont a parlé la guérisseuse ?

 

Kingsley hocha la tête, sombrement.

— Elle avait vingt-et-un an à l’époque, Rufus ! C’était une gamine et elle n'a jamais cessé de hurler l'innocence de Black. Jamais. Beaucoup aurait vendu leur mère pour bien moins que ça, juste pour que ça s’arrête.

 

Scrimgeour souffla en se passant une main sur le visage.

— J'le sens pas, Kingsley. Tout ça, les photos des Potter dans leur maison, l’absence de marque des Ténèbres sur le bras de Black, le déguisement de Thorne, tous ces articles de presse qu’elle collectionnait, cette histoire de rat des Weasley à qui il manque un doigt. Sans compter que Black aurait pu me tuer sans difficulté hier soir. J’étais sans défense, complètement à découvert quand je me suis précipité sur eux. Il n’avait qu’à prononcer un sort et c’était fini ! Mais il ne l’a pas fait.

 

Shacklebolt ne dit rien pendant un moment. Puis, d’un coup de baguette magique, fit apparaître un tableau noir à côté de leur bureau. D’un tour de poignet, les photos des Potter, de Sirius et de Sélène vinrent s’accrocher au tableau, dérangeant un scarabée qui s’enfuit alors en courant pour se positionner un peu plus loin.

— Je propose de repartir de zéro, annonça-t-il.

— Depuis l’évasion de Black ?

— Non, depuis le début… Reprenons tout depuis la mort des Potter, sans aucun a priori. La clé, c’est cette fille. Il faut qu’on sache ce qu’il s’est passé il y a quatre ans, à Godric’s Hollow.

— Tu doutes toi aussi, murmura Scrimgeour, rassuré de voir que Kingsley ressentait la même chose que lui face à cette affaire.

 

Il y avait simplement trop de zones d’ombre et il détestait ça. Depuis la veille et la découverte de la maison dans les bois, puis davantage encore après son entrevue avec Molly, des incertitudes étaient nées dans sa tête et tournaient en boucle depuis : et si le ministère s’était trompé il y a quatre ans ? Et s’ils avaient condamné un innocent à de la prison, sans procès ? Sélène Thorne n’aurait alors que réparé une injustice.

 

— Tu as raison ! Il faut qu’on remonte aux racines de toute cette histoire ! murmura-t-il

 

Son collègue opina du chef.

— Allons interroger des personnes qui les ont connus à Poudlard, en espérant que leur témoignage ne soit pas biaisé par l’incarcération et la politique de diffamation qu’on a pu faire sur Black à l’époque.

 

 

OoooO

 

 

Le portoloin tomba par terre quand Sirius se réceptionna souplement sur les pieds et se pencha aussitôt en avant, nauséeux. Il reprit son souffle et jeta un coup d’œil à Sélène. Elle était allongée sur le sol, accusant le coup elle aussi. Ils avaient réussi et s’étaient à nouveau échappés au nez et à la barbe de leurs poursuivants. Jusqu'à quand réussiront-ils à fuir ainsi ?

 

Le jeune homme l'aida à se relever et s'assura rapidement qu'elle allait bien. Elle hocha la tête en époussetant sa robe puis regarda autour d'elle. Ils se trouvaient dans une sorte de cabine de garde-chasse délabrée et le vent froid de cette fin novembre sifflait entre les planches qui tenaient encore debout. Sirius grimaça. Ils étaient partis précipitamment et n'avaient pas pris leurs capes qui étaient restées dans la cuisine, 12 Square Grimmaurd. Il pesta.

 

— Je crois que j'en avais mis d’autres dans le sac, il y a quelques temps. Elles seront moins chaudes que nos capes de voyage mais elles feront l'affaire, annonça Sélène en s'approchant de lui.

 

Sirius la regarda fouiller dans leur sac, éberlué, et se mit à rire quand elle en sortit effectivement deux vieilles capes qui portaient encore les écussons de leurs maisons à Poudlard. Elle lui tendit la Gryffondor gardant la Serdaigle pour elle. Sirius, secoua la tête, un sourire nostalgique aux lèvres.

— Tu les as gardées, depuis tout ce temps ?

— Je m'étais dit que ça pourrait servir et je n’en avais pas d’autres sous la main… lui répondit Sélène en haussant les épaules pendant qu’ils nouaient leur cape. Bon alors, où sommes-nous ?

 

Sirius sourit en coin et se tourna vers la sortie. D’un coup d’épaule, il poussa le battant qui servait de porte et ils sortirent dans le froid.

— Bienvenue en Albanie, Sweetheart, annonça le jeune homme, fanfaronnant.

 

Sélène le regarda en biais. Il semblait extrêmement fier de lui, alors qu'elle-même n'y avait pas pensé. Malefoy l'avait pourtant évoqué il y a seulement trois jours. Elle fronça les sourcils et voulut objecter mais Sirius la prit de court :

— Si Voldemort s’est réfugié ici, c’est pour rejoindre un de ses fragments d’âme, non ? Sinon comment aurait-il fait pour survivre ? Par contre, comment trouver sa trace ici ? Autant chercher un Vif d’Or les yeux fermés, bougonna-t-il. Par où commence-t-on, à ton avis ?

 

Sélène réfléchit quelques instants, pas convaincue que partir à la recherche de Voldemort sans avoir détruit les Horcruxes soit la meilleure chose à faire, mais finit par se ranger à l’avis de son compagnon. Sirius avait raison, mais cette forêt semblait immense, très dense, et n'était sûrement pas la seule du territoire albanais. Elle grommela.

— Il faudrait déjà savoir exactement où nous sommes. J’aurais aimé commencer par étudier une carte du pays, plutôt que de se lancer à l’aveuglette. 

— Tu as raison, ça nous fera gagner du temps, acquiesça son compagnon. On essaye de trouver une grande ville et on s’en procure une.

— Donne-moi le sac ! demanda Sélène.

 

Les sourcils levés, Sirius s'exécuta et la regarda enfoncer son bras jusqu'à l'épaule dans la besace. Le sortilège d'Extension avait dû être étendu à son maximum et il explosa d'un rire ressemblant à un aboiement de chien quand elle se redressa, la main accrochée à un Brossdur.

— Il est un peu dépassé, certes, mais il devrait faire l'affaire, dit-elle en tendant le balai à Sirius.

— Un balai ? Sérieusement ? Et James qui se demandait encore pourquoi le Choixpeau avait préféré t’envoyer à Serdaigle plutôt qu’à Gryffondor, se remémora-t-il, hilare. S’il te voyait maintenant, ça répondrait à pas mal de ses questions. Tu as vraiment pensé à tout, hein ?

— A tout, je ne sais pas, mais j'ai essayé de balayer pas mal de situations auxquelles nous pourrions être confrontés, répondit Sélène en rougissant un peu.

— Je te taquine, glissa Sirius en l'embrassant sur la joue.

Amusée, la jeune femme lui asséna une petite tape sur l'épaule.

 

Elle replongea sa main dans le sac et en ressorti avec deux paires de lunettes d'aviateur ornées d’œillères. Elle en tendit une à Sirius qui s'en saisit, un air dubitatif sur le visage.

— Ce sont des lunettes auxquelles j'ai ajouté un sort de Détection de Magie, expliqua-t-elle. Ça ne nous servira pas tout de suite, mais ça nous protégera un peu du vent.

 

Sirius hocha la tête, enfila les lunettes et enjamba le balai. Il se tourna ensuite vers Sélène et lui tendit la main pour l'aider à monter derrière lui.

— Par le plus grand des hasards, tu n'aurais pas ma moto là-dedans ? plaisanta le jeune homme.

— Malheureusement non. Et pourtant, crois-moi, j’aurais préféré. Mais il faudra aller la récupérer chez Hagrid quand toute cette histoire sera terminée, lui répondit-elle sur le même ton en lui prenant la main.

— Compte sur moi ! assura Sirius, le sourire aux lèvres alors qu’elle s’installait derrière lui.

 

Sur un signe de tête du jeune homme, Sélène leur lança un sortilège de Désillusion. Elle ne distinguait maintenant plus Sirius ni le balai sous eux et personne ne pourrait les voir en levant la tête.

— Ce sera moins efficace que la cape d’invisibilité de James, mais ça bernera quand même les Moldus s’ils ne font pas trop attention, se rassura-t-elle à voix haute.

 

Sirius hocha la tête sans qu’elle ne puisse le voir puis, d’un coup de talon au sol, fit s'élever le balai dans les airs. Sélène se serra davantage contre le jeune homme. Elle gémit : elle avait toujours détesté la hauteur, elle n'aimait pas voler autrement que sur la moto de Sirius. C'était peut-être ridicule et irrationnel, mais elle s'y sentait davantage en sécurité que sur un simple manche à balai. Comment une chose aussi fine pouvait-elle supporter le poids d'un homme et en l'occurrence aujourd'hui, d’eux deux ?

 

Au bout d'une heure, ils atterrirent dans une ruelle déserte du centre de Scutari, une ville suffisamment grande pour y trouver une boutique ou une librairie qui pourrait vendre une carte du pays. Ils étaient toujours sous la protection du sortilège de Désillusion et s'approchèrent doucement d'un tabac-presse. Sirius s'y faufila à la suite d'un client et s'empara d'une carte avant de ressortir tout aussi discrètement.

 

Ils remontèrent sur le balai et s'éloignèrent de la ville. Ils se posèrent en haut d’une colline, désertée par les promeneurs et y montèrent leur campement. Sélène mit fin à son sort et ils s'installèrent autour d'un feu pour étudier la carte à l'aide d'une boussole que la jeune femme avait tiré du sac.

— Nous sommes ici, déclara Sélène en pointant la colline proche de Scutari où ils avaient élu domicile pour la nuit. Si Voldemort s’était réfugié dans une ville, il y aurait eu des indices, des disparitions, ou autres. Non, je pense qu’il a dû choisir un endroit isolé.

— Sans doute une forêt, acquiesça Sirius. Si possible suffisamment grande et isolée, loin des promeneurs.

— C’est une bonne idée. Il ne devrait pas y en avoir tellement qui pourrait correspondre à ces critères.

Ils entreprirent de créer leur plan de vol en même temps qu'ils avalaient un repas frugal. Les forêts étaient nombreuses en Albanie, ils en éliminèrent quelques-unes qui, de prime abord, ne semblaient pas convenir : trop petites, trop proches des villes, pas assez denses. Ils finirent par n'en retenir que deux. 

 

Et comme il fallait bien commencer quelque part, ils reprirent la route vers le nord pour explorer celle qui leur semblait être la plus grande et la plus à même de cacher ce qu'il restait du Lord noir. Le temps au nord était plus clément, froid mais ensoleillé, et dès leur arrivée sur les lieux, vue la population Moldue qui s’y promenait, ils surent que c’était perdu d’avance.

 

La forêt suivante était trop loin au sud pour pouvoir faire le trajet dans la journée et la fatigue se faisait sentir. Ils cherchèrent donc un endroit calme et reculé où ils sortirent leur tente magiquement agrandie du sac. Extérieurement tout à fait banale aux yeux des moldus, elle leur offrait à l’intérieur le confort d’un lit et d’un coin repas décent pendant leur voyage. Par précaution, ils lancèrent également bon nombre de sortilèges de protection pour ne pas être repérés, ni par les sorciers qui pourraient passer, ni par les Moldus. Puis Sirius repartit dans un village proche pour voler un peu de nourriture.

 

— Sirius, commença Sélène alors qu’ils s’étaient installés pour manger. Je sais bien pourquoi tu as choisi l’Albanie mais… Pourquoi maintenant ?

 

Sirius hésita. Il s’était bien rendu compte que Sélène se renfrognait au fil de la journée. Elle avait été seule à décider pendant longtemps et même si Remus l’avait rejointe dans sa quête, il n’imposait jamais ses idées et suivait les ordres. Sirius avait décidé seul de leur destination sans en faire part à sa compagne. Il savait que tôt ou tard, elle allait le lui reprocher, surtout qu’il ne lui avait pas donné les véritables raisons qui l’avaient poussé à venir ici. Il se raidit, mal à l’aise, alors que Sélène continuait sur sa lancée.

— Il faut chercher les Horcruxes pour l’affaiblir avant de pouvoir tenter quoi que ce soit. Trouver Voldemort à ce stade, ce serait s’exposer au danger inutilement, tu ne crois pas ?

 

Il grimaça, puis finit par lui avouer, sans la regarder, un peu honteux de le lui avoir caché :

— Ce n’est pas Voldemort que je cherche, Sélène. Mais si les rumeurs le situent ici, je me dis que peut-être Peter les a entendues lui aussi. C’est Peter que je veux.

— Peter ?

 

Sélène se leva et frappa ses deux poings sur la table. Sirius sursauta.

— Alors c’est ça ? Tu nous as fait quitter l’Angleterre juste pour assouvir ta vengeance ? Je pensais que tu avais compris que cette quête, c'est bien plus que ça. Ce n’est pas juste ta petite vendetta personnelle, Sirius ! Tu brûles les étapes !! Nous n’aurions jamais dû quitter le pays !! Nous aurions dû continuer à chercher l’Horcruxe caché chez les Malefoy !

 

Sirius la regarda, surpris, puis se leva à son tour, mécontent.

— Il est responsable de la mort de mon meilleur ami, Sélène. James était mon frère. Peter l’a trahi et m’a fait accuser, moi. Bien sûr que je veux me venger !

— Mais c’est trop tôt ! C’est de la folie, Sirius, riposta Sélène. C’est un pari fou. Peter est un lâche. Il s’est caché pendant des années et les Mangemorts sont les premiers à vouloir sa tête. Pour eux, le traître les a trahis eux-aussi. Tu crois vraiment qu’il va tout risquer et chercher Voldemort ?

— Oui ! Car c’est sans doute la seule façon pour lui de retrouver une place dans le monde des sorciers.

 

Sirius croisa les bras sur sa poitrine, buté. Puis il réalisa ce qu’il se passait et soupira. Il n’avait pas envie de continuer à se disputer avec elle. Ils ne s’étaient jamais disputés avant. Il se rassit, plus doux :

— Je suis recherché, Sélène. Toi aussi parce que tu m’as aidé à m’échapper. Si on arrive à prouver mon innocence, la traque des Aurors s’arrêtera et ça fera ça de moins à s’inquiéter. Ça nous facilitera les choses : on ne sera plus persona non grata en Angleterre, on pourra rejoindre Remus, Dumbledore et l’Ordre du Phénix pour reprendre le combat, officiellement, et pour chercher ces Horcruxes plus efficacement. Et peut-être même récupérer Harry. Et on a besoin de Peter pour ça. Et je maintiens ce que j’ai dit ce matin : on devrait trouver un fragment d’âme au bout de ce chemin. Comment aurait-il survécu, sinon ?

 

Il avait vu Sélène ciller à la mention de Harry mais elle ne dit rien. Elle le regardait sans bouger, sans savoir quoi répondre puis quitta la table, son repas à peine entamé et alla se coucher, lui tournant le dos. Sirius ne chercha pas à renouer la conversation, la laissant se calmer pour le moment. Il avait sans doute été un peu égoïste mais il savait aussi qu’ils n’avaient pas eu d’autre solution que de fuir le pays, Sélène devrait bien se rendre à l’évidence. Il passa le reste de la soirée à tenter, vainement, de lire le journal de son frère, mais cela lui permettait plutôt de l’observer discrètement, allongée sur leur lit.

 

Elle lui tournait le dos mais il savait qu’elle ne dormait pas : tout son corps semblait encore tendu comme un arc. C’était la première fois depuis qu’ils s’étaient retrouvés et avaient commencé cette quête ensemble qu’ils n’avaient pas avancé. Lui aussi était frustré, encore plus après leur dispute. Mais il avait également le sentiment qu’il y avait autre chose. A la mention de Harry, elle s’était refermée, inquiète et triste. Il détestait la voir ainsi. Il la rejoignit et s’allongea sur le flanc, tout près d’elle sur la couchette.

— Parle-moi, Sélène, murmura-t-il en la serrant contre lui. Je vois bien que quelque chose ne va pas…

 

La jeune femme ne réagit pas. Il attendit un instant et cru qu’elle s’était finalement endormie. Il allait rouler sur le dos quand elle lui répondit enfin. Il se fit plus attentif, heureux qu’elle se confie. Elle se tourna vers lui et fronça les sourcils.

— Pardon pour tout à l’heure. On ne pouvait pas rester en Angleterre, j’en suis consciente. C’est juste que… J’espérais, de manière purement utopique, qu’on trouverait d’autres Horcruxes plus rapidement et qu’on pourrait mettre un point final à toute cette histoire. Je voudrais tellement retrouver Harry ! Alors entre l’échec chez les Malefoy et aujourd’hui où l’on n’a rien trouvé, je suis déçue.

— Il y a plus que ça, Sélène ! J’ignore ce que c’est mais j’espère que tu sais que tu peux me parler.

 

Sélène ne répondit pas tout de suite. Elle sourit tristement. Malgré leur séparation toutes ces années, il restait la personne à qui elle ne pouvait rien cacher. Son cœur se serra.

— J’ai l’impression que quelque chose m’échappe, Sirius, finit-elle par avouer. La nuit dernière, J’ai refait un cauchemar qui me hante depuis quelques temps. Ça allait mieux depuis ton retour, mais avec la fatigue et le stress, ça recommence.

— Dis-moi.

 

Sélène hésita encore puis, la gorge serrée, se confia.

— J’ai rêvé que les Mangemorts s’en prenaient à Harry, finit-elle par avouer d’une voix rauque. J’ai rêvé qu’ils lui faisaient du mal sans que nous puissions faire quoi que ce soit pour le protéger. Alors, me retrouver ici, en Albanie, aussi loin de lui…

 

Sirius sentit son cœur se contracter dans sa poitrine. Il bascula sur le dos et Sélène, tremblante, se serra contre lui, posant la tête sur son torse. Il soupira. Harry…

— Tu es allée le voir ? demanda-t-il d’une voix rauque.

— Quelques fois oui. Après chaque nuit passée à faire des cauchemars où il lui arrivait du mal, je devais m'assurer qu'il allait bien.

 

Elle poursuivit, un sourire nostalgique sur les lèvres :

— Il ressemble tellement à James ! Sauf les yeux…

— Il a les yeux de Lily.

 

Sélène leva la tête vers lui, étonnée :

— Tu te souviens ?

 

Sirius hocha la tête pour confirmer :

— A Azkaban, j’ai oublié beaucoup de choses. Les Détraqueurs m’avaient tout pris. Mes souvenirs avec James, Remus… Tout. Même toi. Je ne me rappelais uniquement des moments où j’ai été incapable de t’aider, où je n’ai pas été à la hauteur. En fait, je crois que la seule raison pour laquelle je ne suis pas devenu fou, c’est que je me savais innocent. Mais ce n’était pas un sentiment heureux. C’était une obsession et elle me donnait de la force. Le reste, mes souvenirs heureux, mes rêves… Je n’avais plus rien ! Depuis ma sortie de prison, je commence à m'en souvenir et j’arrive à rêver à nouveau.

— C’est quoi tes rêves ? demanda la jeune femme, d'une toute petite voix, la tête à nouveau posée sur son torse, touchée par sa confession.

 

Sirius sourit. Il passa tendrement sa main sur la joue de sa compagne et releva son visage vers lui.

— Ferme les yeux, lui souffla-t-il.

 

Elle s'exécuta. Le cœur battant, fébrile, il murmura :

— Imagine que je sois innocenté.

 

Il observa sa compagne se mordiller la lèvre, probablement un peu anxieuse, son côté cartésien refusant encore d’y croire et de se laisser porter. Sirius ne se laissa pas démonter et continua :

— Imagine qu'on retrouve Peter et qu'on réussisse à lui faire tout avouer, qu'il le dise à son procès, continua-t-il en lui caressant doucement le menton, libérant la lèvre de la torture qu’elle lui infligeait.

 

Petit à petit, elle se détendit dans ses bras, se laissant finalement elle aussi aller à ce rêve encore un peu fou auquel lui s'accrochait. Les yeux toujours clos, elle commença enfin à sourire.

— Imagine qu'on puisse revenir dans notre maison, qu'on puisse élever Harry.

 

Il remarqua le léger tremblement de ses lèvres et de son menton ainsi que son froncement de sourcils alors qu'elle retenait ses larmes. Il l'embrassa tendrement.

— Imagine qu'on ait d’autres enfants, lui souffla-t-il dans l'oreille, la gorge serrée, avant de se reculer à nouveau.

 

Sélène ouvrit les paupières, laissant s'échapper la goutte d'eau salée qu'elles retenaient. Elle le regarda, surprise, la bouche légèrement entrouverte, n’osant croire ce qu’il venait de lui dire. Il sourit encore, parfaitement sûr de lui, et murmura en la regardant dans les yeux.

— Imagine qu'on se marie.

 

Sélène se laissa déborder par l'émotion et Sirius lui effaça ses larmes à mesure qu'elles apparaissaient.

— Quoi ? Ça ne te plaît pas ? demanda-t-il, faussement inquiet, quand elle enfouit son visage contre son torse pour cacher son émotion.

— Idiot ! lui dit-elle en le repoussant de sa main libre.

 

Il éclata de rire en se laissant retomber sa tête sur l’oreiller. Elle vint se caler contre lui.

— Je t'aime, Sélène ! Je veux passer ma vie avec toi. C’était mes rêves avant, c’est pour ça que je m’étais engagé dans l’Ordre. Pour que ces rêves avec toi puissent devenir réalité dans un monde sans guerre. Je souhaite toujours la même chose aujourd’hui. Mais avant tout, je veux venger James et Lily. Je veux me venger, moi. Tu peux comprendre ça, non ?

— Il faut le faire juger, Sirius, s’inquiéta Sélène après quelques secondes de silence. Son témoignage, c’est la seule chose qui t’innocentera.

— Je sais. Mais ne m’enlève pas le droit de l’attraper moi-même.

 

Sélène hocha la tête doucement. Il avait raison : elle n’avait pas le droit de le priver de sa vengeance. C’est ce qui l’avait aidé à supporter Azkaban, la seule chose qui l’avait raccroché à la raison. Et c’était ce qui pourrait la mener à son but également. Tout ça, tout ce qu’elle avait fait jusqu’à présent et tout ce qui restait encore à accomplir, c’était pour ça qu’elle le faisait : pour innocenter Sirius, récupérer Harry et réaliser leurs rêves.

 

Elle ne résista pas plus longtemps avant de l'embrasser, plaquant son corps contre le sien. Elle se laissa aller, s'abandonnant complètement à son étreinte, savourant la moindre de ses caresses, les yeux brillants, l'esprit encore embrumé du rêve qu'il lui avait partagé.

 

La nuit fut infiniment plus douce que la précédente et les deux amants se réveillèrent prêts à poursuivre leurs recherches. A peine eurent-ils levé les sortilèges de protections autour de leur tente qu'un hibou arriva, la Gazette du Sorcier dans le bec.

— Tu n’avais pas annulé ton abonnement ?

— Si ! Ça vient de Remus, annonça Sélène en détachant le courrier de la patte du volatile.

 

Sirius se précipita pour lire en même temps qu'elle. Remus leur transférait une page du quotidien où un article était entouré en rouge.

— « Une sorcière du Ministère introuvable. Bertha Jorkins aurait disparu la semaine dernière alors qu'elle rendait visite à sa tante et son cousin, dans le sud de l'Albanie. Pour le moment, le Ministère refuse de s'inquiéter, arguant que la jeune femme, qui travaille actuellement au Département de la Coopération Magique Internationale, est jugée maladroite et tête-en-l’air et qu’il pourrait s'agir d'un regrettable accident. Espérons que Bertha soit bientôt retrouvée », lut Sélène.

— Bertha Jorkins… Elle était avec nous à Poudlard. Toujours à fureter. Un peu idiote mais sûrement pas tête-en-l’air ! opposa Sirius.

— Elle se volatilise en Albanie, justement là où les rumeurs disent que Voldemort se cache. La coïncidence est trop grande.

— Direction le sud, alors ! déclara Sirius avant d’enjamber le balai.

— Direction le sud, confirma Sélène en s’installant derrière lui.

 


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