Défilé de défis
Le défi : écrire sans adjectifs [qualificatif]
Il pleut sur Soho ce jour-là. La pluie crépite sur le toit de la Bentley. Mais dans le cœur du démon, il pleut des souvenirs.
Dans une tentative pour les étouffer – en vain, il le sait parfaitement – il allume l'autoradio d'un doigt qui tremble d'urgence et de hargne.
Tout plutôt que voir passer devant ses yeux des images de l'ange sur le mur d'enceinte du jardin d'Éden, à Uz, à Édimbourg, à Paris, à Tadfield...
Tout plutôt qu'entendre sa voix lui confesser « Je leur ai donné l'épée de feu », exhorter « Allez Hamlet ! Courage ! », ou bien encore ce coup de poignard, cette estocade qu'il vient de lui asséner : « Je te pardonne », avant de s'enfuir pour le Paradis sur les pas du Métatron, le plantant là comme un chien qu'on abandonne pour partir en vacances.
C'est alors que, de l'autoradio, s'échappent ces paroles qui le crucifient :
« Love of my life, you've hurt me
You've broken my heart, and now you leave me
Love of my life, can't you see?
Bring it back, bring it back, don't take it away from me
Because you don't know what it means to me »
Queen. Évidemment. La Bentley ne joue que ça, il aurait dû s'en souvenir.
Il abat violemment son poing sur les boutons de l'appareil, qui se tait après quelques crépitements d'agonie. Il remonte d'un doigt qui tremble ses lunettes de soleil sur son nez, resserre ses phalanges sur le volant et enfonce son pied sur la pédale d'accélérateur.
La voiture bondit dans les rues de Soho, comme un cheval qu'une nuée de taons aurait soudain piqué. Sa voiture, sa Bentley. Il n'a plus qu'elle, à présent, songe-t-il, le cerveau sous le rouleau compresseur des souvenirs. Chaque détail s'est gravé dans sa peau et sa mémoire, du cuir des sièges à la sensation du volant dans ses mains, de son odeur qu'il reconnaîtrait entre mille au ronronnement de son moteur. Ce sera sa maison désormais, son havre, tout ce qui lui reste pour refuge.
Et tandis qu'il s'éloigne dans des crissements de pneus et un nuage de fumées d'échappement, il essuie furtivement du revers de la main une larme qui a coulé sur sa joue.
💔
Le titre est emprunté à Paul Verlaine.