L'Ochimizu
Kimigiku avançait avec aisance sur le sentier de montagne.
Ses longs cheveux noirs descendaient librement dans son dos. Sa tenue violette sans manches contrastait avec les verts sombres de la forêt.
Quelques pas derrière elle, un vieil homme peinait davantage à progresser. Son chapeau conique en paille lui dissimulait une partie du visage. Il s'appuyait lourdement sur son bâton.
Kimigiku ralentit pour lui permettre de la rejoindre.
— Nous approchons du chemin principal, lui indiqua-t-elle.
— Ah, quelle chance j'ai eue de vous rencontrer, jeune dame ! Sans vous, je serais encore en train de tourner en rond dans cette maudite montagne.
Elle lui adressa un sourire courtois.
— Ces sentiers se ressemblent beaucoup. Il est facile de s'y égarer.
Le vieil homme souleva légèrement son chapeau pour mieux la regarder.
— Je vous ai sûrement fait perdre un temps précieux. Une dame aussi distinguée que vous doit avoir des affaires autrement plus importantes.
— Ne vous en préoccupez pas. Je n'avais aucune raison de vous laisser poursuivre dans la mauvaise direction.
Ils atteignirent enfin une bifurcation où le sentier s'élargissait.
Kimigiku s'arrêta et désigna le passage qui descendait entre les arbres.
— Continuez jusqu'au grand cèdre, puis prenez le sentier qui descend sur votre gauche. Vous retrouverez la route du sanctuaire avant la tombée de la nuit.
Le vieil homme la remercia avant de reprendre son chemin.
Elle attendit qu'il ait disparu derrière les arbres.
— Tu as terminé ?
Kimigiku tourna la tête.
Kazama se tenait un peu plus haut sur le sentier, adossé au tronc d'un pin. Il semblait l'observer depuis un certain temps.
— Kazama-sama.
Elle s'inclina légèrement.
— Je vous remercie de m'avoir attendue.
— Où est la princesse ?
— Je suis ici de ma propre initiative. Sen-hime ignore que je suis venue vous trouver.
Kazama haussa légèrement un sourcil.
— Vraiment ? Et qu'as-tu donc de si important à me dire pour te déplacer sans son autorisation ?
Kimigiku soutint son regard.
— Cela concerne votre proposition de mariage.
Le léger sourire de Kazama disparut. Il se redressa à peine contre le tronc, son regard se faisant plus attentif.
Kimigiku poursuivit.
— Si vos intentions sont sérieuses, Sen-hime acceptera de devenir votre épouse.
— Tu as estimé nécessaire de traverser la montagne pour m'en informer ?
Il eut un léger sourire.
— Je l'avais pourtant déjà compris.
Kimigiku ne baissa pas les yeux.
— Sen-hime a de nombreuses responsabilités. Elle ne prendra pas cet engagement à la légère.
— Je n'en ai jamais douté.
— Dans ce cas, j'espère que vous en mesurez également toute la portée.
Kazama la considéra quelques instants. Elle reprit.
— Je tiens beaucoup à elle, Kazama-sama. Si vous avez l'intention de vous jouer d'elle, je ne resterai pas sans rien faire.
Kazama la regarda.
Puis il eut un sourire amusé.
— Tu es donc venue jusqu'ici pour me menacer ?
— Pour vous prévenir.
Il l'observa encore un instant.
— La princesse a décidément des serviteurs dévoués.
Kimigiku ne répondit pas.
Le silence se prolongea quelques secondes. Kazama détourna finalement les yeux vers les montagnes.
— Une union entre les Kazama et les Yase ne concerne pas uniquement deux personnes. J'en parlerai aux anciens avant que les choses aillent plus loin.
— Vous comptez leur demander leur accord ?
Kazama lui lança un regard presque offensé.
— Leur avis. Ne confonds pas les deux.
— Avez-vous réussi à mettre fin à votre mariage avec Tsune ?
Cette fois, Kazama ne répondit pas immédiatement.
— Ce sera réglé avant qu'une demande officielle soit faite.
Kimigiku l'observa.
— Je souhaite que Sen-hime soit heureuse. Prenez les bonnes décisions.
Kazama posa de nouveau les yeux sur elle.
— Si tu n'as rien d'autre à ajouter, retourne auprès de ta princesse.
---
Chizuru trouva Ōtori dans une petite pièce donnant sur la cour.
Plusieurs feuilles couvertes de noms et de chiffres étaient empilées sur une table.
Ōtori releva la tête lorsqu'elle entra.
— Yukimura-san.
Chizuru s'inclina légèrement.
— Shimada-san m'a demandé de vous remettre ceci.
Elle lui tendit le document qu'elle tenait à deux mains.
Ōtori le parcourut rapidement avant de le déposer avec les autres.
— Merci.
Chizuru allait prendre congé lorsqu'il demanda :
— Hijikata n'a toujours pas repris connaissance ?
Elle secoua la tête.
— Non.
Ōtori fronça les sourcils.
— Je ne comprends pas.
Son regard se perdit un instant vers la porte.
— Vous m'aviez dit que les Rasetsu guérissaient beaucoup plus vite que les hommes ordinaires.
— Normalement, oui.
Chizuru baissa légèrement les yeux.
— Ses blessures auraient déjà dû se refermer depuis longtemps.
Elles ne l'avaient presque pas fait.
La plaie à son épaule restait profonde malgré les jours écoulés. Même les marques moins importantes semblaient cicatriser avec une lenteur inhabituelle.
— Vous savez pourquoi ? demanda Ōtori.
— Non.
Elle aurait aimé pouvoir lui donner une autre réponse.
Ōtori expira lentement.
— Cet homme est impossible.
Chizuru releva les yeux.
— Ōtori-san ?
— Il n'avait rien à faire en première ligne. Un homme qui commande des troupes ne devrait pas se jeter au milieu des combats comme s'il n'avait personne derrière lui.
Chizuru hésita.
— Nos soldats commençaient à reculer. S'il n'avait pas été là...
Elle s'interrompit.
Elle ne savait pas exactement comment terminer sa phrase sans donner l'impression de contester quelqu'un qui avait beaucoup plus d'expérience militaire qu'elle.
— Ils n'auraient peut-être pas atteint les portes du château, acheva-t-elle doucement.
Ōtori resta silencieux un moment.
Puis son expression s'adoucit légèrement.
— Je ne devrais probablement pas vous parler de lui ainsi. Je lui reprocherai suffisamment tout cela lorsqu'il sera réveillé.
Un faible sourire apparut sur son visage.
— Et je dois reconnaître une chose. Les hommes qui sont revenus du combat ne parlent que de lui. Ils sont tous très impressionnés.
Chizuru baissa les yeux vers ses mains.
Elle revit la cour d'Utsunomiya.
Le mouvement de la lame d'Hijikata.
Le déserteur s'était effondré avant même que Chizuru ait réellement compris ce qui venait de se passer.
Après cela, les autres avaient cessé de fuir.
Ils avaient suivi Hijikata.
Elle comprenait donc ce qu'Ōtori voulait dire. Elle avait vu elle aussi l'effet qu'il avait eu sur eux.
Mais lorsqu'elle repensait à cette scène, ce n'était pas son courage qui lui revenait en premier.
C'était le corps mort de ce pauvre homme, qui avait eu peur et tenté fuir.
Et le visage de Hijikata, parfaitement fermé lorsqu'il avait repris sa marche.
— Oui, murmura-t-elle finalement. Les hommes avaient l'air de lui faire confiance.
Ōtori acquiesça.
Chizuru s'inclina.
— Je vais retourner auprès de lui.
— Bien sûr.
Elle se détourna et avait déjà posé la main sur la porte lorsqu'il l'appela.
— Yukimura-san.
Chizuru se retourna.
Quelque chose avait changé dans son expression.
Ōtori ne regardait plus ses documents.
— Il y a autre chose.
Elle attendit.
Il sembla chercher ses mots pendant quelques secondes.
— Une nouvelle est arrivée.
Chizuru sentit immédiatement son ventre se nouer.
— De quoi s'agit-il ?
Ōtori resta silencieux encore un instant.
— Kondō Isami a été exécuté à Itabashi.
Chizuru ne bougea plus.
Kondō-san.
Elle inspira lentement.
— Je vois.
Sa propre voix lui sembla étrangère.
Ōtori baissa légèrement la tête.
— Je suis désolé.
Chizuru serra les doigts dans ses manches.
— Merci de me l'avoir dit.
— Yukimura-san...
Elle s'inclina plus profondément.
— Excusez-moi.
Elle ouvrit la porte avant que son visage ne la trahisse.
Puis elle sortit.
--
Une lanterne posée près des panneaux coulissants bleus diffusait une lueur chaude sur les tatamis.
Hijikata reposait au centre de la chambre, allongé sur un futon.
Depuis plusieurs jours, il n'avait pas bougé.
Des bandes de tissu blanches entouraient son épaule, son torse, une partie de son bras et de ses côtes.
Chizuru posa le seau près du futon.
Elle ne portait plus sa veste rouge. Seulement sa chemise blanche, dont les manches avaient été remontées jusqu'aux avant-bras.
Elle s'agenouilla.
Le linge posé sur le front de Hijikata était déjà tiède.
Chizuru le retira, le plongea dans l'eau fraîche, puis l'essora entre ses mains.
Elle le reposa doucement sur son front.
Sa respiration demeurait régulière, mais trop profonde. Rien, dans son visage, n'indiquait qu'il avait senti le contact.
— Hijikata-san...
Aucune réponse.
Chizuru s'apprêtait à se lever.
Puis son mouvement s'arrêta.
Kondō-san.
Le nom lui revint sans qu'elle puisse l'empêcher.
Une larme glissa sur sa joue. Puis une autre.
Elle se remit à genoux.
Ses épaules se mirent à trembler.
Chizuru baissa la tête.
Son regard revint vers Hijikata.
Il dormait toujours.
Il ne savait rien.
Cette pensée suffit à faire céder ce qui lui restait de retenue.
— Je suis désolée...
Sa voix se brisa.
— Kondō-san est mort.
Les mots sortirent dans un souffle.
Elle ferma les yeux.
— Ils l'ont exécuté.
Elle resta quelques secondes agenouillée près de lui, puis se pencha.
Sa tête vint se poser contre le bras de Hijikata.
Elle pleura sans faire beaucoup de bruit.
Ses doigts se refermèrent légèrement sur son poignet.
La chambre resta silencieuse autour d'eux.
La flamme de la bougie vacilla encore.
Puis, peu à peu, les sanglots s'espacèrent.
Chizuru ne bougea plus.
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La douleur fut la première chose qui revint.
Hijikata inspira brusquement.
Quelque chose tira violemment dans son épaule, puis le long de ses côtes.
Il resta immobile.
Sa gorge était sèche.
Sa tête lourde.
Pendant quelques secondes, il ne sut même pas où il se trouvait.
Puis il sentit le linge humide sur son front.
Une odeur légère de cire.
Et quelqu'un près de lui.
Hijikata tourna lentement la tête.
Chizuru dormait sur le côté, tout près du futon.
Elle avait dû s'effondrer là sans s'en rendre compte.
Le seau qu'elle avait utilisé était resté contre son ventre, l'un de ses bras replié autour de lui.
Hijikata la regarda.
Il ne savait pas depuis combien de temps il était resté inconscient.
Assez longtemps, apparemment.
Chizuru avait dû passer une partie de ce temps ici.
Il continua à la regarder.
Son regard descendit vers le col légèrement défait de sa chemise.
Une partie de son cou était découverte.
Hijikata se figea.
Il perçut trop distinctement la chaleur du sang sous la peau.
Son odeur.
Le souvenir de son goût.
Hijikata détourna les yeux.
Trop tard.
Ses pupilles s'étaient déjà rétractées. Le rouge envahit ses iris.
Il serra les dents et ferma les yeux.
— Merde...
Il resta ainsi quelques secondes.
Puis il repoussa la couverture.
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Chizuru se réveilla en sursaut.
La pièce était plus sombre qu'auparavant.
Puis elle regarda le futon.
Vide.
— Hijikata-san ?
Chizuru se leva trop vite, heurta presque le seau et ouvrit les panneaux donnant sur l'extérieur.
L'air froid de la nuit entra immédiatement dans la pièce.
Elle aperçut Hijikata un peu plus loin. Il était assis sur la terrasse, tourné vers le jardin. Les bandages blancs autour de son torse et de son épaule se détachaient nettement dans l'obscurité.
Chizuru retourna dans la chambre. Elle attrapa sa vieille veste violette puis ressortit. Hijikata ne se retourna pas lorsqu'elle approcha.
— Hijikata-san. Vous ne devriez pas être dehors.
— Tu es réveillée.
Chizuru s'accroupit derrière lui et posa la veste sur ses épaules.
— Mettez ça. Vous risquez d'attraper froid.
Hijikata baissa les yeux vers le tissu.
— Ça va.
— Peut-être, mais gardez-la quand même.
Il ne répondit pas. Chizuru vint s'asseoir à quelques pas de lui.
Pendant un moment, aucun d'eux ne parla.
Quelques insectes chantaient dans l'herbe.
Chizuru regarda les bandages autour de son épaule.
— Vos blessures ne se sont pas refermées. Malgré l'Ochimizu.
Hijikata baissa les yeux vers son épaule.
— Kazama a utilisé une lame qui semble capable de blesser les Rasetsu et les oni.
— Kazama était au château ?
— Oui.
Chizuru hésita.
— Il se bat avec les impériaux ?
Hijikata eut un faible souffle.
— Je crois surtout qu'il avait envie de me tuer, moi.
Chizuru tourna la tête vers lui.
— Parce que vous aviez fait arrêter Tsune ?
Hijikata resta silencieux quelques secondes.
— Entre autres.
Il regardait toujours devant lui. Il reprit après un court silence.
— Tsune et moi avons eu une liaison.
Chizuru ne répondit pas immédiatement.
Elle s'en était doutée.
Leur dispute sous la tente lui revint en mémoire. Cette proximité étrange qui subsistait même lorsqu'ils semblaient furieux l'un contre l'autre.
Mais elle n'en avait jamais été certaine.
Hijikata reprit :
— Je savais pas qu'elle avait un mari quand ça a commencé.
Hijikata ramena un peu la veste violette contre lui.
Il resta quelques secondes silencieux.
— J'aurais dû garder mes distances.
Il n'y avait pas de colère dans sa voix.
Seulement de la lassitude.
Chizuru le regarda un instant.
— Vous me dites toujours qu'on ne peut rien changer à ce qui est déjà arrivé.
Hijikata tourna légèrement la tête vers elle.
— Alors ça ne sert peut-être plus à grand-chose de vous demander si vous auriez dû faire autrement.
Un silence.
— Tu te mets à me répéter mes propres conseils, maintenant ?
Chizuru esquissa un petit sourire.
— Quelqu'un doit bien le faire.
Un faible sourire passa également sur les lèvres de Hijikata.
Chizuru baissa les yeux.
— En tout cas... je suis contente que vous soyez réveillé.
Le sourire de Hijikata s'effaça doucement.
Il la regardait sans répondre.
Puis quelque chose changea.
Chizuru le vit presque immédiatement.
Le rouge gagna lentement ses yeux.
Hijikata détourna le visage.
Elle resta immobile.
— Hijikata-san...
— Retourne à l'intérieur.
— Vous avez faim ?
Il ne répondit pas.
Cela suffit.
Chizuru se rapprocha.
— Si vous avez besoin de mon sang...
— Non.
La réponse fut immédiate.
— Mais vous venez seulement de reprendre connaissance. Vous êtes affaibli—
— Chizuru. Retourne dans ta chambre.
Elle s'arrêta.
Hijikata gardait les yeux tournés vers le jardin.
— S'il te plaît.
Chizuru se tut.
Il avait parlé plus bas.
Sans irritation.
Elle le regarda encore un instant, puis acquiesça.
— D'accord.
Elle se releva.
Avant de repartir, elle ramena un peu mieux la veste violette autour des épaules de Hijikata.
Cette fois, Hijikata ne protesta pas.
— Essayez au moins de ne pas rester dehors trop longtemps.
— Va dormir.
Chizuru eut un léger sourire.
— Bonne nuit, Hijikata-san.
Elle reprit le chemin de la chambre.
Hijikata resta seul sur la terrasse.
Elle referma doucement les panneaux derrière elle.
Le visage de Kondō lui revint alors en mémoire.
Chizuru resta un instant la main posée sur le bois.
Elle ne lui avait toujours pas dit.
Il faudrait le faire.