Parce que c'était lui

Chapitre 3 : Les échos du silence

1702 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 03/04/2026 21:55

     C’était la troisième fois de la semaine que Crowley passait devant la librairie. Et on était que mercredi. La veille, il s’était même arrêté sur sa place. Il était resté immobile dans sa voiture à fixer la librairie. Il avait vu Muriel sortir et revenir avec un café. Le démon avait failli en profiter pour s’y faufiler. Mais il était resté figé sur son siège, les doigts crispés sur le volant. Il était parti en trombe lorsque Nina était sortie de son café en se dirigeant vers lui, l’air inquiet. Il s’était senti comme un gamin pris en faute, fuyant la punition.


Aujourd’hui, il passa lentement devant la librairie, chercha du regard Muriel, ou Nina et Maggie. Personne à l’horizon. Il fit le tour lentement et s’arrêta à sa place. Son cœur battait furieusement dans sa poitrine. Crowley était fébrile. Il ne se rappelait pas avoir déjà ressenti ça, et il détestait cette sensation. Trop humaine. Mais elle était là, tenace, dans ses mains qui tremblaient légèrement. S’il pouvait chasser ses pensées, son corps, lui, le trahissait de plus en plus.

Que faire ? Allait-il encore une fois rester planté là comme un idiot ? C’était ridicule. Crowley avait envie, désespérément, de retrouver l’atmosphère de la librairie. Mais il refusait de l’admettre. Et ce paradoxe complexe le plongeait dans une immobilité inquiétante, douloureuse physiquement.

Sa Bentley choisit ce moment précis pour le torturer et alluma la radio.


« J'ai quitté ma chambre du côté Est

J'ai marché de midi jusqu'à dans la nuit

J'ai changé mon monde, j'ai laissé tomber ma cravate

J'ai regardé les étincelles voler en dehors du feu

J'ai trouvé ta vieille maison, je n'avais même pas essayé

Ils avaient fermé les volets, ils avaient tiré les stores

J'ai eu le rêve que tu sois mien

J'ai eu ce rêve un millier de fois »*


Crowley écouta, immobile, les dents serrées. Il y avait en lui trop de choses qu’il ne pouvait pas nommer. Qu’il ne voulait pas nommer. La Bentley semblait prendre un malsain plaisir à lui jeter ses émotions à la tête. Il éteignit la radio d’un geste brusque, comme pour couper court à tout ce qui se bouleversait en lui.

L’obscurité commençait à s’installer et une lumière s’alluma dans la librairie. Son cœur bondit dans sa poitrine. Il ne prit pas le temps de réfléchir et il sauta de sa voiture. Ses longues foulées le firent traverser la rue en un rien de temps et il était devant la porte avant même de s’en rendre compte. Le démon resta un instant, figé. Derrière les carreaux sales, il voyait les bibliothèques et les livres qui s’entassaient. Une émotion, trop complexe, peut-être trop humaine, le traversa. Il ne sut la reconnaître. Cela ressemblait à du plaisir. Mais à de la douleur aussi. Alors, sans se laisser le temps de se raviser, Crowley poussa la porte et entra.


La lumière était la même que toujours. Les ampoules vieillottes diffusaient plus un halo lumineux qu’une vraie clarté. Cela conférait à l’endroit une sensation de chaleur, de confortable. Les yeux de Crowley balayèrent l’espace. Rien n’avait changé, à part quelques piles de livres qui étaient sûrement plus grandes. Muriel avait dû recevoir le message que cette librairie ne vendait pas les livres. Aziraphale n'avait jamais pu se résoudre à vendre un seul de ces fichus bouquins. L’odeur était la même aussi. Poussiéreuse, mais chaude, presque réconfortante. Ses yeux tombèrent sur le centre de la pièce, là où il avait embrassé Aziraphale. Une émotion immense le souleva, comme un raz de marée. Le démon serra les dents. C’était trop. C’était une erreur. Il n’aurait jamais dû revenir.

Crowley tourna des talons, s’apprêtant à fuir le plus vite possible.

« Monsieur Crowley ? »

Il se figea et se retourna lentement. Il s’efforça de sourire.

« Muriel. »

Une urgence en lui. Elle ne devait surtout pas voir à quel point il était bouleversé. Il remonta ses lunettes sur le nez d’un geste fébrile.

« Je ne vous avais pas vu ! Vous venez pour un livre ? Je n’ai pas le droit d’en vendre… » ajouta-t-elle d’une voix grave. « C’est la seule librairie qui ne vend pas de livres selon Monsieur Aziraphale. Mais pour vous, il ferait peut-être une exception ? »

Le cœur de Crowley se serra en entendant le prénom de l’ange et son sourire se tordit dans une grimace à la fin de la phrase de Muriel.

« Il ne fait jamais d’exception. » rétorqua-t-il d’une voix sèche.

Le double sens de ce qu’il disait le blessa presque physiquement. Oui, Aziraphale n’avait même pas fait d’exception pour lui au nom de sa grandeur morale mal placée. Même pour lui.

« Oh. »

Elle se dandina sur place, mal à l’aise, comme si elle venait d’échouer à un test dont elle ignorait l’existence. Son sourire vacilla, puis revint, fragile.

« Je vous laisse regarder alors. Ça, on a le droit. On regarde, mais on ne prend pas. »

« Ça ne m’étonne pas… » répliqua-t-il à mi-voix, se blessant à nouveau.

Il fut frappé par l’ironie de la situation. Un ange, aussi candide et maladroit dans les affaires humaines, venait de réussir en quelques phrases à lui faire plus mal que mille démons.

Muriel s’éclipsa et Crowley put respirer un peu. Il regarda la porte, qu’il tenait tant à franchir quelques instants plus tôt. Mais là… Il s’en détourna et commença à se diriger vers les bibliothèques. Sa main effleurait les livres tandis qu’il avançait. Une émotion immense le submergeait et il se refusait à la nommer. Un mot tournait dans sa tête, comme une rengaine douloureuse. Ineffable. Il crut presque entendre la voix d’Aziraphale. Sa confiance absolue – niaise et aux conséquences douloureuses, envers un plan divin que personne ne connaissait. Un plan qui avait impliqué que l’ange lui brise le cœur en le quittant. Un mauvais plan.

Il s’arrêta devant le bureau d’Aziraphale. Muriel ne l’avait pas touché. Une tasse était toujours posée là, le chocolat avait séché. Personne n’avait donc expliqué au jeune ange les choses humaines ? Le pourrissement. C’était peut-être ce qu’il ressentait dans ce cœur à cet instant. Il ne savait pas. C’était trop fort. Trop intense. Son regard se posa alors sur un vinyle enfermé dans son papier kraft. Dessus, il reconnut l’écriture d’Aziraphale. Il avait tracé à la va-vite le mot : « Pour ».

Crowley retourna le paquet et se figea en voyant le titre. Come away with me de Norah Jones. Il aurait pu rire, crier ou pleurer. Au choix. Mais il avait la gorge trop nouée pour que quoi ce soit sorte. Il le retourna à nouveau pour regarder plus attentivement ce que l’ange avait noté. « Pour ». Pour qui ? Pour Maggie, qui tenait le magasin de vinyle ? Non, c’était sûrement elle qui lui avait donné. Nina ? Pas assez proche. Pour… lui ? Son cœur hoqueta dans sa poitrine et sa main trembla. Sans un mot, il empocha le petit paquet kraft dans sa veste.


Il quitta la librairie, d’un pas rapide et saccadé. Il se jeta presque dans sa Bentley et ne s’autorisa à respirer que lorsqu’il fut sûr que personne ne le regardait. Le démon observa le mot, encore, mais il n’y avait rien d’autre qui aurait pu l’aiguiller sur la personne à qui Aziraphale destinait le vinyle. Une part de lui mourrait d’envie que ce soit pour lui. Un dernier geste de l’ange qu’il aimait trop. Un geste cruel, certes, mais un dernier mouvement vers lui avant l’absence et le silence. Il le regarda longuement puis, incapable de se décider sur ce qu’il ressentait, il balança le paquet sur les sièges arrière.

Il inspira profondément. Un dernier regard vers la librairie. Il démarra et la voiture bondit sur la route, tel un diable sorti de sa boîte. Il avait besoin de respirer. Mais ici, il manquait d’air.

 

**** 

 

         Aziraphale était seul dans son bureau bien trop froid. Seule sa tasse de chocolat apportait un peu de chaleur. Il rangeait nerveusement des dossiers. Il ne se doutait pas que les premiers pas en tant qu’Archange Suprême demanderaient tant de paperasse. Il s’arrêta un instant pour boire une gorgée de son chocolat. C’est alors qu’il entendit comme bourdonner dans ses oreilles. Il se tourna et se retourna à la recherche de l’origine du bruit. Le bourdonnement devint musique. Il n’y avait pourtant pas de musique au Ciel. Aziraphale se figea et tendit l’oreille.


« Pars loin avec moi et nous nous embrasserons

Au sommet d'une montagne

Viens loin avec moi

Et je n'arrêterai jamais de t'aimer »*


La musique se tut et le silence, effroyable, reprit sa place. Aziraphale écrasa une larme qui perlait au coin de son œil. Alors, Crowley avait fini par trouver le vinyle… L’image du démon s’imposa à lui, son regard blessé lorsqu’il l’avait rejeté. Le goût de ses lèvres sur les siennes. Délicieux. Interdit. Il avait côtoyé Crowley depuis la nuit des temps. Il n’avait jamais imaginé qu’il puisse lui manquer autant.

Et le Ciel lui parut soudainement étouffant.

 


 

*A 1000 times de Hamilton Leithauser et Rostam et Come Away with me de Norah Jones.

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