Parce que c'était lui
Chapitre 2 : L'écho du manque
1658 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 02/04/2026 09:00
Assis à un banc, Crowley attendait impatiemment sa prochaine victime. Après tout, il restait un démon. Même s’il ne voulait pas retourner en Enfer, il pouvait continuer à agir comme un démon. Mettre le bazar et pourrir la vie des humains. Ça, il savait le faire et il aimait ça. Il avait besoin de s’occuper pour ne pas penser, mais ça, il refusait de l’admettre. Un homme s’approcha du distributeur de billets et Crowley se tendit d’impatience. Approche-toi, allez, vas-y… pensa-t-il. L’homme inséra sa carte. Le démon attendit quelques secondes et, au moment où les billets devaient sortir, il cligna des yeux. Le distributeur avala la carte bleue et l’homme cria de colère.
Crowley sourit et s’adossa à son banc. Une bonne chose de faite. L’homme tapait sur la machine et s’énervait. C’était comme du miel pour le démon. L’homme s’éloigna finalement d’un pas rageur. Le sourire de Crowley se figea, puis se fana. Tout lui sembla vide soudainement. Incapable de rester assis, il se leva et se dirigea vers sa ruelle de son pas élastique.
Il avait pensé qu’il aurait pu faire comme avant, ces petits miracles démoniaques qui pourrissaient la journée des humains, et s’en réjouir. Mais même ça, ça avait perdu son attrait. Faire le démon n’avait plus aucun intérêt.
Le bitume luisait de la bruine qui ne cessait de tomber. Les lampadaires découpaient l’obscurité de larges auréoles de lumière sale et triste. Il arriva à un feu rouge, il faillit traverser, mais une voiture passa en trombe devant lui, la musique à fond. Alors, Crowley serra les dents et attendit que le petit bonhomme passe au vert. Il sautillait presque sur place d’impatience. Il détestait qu’on lui dise quand s’arrêter et combien de temps. Son regard vagabonda dans la rue, les maisons éteintes, les pubs qui se vidaient, les gens qui marchaient rapidement la tête baissée. La musique qui s’échappait des voitures, d’une fenêtre, d’une enceinte. Le passage devint vert et il reprit sa marche, de longues foulées qui avalent l’asphalte. La ville respirait à peine. Crowley aussi.
Il retrouva sa chère Bentley garée dans la petite ruelle bordée de plantes vertes. Cette vision lui réchauffa un peu le cœur. C’était la seule chose qui lui apportait du plaisir désormais. La seule chose qui lui appartenait. Il entra rapidement dans la voiture et s’ébroua pour chasser la pluie de ses vêtements et ses cheveux. Le silence. Insupportable. Crowley alluma le moteur juste pour qu’il y ait un peu de bruit. Le ronronnement était léger, mais suffisamment pour qu’il réussisse à se reprendre. Au moins un peu.
Faire le démon, encore une fois, ne lui avait apporté aucune joie. Ce n’était pas la première fois qu’il s’y essayait depuis le départ d’Aziraphale. À chaque fois, il croyait qu’il allait retrouver le plaisir de la petite méchanceté gratuite. Après tout, il était un démon, et il se repaissait du malheur et des mauvaises actions. Mais rien n’y faisait. Il avait déréglé un feu rouge, mais il n’avait tiré aucune joie du concert de klaxons dû à l’embouteillage. Il avait provoqué une dispute entre deux amoureux, il était resté froid devant la gifle que la jeune femme avait mise à son fiancé. Il avait changé les lettres d’un panneau publicitaire pour un slogan plus démoniaque, « Crois au désespoir ! ». Mais les humains en avaient ri et il avait eu l’impression qu’ils se moquaient tous de son désespoir à lui. Enfin, il aurait fallu d’abord qu’il admette qu’il était désespéré. Il avait quitté les lieux d’un pas rageur et en essayant, surtout, de ne pas penser. En vain.
Crowley était dans sa voiture désormais, à l’abri de la pluie qui tombait sans s’arrêter. Il n’y était pour rien, mais au moins, il savait que les humains se morfondaient de cette météo déprimante. Il n’était pas le seul à souffrir. C’était déjà ça. Si faire le démon ne lui apportait plus aucune joie, que pouvait-il faire alors ?
Cette question revenait sans cesse depuis des jours. Depuis le départ d’Aziraphale. Il essayait de l’ignorer, mais elle revenait toujours, comme une musique qu’on déteste et qu’on n’arrive plus à faire taire. C’était comme si on lui avait retiré le ressort qui lui permettait d’agir et de s’en réjouir. Non. Non. Ne pas penser comme ça, se sermonna-t-il. Ce sont des pensées d’humains et lui est un démon. Un démon n’a pas besoin d’ange.
Comme un écho à ses pensées, la radio de la Bentley s’alluma d’un seul coup.
« Je ne peux décrocher mes yeux de toi
Est-ce que j'ai dit que je te détestais ?
Est-ce que j'ai dit que je voulais
Laisser tout derrière nous ?
Je ne peux pas m'empêcher de penser à toi
Mon esprit... Mon esprit...
Jusqu'à ce que je trouve quelqu'un d'autre. »
Crowley laissa la chanson se poursuivre, même si cela lui faisait mal au cœur. Pris dans une sorte de plaisir malsain et coupable, d’entendre ce qu’il ressentait vraiment et qu’il refusait d’admettre. Le moteur se mit à rugir, comme s’il savait où aller.
Il se sentait seul et il avait envie d’aller dans l’unique endroit où il n’avait jamais ressenti une telle solitude. Lancinante, rampante… Ironique pour un démon qui est aussi un serpent. Alors, il enclencha l’embrayage et la voiture bondit.
Pour une fois, il roula lentement, enfin selon les critères de Crowley. C’est-à-dire qu’il respecta plus ou moins le Code de la route. Comme il s’efforçait, parfois, de le faire quand Aziraphale était dans la voiture avec lui. Pour le tranquilliser. Quelle honte pour un démon de vouloir rassurer un ange.
Il arriva bien trop tôt à la librairie. Il se gara, un peu brusquement, à sa place habituelle. Habituelle, un mot qui voulait tout dire. Mais qu’il refusait de l’admettre pour ce qu’il était réellement. Il se disait qu’il y avait juste une routine, un geste répété cent fois seulement parce qu’il était pratique. Alors que c’était sa place. Lentement, son regard se glissa vers la librairie.
Elle était désormais tenue par l’ange Muriel. Pas bien adaptée à la vie humaine. Une pulsion lui donna envie d’être là pour la seconder. Pour faire fonctionner la librairie comme Aziraphale le souhaitait et aimait. Amasser et surtout ne pas vendre de livres. Un élan protecteur, pour cet ange qui représentait trop. Il étouffa bien rapidement ce sentiment sous une pluie de sarcasmes murmurés, destinée à le remettre vers le droit chemin. Enfin un chemin qui l’éloignait de ce qu’il ressentait vraiment.
Crowley aurait aimé, néanmoins, au moins rentrer. Dans ce lieu qui symbolisait l’ange. Un lieu qu’il avait… aimé. Cette pensée lui serra la gorge et lui donna envie de frapper son volant pour la chasser. Mais, c’était trop. Trop tôt. Trop proche. Trop sensible. Alors, il resta un moment à regarder, à chercher du mouvement. Rien. La lumière un peu vacillante était allumée. Une dernière hésitation et il finit par démarrer. S’éloigner doucement et lentement de ce lieu qui lui importait autant. Idiot, idiot, idiot. Dans le rétroviseur, la librairie s’éloigna lentement. La lumière vacillante finit par disparaître. Il accéléra.
*****
Au Ciel, tout était silence. Pas d’odeur, pas de souffle, pas de poussière. Aziraphale réalisa soudainement qu’il n’avait pas touché un livre depuis qu’il est arrivé. Il n’y avait pas de livres au Ciel. Et il se surprit à regretter le contact du cuir d’un livre, la douceur des feuilles, le bruit d’un papier qu’on froisse lorsque l’on tourne la page, l’odeur un peu poussiéreuse du temps qui passe. Il ne pensait pas à Crowley. Pas directement. Mais à tout ce qui, avec lui, faisait du bruit.
Il traversa une salle où les anges triaient des rapports de miracles. Une musique s’échappa d’un registre ouvert — étrange, ce n’était pas censé arriver. Les premières notes de Love Is a Losing Game résonnèrent, avant de s’éteindre brusquement. Quelques paroles avaient eu le temps de s’emparer de son être :
« Je ne peux décrocher mes yeux de toi
Est-ce que j'ai dit que je te détestais ?
Est-ce que j'ai dit que je voulais
Laisser tout derrière nous ?
Je ne peux pas m'empêcher de penser à toi
Mon esprit... Mon esprit...
Jusqu'à ce que je trouve quelqu'un d'autre. »
l ne put s’empêcher de penser à Crowley, le temps d’un battement de cœur. Si le démon avait pu entendre cette musique, aurait-il compris pourquoi ça le touchait pendant ce court instant ?
« Un bug dans le système », dit un autre ange.
Aziraphale ne répondit pas. Il garda le silence, le cœur serré, sans savoir pourquoi. Il s’efforça de sourire à l’ange, mais ça sonnait faux.
* Les paroles de « The Blower's Daughter » appartiennent à Damien Rice. Elles sont ici utilisées à titre de référence émotionnelle.