Ennemi ou ami, imaginaire ou réel ? Ou Jakyll et Hyde à la Ghost Whisperer

Chapitre 54 : L'avocat persécuté

8298 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 08/04/2026 13:32


Le 20 juillet 2007, vers 18 h 00.


Mon mari revient du travail, car il n'a pas du tout de cours aujourd’hui. J’ai passé ma journée avec nos fils. Nos anges sont vraiment adorables ! D’autant plus que la journée a été tranquille. Aucun esprit énigmatique n’est venu à moi.


Lorsque Jim referme la porte derrière lui, j’accours pour l’embrasser sur les lèvres. Il me rend mon bisou.

Je murmure en russe :

— Alors, comment a été ta journée au travail ?

— Rien de spécial, répond-il dans la même langue. Seulement, je pense que tu auras un cas d’esprit…

— Peux-tu préciser ?

— Laisse-moi parler… Mon frère, Dan, m’a expliqué, lorsque j'étais en pause, qu’il soupçonne que son collègue, l’avocat… Shane Carson, serait hanté par un esprit…

— Comment a-t-il…

— …pu le déduire ? termine-t-il ma phrase. En raison du fait que ce collègue se débat toujours avec les portes, que ce soit celle de l’immeuble de bureaux ou celle de son propre bureau.

— C’est vraiment bizarre, murmure-je.

— En effet, approuve mon mari. Comme mon frère a remarqué ce genre de phénomènes, il pense qu’il s’agit d’un esprit.

— Tu sais que je pourrai voir moi-même dans cet immeuble de bureaux…

— Quand ? s’exclame mon époux, les sourcils levés. Tu penses y aller demain ?

— Pourquoi pas ? réplique-je.

— Demain, on est samedi, me fait-il remarquer. 

Je pense : « J’oublie que nous sommes vendredi aujourd’hui… »

— Euh… Désolée… Je ne sais plus quel jour on est… 

— Sans importance, murmure-t-il.

— Alors, ce serait à lundi…

Un silence plane pendant je ne sais combien de temps.

Mon mari jette un coup d’œil rapide à sa montre et dit :

— Dans tous les cas, j’ai faim… Ma chérie, qu’est-ce qu’on mange ce soir ?

— Des vareniki au fromage, réponds-je.

Je file dans la cuisine pour réchauffer le repas puis nous nous attablons.



Après la vaisselle, je tricote quelques rangs d’un pull, tout en réfléchissant aux moyens de venir en aide au collègue de mon beau-frère. Rien de plus terrible que d’avoir un esprit peut-être revanchard à ses trousses. Lorsque j’envoie nos fils dormir dans leur chambre, je partage mes idées avec Jim. Nous sommes au salon, assis sur le canapé.

Je lui demande à mi-voix : 

— Est-ce que tu connais l’adresse de l’immeuble à bureaux ?

Il lève les épaules pour toute réponse.

— Je l’ignore, murmure-t-il dans ma langue maternelle.

— Ce n’est pas grave, réplique-je. Je chercherai demain…

Un silence plane pendant un certain temps puis je demande :

— Est-ce que tu sais si ton frère…

— S’il a informé ses collègues au sujet de ton don ? Je ne le pense pas… Mais au moins, Dan le sait…

Je manifeste ma compréhension d’un signe de tête.

— Dans tous les cas, le plus simple serait pour moi de parler directement avec l’avocat…

— Mel, réplique mon mari, je doute que tu puisses aller comme ça chez un avocat sans rendez-vous…

— Mais je peux toujours essayer… Je n’ai rien à perdre… Seulement quelques minutes de perdues… De toute manière, ce qui m’importe, c’est d’être en contact avec le fantôme, celui qui hante le collègue de ton frère ! Puis après, je verrai. 

— Mouais, en tout cas, bonne chance !

Il m’embrasse sur les lèvres ; je lui rends son bisou.

— Et le plus simple serait de tout lui dire… Chemin faisant, je pourrais aussi discuter avec l’esprit…

— Et peut-être l’identifier, ajoute Jim.

J’approuve silencieusement ses propos.

— Ainsi, murmure-je, je pourrais, si Dieu le veut, comprendre ce que veut l’esprit et sa raison de rester encore parmi les vivants… Il n’y a de pire que d’être suivi par un esprit vengeur…

Je m'interromps pendant un instant, puis je questionne mon mari :

— Jim, est-ce que ton frère t’a précisé depuis quand il a remarqué que ce collègue avait des problèmes avec les portes ?

— Il ne m’a rien dit à ce sujet… Ou plutôt, j’ai complètement oublié de lui demander…

— Ce n’est pas grave…

Nous demeurons silencieux pendant un certain temps. Il me caresse doucement. Je m’appuie alors contre lui. Il me berce lentement. 

Je pense : « Il ne me reste plus qu’à me confier au Seigneur ! Je me dis bien que je saurai ce qui m’est nécessaire afin d’aider ce pauvre avocat hanté… »

Au bout de plusieurs minutes — je ne peux pas dire combien exactement, n’ayant pas jeter un coup d’œil à la montre de mon mari —  Jim murmure à mon oreille dans ma langue maternelle :

— Mel, il est tard… Allons dormir, qu’en penses-tu ?

— Quelle heure est-il ? demande-je dans un bâillement.

— Bientôt 22 h 30.

Nous nous levons et nous allons dans notre chambre pour s’y endormir, enlacés, après avoir récité la prière du soir. Heureusement, mon sommeil a été tranquille.




Le 23 juillet 2007, vers 8 h 00.

Je me prépare pour aller voir l’immeuble à bureaux des avocats de Grandview. Je profite du fait que Jim ne travaille qu’en après-midi pour lui laisser nos fils. Je trouve rapidement l’itinéraire jusqu’à l’endroit qui m’intéresse. Comme l’immeuble n’est pas très loin, je me rends à pied. Quinze minutes plus tard, me voilà devant le bâtiment, une immense bâtisse grise à plusieurs étages. Devant, une simple aire de stationnement et un ou deux arbres chétifs par-ci et par-là. Rien de particulier. J’entre dans l’immeuble et je demande à la réceptionniste où se trouve le bureau de l’avocat Shane Carson. Elle consulte un livre sur son bureau et répond simplement :

— Le bureau de Maître Shane Carson est au A1.

— Est-ce au premier étage ? demande-je en notant rapidement l’information sur une page vierge de mon calepin.

— Oui, dit la réceptionniste.

— Merci !


Et je me dirige jusqu’au bureau en question. Alors que je longe un corridor aux murs blancs, ponctué de portes en bois massif, un agent de sécurité, à quelques mètres de moi, m’apostrophe :

— Madame, que faites-vous ?

— Je cherche le bureau de Monsieur Shane Carson… Le A1.

En pointant derrière lui avec son pouce, il ajoute :

— C’est un bureau de ce côté-ci, à votre droite, Madame.

— Merci, Monsieur et passez une bonne journée, réplique-je.

— Il n’y a pas de quoi. Bonne journée à vous aussi !

Et il poursuit son chemin, sans doute fait-il une ronde. Moi, je me rends jusqu’au bureau du collègue de mon beau-frère. Je note immédiatement la présence d’un esprit : une jeune femme vêtue d’une longue robe grise avec un décolleté en v et de talons hauts gris foncés. Elle bouge sa tête de côté, comme si elle avait le cou cassé, faisant agiter ses cheveux bruns qui sont libres sur ses épaules et son dos.

Prise de pitié pour elle, je songe tristement : « Sans doute que la pauvre demoiselle est morte après une chute… En espérant seulement que ce n’est pas quelqu’un qui l’a poussé, comme Carl Neely pour mon père ! » Je me signe par automatisme.

Je ramasse mon courage à deux mains pour la questionner mentalement : « Je suis Melinda Gordon, et vous ? »

La revenante me fixe, les yeux agrandis par la peur. La peur que je lis dans ses yeux bleus me fait craindre le pire. Elle répond au bout d’un certain temps d’une voix tremblante :

— Colleen Finn…

Je poursuis mentalement : « Je peux vous aider… »

Elle murmure :

— À me venger ?

« Pas automatiquement… Mais à quitter le monde d’ici-bas en paix. »

— Comment puis-je partir alors que ce salaud est encore vivant !? explose-t-elle avant de disparaître de ma vue.

Surprise d’une telle réaction, je me demande pourquoi cette jeune femme hante ce bureau… À moins qu’elle hante un autre avocat ? Peut-être en saurai-je plus en entrant dans le bureau de l’avocat.

Je frappe doucement à la porte et j’attends. L’esprit disparaît de ma vue. Quelques instants plus tard, un homme d’à peu près de mon âge me l’ouvre. Il me dépasse d’une tête malgré mes talons hauts, simplement vêtu d’un complet noir avec cravate et d’une chemise blanche. Il me fixe d’un air bienveillant et demande d’un air neutre :

— Madame qui êtes-vous et que puis-je faire pour vous aider ?

— Je suis Melinda Gordon, une simple habitante de Grandview. Je voudrais parler avec Monsieur Shane Carson.

— C’est moi-même, réplique-t-il avec un sourire professionnel.

Je remarque dans mon champ de vision, car la porte est suffisamment ouverte afin que je puisse voir l’intérieur, Colleen Finn. Elle se tient, là, immobile et silencieuse, dans le bureau de l’avocat, près d’une chaise.

Je pense : « Hors de doute qu’elle hante le bureau de l’avocat… »

Je sors de mes pensées par la voix de mon interlocuteur :

— Madame Gordon, pourquoi voulez-vous parler avec moi sans avoir pris rendez-vous ?

— Je… J’ai entendu… de l’avocat Daniel Clancy, qui est mon beau-frère, que vous semblez avoir des problèmes avec les portes… 

Il hoche la tête.

Je continue :

— Ce qui est probablement causé, à mon avis, par un revenant…

Shane lève les sourcils et balbutie :

— Comment… pouvez-vous en être si… certaine ?

— J’ai un don depuis mon enfance. Je vois les esprits.

— Sérieux ?

— Oui, réplique-je d’un air assuré en le regardant droit dans les yeux.

Je note que Colleen vient d’apparaître à la droite de l’avocat.

En jetant un bref regard vers la revenante, je précise :

— Par ailleurs, en arrivant devant votre bureau, j’ai vu un esprit, celui d’une jeune femme, Colleen Finn, qui semble le hanter… La connaissez-vous ?

— Je ne connais pas cette jeune femme, répond-il calmement. Et qu’est-ce qui vous dit qu’elle me suit ?

— Parce que je l’ai aperçu dans votre bureau lorsque nous discutions. D’ailleurs, Colleen est présentement à votre droite…

L’avocat tourne sa tête dans cette direction, mais comme s’il n’a rien vu, il me fixe d’un air insistant et s’écrie :

— Madame Gordon, comment osez-vous affirmer qu’une parfaite inconnue me suit ?

— Je l’ignore, me défends-je. C’est aussi ce que je veux comprendre. 

Je fais une courte pause avant de reprendre d’un ton cordial :

— Cependant, je déduis qu’elle soit responsable de votre problème avec les portes…

— Comme si un esprit pouvait agir ainsi ?

— On dirait que oui.

Un silence plane. J’attends que mon interlocuteur dise quelque chose. J’espère qu’il me croira et qu’il sera collaboratif. Je pense, inquiète : « Seigneur, aide-moi à comprendre l’histoire de Colleen Finn ! »

L’avocat, après plusieurs minutes, — je ne peux pas dire exactement combien mais ceci n’a pas d’importance — dit d’un air neutre, en faisant un geste de sa main droite d’entrer :

— Vous m’avez intrigué, Madame Gordon. Je vous suggère de poursuivre la discussion dans mon bureau.

Je murmure :

— Merci…

Je pense, surprise d’un tel accueil : « Voilà qu’il ne manifeste pas de scepticisme ! Incroyable ! À moins que les collègues de Daniel savent aussi au sujet de mon don… Après tout, Grandview est une petite ville… »

Il ouvre largement la porte et j’entre dans le bureau. L’esprit disparaît pour apparaître derrière la chaise de bureau de l’avocat. Celui-ci me désigne d’un geste de la main la chaise en face. Je m’y assieds puis je sors mon calepin et mon stylo pour prendre des notes. Le collègue de mon beau-frère s’assied à son tour sur sa chaise. Je remarque que la revenante lui lance un regard noir, mais j’ai l’impression qu’elle est à la fois effrayée et fâchée contre lui. Mais pourquoi ? Je prie mentalement la Vierge de m’éclairer.

Shane dit, ses mains posées sur le bureau :

— Madame Gordon, vous affirmez que je suis hanté par un esprit ?

Je hoche la tête.

Il continue d’un ton un peu incertain :

— Et vous prétentez qu’il s’agit d’une jeune femme ? D’une certaine Colleen Finn ?

— Oui, répondis-je. Elle est vêtue d’une robe grise avec une encolure en v et des manches… Elle porte des talons hauts gris. Elle est un peu plus grande que moi…

Il hoche lentement la tête.

Un silence s’installe dans la pièce pendant un certain temps. Shane, la mine pensive, a le regard apparemment perdu dans le vague.

« Il essaie de se souvenir de Colleen, s’il la connaît », pense-je.

L’esprit, comme elle a lu mes pensées, murmure d’une petite voix :

— Il me connaît…

Intriguée, je tourne mon regard vers Colleen et je lui demande mentalement : « Pouvez-vous préciser dans quel contexte vous vous êtes rencontrés ? »

La revenante ne répond pas, car l’avocat prend la parole :

— Madame Gordon, malheureusement, le nom de Colleen Finn ne me dit absolument rien… Même avec la description assez détaillée…

— Menteur ! s’écrie-t-elle, ses mains serrées en poings, ses yeux bleus lançant des éclairs.

Je soupire et en ramenant mon attention vers le vivant, je murmure :

— Pourtant, Colleen affirme que vous la connaissez…

— Je ne sais pas comment elle affirme me connaître, dit-il d’un ton calme, mais je vous assure que je n’ai jamais entendu ce nom de toute ma vie et que je ne l’ai jamais vu. 

— Bon, peut-être que Colleen Finn est confuse et se méprend sur votre identité avec l’un de vos collègues…

— Possible, alors pourquoi êtes-vous venue me déranger ? 

— Parce que j’essaie de comprendre pourquoi elle vous suit…

— Désolé, Madame Gordon, dit l’avocat en se levant de sa chaise, mais je ne me permets pas de fouiller dans les dossiers de mes collègues.

Je me lève à mon tour et je balbutie, gênée : 

— Je suis désolée de vous avoir dérangé…

— Sans problème… Sur ce, je ne peux que vous souhaiter de passer une bonne journée.

— Pareillement pour vous, Monsieur Shane Carson !

Et au moment où l’avocat pose sa main pour ouvrir la porte de son bureau, je vois clairement que la revenante se tient devant la porte comme si elle use de son énergie pour la tenir fermée, son front plissé par la concentration le témoigne.

J’ordonne : 

— Mademoiselle Colleen Finn, voulez-vous arrêter de jouer ainsi avec Monsieur Shane Carson ? Ce n’est pas du tout drôle !

Étonnée, elle me fixe pendant quelques secondes, puis disparaît de ma vue en passant au travers la porte.

Les yeux de Shane s’agrandissent jusqu’à devenir comme ceux d’un hibou. Il déglutit puis demande :

— Madame Gordon, ne me dites pas… qu’un esprit…

Je hoche la tête, la gorge nouée par l’émotion, presque avec des larmes aux yeux.

Il soupire puis marmonne :

— Peut-être avez-vous raison… Mon bureau serait alors hanté ?

Je dis à mi-voix :

— Oui… C’est ce que je déduis aussi… D’ailleurs, je peux vous confirmer que l’esprit, celui de Mademoiselle Colleen Finn, vous empêche d’ouvrir la porte de votre bureau. 

J’inspire et j’expire bruyamment avant d’ajouter :

— Sauf que je ne comprends pas pourquoi…

Shane hausse les épaules. 

Je murmure :

— Je suis vraiment désolée…

— Je comprends que ce n’est pas de votre faute, dit-il, mais si vous pouvez faire quelque chose, je vous en serai reconnaissant…

— Pouvez-vous me dire depuis combien de temps ce problème avec les portes a débuté ?

Mine pensive, mon interlocuteur demeure silencieux pendant un certain temps avant de répondre d’un air hésitant :

— Ceci a commencé depuis… deux ou trois ans… Je ne le sais pas exactement…

— Merci…

Je range mon calepin, puis j’ajoute :

— Dans tous les cas, Monsieur Shane Carson…

— Maître Shane Carson, me corrige-t-il.

— Maître Shane Carson, repris-je, je vous informerai de la suite, je veux dire, lorsque Colleen partira dans la Lumière…

— Merci d’avance !

Il dépose sa main sur la poignée de porte de son bureau pour la tourner, mais en vain.

Nous soupirons. 

Je dis à mi-voix :

— Sans doute encore Colleen qui retient la poignée de l’autre côté…

Je m’écrie : 

— Mademoiselle Colleen Finn, voulez-vous immédiatement arrêter ce petit jeu ! Ce n’est pas du tout drôle !

Le collègue de mon beau-frère murmure :

— Madame Gordon, je vous laisse ouvrir la porte.

J’approuve d’un geste de tête. J’approche ma main de la poignée et je la tourne, mais sans succès. Je pense : « Seigneur, aide-moi à raisonner Colleen ! » Je réessaye de tourner la poignée, et cette fois-ci, je parviens à l’ouvrir. De mon for intérieur, je remercie Dieu de son aide. 

L’avocat derrière moi, murmure : 

— En tout cas, Madame Gordon, merci d’avance de votre aide. 

Je me retourne vers lui et je demande :

— Comment puis-je vous joindre ?

— Par téléphone. Voici mon numéro de poste…

Il me tend une petite feuille pliée en deux. Je la prends, remercie l’avocat et je range la feuille dans mon sac à main. Je sors de l’immeuble et je me rends rapidement dans ma boutique d’antiquités pour faire une recherche sur Colleen Finn à partir de l’ordinateur de l’arrière-boutique.


En cherchant sur la jeune femme, je découvre qu’elle a été trouvée morte en bas des escaliers de l’immeuble le 3 avril 2005, en après-midi, au 2452, rue Frontview, à Grandview. Elle avait alors vingt-sept ans. Selon le rapport de police, il semblerait qu’il s’agit d’un accident, dont la cause est indéterminée. D’après les résultats de l’enquête, Colleen avait raté une marche de l’escalier dans le noir.

Je songe : « Très peu probable que le couloir n'ait pas été éclairé… Dans ce cas, on dirait un coup planifié… Quelqu’un l’avait donc poussé en bas des escaliers… Mais qui ? En espérant que ce n’est pas encore Carl Neely ou l’un de ses semblables… »

Je me signe par automatisme en soupirant. Je poursuis mes recherches, cette fois sur Shane Carson. Je ne trouve pas d’informations très révélatrices. Il est un avocat, métier qu’il exerce depuis quelques années. Il est diplômé d’un Baccalauréat en droit à l’Université Rockland. Déçue des maigres résultats de mes recherches, j’éteins l’ordinateur.


Je note alors la présence de l’esprit errant à ma droite. Je tourne ma regard vers lui et je demande d’une voix qui se veut douce :

— Mademoiselle Colleen Finn, pouvez-vous me dire les dernières choses dont vous vous souvenez ?

Le front plissé, elle murmure d’une voix tremblante : 

— Oui…

Elle se tait, comme si elle réfléchit. Je la fixe, attendant qu’elle dise quelque chose. Le fantôme répond d’une voix hésitante, en faisant craquer dans un bruit sec son cou :

— Je cours pour sortir de l’immeuble. Je ne voulais pas être en retard pour mon rendez-vous…

— Excusez-moi de vous interrompre, dis-je d’une voix douce, ce rendez-vous, c’était avec qui ?

— Avec mon amant, répond-elle en baissant la tête.

« Désolée de mon indiscrétion », pense-je.

— Ce n’est pas grave, murmure Colleen en relevant la tête.

— Voulez-vous continuer ? demande-je.

— Oui… Donc, je sors en courant de mon appartement. Rendue près des escaliers, quelqu’un me pousse. Et je tombe… Puis, je me sens tout à coup très légère, comme si je venais de sortir de mon corps par la poitrine…

« Au moins, Colleen est consciente qu’elle est une âme désincarnée », déduis-je, rassurée.

Comme si la revenante a lu mes pensées, elle dit :

— Je l’ai compris immédiatement… Car j’ai vu mon corps… étendu, par terre… en bas des escaliers…

— Savez-vous qui vous a poussé ? demande-je

« Ne serait-ce pas Carl Neely ? », pense-je, inquiète.

— Je ne le sais pas, répond-elle en levant les épaules. Je ne le connais pas… Je n’ai jamais vu cet homme…

Je murmure après un long silence :

— Pouvez-vous au moins me le décrire ?

Elle demeure pensive pendant un certain temps. Pour tromper mon impatience, je joue avec mon stylo. Elle répond d’une voix qui semble hésitante, comme si elle n’est pas certaine dans ses propos :

— C’était un homme vêtu d’un complet gris… Il avait un regard bizarre… Des yeux gris et froids… On dirait qu’il était furieux, fâché, possédé, que sais-je…

« Arh ! Comme quoi j’ai raison ! » déduis-je.

Je lâche dans un souffle :

— Carl Neely !?

Les yeux de Colleen s’agrandissent jusqu’à devenir comme ceux d’une chouette. Elle balbutie :

— Comment pouvez-vous… être certaine de son identité ?

— C’est une longue histoire, dis-je pour faire court. Il est un policier criminel…

Je termine d’une voix tremblante en raison des souvenirs des attentats de Carl Neely sur moi :

— … qui est responsable de plusieurs décès dans notre ville…

Elle manifeste sa compréhension d’un signe de tête.

Nous sommes silencieuses pendant un certain temps. Je sèche les larmes qui commencent presque à couler sur mes joues. Je me demande bien quel est le rapport entre Shane Carson, Carl Neely, Colleen Finn et l’amant de Colleen…

« Soit Shane et Carl connaissent pour je ne sais quelle raison Colleen, soit l’un des deux la connaissent, soit les deux hommes sont des amis ou des connaissances… À moins qu’ils soient amis avec l’amant de Colleen ? Ou seul Shane ou Carl le connaît ?… En espérant que ce ne soit pas… Ah, Seigneur, éclaire-moi sur cette histoire ! »

Je ne sais que conclure. Je fixe la revenante, dans l’espoir qu’elle m’apportera un indice supplémentaire. Mais elle demeure silencieuse, la tête baissée, en se balançant d’une jambe à l’autre.

Je l’interroge mentalement, trop gênée pour le dire à voix haute : « Pouvez-vous m’expliquer alors comment vous suivez Shane Carson s’il ne vous avait pas poussé dans les escaliers ? »

Colleen se déplace face à moi, relève la tête et murmure :

— Ça ne vous regarde pas, Madame Gordon !

En observant ses yeux bleus, j’y lis une peur indescriptible, qui me fait frémir malgré moi. Je pense malgré moi : « De qui a-t-elle peur ? De Carl Neely ? De son amant ? De cet avocat ? »

Je reprends :

— Vous m’avez vaguement mentionné que vous voulez vous venger de lui…

— Oui, approuve-t-elle sèchement.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il a détruit ma vie ! éructe Colleen, les mains serrées en des poings fermés, les yeux lançant des éclairs.

« En quel sens ? » demande-je mentalement.

Elle ne répond pas.


À ce moment précis, un esprit fait son apparition vers ma droite. Intriguée, je tourne la tête vers lui : Jean Bude de Guébriant. Son air sérieux annonce des informations inédites et surprenantes. Je remarque du coin de l’œil que Colleen se déplace vers ma gauche et regarde dans sa direction.

Je dis à mi-voix :

— Qu’avez-vous à me dire ? M’aidez à comprendre l’histoire de Mademoiselle Colleen Finn ?

Il hoche la tête puis ajoute d’un ton neutre :

— Exactement, Madame Gordon-Clancy.

— Qui êtes-vous, Monsieur ? intervient l’esprit de la jeune femme.

— Je suis l’Observateur Jean Bude de Guébriant, Mademoiselle, répond-il avec un petit sourire. Ce qui signifie que je sais tout ce qui s’était passé, car rien ne m’échappe.

Il reprend son sérieux puis dit, en promenant son regard de moi à Colleen :

— Madame Gordon-Clancy, vous devez savoir que l’amant de Mademoiselle Colleen Finn…

— Monsieur, proteste-t-elle en s’avançant vers lui, pourquoi tout lui dire !? Ceci ne la concerne pas !

— Mademoiselle, réplique-t-il d’un ton calme, sans même sourciller, je dois dire ce qui est nécessaire afin qu’elle puisse mieux comprendre votre histoire. Et ainsi vous aider à partir dans l’Autre Monde.

Elle soupire pour toute réponse.

L’Observateur français se tourne vers moi et dit :

— Pardonnez-moi cette interruption…

— Sans problème, murmure-je avec mon plus beau sourire qui ne cache pas mon impatience de savoir la suite.

— Très bien, reprend-il. L’amant de Mademoiselle Colleen Finn n’était nul autre que Monsieur Shane Carson…

— L’avocat ? Le collègue à Daniel ? demande-je, incertaine d’avoir bien compris.

— Oui, approuve-t-il.

Un silence plane pendant plusieurs minutes — je ne saurais dire combien de temps précisément. Je remarque que Colleen Finn lance un regard noir à Jean Bude de Guébriant. Ce dernier ne perd en rien de son sérieux. Il continue, comme s’il ignore la réaction de la jeune femme :

— Et c’est bel et bien Monsieur Carl Neely qui a poussé Mademoiselle Colleen Finn en bas des escaliers…

— Pourquoi ? m’exclame-je, bien que je sais logiquement qu’il continuera son explication.

— Parce qu’il a craint que Mademoiselle a compris leur amitié…

— Carl Neely, ami avec Shane Carson ? demande-je, perplexe.

— Oui, ils sont des bons amis, même de très bons amis, précise-t-il.

« Pas au point d’être des amis de débauche et d’autres activités intimes », songe-je, dégoûtée. « Je dois exagérer… »

Comme s’il a lu mes pensées, Jean ajoute :

— C’est en ce sens-là… 

— Quoi ? Shane un bisexuel ? explose Colleen en s’agitant furieusement. Ce doit être faux !

— Il vous a caché une partie de lui, c’est tout Mademoiselle Finn, réplique-t-il d’un air sérieux.

L’Observateur fait une courte pause puis reprend :

— D’ailleurs, Mademoiselle Colleen Finn, vous êtes-vous posée la question de savoir pourquoi Monsieur Shane Carson était si gentil avec vous ?

— Pour faire tout ce qu’il voulait avec moi ! hurle-t-elle, hors d’elle, en tremblant.

— En partie… Mais vous n’avez pas compris tous ses sordides mobiles…

« En évitant les détails les plus croustillants… » le supplie-je mentalement en soupirant.

— Comment ? s’écrie la revenante, en croisant les bras sous sa poitrine. Qu’allez-vous encore me dire, Monsieur ?

— J’y arrive, dit-il de son air le plus sérieux. Monsieur Shane Carson vous a repéré à l’âge de vingt ans, car informé de votre situation par l’agent du Federal Bureau of Investigation Matthew Mallinson…

— Excusez-moi, dis-je en levant ma main comme une écolière gênée, mais pouvez-vous me préciser quelle était sa situation à ce moment-là et pourquoi l’agent du FBI s’intéressait à elle ?

Un bref sourire apparaît sur le visage du Français, mais qui s’efface aussitôt. Jean continue d’un air sérieux, avec une expression de marbre :

— Très bonne question, Madame Gordon-Clancy.

— Mais, proteste la jeune femme en faisant un geste des mains vers notre interlocuteur, pourquoi…

Jean se tourne légèrement vers elle et la sermonne :

— Mademoiselle Finn, ne me coupez pas la parole ! Laissez-moi expliquer ce qui est pertinent afin que Madame Gordon-Clancy puisse mieux comprendre votre cas et vous aider à quitter le monde ici-bas ! Puisque vous ne voulez pas vous-même expliquer ce que vous savez, je le fais à votre place, en n’y précisant que ce qui est nécessaire.

Un silence plane. Colleen laisse retomber ses bras le long de son corps, son visage devient rouge comme une tomate. Elle baisse la tête comme une gamine grondée. Elle balbutie :

— Je vous laisse parler… Désolée…

Il se tourne à nouveau vers moi et dit :

— Bien… Donc, Madame Gordon-Clancy, vous devez savoir que cette pauvre demoiselle avait grandi dans une famille adoptive, car elle avait perdu très tôt ses parents. Cette famille adoptive l’avait maltraitée et dévalorisée, c’est pourquoi elle s’accrochait au premier homme qui lui avait manifesté un peu d’attention. Cet homme n’était nul autre que Maître Shane Carson, qui était alors devenu depuis peu avocat…

Je pense : « La pauvre Colleen ! Quel destin cruel ! Que le Seigneur lui soit clément ! »

L’Observateur continue :

— Je dois préciser qu’il était alors déjà ami avec Monsieur Carl Neely…

Je soupire.

Il poursuit sans se départir de son calme :

— … et que l’agent du FBI Matthew Mallinson était en contact avec lui. Il est un homme manipulateur, qui prend plaisir à humilier ses victimes…

Sans doute que mon expression faciale n’échappe pas, car il ajoute à mi-voix :

— Mais ne vous inquiétez pas, je ne vous dirai pas les détails…

Il s’interrompt puis reprend d’un air sérieux :

— L’avocat, informé par l’agent, savait que Mademoiselle Colleen Finn était la femme tel qu’il le souhaitait, jeune, naïve, fragile… Vous comprenez ?

Je confirme d’un signe de tête. 

Jean Bude de Guébriant continue :

— Shane Carson se présenta à elle. Et plus leur relation avançait, plus il se montrait gentil, attentif, attentionné, bref l’homme idéal. Sauf qu’il voulait tout contrôler ses moindres pas. Il avait même demandé à son ami du FBI

— Matthew Mallinson ?, demande-je, perplexe.

— Oui… Il lui avait demandé d’avoir accès à son ordinateur et à sa ligne téléphonique…

Effrayée à l’idée d’imaginer un tel scénario, je pense : « Quel psychopathe ! Mais pourquoi ? »

L’Observateur continue, comme s’il a ignoré ma remarque mentale :

— De sorte que Mademoiselle avait l’impression d’être suivie par lui…

Il se tourne vers Colleen et dit :

— Ce n’était pas une simple impression. C’était un fait. Il vous suivait, pour vous montrer que vous lui appartenez et que rien ne lui échappe. C’était ainsi qu’il vous avait éloigné de vos deux amies du secondaire. Il avait appris chez un psychiatre des techniques de manipulations.

— C’est terrible, cette sensation d’être suivie… Murmure-t-elle d’une voix tremblante.

J’interviens : 

— Et c’est pour cela qu’elle veut se venger de Monsieur Shane Carson ?

— Exactement, approuve l’Observateur. Parce qu’elle ne supportait pas cette impression d’être suivie. Seulement, Mademoiselle Finn n’est pas assez forte pour mettre en exécution un quelconque plan de vengeance…

— Merci de la remarque ! s’exclame-t-elle d’un air fâché, en croisant les bras sous sa poitrine. C’est une attaque personnelle !

— Mademoiselle, réplique-t-il calmement, je ne fais que rapporter ce que j’ai remarqué, ni plus ni moins.

Il s’interrompt, s’éclaircit la gorge puis reprend d’un air sérieux, avec une voix neutre, qui accompagne bien son visage inexpressif :

— C’est pourquoi Mademoiselle Colleen Finn suit Monsieur Shane Carson.

En tournant légèrement sa tête vers l’esprit errant, Jean Bude de Guébriant ajoute :

— Mais vous devez savoir, Mademoiselle, qu’il est tellement obsédé par vous qu’il a demandé à son ami policier Carl Neely de lui envoyer les photographies de votre cadavre…

— Quoi ? nous nous exclamons à l’unisson, Colleen et moi.

— Oui, vous avez bien entendu. D’ailleurs, je dois vous dire qu’il a été conseillé par son ami du FBI pour savoir comment détourner certaines lois afin de pouvoir légalement disposer d’informations qu’il ne devrait pas savoir.

« Quel réseau ! » pense-je, attristée. « Pourquoi les gens immoraux sont-ils ainsi reliés ? Qu’ai-je fait pour vivre entourée de gens aussi sordides ? »

L’Observateur, ignorant mes pensées, continue son explication :

— Ainsi, il agit illégalement, tout en ayant l’apparence de légalité. Ce qui n’éveille aucun soupçon parmi ses collègues et son supérieur.

— Il est sans doute protégé par son ami l’agent, dis-je quelque peu cyniquement.

— Vous avez très bien compris, Madame Gordon-Clancy.

— Sérieux ? intervient Colleen dans un murmure.

— Oui, c’est la vérité, répond Jean en levant son index droit vers le plafond. Dieu m’en est témoin !

Un silence lourd plane pendant je ne sais combien de temps. En tout cas, je griffonne quelques informations dans mon calepin et je dépose mon stylo à côté. Avec autant d’informations d’un coup, je suis complètement dépassée. Je peine à croire que tout cela soit vrai. 

« Mais dans quel réseau sordide est Carl Neely ! J’arrive à peine à saisir qu’il est sans scrupule et qu’il participe, sa femme et lui, à des orgies, mais le faire complice avec un avocat qui garde des photographies du cadavre de son amante… Ça frôle presque la nécrophilie… Et un trouble psychiatrique… Mais pourquoi ? »

La voix grave de l’Observateur français brise le silence :

— Et Monsieur Shane Carson garde les photographies dans un tiroir de son bureau. Pour pouvoir les regarder tous les jours.

« Je me demande ce qu’il peut y avoir d’intéressant », songe-je, révoltée en mon for intérieur. « Quel manque de respect envers la défunte ! Qu’est-ce que l’homme peut être pêcheur ! Que Dieu les éclaire ! »

— Shane est si amoureux de moi ? demande Colleen en se grattant nerveusement la tête.

— Amoureux est un grand mot, réplique l’Observateur. Il vous voulait maladivement pour lui, même morte. 

Sans doute que je n’ai pas retenu une moue de dégoût, car il s’empresse d’ajouter :

— Mais ceci est une autre histoire qui n’est pas pour toutes les oreilles.

« En tous cas, c’est un monstre ! À croire qu’il ne sait pas ce qu’est l’amour ! », songe-je.

Jean, en regardant alternativement Colleen et moi, conclut d’un ton posé :

— Voilà, Madame Gordon-Clancy, vous savez ce qui est important pour mieux comprendre pourquoi Mademoiselle Colleen Finn hante Monsieur Shane Carson.

— Merci, marmonne-je tellement je suis encore sous le choc de l’émotion.

L’Observateur s’évapore dans les airs jusqu’à ce qu’il disparaisse de ma vue. Je remarque que Colleen disparaît à son tour quelques secondes plus tard en passant au travers le mur le plus près d’elle. Je soupire en refermant mon calepin.

« Que le Seigneur m’assiste dans cette tâche difficile ! » pense-je, exaspérée. Je ne sais pas comment je pourrais parvenir à convaincre la revenante de quitter le monde des vivants. « En tout cas, une chose est sûre : je ne le dirai jamais à Monsieur Shane Carson… »

Pour être certaine de ne pas être tenté de communiquer avec l’avocat, je retrouve la feuille sur laquelle il a laissé son numéro de téléphone et je la déchire puis la jette dans le bac à recyclage derrière le comptoir de ma boutique.



Vers l’heure du midi, je reviens chez moi, pour réchauffer les pierogis au chou blanc et à la viande. Après le repas et la vaisselle, je résume à mon mari ma rencontre avec l’avocat puis la discussion avec les deux esprits. Il m’écoute silencieusement et commente : 

— Du fait que le collègue de mon frère soit un ami de ce salaud de Carl Neely, ça explique tout…

— Comme s’il n’est ami qu’avec des gens aussi immoraux que lui !

— N’oublie pas, Mel, qui se ressemble s’assemble…

— Mouais, marmonne-je à contrecœur.

— Et alors, c’est un collègue de mon frère qui est ami avec lui… Il est hanté par un esprit et toi, tu veux l’aider ? S’il en informe Carl et ses autres amis… Ils se moqueront certainement de toi… De ta naïveté…

Il s’interrompt, me serre entre ses bras et ajoute d’une voix rauque :

— Je ne veux pas pour cela te perdre, mon amour…

— C’est vrai… 

Je soupire. Les mots de Saint Georges me reviennent en mémoire : « Ne tentez pas trop le Seigneur ! La troisième fois, vous Le rejoindrez ! »

Je marmonne, secouée par ce souvenir :

— La troisième fois, je rejoindrai le Seigneur…


Nous demeurons silencieux pendant je ne sais combien de temps. Je pleure malgré moi. Mon mari me berce pour me rassurer puis murmure en russe :

— Au moins, Mel, tu sais que tu peux t’attendre à tout de Carl Neely… 

Il fait une courte pause avant de reprendre d’un ton que j’interprète comme moqueur : — D’ailleurs, on dirait qu’il est obsédé de toi comme son ami l’avocat avec la pauvre Colleen Finn…

Je le tape légèrement sur l’épaule en marmonnant :

— Sérieux, Jim, quelle insinuation !

En serrant mes mains entre les siennes, il commente :

— Reconnais que la similitude est frappante… Si son ami l’avocat est capable de garder les photographies d’un cadavre, peut-être parce qu’il trouve cela excitant…

Je soupire. « Je me demande bien comment tu parviens à une telle pensée… »

Mon mari continue :

— … De sorte que ça ne m’étonnerait pas que ce salaud de policier criminel voudrait te tuer… puis prendre en photo ton corps mort….

Je recommence à pleurer.

Jim m’enlace et murmure d’un air déterminé :

— Mais sache, Mel, que je ne le laisserai pas faire ! En tout cas, pas de mon vivant ! Ni même par-delà la mort ! Il ne te touchera pas ! Jamais ! Je t’en fais la promesse !

Il me berce doucement le temps que je me calme. Le silence plane pendant plusieurs minutes, lourd des menaces sous-entendues.

Jim dit à voix basse :

— Mel, le meilleur pour l’instant sera de ne pas trop s’inquiéter de cet avocat et de son esprit et d’aller dormir…

— Quelle heure est-il ? demande-je, malgré que mes paupières se ferment presque d’elles-mêmes.

— Il est bientôt 22 h 00…


Nous nous levons et, main dans la main, nous nous dirigeons vers notre chambre. Une fois allongés dans le lit, nous récitons à mi-voix la prière du soir et nous nous endormons. Dieu soit loué, ma nuit a été tranquille.





Le 20 août 2007, au marché de Grandview, vers 8 h 00.

Je fais les commissions. Jim a fini sa session d’été depuis dix jours et il est à la maison avec nos fils. Lorsque je sors du marché avec mes sacs bien remplis, je vois clairement un esprit apparaître à ma droite. C’est celui d’une jeune femme un peu plus grande que moi, vêtue d’une longue robe grise avec un décolleté en v et de talons hauts gris foncés. Dans ses yeux bleus, une lueur de détermination. Il me semble l’avoir déjà vu.

Comme si elle a lu mes pensées, elle dit d’une voix enjouée : 

— Oui, nous nous sommes déjà rencontrées dans l’immeuble à bureaux des avocats de Grandview, devant le bureau de ce salaud de Shane Carson... Je suis Colleen Finn…

Je hoche la tête puis je demande d’une voix douce :

— Êtes-vous prête à partir dans la Lumière ?

Je pense : « Sans doute s’est-elle rendue à l’évidence de l’inutilité de sa vengeance… »

À cette remarque mentale, un petit sourire malin s’esquisse sur son visage et disparaît aussitôt. Colleen dit d’un air triomphant :

— Je me suis vengée de Shane !

— Comment ? dis-je, étonnée.

« Surtout qu’il me semblait qu’elle ne savait pas comment faire… À moins que les Observateurs l'aient entre-temps informé des possibilités d’actions des esprits sur les vivants… »

La revenante m’explique :

— Simplement en possédant le supérieur de Shane afin qu’il découvre comment il me contrôlait… Il est à deux doigts d’être renvoyé, les rumeurs courent vite.

— Je comprends, marmonne-je.

— Pour information, c’est Monsieur l’Observateur qui m’a dit comment parvenir à posséder un vivant… C’est vraiment une expérience bizarre… Celle de se retrouver dans un autre corps, en plus dans celui d’un homme…

— Je peux très bien comprendre, puisque vous êtes une femme, réplique-je d’un air chaleureux.

Arrivée devant ma maison, j’y entre, car mon mari m’ouvre galamment la porte. Je remarque du coin de l’œil que Colleen me suit. Il prend les sacs en demandant en russe :

— Tout va bien, Mel, tes commissions ont été tranquilles ?

— Oui, oui, dis-je.

— Pourtant, on dirait que tu viens de voir un fantôme… C’est inscrit sur ton visage, me taquine-t-il en se rendant dans la cuisine.

J’ôte mes talons hauts pour mettre mes sandales-pantoufles et je précise :

— C’est vrai, tu n’as pas tort… J’ai discuté avec Colleen Finn, tu sais, celle qui a hanté le collègue de ton frère…

— Ouais, et alors ?

En rejoignant mon mari dans la cuisine, suivie par l’esprit, je réponds : 

— Elle est là, à ma droite, dis-je en la pointant d’un geste de la main. Et elle m’a assuré être prête à partir dans la Lumière. Car elle s’est vengée de l’avocat…

— De Shane Carson, intervient la revenante avec un faible sourire dans le coin des lèvres.

Je reprends : 

— Shane Carson… Et il est maintenant, selon les dernières nouvelles que Colleen m’a dit, à deux doigts d’être renvoyé.

— Oh ! Un salaud de moins à Grandview ! s’exclame Jim en déposant bruyamment un sac de carottes sur la table.

Je souris puis je murmure en anglais, en tournant mon regard vers l’esprit :

— Mademoiselle Colleen Finn, puisque vous êtes prête à quitter définitivement le monde des vivants, voyez-vous la Lumière ?

Elle observe autour d’elle puis fixe sa droite en marmonnant :

— Oui… Je vois une lumière… Tellement accueillante ! J’ai tellement envie d’y aller…

— Allez-y, elle est pour vous ! Bon voyage !

L’esprit se retourne vers moi et dit d’une voix douce :

— Merci à vous, Madame !

— Il n’y a pas de quoi !

Et elle se retourne vers sa droite et avance d’un pas assuré sur ses talons hauts. Je la regarde jusqu’à ce qu’elle disparaisse complètement de ma vue. Émue, je ne peux pas m’empêcher de pleurer de joie tout en remerciant Dieu de l'heureux dénouement de toute cette histoire.

Ressentant le regard insistant de mon mari, je lui explique que Colleen vient de partir dans la Lumière. Il m’embrasse sur les lèvres puis murmure :

— Mel, tu es toujours aussi géniale !





Le 25 septembre 2007, The Antique Shop of Grandview, vers 9 h 00.


Je suis derrière le comptoir. Mes associés ne sont pas disponibles pour travailler. Je comprends qu’ils ont leurs cours à l’Université. Un homme est dans la boutique, regardant avec curiosité des figurines et d’autres objets sur l’une des étagères.

Tout à coup, voilà qu’un esprit apparaît devant moi, à quelques centimètres du comptoir. Je l’observe attentivement : un homme d’à peu près de mon âge qui me dépasse d’une tête malgré mes talons hauts, simplement vêtu d’un complet noir avec cravate et d’une chemise blanche. Dans ses yeux brun-olive, une lueur de tristesse et de colère.

Je demande mentalement : « Monsieur, je suis Melinda Gordon. Et vous ? »

— Shane Carson, répond-il.

Étonnée, je poursuis mentalement : « Il me semble avoir déjà entendu votre nom… »

— Oui, dit-il. Je suis avocat à Grandview…

« Que puis-je faire pour vous aider ?… »

Le revenant s’approche de moi, me faisant reculer de quelques pas, et murmure :

— Me rejoindre…

« Non ! », proteste-je mentalement en s'agrippant au comptoir.

À ce moment précis, je vois clairement derrière Shane qu’un autre esprit fait soudainement son apparition : mon père, sous son aspect le plus présentable. Je suis rassurée par sa présence. 

— Personne n’a le droit de menacer ma fille ! explose-t-il, ses yeux bleus lançant des éclairs de colère.

Shane n’a ni le temps de se retourner ni de dire quelque chose que mon père le saisit fermement entre ses bras et le traîne loin de moi. L’autre essaie de se débattre, mais en vain. Je les regarde jusqu’à ce qu’ils disparaissent de ma vue en passant au travers la porte de la boutique. Je la fixe pendant un certain temps. Je songe : « Peut-être que Jim a raison… Que Carl Neely veut me… » Je soupire pour ne  pas commencer à pleurer. Je sors de mes pensées par la voix du client, qui est arrivé près du comptoir :

— Je m’excuse, Madame, mais je voulais bien voir les objets que vous avez avant de les acheter.

— Sans problème, dis-je d’un ton neutre, en affichant un sourire pour cacher ma perplexité.

Je lui montre certains bibelots et figurines, dont le client se décide rapidement à l’achat. Une fois la facture remise au client, je le remercie de sa visite. Il prend le sac dans lequel il a placé les objets achetés — deux figurines en porcelaine et une vieille pipe — me salue et sort de ma boutique.

« Je me demande ce que j’ai fait au Bon Dieu pour ainsi être entourée de gens sans scrupules. À moins qu’il s'agisse d’une tentation ? » songe-je, le cœur battant la chamade. Pour me calmer, j’adresse une courte prière muette à la Vierge pour m’éviter de tomber dans les pièges de mes ennemis

« Comment ? Ce collègue de Daniel est mort ? Je suis curieuse de savoir la cause… Surtout que rien ne dénote une mort violente… »

Aucun client en boutique, je fais une recherche rapide sur l’ordinateur dans l’arrière-boutique. J’apprends que Shane Carson est décédé il y a quelques heures dans la salle d’urgence de l’hôpital en raison d’une surdose de médicaments. 




Lorsque je reviens à la fin de ma journée chez moi, je tricote quelques rangs de mon pull pour me remettre de mes émotions. Jim, allongé sur l’autre canapé, demande en russe :

— Mel, on dirait que tu as eu une journée bizarre…

— Mouais. dis-je en déposant mon tricot à côté de moi.

— Des esprits ou des clients ?

— L’esprit de Shane Carson…

— Pourquoi ? Il est mort ?

— On dirait que oui… Selon l’avis de nécrologie, il semblerait qu’il soit mort il y a quelques heures d’une surdose de médicaments…

— Et alors ? 

— Il est venu dans ma boutique… Et…

Je lui rapporte ce qui s’est passé dans ma boutique.

Mon mari se lève, s’approche de moi et m’enlace pour me rassurer. Il commente :

— Heureusement, Mel, que ton père est venu…

— Par chance… Dieu merci ! 

— Comme quoi tu es vraiment bien protégée ! Tu ne dois jamais douter de cela !

— Tu as peut-être raison, murmure-je.


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