Les chroniques d'octobre

Chapitre 5 : Spectre et petites bêtes

1844 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 23/10/2026 11:05

15• Chat noir


Quand Crowley entra dans la librairie, ce jour-là, Aziraphale n’était pas en compagnie de ses précieux livres, s’accompagnant d’une tasse de thé. Par contre, de la kitchenette, lui parvenait un air siffloté joyeusement. Le démon sourit en s’approchant du champ de bataille.

Et en effet, dans un nuage de farine, le libraire malaxait une pâte, sans doute pour en faire une tarte aux pommes.

– Bonjour, mon ange. Tu as l’air diablement occupé. Je te dérange ?

– Crowley, mon cher, tu sais bien que tu ne me déranges jamais !

– Et, hum… Tu fais quoi ?

– Je prépare des Eccles cakes. Tu veux voir ?

Le déchu se rapprocha de la table des opérations, et reçu illico une projection de poudre blanche quand Aziraphale laissa tomber lourdement sa boule de pâte sur le plan de travail enfariné.

– Ngk… J’en ai plein la veste, maugréa-t-il en s’époussetant.

– Ce n’est rien que de la farine !

– J’aime pas la farine. Et je déteste encore plus les meuniers !

– Oh ! Et pourquoi cela ?

– Longue histoire. C’était il y a longtemps, murmura Crowley, songeur, avant de repartir dans ses souvenirs, quelques années en arrière.


🐈‍⬛


C’est l’histoire de Mathurin Le Mélinaire, meunier de son état, qui eut un jour la malchance de servir de cible à Crowley.

Le démon, sommé de se racheter aux yeux de Belzébuth, était parti en moisson d’âmes, quelque part sur les côtes de Bretagne. Il avait jeté son dévolu sur le meunier, brave homme au demeurant, mais qui ne savait dire non à une bonne tentation. Notre homme, célibataire, partageait son logis avec Onyx, un chat noir qu’il avait recueilli tout bébé. Le pauvre Mathurin, fatigué de devoir s’infliger un détour de plus d’une lieue pour livrer sa farine à Lannilis, de l’autre côté de l’Aber-Wrac’h, avait accepté un marché fort alléchant. Il n’avait qu’à dire “oui” à ce drôle de personnage, croisé à la fin de sa tournée, et un pont serait construit, en une seule nuit, pour franchir la rivière. En échange, il devait consentir à ce que la première âme qui franchirait ce pont appartienne à l’Enfer. Bien trop ébloui, et sans réfléchir plus avant (il était un peu benêt), le meunier avait accepté.


Alors, sitôt la nuit venue, Crowley se met à l’ouvrage. Il empile des pierres de gué, les plus grosses d’abord, puis bouche les trous avec des plus petites, à l’aide d’un énorme marteau. Il travaille d’arrache-pied jusqu’à l’aube. Lorsque le jour tente de percer l’épaisse nuit noire, l’ouvrage touche à sa fin : il ne reste que quelques blocs de granit à assembler.

Le soleil se lève. Mathurin sort du moulin, les yeux cernés et les cheveux en bataille, comme un qui aurait mal dormi, tenant dans ses mains un lourd sac de farine Mais le déchu n’a que faire de sa qualité de sommeil. Le temps presse.

– Alors ? Heureux ? demande-t-il avec un sourire narquois.

Il jubile, dans la certitude de sa réussite et le soulagement de la mission accomplie.

Les yeux écarquillés du meunier vont du démon au pont, puis du pont au démon, de longues minutes durant.

– Par Dieu Tout-Puissant ! s’exclame enfin Mathurin.

– Pas de gros mots ici. Après vous, ajoute la silhouette noire dans une espiègle révérence.

Le meunier n’a d’autre choix que de s’engager sur le pont. Il s’avance d’un pas traînant, puis s’arrête au beau milieu, posant son sac comme pour se reposer.

– Qu’est-ce qu’il fait ce crétin ? pense Crowley, sur des charbons ardents.

Le sac à terre, l’homme dénoue alors le lien qui fermait l’ouverture. Sous le regard médusé de Crowley, en jaillit un chat noir qui rejoint l’autre rive en quelques enjambées affolées...


On raconte que le démon, furieux de s’être fait rouler dans la farine, jeta son marteau avec une telle force que l’outil vint se ficher sur un talus en bordure de la route de Lannilis à Lesneven. On dit aussi que si certaines nuits des hommes viennent à tomber du pont, ce n’est pas parce qu’ils sont ivres, mais parce qu’un démon, pour se venger, les aura bousculés.


Mathurin y avait gagné son pont ; le chat noir, une réputation ; la côte des Abers, une jolie légende ; et l’ancienne route – remplacée plus tard par la D28 – une bien curieuse statue de pierre qu’on appelle “Le Marteau du Diable”.

Crowley, par contre, avait perdu la face.


🐈‍⬛



– Tu veux que je te raconte l’histoire, l’angelot ? Mais promets-moi de pas te moquer…


NDA : cet épisode contient un extrait de “Juste avant l’Enfer”, chapitre 2 du recueil “Goodolmens”




16• Une porte en trop


Un acrostiche pour celui-ci.


Une portière ici : celle de sa voiture.

N’y entre pas qui veut ! Domaine réservé.

Entité démoniaque ou créature ailée,

Passez votre chemin. Sa Bentley, son armure.


Ou cette porte-là, au seuil de la boutique

Renfermant tous ses livres, l’entrée de l’ambassade :

Tâchez de la franchir paisible et sans bravade.

Entendez, doucement, s’envoler la musique.


Entre le gramophone et puis l’autoradio,

Ne les dérangez pas. Faites-vous tout petits,

Tamisez la lumière, étouffez tous les bruits,


Réapprenez le rêve, et retenez vos mots.

On ne saurait trouver duo plus adorable,

Plus fabuleux prodige, que ces deux Ineffables.



17• Animal préféré


Aziraphale referma le livre dans lequel il était plongé depuis deux heures, après y avoir soigneusement glissé un marque-page décoré d’une rangée de théières à l’aquarelle, puis posa ses petites lunettes rondes sur le bureau.

– Et si on allait donner à manger aux canards, aujourd’hui ? proposa-t-il. Le temps se rafraîchit, les promeneurs se font plus rares à St James’s Park, pour leur jeter du pain…

– L’angelot, tu sais parfaitement ce que j’en pense.

– Oui, que tu préfères rester paresser bien au chaud dans la librairie.

– Non. Je veux dire : pour les canards.

– “Canard”, terme générique qui désigne des oiseaux aquatiques au cou long, au large bec jaune ou orangé aplati, aux très courtes pattes palmées et aux longues ailes pointues. Ils peuvent être domestiqués ou sauvages.

– Azir…

– Famille des anatidés, ordre des ansériformes, poursuivit le libraire, imperturbable. On dénombre pas moins de 120 à 130 espèces de canards dans le monde, en excluant les oies et les cygnes. C’est du canard colvert que sont issues les nombreuses races de canards domestiques.

– Aziraphale ! Je suis capable de consulter Wikipédia !

– Tu savais que les canards ont des oreilles ? demanda l’ange à brûle-pourpoint.

– Évidemment ! Je suis pas né de la première pluie ! C’est pour entendre les autres canards, pardi ! Et les agents secrets qui viennent leur lancer du pain en attendant leur rendez-vous confidentiel !

– Par contre, ils n’ont pas de pavillon externe comme les humains. Juste un petit trou situé de chaque côté de la tête, à l’arrière de l’œil, dissimulé par les plumes. Les vibrations sonores sont transmises grâce à la columelle.

– C’est quoi, ça ? Un champignon ?

– Non. Un petit os qui transmet les vibrations reçues par le tympan.

Crowley le regarda d’un air perplexe et admiratif.

– T’en sais des choses, l’angelot… Mais sais-tu ce qu’ils aiment manger ?

– Eh bien, des morceaux de pain, j’imagine ?

– Nan ! s’écria le démon, victorieux. Des petits pois ! Ils en raffolent, et en plus, c’est bon pour eux !

– Oh ! Je crains que nous n’ayons pas de ce légume à la maison… s ‘excusa Aziraphale.

– Qu’à cela ne tienne ! On s’arrêtera chez Tesco ! Le mieux, c’est des petits pois congelés, qui auront le temps de dégeler un peu en chemin. En route alors !

– Tu aimes les canards, n’est-ce pas, mon cher ? s’attendrit le libraire.

– Oui. Ce sont des bestioles bien sympathiques. Mon animal préféré, avec la chèvre. Et toi ?

– Le mouton, confia l’ange dans un souffle.


🐑



18• Fantômes


Aziraphale, tout guilleret, rentrait d’une promenade vivifiante dans le quartier de Whickber Street. L’esprit occupé par les futures décorations d’Halloween de sa boutique, les délicieuses recettes qu’il s’apprêtait à tester, et son roman qui l’attendait bien sagement sur son bureau, Le Tour d’écrou (dont il avait déjà lu la moitié, haletant et frissonnant), il arborait en entrant dans la librairie un sourire absent.

Il lui faudrait par ailleurs songer à demander à Maggie s’il pouvait emprunter son escabeau, car il avait fait l’acquisition, pour l’occasion, de ravissants voilages à motifs de feuilles d’automne. Il comptait en orner les fenêtres, et même la porte d’entrée d’ A.Z. Fell & Co.

Il poussa un cri strident en franchissant le seuil. Là, au fond de la boutique, comme en lévitation à soixante centimètres au-dessus du sol, se tenait une silhouette enveloppée d’une pâleur translucide, dont on distinguait à peine la morphologie. On aurait dit un serpent vaguement doté de bras et de jambes, qui s’agitait devant la fenêtre en ondulations rappelant la houle marine.

Laquelle silhouette répondit à son cri par un autre, avant de basculer dans le vide.

– Aïe ! glapit la forme à terre.

L’ange se précipita vers l’imbroglio de membres et de voile répandu au sol, au pied d’un escabeau.

– Crowley ! Mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu m’as fait peur ! Je t’ai pris pour un fantôme ! Et où diable t’es-tu procuré cet escabeau ?

– Bonjour, mon ange. C’est gentil de te soucier de comment je vais…

– Oh, bien sûr, pardonne-moi ! Tu t’es fait mal ?

– Rien de méchant. Je suis un démon, n’oublie pas. J’en ai vu d’autres.

Crowley se releva d’un bond souple, se frottant les fesses avec énergie.

– Je suis passé à la librairie, comme tous les jours. T’étais pas là mais j’ai vu tes rideaux, là, qui attendaient. Alors j’ai filé chez Maggie lui demander un escabeau pour les installer. Je voulais te faire la surprise…

– Pour la surprise, c’est réussi, très cher. Et merci pour ton aimable contribution. Tu… tu veux que je te passe du baume à l’arnica ?


🤕




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