Toutes les secondes avant
Aziraphale rangeait amoureusement une de ses bibliothèques. Elle contenait tous ses Jane Austen. Il venait d’acquérir une première édition d’Orgueil et Préjugés. Elle contenait même des notes attribuées à l’autrice elle-même ! L’ange se trémoussait presque de plaisir sur son tabouret tout en feuilletant l’ouvrage. Il sentait la poussière, le papier qui avait vu le temps passer… Tout ce qu’il aimait.
Quand il pensait que les libraires humains vendaient des livres ! Quel sacrilège ! Aziraphale aimait quant à lui la quête du livre rare, du livre unique, ou celui disparu qui réapparaissait pour être ajouté à sa collection qui ne cessait de grandir… Chaque livre était porteur d’une histoire, en plus de celle qui s’esquissait à travers les lignes. Le livre avait vécu, il était passé d’une main à une autre. Il subissait parfois quelques dommages. Les malheureux accidents de thé étaient en première place. Leur chemin à travers le monde, qu’il soit périlleux ou sans événements, finissait par les mener à la librairie d’Aziraphale.
Le téléphone, une antiquité, n’était là que pour éconduire des amateurs de livres anciens. L’ange prenait un certain plaisir à refuser leur demande. Comme si cela rendait le livre plus chéri encore. Bien entendu, le téléphone était là aussi pour une autre personne…
Aziraphale avait toujours refusé catégoriquement de posséder un téléphone portable. C’était alors le seul moyen qu’avait Crowley, le démon, l’ennemi héréditaire, de le contacter. L’antique téléphone à cadran en était alors plus précieux. Cela, l’ange ne l’admettait jamais. Il ne le pensait même pas en ces termes. Mais son cœur qui bondissait dans sa poitrine lorsqu’il entendait la voix de Crowley dans l’appareil ne mentait pas. Si Aziraphale pouvait se cacher de ses pensées, il ne pouvait pas fuir son corps qui le trahissait.
Aziraphale finit de feuilleter l’ouvrage de Jane Austen et il le rangea doucement à sa place. Il descendit du tabouret, mais soudainement, son pied glissa, accompagné d’un craquement sourd. Son glapissement de surprise mourut dans sa gorge alors qu’il sentait des bras chauds et forts le retenir. L’ange rougit violemment en sentant un souffle brûlant sur sa nuque. Son corps tremblait, il avait chaud, il avait froid. Un vertige. Une respiration brisée. Comme s’il se noyait. Et s’enflammait. Les deux à la fois. L’étreinte dura quelques secondes encore, puis se relâcha.
« Fais attention, Angelot. Tu es précieux. Enfin… ton corps, je veux dire. Bon, le reste aussi. Enfin… laisse tomber. » plaisanta Crowley, la voix amusée.
Aziraphale se retourna, se tripotant nerveusement les doigts. Il sentait encore la chaleur du démon contre son corps. Son odeur musquée, boisée, qui le faisait encore vibrer là, tout au fond de lui. Son souffle brûlant sur sa nuque. Il était comme marqué au fer rouge.
Le démon s’éloignait de lui de sa démarche élastique, détendue. Savait-il l’émoi qu’il provoquait chez l’ange, malgré tout ses efforts pour le nier ? L’ange eut soudainement peur qu’il voie ses yeux, alors il se détourna brusquement. Il savait qu’il ne parvenait pas à masquer le trouble dans son regard.
« Hm oui, merci Crowley… »
« De rien, l’angelot… »
Aziraphale crut qu’il n’avait rien remarqué. Crowley, lui, avait tout vu.