L'Ochimizu
Kazama avait laissé son sabre à l'entrée du bâtiment principal.
Un serviteur âgé, vêtu d'un hakama sombre, l'avait ensuite conduit à travers une succession de couloirs. Devant une dernière porte coulissante, le serviteur s'agenouilla.
— Kazama Chikage-sama sollicite une audience.
Une voix grave lui répondit de l'intérieur.
Le serviteur fit glisser le panneau sur le côté, puis s'inclina.
Kazama entra seul. Il portait un kimono clair sous un élégant haori, orné de motifs floraux gris et or.
La pièce était vaste, recouverte de tatamis. Sur la gauche, un petit jardin s'étendait jusqu'à un mur de pierre, avec un bassin peu profond et quelques érables.
Au fond de la salle, un rouleau de calligraphie était suspendu au-dessus d'un arrangement de branches.
Le vieil homme était assis sur un coussin plat.
Il portait un kimono de soie gris, recouvert d'un haori noir marqué des armoiries familiales. Ses cheveux blancs, soigneusement ramenés en arrière, découvraient un front large.
Son visage était profondément ridé.
Kazama s'agenouilla à la place réservée au visiteur, à plusieurs tatamis de distance.
— Je vous remercie de m'accorder cette audience.
— Cela fait longtemps, Chikage.
Le vieil homme fit un signe discret en direction de la porte.
Le panneau coulissant s'ouvrit presque aussitôt, laissant entrer deux femmes. La première, d'âge mûr, portait les cheveux soigneusement relevés. La seconde, beaucoup plus jeune, tenait un plateau de laque noire sur lequel reposaient deux tasses de porcelaine.
Elles avancèrent à genoux sur les derniers tatamis.
La plus âgée prit la première tasse et la déposa devant le vieillard. Sa compagne servit Kazama.
Aucune des deux ne prononça un mot.
Kazama attendit qu'elles aient terminé.
Les deux femmes s'inclinèrent profondément, puis se retirèrent avec la même discrétion.
Le vieillard reporta son attention sur son visiteur.
— Alors ? Les affaires de Satsuma sont-elles enfin terminées ?
— Elles ne concernent plus notre maison.
— Hm.
Le vieillard prit sa tasse.
— Voilà une bonne nouvelle. J'ai appris que les humains se sont encore trouvé un nouvel empereur, de nouveaux dirigeants et de nouvelles raisons de s'entretuer. Il serait regrettable que les Kazama continuent à leur fournir des bras.
Kazama ne fit aucun commentaire.
— Mais j'imagine que ce n'est pas pour me parler des humains que tu as demandé cette audience.
— Non.
— Je m'en doutais.
Il l'examina avec davantage d'attention.
— Je viens solliciter votre avis au sujet d'une alliance, répondit Kazama.
— Une alliance ?
— Matrimoniale.
Un sourire apparut sur les lèvres du vieil homme.
— Oh. Une histoire de femme ?
Il sembla prendre un certain plaisir à cette découverte.
— Voilà donc ce qui amène le chef des Kazama à consulter ses anciens. Intéressant. Je croyais pourtant que nous t'en avions déjà trouvé une.
Kazama garda le silence.
— Comment s'appelle-t-elle déjà ? Ah, oui. Shiranui. Shiranui Tsune.
Il passa lentement une main sur sa barbe blanche.
— Une excellente famille. Du sang ancien. Nous pensions avoir fait un choix parfaitement convenable.
Son regard revint vers Kazama.
— Jusqu'à ce qu'elle s'enfuie.
Le silence de Kazama sembla l'amuser davantage.
— J'ai vu bien des jeunes femmes accueillir leur mariage sans enthousiasme. Mais abandonner les siens plutôt que rejoindre son époux...
Il secoua doucement la tête.
— Il faut reconnaître qu'elle ne manque pas de caractère.
Puis il se pencha légèrement en avant.
— Tu l'as retrouvée ?
— Je sais qu'elle est vivante. Cela me suffit. Je n'ai plus l'intention de la faire ramener.
Le vieillard l'observa par-dessus sa tasse, toujours souriant.
— Ah oui ?
— Vous semblez particulièrement satisfait de cette affaire.
— Tu te trompes. Un mariage manqué n'est jamais une bonne nouvelle pour une maison. Encore moins lorsqu'il s'agit d'une alliance entre deux lignées aussi anciennes que les vôtres.
Il reposa sa tasse.
— Mais je trouve quelque plaisir à découvrir qu'il existe, dans ce monde, une femme que Chikage Kazama ne soit pas parvenu à faire plier.
Le sourire de Kazama s'accentua imperceptiblement.
— Elle ne m'intéresse plus. Voilà tout. J'ai engagé les discussions avec les Shiranui pour convenir d'une dissolution du mariage.
— Hm. Ils demanderont certainement des garanties.
Kazama posa sa tasse.
— Ils ne gagnent rien à maintenir une alliance si elle ne permet pas de descendance
Le vieillard le dévisagea un instant, puis acquiesça.
— C'est vrai.
— Il me faut une nouvelle épouse.
Le vieillard considéra longuement Kazama.
— Tu t'es donc décidé pour une autre famille ?
— Oui.
— Laquelle ?
— La maison que j'envisage possède une autorité que personne ne saurait contester.
— Une famille de l'Ouest ?
— Non.
— Du Nord, alors.
Kazama inclina à peine la tête.
— Ses liens avec la cour impériale remontent à plusieurs siècles.
Le silence se prolongea.
— Sen-hime de la maison de Yase ?
— Précisément.
Le vieil homme ajusta tranquillement la manche de son kimono.
— Je te déconseille cette union.
— Pour quelle raison ?
— Son sang.
Kazama fronça légèrement les sourcils.
— La maison de Yase descend d'une des plus anciennes lignées de notre peuple.
— Je ne conteste pas ses ancêtres. Mais les Yase ont mêlé leur sang à celui des hommes, il y a quelques générations seulement.
— Cela ne retire rien à son rang.
— À son rang, non.
Le vieillard marqua une pause.
— Mais tu es le chef des Kazama. Il ne suffit pas que ton épouse porte un nom illustre. On attend de toi que tu donnes à notre maison des fils dignes de leurs ancêtres. Or, son sang n'a pas la même pureté que le tien.
— Elle ne souffre d'aucune maladie. Contrairement à Tsune.
Cette fois, le vieil homme eut un sourire véritable.
— Justement.
Kazama le regarda.
— Justement ?
— N'as-tu donc jamais trouvé cela curieux ?
— Quoi donc ?
— Que les femmes de certaines de nos plus vieilles familles soient si souvent frappées par cette terrible maladie, tandis que celles des maisons plus modestes connaissent rarement pareille souffrance ?
— Où voulez-vous en venir ?
Le vieil homme posa sa tasse.
Il jeta un regard vers la porte coulissante, puis laissa passer quelques instants avant de reprendre la parole.
— Tu connais l'importance que nos ancêtres attachaient aux unions entre familles de même souche.
— Évidemment.
— Mais sais-tu pourquoi ?
— Pour préserver notre sang de celui des humains et conserver notre puissance.
— Exactement.
Il ramena ses mains sur ses genoux.
— Depuis des générations, certaines de nos maisons recherchent les unions les plus proches possibles. Entre cousins, entre branches issues des mêmes ancêtres. Nous avons observé que les fils nés de ces unions possèdent souvent une puissance que les autres onis n'atteignent jamais.
— Cela n'a rien d'un secret.
— Non. Ce qui l'est davantage, c'est le prix auquel nous les obtenons.
Le vieillard s'interrompit pour reprendre sa tasse.
— Les garçons naissent robustes. Certains manifestent une force exceptionnelle avant même d'avoir atteint l'âge d'homme. Mais les filles... elles supportent moins bien ce sang. Problèmes de régénération. Fièvres. Douleurs. Chez certaines, la maladie progresse lentement. Chez d'autres, elle les emporte en quelques années.
Kazama demeura immobile.
— Mais vous continuez à encourager ces unions ?
— Naturellement.
Le vieillard parut surpris de la question.
— Je viens de t'expliquer pourquoi.
La simplicité de cette réponse laissa un silence entre eux.
Dans le jardin, une branche d'érable ploya sous une rafale. Quelques feuilles se dispersèrent sur les pierres humides.
Kazama reporta les yeux sur le vieil homme.
— Et les enfants de ces femmes ? Héritent-ils de leur maladie ?
— Les filles, parfois. Les garçons, jamais.
Le vieillard sourit.
— C'est précisément ce qui rend ces unions si précieuses. Une femme peut être de santé fragile et néanmoins donner naissance à un fils d'une vigueur remarquable.
Il marqua une pause.
— Ton épouse, cette fille des Shiranui... Elle souffre d'une maladie du sang ?
Le visage de Kazama se ferma.
— Oui.
— Depuis combien de temps ?
— Cela ne vous regarde pas.
Le vieillard eut un petit rire.
— Allons. J'espère que ce n'est pas pour ça que tu as renoncé à elle. Ce serait une absurdité. Cette maladie est plutôt un gage de qualité.
Pendant quelques secondes, Kazama ne répondit pas.
— Vous appelez cela une qualité ?
— Disons qu'elle est une bonne preuve de la pureté de son sang.
Il se pencha légèrement en avant.
— Une femme n'a pas besoin de vivre cent ans pour donner un héritier à sa maison, Chikage.
Le sourire de Kazama disparut.
— Mesurez vos paroles.
Le vieil homme leva les yeux vers lui.
Il n'avait pas l'air offensé.
— Tu me menaces sous mon propre toit ?
— Vous parlez de sa mort comme d'un détail.
Un long silence suivit.
Puis le vieillard éclata d'un rire bref.
— Je croyais qu'elle ne t'intéressait plus de toute façon. Pourquoi cette indignation ?
Kazama ne répondit pas immédiatement.
— Qui connaît cette particularité de notre sang ?
— Quelques anciens. Les chefs de certaines maisons. Les hommes chargés de négocier les alliances les plus importantes.
— Et les femmes ?
Le vieillard eut un geste négligent.
— Pourquoi devrait-elle le savoir ? Les jeunes filles de nos maisons connaissent leurs devoirs. Il n'est pas nécessaire de les accabler de craintes auxquelles elles ne peuvent rien changer.
Il poussa un léger soupir.
— Crois-tu que nos coutumes soient nées sans raison ? Il appartient aux hommes de veiller sur elles, de leur assurer une existence paisible et de leur épargner les charges qu'elles ne pourraient supporter. Nous ne les exposons pas à de tels risques pour ensuite les abandonner à leur sort.
Kazama baissa les yeux vers le thé qui refroidissait devant lui.
Un souvenir lui revint.
Une femme dont il ne connaissait le visage que par un portrait ancien, morte quelques jours après l'avoir mis au monde.
Il releva les yeux.
— Ma mère. Elle souffrait de cette maladie ?
Le vieillard cessa de sourire.
Non par inquiétude, mais comme si le sujet lui semblait soudain moins divertissant.
— Oui.
Kazama ne bougea pas.
— Vous le saviez ?
— Naturellement. Bien avant son mariage.
— Si elle avait eu une fille. Elle aurait été malade.
— Probablement.
Il marqua une pause.
— Mais regarde-toi.
Kazama releva les yeux.
— Tu as hérité d'une force que bien peu des nôtres peuvent égaler. Même les autres clans reconnaissent ta puissance. Crois-tu que cela soit étranger au soin avec lequel tes ancêtres ont choisi leurs épouses ?
Il eut un sourire presque affectueux.
— Ta mère a donné à notre lignée ce qu'elle pouvait lui offrir de plus précieux.
Kazama ne répondit pas.
— Les anciens ne prennent pas ces décisions par plaisir, poursuivit-il. Nous avons tous perdu des filles, des épouses, des sœurs. Mais notre peuple décline. Les familles anciennes disparaissent les unes après les autres. Il ne nous reste que quelques maisons capables de produire des héritiers dignes de ce nom.
Il désigna Kazama d'un mouvement de la main.
— Tu es la preuve vivante que nos choix n'ont pas été vains.
Le silence revint.
Kazama regarda les armoiries brodées sur le haori du vieillard.
Il les avait vues toute sa vie. Sur les vêtements de ses précepteurs, les coffres de la demeure familiale, les bannières. On lui avait enseigné qu'elles représentaient l'ancienneté de sa maison, les sacrifices de ses ancêtres et le devoir qu'il avait de préserver leur héritage.
Jamais personne ne lui avait parlé de celles qui avaient été sacrifiées.
— Oublie cette Sen-hime, Chikage.
— Elle pourrait pourtant me donner des héritières en bonne santé.
Le vieillard eut un rire bref.
— Des héritières ? Tu t'entends ? Nous n'avons pas besoin d'héritières. Il nous faut des fils, capables de conduire nos clans.
— Si tu tiens tant à prendre une autre épouse, choisis au moins une jeune femme dont le sang soit digne du tien.
Kazama resta silencieux.
— Il nous reste quelques familles, poursuivit le vieillard. Je pourrais te donner des noms.
— Ce ne sera pas nécessaire.
Le vieil homme parut satisfait.
— Alors retrouve cette Shiranui, avant que son mal ne l'emporte.
Kazama leva les yeux vers lui, le visage fermé.
— Elle ne veut pas revenir.
Le vieillard eut un mouvement impatient.
— Tu es le chef des Kazama. Tu possèdes une force que peu des nôtres peuvent égaler. Je suppose que tu es encore capable de faire respecter un engagement matrimonial.
Kazama le considéra un long moment.
— Je n'ai jamais douté de ma force.
— Alors où est le problème ?
— Je ne vous ai pas demandé si j'étais capable de la contraindre.
Le vieillard fronça légèrement les sourcils.
Kazama reposa sa tasse sur le plateau.
Il s'inclina juste assez pour respecter les convenances.
— Je vous remercie de m'avoir reçu.
Le vieil homme l'observa tandis qu'il se relevait.
— Chikage.
Kazama s'arrêta.
— Ne laisse pas tes sentiments te faire oublier les devoirs de ta naissance.
Il tourna légèrement la tête.
— Vous m'avez suffisamment rappelé ces devoirs pour aujourd'hui.
Puis il quitta la pièce.
Le vieillard demeura quelques instants immobile, les yeux fixés sur le panneau coulissant qui venait de se refermer.
Enfin, il reprit sa tasse.