Les esprits de Zagreb

Chapitre 6 : Le cas de Mihovil Vrhovec

4189 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 23/05/2026 13:39


Par une journée partiellement ensoleillée de mars 2011, au Zrinjevac (1).


Miroslava se promène, question de respirer l’air frais et pour se reposer des quelques cas d’esprits qu’elle a aidés ces derniers jours. Ils ont été assez faciles, mais la médium veut se changer les idées. Simplement ne plus penser aux revenants et avoir un peu de temps pour les vivants. Elle admire les arbres et les fleurs sur les parterres, sans prêter attention aux passants. Bien qu’elle voit que plusieurs sont suivis par des fantômes, certainement leurs proches étant donné leur air de famille. Aucun n’attire particulièrement son attention. Jusqu’à ce qu’elle n’avise une femme blonde suivie par l’esprit d’un gamin. La femme d’une cinquantaine, voire d’une soixantaine d’années, portant une chemise bleu ciel et un pantalon bleu marine, perchée sur des talons hauts. Le gamin, lui, est vêtu d’une chemise à carreaux bleus déchirée, d’un jeans délavé et de chaussures de basket blanches. Un détail qui frappe la médium sont les traces de sang séché sur les vêtements déchirés, le visage et les mains. Étant donné la similitude des yeux bleus, des pommettes hautes et du menton décidé, elle en déduit qu’il s’agit d’une mère et de son fils.

Lorsque le regard de Miroslava se pose sur le fantôme, ce dernier la fixe d’un air étonné. Ses yeux bruns s’agrandissent jusqu’à devenir comme ceux d’un hibou. Il balbutie :

— Vous me voyez ?

Elle approuve discrètement.

Le gamin murmure :

— Madame, pouvez-vous faire comprendre à maman que je ne veux plus rester à ses côtés ? 

La médium hoche la tête en pensant : J'essaierai, promis.

Le fantôme ajoute, en faisant un geste des mains vers la femme blonde :

— Elle ne connaît pas la vraie cause de…

Il termine d’une voix brisée :

— … de ma mort.

Puis il passe au travers de sa mère, faisant bouger les manches de sa chemise comme si un vent les agitait. Étonnée, la blonde jette un coup d’œil à droite puis à gauche.

Encore un de ces petits coups de vent inexpliqués, pense-t-elle. 

Notant que tout est calme autour d’elle, sa prochaine pensée est :

À moins que ce ne soit la preuve que je suis hantée… C’est bien ce que je pense depuis la mort de Miki (2)

Remarquant que Miroslava l’observe discrètement, la femme s’empresse d’afficher un sourire pour camoufler son inquiétude à la pensée d’être suivie par un fantôme.

Le revenant se concentre pour faire tomber les clés de la poche du pantalon de sa mère. La femme entend le tintement métallique des clés sur le sentier. Elle les ramasse rapidement.

Hors de doute, je suis hantée ! Personne n’est passé près de moi ! Personne n’a joué avec mes clés, conclut-elle, les yeux écarquillés d’étonnement. Ah, que faire !? Consulter un médium !? Mais comment savoir s’il n’est pas un charlatan ?

Miroslava se décide à l’aborder d’une voix douce :

— Madame… Vous semblez être suivie par un esprit…

— Comment ? l’interrompt la femme, lueur de méfiance dans son regard. Seriez-vous voyante ?

— Pas tout à fait… Je vois les esprits depuis mon enfance. C’est simplement un don que j’ai. Et je vous confirme qu’un gamin vous suit… 

Devant l’expression de son interlocutrice, qui mêle le scepticisme et la curiosité, la médium se présente après une courte pause :

— Je m’appelle Miroslava Grozdanović-Knežević. Et vous ?

— Jelena Vrhovec.


La blonde baisse la tête, gênée.

S’il est vrai que cette femme voit les fantômes comme elle le prétend, je serais curieuse de savoir si Miki est encore là… J’ai tellement l’impression de ressentir sa présence… Au moins, elle pourrait dissiper mes doutes…

Un silence plane entre elles. Miroslava décrit à Jelena l’apparition puis lui demande qui il est. Son interlocutrice le dit entre deux sanglots : il s’agit de son fils aîné, Mihovil, décédé le 20 avril 1990. 

Pauvre gamin ! songe Miroslava, attendrie et attristée à la fois. Comme le destin peut être cruel !

Heureusement qu’avec ses années d’expérience au contact des défunts et des vivants lui ont permis de prendre du recul face aux différents cas qu’elle entend. Les enfants toutefois font exception : ils la touchent toujours profondément. 

La passeuse d’âmes enchaîne d’une voix douce, alors qu’elles reprennent leur marche :

— Madame Vrhovec, pouvez-vous me dire les dernières choses dont vous vous souvenez concernant votre fils ?

Un silence lourd s’installe aussitôt. Miroslava comprend combien il est difficile de parler des proches qui sont décédés. Heureusement qu’elle connaît assez bien les réactions attendues, qu’elles viennent des vivants ou des défunts.

Les deux femmes marchent ainsi en silence, le bruit de leurs talons hauts sur le sentier, des chants des oiseaux et des conversations discrètes des autres Zagrébois qu’elles rencontrent sont les seuls sons audibles pendant une dizaine de minutes Elles s’assoient sur un banc. 


Jelena prend alors la parole d’une voix émue :

— Vous voulez que je vous parle de mon Miki.

Miroslava acquiesce.

— Il a été un élève modèle. Il a toujours eu des bonnes notes à l’école et rendait ses devoirs à temps. Lorsqu’il avait du temps libre, il aimait jouer avec ses frères dans le parc-forêt Dotrščina.

— Si ma question n’est pas trop indiscrète, intervient la médium d’un air chaleureux, comment s’appellent vos autres fils ?

— Pero et Goran.

Un silence plane encore une fois. 

La médium reprend d’une voix chaleureuse :

— Avez-vous le sentiment d’être suivie par l’âme de Mihovil ? Est-ce que vos autres fils vous ont parlé d’une présence ?

— Non, répond Jelena d’une voix songeuse, Pero et Goran n’ont rien remarqué d’étrange… C’est plutôt moi qui ai constaté que des objets se sont déplacés, comme mus par une force invisible, dans la chambre de Miki… Ou encore Pero ou Goran qui ont commencé à se comporter d’une manière inhabituelle… Je veux dire qu’ils ont commencé à se comporter comme Miki…

Hmm, encore un cas habituel, songe la médium. Un revenant qui reste attaché à l’endroit où il a vécu. Et qui utilise son énergie pour faire comprendre ce qu’il veut à ses proches…

À nouveau, un long silence. La mère de Mihovil reprend d’une voix qui se veut douce :

— Savez-vous pourquoi Miki me suit ?

— Selon ses propos, dit Miroslava prudemment en observant discrètement la réaction de son interlocutrice, il veut que vous sachiez la vraie cause de son décès.

— Qu’est-ce que je dois savoir ! s’écrie Jelena, les yeux larmoyants. Il a été…

Sa voix se brise.

Elle termine dans un sanglot :

— … tué par un policier…

— C’est faux ! intervient brusquement le fantôme en serrant ses petites mains en poings.

La médium promène son regard de Mihovil à sa mère. Cette dernière la fixe d’un air insistant, comme si elle demandait ce qui vient de se passer. 

Miroslava lui répète les propos du revenant puis elle ajoute :

— Pour mieux comprendre ceci, je ferai mes recherches et je reviendrai vers vous. Je comprends très bien que c’est un sujet très sensible pour vous. Et si votre fils Mihovil me dit quelque chose, je vous le rapporterai.

— Merci, marmonne Jelena, émue, les larmes aux yeux.

— Pouvez-vous seulement me donner votre adresse ou votre numéro de téléphone afin que je puisse vous joindre ?

— Sans problème… Je vis au 54 Medveščina.

Elles se disent les adieux.


Et les deux femmes partent chacune de son côté. Jelena, suivie de son fils, revient chez elle. Miroslava les regarde jusqu’à ce qu’ils disparaissent de son champ de vision. 


***


La passeuse d’âmes se rend dans son Antikvarijat, pour chercher des informations sur ce qui est arrivé à Mihovil Vrhovec dans les anciens numéros du Večernji list, du Glas Koncila et du Vjesnik. Elle prend note des quelques articles qui mentionnent cet événement. Le corps du gamin, alors âgé de huit ans, a été retrouvé au pied d’un marronnier à Dotrščina. Le milicien serbe Pavle Ilić a mené l’enquête. Sauf qu’il semblerait qu’il a tué Mihovil. Pavle a été arrêté quelques jours après la mort de l’enfant. À l’issue d’un procès qui avait fait sensation dans les mois suivants, Pavle a été incarcéré au Remetinec, où il était mort le 3 mars 1993.


Horrifiée à l’idée d’imaginer qu’il s’agisse peut-être d’un crime prémédité, le cœur battant la chamade, la médium range les journaux, les mains tremblantes. Elle trouve bien triste que les articles insistent sur la nationalité du milicien et du gamin, comme s’il s’agissait d’un Serbe qui avait tué un Croate. Pour Miroslava, née d’un mariage serbo-croate, la nationalité n’a aucune importance ; il n’est question que de bonnes ou de mauvaises personnes.

Mais pourquoi ? Quel est le rapport entre eux ? Comment Pavle Ilić connaissait-il Mihovil Vrhovec ?

Au moment où elle formule cette pensée, un esprit apparaît devant elle. C’est un homme, d’une quarantaine d’années, aux cheveux brun clair, vêtu d’un complet gris, d’une chemise blanche et de chaussures marrons.

Elle chuchote :

— Je suis Miroslava Grozdanović-Knežević. Et vous ?

Le revenant répond :

— Pavle Ilić.

— Le milicien qui… demande-t-elle, le cœur cognant fort dans sa poitrine.

Miroslava déduit qu’il a pris une apparence différente de celle qui était sienne au moment de quitter son corps, car il est très peu probable que les prisonniers soient vêtus ainsi.

— Oui, dit-il. 

Il fait une courte pause puis murmure :

— Sauf que les faits ne sont pas tels qu’ils sont présentés.

— C’est-à-dire ?

— Je suis innocent ! Pouvez-vous le prouver au système judiciaire ?

— J’essaierai, réplique-t-elle.

Elle se dit qu’elle parviendra bien à comprendre cette histoire. Elle sait d’expérience, que, d’une manière ou d’une autre, la vérité sortira un jour. C’est un fait. Peut-être que certains cas paraissaient au début obscurs et confus, mais au fur et à mesure de ses recherches et discussions avec les défunts et les vivants, elle parvenait toujours, ou presque, à déduire ce qui s’était réellement passé.


— En tous cas, reprend Pavle après un long silence, je ne peux qu’espérer que vous réussirez là où j’ai échoué…

— Que voulez-vous que je fasse ? demande la médium d’une voix douce.

Cependant, ses pensées vont dans tous les sens. À quoi peut-elle s’attendre d’un policier infanticide ? Elle n’est pas naïve et a suffisamment d’expérience pour ne pas croire que les esprits révèlent toujours la vérité. Eux aussi, comme les vivants, savent cacher une partie de la réalité, voire mentir. Il ne faut pas oublier que, et les vivants et les esprits, sont des hommes avant tout…

Pavle sourit faiblement puis affirme d’un air sérieux :

— Que vous aidez Mihovil Vrhovec à partir dans la Lumière.

— Comment ? 

Elle fronce des sourcils.

On dirait qu’il parle de ce qu’il n’a pas pu faire de son vivant… Est-ce que ce policier voyait les esprits ? songe Miroslava, perplexe.

L’esprit, comme s’il avait lu ses pensées, hoche rapidement la tête puis disparaît de sa vue. La médium, surprise d’une telle révélation, ne sait que conclure de cette discussion. Un milicien qui voyait les esprits aurait tué un gamin dans le parc forestier ? C’est absurde ! À son avis, quelqu’un qui voit les revenants ne peut pas être un meurtrier, puisqu’il est conscient de l’existence de l’âme même après la mort. Mais quoi si Pavle était une exception ? Un médium criminel ? Mais pourquoi ? Comment savait-il pour Mihovil ?


Miroslava soupire, mais se dit qu’elle doit continuer à chercher. Elle s’installe devant un ordinateur et débute sa recherche sur Internet. En dactylographiant « Mihovil Vrhovec » puis « Pavle Ilić », elle trouve très peu de résultats et sans informations révélatrices. 


Au moment d'éteindre l’ordinateur, la médium remarque que deux esprits apparaissent à quelques centimètres devant elle. Elle promène son regard de l’un à l’autre pendant quelques secondes, en pensant : Ils ont sans doute quelque chose à me dire… Et que les journaux taisent… Mais quoi ?

Pavle et Mihovil, comme s’ils avaient lu ses pensées, hochent leurs têtes. Le gamin se retourne vers l’homme en disant d’une voix fluette :

— Je suis vraiment désolé…

— Ce n’est pas de ta faute, mon garçon, réplique l’homme avec un faible sourire.

— Mais…

— Je t’assure, Mihovil, tu n’as aucune raison d’être fautif de… ma situation…

Pavle ne serait donc pas coupable de la mort du petit Mihovil ? déduit Miroslava en fronçant les sourcils, rassurée en son for intérieur. Alors quoi ? À moins que ce ne soit qu’un accident ? 

Comme s’il a compris les réflexions de la médium, le fils de Jelena hoche lentement la tête, comme s’il n’ose pas le dire à voix haute.

Miroslava demande à Mihovil quelles sont les dernières choses dont il se souvient.

Il répond d’une voix hésitante :

— Pero, Goran et moi courions sur le sentier de la Dotrščina… Puis nous nous sommes lancé le défi de grimper sur le marronnier… J’ai grimpé le premier, suivi par mes frères… Arrivé sur une grosse branche, Pero m’a dit que j’ai gagné… J’ai voulu redescendre, mais j’ai mis mon pied sur une branche qui a craqué sous mon poids… Je suis alors tombé au sol… Sauf que j’ai l’impression de flotter au-dessus de mon corps… Mes frères sont près de moi…

Sans doute que la chute a été fatale, conclut la médium, attristée en son âme. Les larmes lui montent aux yeux. 

Comme si le défunt gamin a lu ses pensées, il approuve silencieusement ses déductions.

— Est-ce que tes frères ont fait quelque chose ? interroge Miroslava.

— Ils ont pensé que je suis blessé et ont essayé de me relever, mais lorsqu’ils ont compris que je ne suis plus… vivant…

Le gamin défunt termine sa phrase d’une voix larmoyante :

— Ils ont pleuré… J’ai voulu les consoler, mais… rien à faire…

— Et votre mère, était-elle près de vous ?

— Non, répond-il en baissant la tête. Elle est restée à la maison… Nous lui avons dit que nous serions sages…

Ce qui n’a pas visiblement été le cas, conclut-t-elle. Une telle attitude lui rappelle son propre fils, Aleksander, qui était un peu turbulent, mais avec le temps, il est heureusement devenu plus sérieux.

Mihovil relève la tête et fixe Miroslava, petit sourire coupable aux lèvres.

— Êtes-vous certain de ne pas avoir vu Pavle Ilić dans les parages ?

— Non…

— Mais, dans ce cas, pourquoi accuser un policier…

— Un milicien, la corrige Pavle.

— … un milicien innocent ? demande-t-elle, les yeux grands comme ceux d’une chouette.

— Je l’ignore, répond Mihovil en levant les épaules.

Parce qu’il voit les esprits ? Parce qu’il est Serbe ? Parce qu’il dérangeait quelqu’un ? Mais qui ? songe-t-elle, perplexe.

Pavle intervient d’une voix rauque :

— Forcément parce que les avocats ont été contre moi… Après, j’ignore s’ils ont été complices avec des juges, des procureurs ou encore des collègues… 

Il termine d’un air amer :

— Disons que je ne manquais pas d’ennemis et de collègues jaloux du fait que je voyais les esprits…

— La jalousie humaine, marmonne Miroslava.

— Ouais, approuve l’esprit avec une moue, c’est ce que je pense aussi…

Un silence lourd plane entre la médium et les deux revenants.

Mihovil le rompt en demandant au milicien : 

— Monsieur, ce n’est pas de ma faute ! Vous m'avez pas vu et voilà !…

— Mon garçon, je t’assure que ce n’est pas de ta faute. C’est plutôt moi qui ai sous-estimé la méchanceté de ceux qui m’ont condamné. Tout ça parce qu’ils ne croyaient pas que je voyais les esprits… C’est un don que peu de gens ont…

Miroslava approuve silencieusement ses propos. 

Pavle continue d’une voix neutre : 

— La plupart des gens ne les voient pas… Pour eux, ce sont des fantaisies… Tu comprends ?

Le gamin manifeste sa compréhension d’un signe de tête.

— De sorte que mon propre avocat ne me croyait pas lorsque je lui expliquais que je voyais de telles entités…

Il soupire.

Le cœur de Miroslava se serre. Elle comprend très bien ce que c’est que de faire face à un interlocuteur incrédule par rapport à son don. Elle l’a vécu plusieurs fois au cours de ses différentes conversations pour aider des esprits.

Le défunt milicien poursuit :

— … De sorte que je me demande s’ils ne s’étaient pas tous entendus pour me jeter en prison. Mais bon, je n’ai aucune preuve, mais je pense que je ne dois pas être loin de la vérité.

— Qu’est-ce qui vous permet d’en être si certain ? demande la femme.

— Un rêve, répond-il brièvement.

Elle acquiesce silencieusement. 

Un silence plane entre eux. Mihovil regarde tour à tour Miroslava et Pavle, attendant que l’un d’eux dise quelque chose. La passeuse d’âmes, elle, est gênée de demander plus de détails sur ce rêve. Pour elle, c’est trop personnel.

La médium intervient :

— Monsieur Pavle Ilić, aviez-vous rencontré Mihovil Vrhovec avant sa mort ?

Ce qui pourrait expliquer pourquoi ce pauvre homme a été accusé, songe-t-elle.

— Non… C’est seulement lorsque je suis passé dans ma voiture de fonction, sur la rue Štefanovec. L’âme de ce gamin est apparue à la place du passager avant. C’est la première fois que je l’ai vu…

Le policier se tourne vers le gamin, en le regardant d’un air insistant ; celui-ci comprend qu’il cherche son approbation. Mihovil hoche lentement la tête.

L’homme reprend d’un air sérieux :

— Nous avons un peu discuté. Il m’a expliqué ce qui est arrivé, puis m’a conduit jusqu’à son corps. Évidemment, je ne me suis pas laissé déconcentrer par les autres âmes que nous avons rencontrées en chemin. Bien qu’elles aient lancé des appels désespérés à l’aide, je leur ai dit que je ne peux pas les aider toutes en même temps (3). Heureusement qu’elles se sont montrées raisonnables et ont disparu aussitôt de ma vue.

La médium approuve d’un signe. Elle comprend tout à fait ce que c’est que d’avoir plusieurs esprits qui demandent en même temps son aide. Il faut simplement être assez ferme avec eux, sans les brusquer.

Miroslava demande après un long silence :

— Ainsi, Pavle Ilić, si je comprends bien ce que vous voulez me dire, la mort de Mihovil Vrhovec a été instrumentalisée afin de vous emprisonner ?

— Exactement, approuve l’interpellé. J’étais le premier sur place. J’avais laissé des empreintes et je n’avais aucun alibi à fournir. Au moment où le gamin était mort, j’étais seul dans ma voiture. Ça suffisait.

Puis les deux esprits disparaissent de sa vue.



Miroslava, demeure interdite pendant un certain temps, perdue dans ses pensées. Elle retourne sans cesse tout ce qu’elle vient d’entendre. Elle déduit que Pavle est innocent et faussement accusé du meurtre de Mihovil, qui par maladresse, est tombé en bas du marronnier lorsqu’il a voulu redescendre. Elle cligne des yeux puis relit la énième fois ses notes dans son calepin. Elle parvient à la même conclusion. La médium soupire, ferme son calepin et sort de son Antikvarijat.


***


Miroslava se rend chez Jelena, qui l’accueille dans son salon, une modeste pièce avec deux canapés, un fauteuil, une table basse et un meuble à télévision. Elles s’assoient chacune sur un canapé. Puis, la médium rapporte à la sexagénaire ses conclusions concernant la vraie cause du décès de son fils aîné. 

Jelena éclate en sanglots, émue que la mort de son fils ait pu servir de prétexte pour accuser un innocent. Mais elle est surtout triste d’avoir été si crédule et d’avoir cru qu’un policier a tué Mihovil. En même temps, elle ressent une colère envers ses deux autres fils, qui ont gardé le silence sur la mort de leur aîné. Lorsque ses pleurs se calment, Jelena remercie la médium de l’avoir informé de la vérité.

Miroslava remarque que le revenant, près du canapé sur lequel est assis Jelena, scrute un point vers sa droite. Un large sourire se dessine sur le visage de Mihovil. Ses vêtements et sa face sont propres, comme si les traces de sang se sont retirées tout d’un coup.

La médium l’aborde d’une voix douce, d’un air quasi maternel :

— Alors, prêt à quitter définitivement le monde des vivants ?

— Oui ! Je me sens tellement léger !

Il se retourne vers elle et ajoute :

— Merci ! Merci ! Merci !

— Il n’y a pas de quoi, réplique Miroslava avec son plus beau sourire.

— Que vient-il de se passer ? intervient Jelena, le sourcil levé, en regardant la médium d’un air étonné.

Celle-ci l’informe que son fils a vu la Lumière.

Miki trouvera enfin la paix et ne me hantera plus, songe la mère de Mihovil, les larmes aux yeux face à cette séparation définitivement.

L’esprit, tourné vers sa droite, murmure :

— Je vois mamie et papi qui me font des signes des mains de les rejoindre…

— Vas-y ! l’encourage Miroslava. 

Le gamin fait un pas vers la lumière que lui seul voit, se retourne vers Miroslava puis dit :

— Madame, dites à maman qu’elle ne pleure plus ! Elle a Pero et Goran !

— Bien sûr que je lui dirai, réplique celle-ci.

Mihovil s’approche en un clin d’œil de sa mère, pour déposer un bisou sur sa joue. Jelena, n’ayant rien compris de ce qui s’est passé, mais ayant ressenti un petit courant d’air, comme un très léger souffle sur sa joue, elle porte par réflexe sa main à cet endroit, en murmurant :

— Qu’est-ce que c’est que cela ? Est-ce Miki ?

La médium hoche la tête puis explique à Jelena ce qui s’est passé.

Mihovil, qui rayonne de joie, regarde la Lumière et se dirige d’un pas assuré vers elle. Miroslava le suit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse de sa vue. Autrement dit, jusqu’à ce qu’il soit absorbé par la Lumière. Elle soupire de joie et en informe Jelena, qui la remercie. La médium revient d’un pas léger chez elle, sans remarquer que Pavle, derrière elle, l’observe attentivement.






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(1) La Place Zrinjevac est un parc de Zagreb, situé au centre de la ville.


(2) Miki est un surnom de Mihovil. 


(3) Dotrščina comprend aussi une commémoration aux victimes de la Seconde Guerre mondiale, car les Oustachis (Ustaše) ont tué beaucoup de Croates, des Serbes, des Juifs, des Tsiganes, tous des habitants de Zagreb et des environs. Nous avons ajouté au sujet des âmes de ces victimes, qui demeurent à leur dernier endroit où elles ont été de leur vivant.


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