Les chroniques d'octobre
Chapitre 4 : Audiovisuel et technologie
2000 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 20/10/2026 10:18
11• Morts-vivants
– L’angelot, qu’est-ce que tu dirais de se faire un film qui fout la trouille, ce soir ?
– Je ne sais pas trop… Tu sais que je préfère les comédies romantiques.
– Ouais. Mais c’est le mois d’Halloween, non ? C’est de saison. Et moi, je raffole de tout ce qui fait peur.
– Ça me donne la chair de poule.
– J’adore ça !
– Bon. C’est d’accord, mais… je pourrais te tenir la main si c’est trop effrayant ?
Crowley lui sourit.
– Si tu veux. Avec joie.
– Et que me proposes-tu, dans ce cas ?
– Écoute. J’ai quelques DVD à l’appartement, que je pourrais rapporter. Qu’est-ce que tu dirais de Freddy, les griffes de la nuit ? Ça commence par une série de cauchemars et…
– Oh non ! C’est sûrement épouvantable, j’en ai entendu parler, figure-toi !
– Épouvantable. C’est l’idée, oui… Sinon, j’ai Sleepy Hollow, la légende du cavalier sans tête.
– Je tremble déjà quand je vois Nick Quasi-Sans-Tête, dans Harry Potter ! Non merci !
– La Nuit des morts-vivants ? Scream ? Le Bal des vampires ?
– Tout ça me semble terrifiant… Tu n’as rien d’un peu plus drôle ?
– Quoi ? Genre Ma sorcière bien-aimée ? Nah, sérieusement, l’angelot, faut que ça colle un peu le frisson, tout de même !
– Oui, d’accord, mais…
– En un peu plus féérique, j’ai L’Étrange Noël de monsieur Jack. Dans le genre parodie, j’ai aussi SOS Fantômes. Ou Fright Night. Ou Shaun of the Dead. Ça dépend si t’es plutôt vampires ou zombies.
– Tu te rappelles que je ne supporte pas les zombies ? Ils m’ont laissé un terrible souvenir, en 1941. Et j’ai refusé qu’on essaie ce maquillage, avant-hier. Oh ! La tête de Mr Brown, quand j’y repense ! Donc Fright Night, c’est une histoire de vampires ?
– Oui, mais c’est marrant. Ça joue avec les codes du film d’horreur. Y’a une maison inquiétante, des métamorphoses, du sang et de la menace. Mais y’a plein de passages drôles. Tu devrais aimer. Et puis tu pourras toujours me tenir la main…
C’est ainsi qu’ils se retrouvèrent le soir, après un dîner au restaurant asiatique du quartier (où Aziraphale avait englouti une quantité invraisemblable de sushis, les siens et ceux du démon), il s’installèrent confortablement dans la canapé de la librairie, devant le petit écran. Lovés sous un plaid en tartan, ils avaient installé devant eux le petit guéridon en marqueterie, où reposaient à portée de main une tasse de thé pour l’un et un verre de Talisker pour l’autre. Le démon lança la lecture.
Au bout d’un quart d’heure, le libraire se blottit contre Crowley. Cinq minutes plus tard, il ferma brièvement les yeux, déjà terrifié. À la première attaque physique, il posait sa main sur l’épaule du démon, comme pour arrêter le temps. À la première transformation du copain de Charley en vampire, il s’agrippa à sa main comme à un radeau de sauvetage, et Crowley en fut secrètement ravi. Au bout de trois quarts d’heure de visionnage, il s’était accoutumé à l’ambiance mi-terrifiante mi-humoristique du film et jetait un œil tantôt à l’écran, tantôt au démon.
– Quoi qu’est-ce qu’y a ? s’enquit Crowley.
– Ce personnage, là, Peter Vincent, ce chasseur de vampires, tu ne trouves pas qu’il te ressemble ?
🧛
12• Chanter faux
La Bentley filait à vive allure sur la route menant à Eden’s Garden Market, la ferme qui vendait des fruits et légumes en cueillette libre-service, à quelques miles de Londres. Halloween approchait, il était temps d’acquérir quelques beaux spécimens de citrouilles.
Comme à son habitude, Aziraphale – pas très rassuré – s’agrippait férocement à la poignée de maintien au-dessus de la vitre, pâle et tendu.
– Fais attention, pour l’amour du Ciel, tu vas finir par nous décorporer dans un accident !
– Je suis toujours très prudent, l’angelot. T’as aucune raison de t’inquiéter.
Pour détendre l’ambiance, Crowley inséra un CD dans l’autoradio. Aussitôt s’élevèrent les voix de Brian, Roger et John, suivies par quelques notes de piano.
– Ils chantent faux, asséna l’ange, aussi péremptoire que crispé.
Sous le choc de ces mots, la Bentley fit une embardée, et le démon rattrapa de justesse la trajectoire. Outré, il jeta un regard assassin à son passager.
– Pas du tout. Ils chantent haut. C’est différent...
Somebody to Love poursuivit son chemin, jusqu’au final époustouflant de Freddie, la voix comme posée dans les airs comme une aile blanche, limpide et remplie d’assurance, bien loin dans les aigus.
– Alors ? fit Crowley, sûr de lui, avec un sourire narquois.
– J’admets. Ce n’est pas trop mal, pour du bebop.
Le démon faillit s’étrangler. La Bentley fit une nouvelle embardée.
– Queen ? Du bebop ? Décidément, mon ange, il va te falloir réviser les classifications musicales ! Par la platine de Satan, mais t’écoutes quoi comme musique ?
– Chostakovitch. J’ai un faible pour la Symphonie n° 5 en ré mineur.
– Tristounet. Toute une éducation à refaire, persifla le déchu en introduisant dans le lecteur un nouveau CD, Innuendo cette fois-ci.
Ils étaient presque arrivés à destination lorsque débuta le septième titre, All God’s People. Aziraphale semblait perdu dans ses pensées, un vague sourire aux lèvres.
– Alors ? demanda le démon, triomphant, tu trouves toujours qu’il chante faux ?
– Non, admit l’ange de bonne grâce. Mais il chante fort.
🎶🎶🎶
13• Sorcière ?
Le visage blafard et sillonné de rides,
Un vilain nez crochu dessous des yeux perçants,
Et la bouche tordue, laissant voir quelques dents,
En grimace mauvaise, en sourire perfide.
Des cheveux gris hirsutes que le peigne décide
Sagement d’éviter, l’habit se délitant
En des lambeaux d’étoffe, et des doigts en sarments.
Son balai à la main, marche d’un pas rapide.
Elle effraie les petits et fait trembler les grands.
On craint ses sortilèges, son chaudron bouillonnant
Aux relents exécrables. Bien loin de cette image,
Cette caricature, est Madame Nutter :
Éclairée, érudite, qui soigne avec bonheur
Ses semblables souffrants. Une sorcière sage.
🧙♀️
14• Bracelet magique
Ce jour-là, Crowley poussa mollement la porte de la librairie, l’air las et traînant des pieds. Aziraphale remarqua immédiatement son air chiffonné, ainsi qu’un nouvel accessoire à son poignet.
– Bonjour, mon cher ! Qu’as-tu donc au poignet ? Serait-ce un de ces nouveaux bracelets magiques énergisants qui font fureur actuellement, pensés pour, je cite, "rééquilibrer la charge de champ électromagnétique des cellules pour stabiliser et harmoniser le flux bioélectrique du corps" ? J’en ai vu une réclame dans le journal d’hier, mais je n’ai rien compris à ce charabia.
– Pas du tout, l’angelot, ça s’appelle une montre connectée. J’essaie de mettre ça au point, d’après d’anciens plans réalisés par l’Enfer. J’ai remis la main dessus il y a quelques jours.
– Oh ! Et qu’est-ce que cette… chose est censée faire ?
– Mesurer la qualité de ton sommeil, entre autres. Cette nuit par exemple, elle m’a annoncé un score de 82 sur 100.
– Qu’est-ce que cela veut dire ?
– Ben, que c’est bon, mais pas excellent.
– Et si le score est inférieur ?
– Alors c’est correct, moyen, ou à améliorer. Excellent, c’est entre 90 et 100.
– Mais Crowley, tu dors les cinq huitièmes d’une journée ! Comment cela pourrait-il être qualifié d’autre chose qu’excellent ?
– Ben justement, j’ai pas dormi mes quinze heures. En plus, y’a d’autres facteurs qui entrent en jeu. Par exemple, les réveils nocturnes.
Nombre et durée. Et il se trouve que j’ai fait un foutu cauchemar, cette nuit, et que je me suis réveillé en sueur.
– Oh mon Dieu ! C’est horrible !
– Je te le fais pas dire… J’ai rêvé que je redevenais un ange…
– C’est atroce, j’en conviens volontiers. Je compatis, sois-en certain, fit le libraire avec un sourire en coin.
– Ngk... C’est pas ce que je voulais dire, l’angelot…
– Je sais, va. Je te taquine ! Et donc, tu as eu du mal à te rendormir ?
– Ouaip. Pourtant, j’ai compté les chèvres.
– Ce ne sont pas les moutons que tu dénombres ?
– Nan. Je compte les biquettes.
– Et cela fonctionne ?
– Pas davantage. Mais j’aime mieux les chèvres.
– As-tu essayé les canards ?
– Oh ! Brillante idée ! Parce que là, je compte les pattes et je divise par quatre. Diviser par deux, ce serait tellement plus facile !
Le libraire le regarda avec des yeux ronds.
– Nah, je plaisante, évidemment ! s’esclaffa le démon. Bref, la montre a décelé aussi une fréquence cardiaque irrégulière, une respiration atypique et une saturation en oxygène trop faible.
– Mais Crowley, tu sais bien que notre corporation humaine n’est pas réellement calquée sur celle des humains ! Alors à mon avis, ces indicateurs ne sont pas pertinents. De plus, au lieu de te rassurer, tout ceci n’a pour résultat que de t’inquiéter inutilement. Pour, au final, t’empêcher de dormir. Tu dors mal, donc tu obtiens un mauvais score, donc tu t’angoisses, donc ton sommeil est mauvais. C’est le serpent qui se mord la queue... Sans offense, pour le serpent.
– L’angelot, pourquoi tu crois que c’est une invention de l’Enfer ? C’est le but, hein ! Te rendre la vie impossible !
– Et quelles autres fonctions possède cet objet ?
– Pleins de trucs, aussi indispensables qu’inutiles, une fois connecté à ton smartphone. Compter les pas que tu fais dans la journée. Estimer les calories dépensées. Lire les SMS. Téléphoner. Afficher la météo. Servir de calculatrice, de GPS, de boussole, de dictaphone, de traducteur. Déclencher ou arrêter le chauffage chez toi, à distance. Payer sans contact. Écouter de la musique. Prendre des photos. Jouer à des jeux. Et, cerise sur le gâteau : retrouver ton téléphone en le faisant sonner.
Aziraphale réfléchit un instant, le front plissé par la concentration.
– Et si tu poses la montre, je ne sais pas moi, pour prendre une douche ou autre, et que tu ne sais plus où tu l’as mise ? Tu demandes à ton tél… Oh ! Je vois !
– T’as tout compris, mon ange. C’est diabolique.
– Et tu crois que l’idée va prendre ?
– Que oui ! Les humains adorent tout ce qui devient indispensable, alors qu’ils s’en passaient très bien avant, sans en soupçonner l’existence. L’Enfer sera content de moi, tu peux me croire.
– J’ai toutes les craintes, en effet. Et quelle sera la prochaine étape ?
– Ils finiront pas se faire greffer le bidule sous la peau, si tu veux mon avis.
– Advienne que pourra ! Nous ne sommes pas au bout de nos surprises, avec les humains. En attendant, j’ai rendez-vous à 15 h 45 avec Monsieur Appleby, pour l’estimation d’un exemplaire de “De Coelesti Hierarchia”. L’édition de 1935. Quelle heure indique ta montre magique ?
Le démon éclata d’un rire fracassant.
– Ce petit bijou de technologie ? Donner l’heure ? Et puis quoi encore ?
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