Les esprits de Zagreb
Chapitre 7 : Les rêves de Miroslava Grozdanović-Knežević
2815 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 01/06/2026 13:45
Par une journée ensoleillée d’avril 2011, sur la rue Boškovićeva, près du Zrinjevac.
Miroslava, Jakov, Sofija et Aleksander se promènent pour profiter du beau temps. Près d’une intersection, la mère, les enfants remarquent un esprit qui traverse la rue au feu rouge. C’est un homme, entre la trentaine et la quarantaine, aux cheveux brun clair, vêtu d’un complet gris, d’une chemise blanche et de chaussures marron.
La quarantenaire fronce des sourcils en songeant : Il me semble que je l’ai déjà vu… Pavle Ilić ?
Le revenant, comme s’il lisait ses pensées, hoche lentement la tête.
Pourtant, Mihovil Vrhovec est parti dans la Lumière… Pourquoi n’êtes-vous pas, vous aussi parti ? Pour quelle raison demeurez-vous encore ici ?
Elle soupire. Sofija et Aleksander aussi ont remarqué l’esprit. Sauf qu’il n’est pas seul, mais encadré d’un Démon à sa gauche et d’un Ange à sa droite. La fille en informe sa mère, qui leur révèle l’identité du revenant. Ce dernier disparaît de leur vue avant qu’ils ne puissent lui poser une question.
Jakov écoute en silence les propos échangés entre sa femme et ses enfants. Il leur fait confiance. Il ne doute pas d’eux : ils parviendront à élucider le cas de Pavle Ilić.
La famille se rend dans le parc Zrinjevac, où Pavle réapparaît devant les médiums. Les enfants de Jakov et de Miroslava suivent avec curiosité les mouvements des deux entités qui entourent le fantôme. L’Ange envoie à Pavle des pensées dans le style : « Elle le saura un jour ! Tu n’as qu’à lui dire la vérité ! » Le Démon lui suggère des pensées contraires : « Je sais que tu as fait cela… Tu es responsable de ta situation ! Tu es responsable de son existence ! Tu ne peux pas le nier ! Tu ne peux pas l’effacer ! Change de sujet et c’est tout ! »
Intrigués, tous les trois médiums le suivent du regard.
Miroslava demande mentalement : Pavle, pourquoi…
Mais elle n’a pas le temps de formuler sa question. Le fantôme secoue la tête puis s’évapore dans les airs. Elle rapporte à son mari ce qu’elle a vu ; leur fille précise au sujet des autres entités présentes. Jakov manifeste sa compréhension d’un signe de tête.
Il commente tout simplement :
— Ne vous en faites pas ! Je ne doute pas que vous parviendrez à aider ce revenant…
Sa femme serre sa main, le remercie de l’encouragement en inclinant la tête, tout en marmonnant : « Nous l’espérons aussi ! »
Puis, la famille continue sa promenade pendant un certain temps. Cependant, Miroslava ne cesse de penser à Pavle : pourquoi demeure-t-il encore parmi les vivants ? Qu’est-ce qui l’empêche de quitter le monde matériel ? Ne serait-ce pas le fait que le système judiciaire connaisse la vérité au sujet de la fausse accusation de la mort du petit Mihovil ? À moins que ce soit autre chose ?
Remarquant son front plissé d’inquiétude, son époux suggère de revenir à la maison.
— D’ailleurs, ajoute-t-il, je ne sais pas pour vous, mais je commence à avoir faim…
Aleksander et Sofija opinent du chef et ils se rendent jusqu’à la maison, où le fils s’affaire à réchauffer les portions de ragoût. Puis, tous les quatre s’attablent dans un silence d’église.
***
Le soir, dans la chambre de Jakov et de Miroslava.
Le couple dort, enlacé.
La femme de Jakov, dans son rêve, se trouve dans un bureau plutôt sobre. Elle est assise sur une chaise rembourrée. Elle sait qu’un esprit veut qu’elle comprenne quelque chose. La médium le sait d’expérience, car ce n’est pas la première fois qu’un esprit la visite en rêve. Soudainement, des coups discrets se font entendre à la porte. Elle dit d’une voix forte :
— Entrez !
La porte s’ouvre et une jeune femme entre. Elle est vêtue d’une longue robe trapèze bleu à la mode des années 1960.
Miroslava demande d’un air sévère :
— Madame, quelle est la raison de votre venue ?
— Je suis Jelizaveta Grozdanović. Et je voudrais vous soumettre une enquête sur un cas…
— Pouvez-vous préciser ?
— Oui, bien sûr, Monsieur…
La femme dépose avec élégance son sac à main à anse brun sur ses genoux et elle sort une petite feuille de papier qu’elle déplie et lut :
— Le cas de Petar Stojanović.
— Très bien, réplique Miroslava en notant rapidement sur une feuille vierge.
Elle regarde Jelizaveta d’un air sévère et ajoute :
— Pouvez-vous me communiquer votre adresse, afin de savoir où je peux apporter les résultats de mon enquête.
— Sans problème. 168, Pantovčak.
Miroslava hoche la tête puis ajoute, après avoir noté l’adresse :
— Madame Jelizaveta Grozdanović, je reviens vers vous dès que j’en saurai plus. Merci d’être venue !
— Merci à vous, Monsieur Pavle Ilić !
Jelizaveta se lève de la chaise sur laquelle elle est assise.
À ce moment, Miroslava ouvre les yeux. Complètement réveillée, elle fixe le plafond, perplexe de ce qu’elle vient de voir.
Pourtant, la femme en rêve, c’est ma mère ! conclut-elle, étonnée. Elle a rencontré Pavle Ilić ? Et quoi alors ? Cela signifierait qu’il demeure encore parmi…
La médium ne termine pas de formuler sa pensée, car l’esprit du milicien apparaît au pied de son lit. Elle se relève à demi dans l’intention de lui demander pourquoi sa mère à elle l’empêche de quitter le monde des vivants, sauf qu’il disparaît aussitôt, comme s’il veut éviter de répondre à toute question. Miroslava soupire, s’allonge aux côtés de son mari et se rendort à nouveau, perplexe de la réaction de Pavle.
***
Le lendemain matin, dans le salon.
Après le petit-déjeuner, Miroslava raconte son rêve à Jakov, puis ses conclusions.
— Ce qui signifie, dit-elle en serrant la main droite de son mari, que ma mère avait rencontré Pavle Ilić, le milicien qui avait été faussement accusé de la mort du petit Mihovil Vrhovec…
— Le savais-tu avant ce rêve ? demande-t-il d’une voix douce.
— Non…
— Alors, pourquoi, à ton avis, Pavle veut te montrer qu’il avait rencontré ta mère ?
— Je ne le sais pas, Jakša, dit Miroslava en levant les épaules.
Un silence s’installe pendant un certain temps. La femme reprend :
— Mais, qui est Petar Stojanović ? Pourquoi ma mère a fait des recherches sur lui ?
— Peut-être est-il un membre de sa famille, un cousin ou que sais-je ? suggère son mari.
— Possible… Après tout, j’ignore tout de mes cousins maternels…
— Alors, Slava, tu sais ce qui te reste à faire… murmure-t-il en l’enlaçant par les épaules.
— Oui, approuve-t-elle. Faire une recherche et demander à ma mère…
— Vas-y ! Tu en es capable ! l’encourage son mari en l’embrassant sur les lèvres.
Elle répond à son geste tendre en l’enlaçant puis sort de leur maison.
***
La médium se rend dans son Antikvarijat, où elle fait une recherche sur Internet. Elle ne trouve que très peu de résultat : Petar Stojanović est né le 3 avril 1920 et est mort le 5 août 1942. Il est marié à Bojana depuis le 7 septembre 1939.
Perplexe, elle songe : Pourquoi ma mère s’intéresse-t-elle à Petar Stojanović ? Sans doute est-il un cousin dont j’ignorais l’existence… Ou peut-être son grand-oncle… Ou que sais-je encore ?…
Miroslava soupire et éteint l’ordinateur. Elle était toujours perdue dans les relations familiales. Cousin, cousin germain, grand-oncle, grand-tante, tout se confondait dans sa tête.
Le plus simple serait de lui demander ! se dit-elle en refermant son calepin de notes.
Elle saisit le combiné du téléphone dans l’arrière-boutique puis compose rapidement le numéro de sa mère. Cette dernière accepte qu’elle vienne chez elle le jour même, dans après-midi.
***
Jelizaveta reçoit sa fille dans son salon. Cette pièce qui rappelle tant de souvenirs à Miroslava. La maison familiale n’a pas vraiment changé, d’après ses derniers souvenirs. Les deux mêmes canapés près d’une table basse ornée d’un napperon crocheté en face d’un meuble à télévision. Une grande fenêtre qui donne sur la rue. Les deux femmes s’assoient chacune sur un canapé.
Jelizaveta dit, les yeux brillant d’une lueur de curiosité :
— Mira, que veux-tu savoir ?
— À propos de Petar Stojanović…
— C’est-à-dire ? demanda-elle d’une voix aiguë, en arquant le sourcil.
— J’ai eu un rêve, dans lequel je me retrouve dans un bureau. Et tu rentres, pour me demander de faire une recherche sur Petar Stojanović…
Des sueurs froides coulent dans le dos de Jelizaveta, qui fait de grands efforts pour demeurer de marbre. Elle plonge les mains dans les poches de sa tenue de jogging pour cacher les tremblements malgré tout.
Aurait-elle compris ? songe-t-elle, le cœur battant à tout rompre.
Sa fille, comme si elle ne remarque pas son agitation intérieure, termine de raconter son rêve et lui rapporter ses conclusions. Elle ajoute :
— De sorte que je voudrais savoir pourquoi as-tu demandé à Pavle Ilić d’enquêter sur Petar Stojanović ?
La mère de la médium se raidit brusquement et baisse la tête, comme si elle n’ose pas affronter le regard de Miroslava.
Cette dernière continue :
— Aurait-il un rapport avec la famille ?
Un silence plane entre elles. Jelizaveta, en fixant le parquet du salon, se demande ce qu’elle dira à sa fille. Elle qui voulait toujours la protéger de la vérité. Miroslava est intriguée par cette réaction. Peut-être qu’elle cache quelque chose, mais quoi ? Elle préfère attendre sa réponse au lieu d’anticiper Dieu sait quoi.
Après plusieurs minutes, qui semblaient une éternité à la médium, Jelizaveta relève la tête et dit sèchement :
— Petar est mon cousin germain, du côté de ma mère…
— Peux-tu préciser ? demande Miroslava, dont les yeux sont grands comme ceux d’une chouette.
— Il est le fils de la sœur de ma mère.
— Grand-mère avait une sœur ?
Jelizaveta approuve silencieusement.
Sa fille pense, quelque peu vexée qu’elle lui ait caché l’existence de la branche maternelle de la famille, bizarre que ce soit la première fois que j’entende que grand-mère avait une sœur. Elle aurait pu me le dire plus tôt…
— Mais pourquoi es-tu intéressée par Petar ?
— Parce qu’il a été porté disparu et que je veux savoir s’il est encore vivant…
Ah ! C’est vrai ! J’oublie que les journaux, peut-être, n’ont rien mentionné quant au décès de Petar, songe Miroslava. Et que l’Internet n’existait pas encore…
— Alors, au moins, le milicien Pavle Ilić t’a informé de… sa mort ? questionne la médium, la gorge nouée.
— Exactement, confirme-t-elle sans ciller.
— Et c’est tout ?
— Oui, bredouille Jelizaveta.
Miroslava termine de prendre quelques notes dans son calepin, puis les deux femmes se saluent. La médium revient chez elle, encore plus perplexe. Elle résume à son mari la rencontre avec sa mère. Ils concluent que Jelizaveta voulait sans doute en savoir plus sur son cousin germain. Alors, pourquoi Pavle demeure-t-il encore parmi les vivants ? Voulait-il seulement qu’elle sache davantage sur la famille maternelle ? Ils ne savent pas que penser de tout cela. Sans doute parce qu’ils leur manquent des informations. Mais quoi ? Jakov rassure son épouse en disant qu’elle doit seulement se laisser le temps de rassembler tous les éléments pour mieux comprendre ce mystère.
***
Le soir, dans la chambre du couple.
Jakov enlace tendrement sa femme et ils ne tardent pas à s’endormir.
Dans son rêve, Miroslava voit un jeune homme, en uniforme de milicien, aucun doute qu’il s’agit de Pavle Ilić en plus jeune, assis sur une chaise rembourrée près d’un bureau en bois. Sans doute il écrit quelque chose sur une feuille. Un détail la frappe : son alliance brille à son annulaire droit. Il range soigneusement la feuille dans un classeur de l’un des tiroirs de son bureau. Soudainement, des coups discrets se font entendre à la porte. Une femme entre : Jelizaveta, également plus jeune, cette fois vêtue d’un manteau de coupe classique, sous lequel se voient un chandail blanc et une jupe courte bleu marine. Elle s’avance vers Pavle, qui lui désigne la chaise en face de lui d’un geste de main. Jelizaveta ôte rapidement son manteau. Ils échangent quelques banalités, puis se dévêtent d’un air entendu et enflammé. Cet air complice frappe Miroslava, qui regarde, impuissante, comme si elle n’était réduite qu’à être une paire d’yeux. Puis, gros plan sur les vêtements, qui traînent sur la chaise.
La femme de Jakov se réveille en sursaut. Elle pense : ma mère, infidèle ?
Elle soupire, tourne la tête vers son mari, qui dort tranquillement. Miroslava songe : Si ma mère avait trompè mon père… pourquoi dois-je le savoir ?
À ce moment, Pavle apparaît au pied du lit. Sur son visage s’esquisse un faible sourire. Elle lui lance un regard interrogateur, comme pour dire : « Et alors ? »
Avant que la médium ne dise quoi que ce soit, le fantôme s’évapore dans les airs jusqu’à ce qu’il disparaisse de sa vue, la laissant encore plus perplexe. Elle retourne dans son esprit tous les scénarios possibles : sa mère a commis un adultère… Mais pourquoi avec un homme marié ? En remerciement pour son enquête sur son cousin ? Parce qu’elle s’ennuyait de son mari ? À moins qu’elle soit au sujet du don de Pavle ? Pourquoi et comment ? Peut-être avait-il communiqué avec l’esprit de Petar ? Après tout, ce milicien voyait les revenants, non ?
Miroslava prend du temps pour s’endormir à nouveau. Pour elle, tout est possible. Mais clairement, il n’y a qu’une seule hypothèse qui est la plus proche de la vérité, mais laquelle ?
***
Le lendemain matin, dans leur cuisine, assise face à face avec Jakov, la médium lui expose son rêve et ses conclusions provisoires, sans lui cacher sa perplexité. Il la serre dans ses bras en murmurant :
— Slava, à ton avis, Pavle Ilić veut te faire comprendre qu’il a eu une aventure avec ta mère ?
— Oui, c’est ce que je ce que je pense…
— Et ce serait ce secret qui pèse sur son âme…
— Logique, approuve-t-elle en jouant avec quelques mèches de cheveux rebelles.
Elle fait une courte pause avant de reprendre :
— Seulement, je ne sais que faire de cette information. Je ne peux pas le dire à ma mère, et encore moins à mon père… Je ne voudrais pas qu’ils se disputent à cause d’une vieille histoire… Je veux dire… si ma mère a eu une relation avec Pavle Ilić, c’est leur affaire, pas la mienne !
— Mouais… Qu’attend-il de toi ? Tu ne peux pas réparer sa faute à sa place, commente Jakov, avec une moue dubitative.
— Tu as raison, Jakša, soupire Miroslava en appuyant sa tête entre ses mains en un mouvement désespéré. Tout ceci me dépasse.
— En effet, c’est un esprit bien énigmatique, marmonne son mari en tendant sa main droite vers elle, pour chercher la sienne.
Elle la serre, perdue dans ses pensées. D’un côté, elle avait l’impression de se trouver dans une impasse : entre le lourd secret de la relation extraconjugale de sa mère et sa volonté à faire partir dans la Lumière Pavle. Mais d’un autre côté, Miroslava ressent que cette histoire avec le défunt milicien risquerait de réveiller de vieux secrets familiaux bien enfouis. Son cœur se serre à ce constat. Elle sait qu’elle n'a pas le choix : elle doit connaître la vérité, un point c’est tout. Mais sa question est : comment ?