La Pile
Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de Fanfictions .fr de septembre-octobre 2026 « Si ma mémoire est bonne » Bonne lecture !
Cinquième Tentative :
— Nom, prénom, grade, unité, lieu de résidence ?
Bon. Héléna ne devait pas se tromper.
— Seconde Classe Héléna Faireh, 158ème division de fusiliers-marins, 1er régiment, 2ème compagnie. J’habite à…
Elle marqua une hésitation.
Non… Pas maintenant… Elle avait tout dit d’une traite.
— Kirknell. J’habite à Kirknell !
Ça lui revenait. L’absence de choc électrique répandu à travers ses muscles lui confirma que ses lèvres avaient bien articulé le nom de ville que lui dictaient ses pensées. Ses propres pensées.
— Es-tu une femme ou un homme ?
Même dans cette position, sanglée sur une chaise de bureau, la pince d’une batterie de camion refermée sur son doigt, seulement revêtue d’une culotte et de sa chemise d’uniforme imbibée de sueur, à demi ouverte sur sa poitrine, Héléna trouva la question humiliante.
— Une femme. Je suis une femme.
S’il le demandait, c’était que la réponse ne coulait pas de source. Elle avait tant de fois donné la mauvaise.
— Je ne comprends pas, déclara le capitaine.
Héléna déglutit un peu de sang avec difficulté : elle non plus.
Il approcha son visage à quelques centimètres du sien. Elle leva son œil gauche pour le contempler. Le droit, boursouflé, tout humide de larmes de sang et de pus, refusait de bouger.
— Es-tu une espionne ?
— Non ! Je…
Son poing vola. Quelque part vers son estomac. Il lui coupa le souffle et la parole.
— Une traîtresse, au moins ?
— Non ! cracha Héléna.
La bile qui lui était montée en bouche s’échappa par ses lèvres fendues, coula le long de son menton.
— Oeuvres-tu au service de la Légion Coloniale ?
Héléna réfléchit. Trop longtemps.
Ses membres se crispèrent, tétanisés par la vague continue de douleur qui traversa ses membres. Ses doigts, engourdis, pulsaient, refusaient de lui répondre. Son interlocuteur laissa presque une minute entière la seconde pince de batterie de camion en contact avec la peau de la cuisse d’Héléna. Plus longtemps encore que les fois précédentes.
— Non ! Je suis… Warden ! Je suis… suis fidèle à l’Empire !
— On va reprendre depuis le début, soupira son tortionnaire après avoir retiré son instrument.
Héléna allait mourir. Elle le savait. Il lui restait peu de temps.
Tant que son esprit restait lucide ; tant que l’autre qui habitait à l’intérieur restait silencieux, tant qu’il lui restait assez de forces et de dents pour parler d’une traite, elle prit une grande inspiration et déballa le discours qu’elle avait appris par cœur :
— Votre lieutenant est dans le couloir. Il arrive. Dans cinq… dix minutes, je ne sais plus. Il est parti emprunter un pied-de-biche aux mécaniciens, dans la salle des machines. Avec ça, vous allez me briser les os : les tibias, d’abord, puis les genoux. Je serai incohérente. Aucune de mes réponses ne vous satisfera. Vous ne comprendrez rien. Ou plutôt, vous comprendrez qu’il est vain de perdre de votre temps. Vous ne frapperez plus pour mes explications, mais par dépit. Les doigts, les bras. Le torse. Le visage. J’en mourrai.
Le capitaine, debout, croisa les bras. Immobile. Il aurait pu ressembler à un épicier de quartier, avec son visage rond, ses yeux enfoncés, sa petite moustache et ses lèvres pendantes. Le genre de type débonnaire, qui offrait des réglisses aux gosses. Si c’était là le métier qu’il exerçait jadis, la guerre et sa nouvelle occupation l’avaient transfiguré : il avait les joues hâlées, tailladées de fines cicatrices, la bouche close sans l’ombre d’un sourire. Les lignes de ses muscles se dessinaient, taillées à la serpe au milieu de rides prématurées. Et ses yeux : ils sondaient ceux d’Héléna, pour y découvrir la vérité cachée qu’il s’efforçait d’arracher par la force. Sous des sourcils broussailleux, ils brillaient d’une singulière vivacité.
Héléna supporta son regard. Elle n’avait rien à cacher. Il avait beau impressionner, ce petit épicier, son manteau à double rangée de boutons, son haut képi, ses bottes, ses gants de cuir mouchetés de sang, son insigne à tête de mort et masque à gaz n’effrayaient pas Héléna. Plus depuis longtemps.
— Tu prétends connaître l’avenir ?
— D’une certaine manière.
Il recula d’un pas.
— Et là ? Qu’est-ce que je vais faire ?
— Ça dépend : si je dis que vous allez m’électriser, vous m’offrez de l’eau et une cigarette. Si je dis que vous m’offrez de l’eau et une cigarette, vous m’électrisez.
Il l’électrisa. Puis lui offrit de l’eau et une cigarette.
Héléna n’arrivait pas à aspirer la moindre bouffée. Le tube restait là, pendu à ses lèvres. Il se consumait tout seul et, de temps en temps, quelques miettes de cendres tombaient entre ses cuisses. Mais au moins, pendant ce temps, le capitaine ne la frappait plus.
La porte s’ouvrit. Héléna et son tortionnaire se tournèrent à l’unisson. Le lieutenant entra, armé d’un mousqueton en bandoulière et d’un pied-de-biche rouillé sous le bras.
— J’ai emprunté ça aux mécanos, dans la salle des machines. J’ai pensé que ça serait pas mal pour lui remettre les idées en bon ordre.
Le capitaine la dévisagea :
— T’es une maligne, toi… Comment t’as su ça ?
Héléna avançait maintenant en terre inconnue. Elle devait peser chaque mot :
— Vous êtes le capitaine Jan Hicks, du 82ème Régiment de la Garde. La Death Korp. Votre collègue, c’est le lieutenant Liam Calrighan. À l’aube, l’armée Warden va débarquer sur la plage de Silver. Ce sera un massacre, l’opération va échouer.
— C’est un avertissement, ou une menace ?
— Un avertissement. C’est la vérité. Vagues d’assauts clouées sur la plage, des retards en pagaille, impossible de se coordonner avec les soutiens blindés. Même quand l’opération sera annulée, l’évacuation se fera dans le chaos le plus total. Beaucoup mourront.
— On avance. Des réponses cohérentes, enfin.
— Comment sais-tu cela ? coupa le lieutenant. Pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt ?
— Je l’ai fait. Ça n’a pas marché.
— Tu n’as jamais parlé de ça.
— Pas cette fois, non. Les autres fois, oui. On a déjà eu cette discussion. J’ai déjà vécu cet interrogatoire.
— Combien de doigts je cache dans mon dos ?
— Je ne sais pas. Ça, c’est la première fois. Écoutez : je veux coopérer. Je dirai tout, depuis le début. Mais je dois vous prévenir, il y a…
Une bouffée de haine s’empara d’Héléna à la vue des uniformes bleus des deux devant elle.
L’ennemi.
— Il y a l’autre… acheva dans un souffle qui lui appartenait encore.
Elle serra les poings. Comme elle… Non, comme IL voulait les resserrer sur le cou de l’ennemi. Lui arracher la gorge. Pour…
Pourquoi ?
Empire Warden.
Non, Légion Coloniale.
Son bras s’arracha à l’accoudoir de la chaise. Les sangles le retinrent, s’enfoncèrent dans sa chair. Des bras de femme, animés d’une volonté d’homme.
Tuer l’ennemi.
Pour la Légion.
La mer, dans son esprit, se changea en collines semées de vignes. Les bateaux devinrent des oliviers, son petit appartement tapissé de cartes postales, une chambre ensoleillée sous les toits d’une villa solitaire.
Ses pensées lui venaient, parsemées de mots étrangers. Il les cracherait au visage de l’ennemi, mais il ne parlerait pas.
— Deuxième classe Héléna Faireh ?
— Va chier, Warden.
— Voilà que ça recommence.
— Le débarquement, demain. Qu’est-ce qui ne tournera pas rond ? Comment éviter la catastrophe ?
— Va chier, enculé de Warden.
Le pied-de-biche du lieutenant Calrighan s’abattit sur le pied nu du prisonnier.
Héléna s’éveilla en sursaut dans les draps de sa couchette, entourée des silhouettes endormies des autres soldats de sa compagnie.
Il lui fallut un moment pour raccorder les fils. Elle frappa du poing les montants de fer de son lit. Encore, et encore, tant pis si les autres se réveillaient.
C’était de pire en pire. Elle ne se rappelait même pas avoir été tuée. Elle était pourtant si proche du but… les commissaires de la Death Korp l’écoutaient. Elle allait les convaincre, elle le savait. Dans un vertige, le souvenir des tortures subies par Héléna lacéra à nouveau ses chairs. Elle se frotta frénétiquement l’œil, désormais intact, où subsistait encore le fantôme de sa crevaison. Il faudrait recommencer. Encore.
Elle voulut vomir.
L’autre : cette saleté de Collie qui étranglait son âme avec la sienne ; il avait tout gâché.
En théorie, chercher l’aide des officiers de la 82ème Death Korp ressemblait à une idée géniale : ils faisaient trembler même les officiers. Leur voix avait le pouvoir d’infléchir le cours de la bataille. Et surtout, des fanatiques qui croyaient réellement à la divinité du général Callahan et à la portée mystique de la destinée de l’Empire Warden et de ses guerres ne riraient pas nécessairement des choses extraordinaires qu’elle leur raconterait. Dans les faits, Héléna avait sous-estimé sa capacité à le contrôler le temps d’une discussion sérieuse :
Première tentative :
— Pardonnez-moi, mon capitaine, je souhaiterais m’entretenir avec vous du débarquement prévu demain à l’aube. Je possède des informations susceptibles d’impacter grandement le cours des opérations.
Les deux officiers de la 82ème DK étaient de visite à l’infirmerie. Héléna le savait pour les y avoir rencontrés dans une vie précédente. Dès sa résurrection, elle s’était hâtée vers cette partie du navire, attendant à la sortie pour les intercepter dès leur retour, dans la coursive adjacente.
Droite, au garde-à-vous, elle leur adressa un impeccable salut militaire, en attendant qu’ils voulussent bien agréer sa présence.
Le capitaine se tourna vers elle, un sourcil froncé.
— Repos, soldat. Je vous écoute. Qui êtes-vous ? Que savez-vous ?
Héléna se relâcha. Le cœur battant, elle enchaîna sans y penser :
— Je suis le caporal Aldo Vitali, de la 102ème division de Protection Territoriale de la Légion Coloniale.
— C’est une plaisanterie ?
Elle voulut rectifier, mais sa langue fourcha :
— Va chier, Warden de mes deux.
Quand le capitaine et le lieutenant, à l’unisson, sortirent leurs pistolets, l’Autre usa de son corps pour tenter de les désarmer. Héléna ne fit pas le poids.
Deuxième tentative :
Une heure ou deux de sommeil, et la fatigue ne se mettrait pas en travers de sa route. Héléna ne dormit que d’un œil, torturée de rêves qui ne lui appartenaient qu’à moitié, hantée par l’idée de manquer l’horaire. Elle s’assoupissait, cotonneuse, et ouvrait les yeux en sursaut dès que sa conscience sombrait. Le cadran de la montre reposait à quelques centimètres de ses cils.
À l’heure souhaitée, elle se releva d’un bond, déjà habillée. Elle rectifia son uniforme, coiffa ses cheveux en un chignon serré, comme pour la parade, ajusta l’inclinaison du calot au sommet de son crâne. Les gestes, routiniers, revenaient tout seuls. Ils lui appartenaient. À elle.
Les commissaires verraient face à eux une militaire sérieuse et soignée, non pas une folle débraillée marmottant des absurdités. Par la logique, par la vérité, elle vaincrait :
— Pardonnez-moi, mon capitaine, je souhaiterais m’entretenir avec vous du débarquement prévu demain à l’aube. Je possède des informations susceptibles d’impacter grandement le cours des opérations.
— Repos, soldat. Je vous écoute. Qui êtes-vous ? Que savez-vous ?
Héléna se mordit la lèvre.
— Deuxième classe Héléna Faireh, de la 158ème Division de Fusiliers-Marins. 1er régiment, 2ème compagnie.
C’était sorti tout seul. Sans forcer. Son propre nom. Son propre grade. Héléna refusa de se laisser emporter par ce succès. Le capitaine restait silencieux. Elle le prit comme une invitation à continuer. Mer, mer, mer, se répétait-elle en boucle, concentrée sur les images qu’elle était SÛRE lui appartenir. Son propre nom. Mer, mer, mer…
— Vous le savez, nous avons capturé deux prisonniers collies qui tentaient de saboter la flotte. Quand ils ont été emmenés en détention à bord, c’est moi qu’on a chargée de monter la garde devant leur cellule. Ils ont tenté de s’évader. J’ai tiré. Et je suis… et l’un d’eux… l’un d’EUX ! est mort.
Une bouffée de panique gagna Héléna. Mer, mer, mer, colline… non, mer, merde…
Elle balançait d’un pied sur l’autre, se grattait le cou. Ses lèvres s’agitaient sans bruit au rythme de sa litanie silencieuse. Le sang palpitait dans ses tempes.
— Vous êtes ivre ?
— Non, bien sûr que non ! C’est le soldat que j’ai tué. Son âme est entrée en moi, voyez-vous. Et maintenant il est là. Il me possède, en quelque sorte. Il a pris la forme d’une mouche, je crois pour entrer en moi. Mer. Et depuis, je revis sans fin la même journée, le même massacre. Mer, colline… Je veux… Il veut ! Il veut que je retourne sur Silver Island pour trouver la Pile… quoi que ça puisse être. Mer, mer, mer…
— Oui, soldat. Je vous crois.
— C’est vrai ?
Le lieutenant avait dégainé son pistolet. Le capitaine avait posé sa main sur l’épaule d’Héléna. Mais ses doigts serraient. Ils ne la lâchaient pas. Ils ne la lâchèrent pas quand elle se débattit. Elle hurla, cria, mais en vain. Des soldats déboulèrent. On lui fourra un bâillon dans la bouche, on la menotta à un tuyau d’acier.
Quand on le lui retira et qu’on la déplaça, deux ou trois interminables heures plus tard, ce fut pour la sangler à une chaise dans les profondeurs les plus reculées de la soute, la pince d’une batterie de camion refermée sur son doigt.
Troisième tentative :
C’était la première fois qu’Héléna avait mis aussi longtemps à mourir. Elle avait supplié ses bourreaux de la tuer. Ils lui avaient refusé cette délivrance. Il avait fallu attendre, torture après torture, que son corps finisse par lâcher.
Héléna s’éveillait après chaque mort avec le souvenir vivace de ses blessures : la moindre fracture, le moindre impact de balle, gravé dans sa chair au fer rouge.
Elle tâta son corps, fébrile. Il était intact.
Plus jamais ça, plus jamais ça, promit-elle, étourdie par la lente réalisation que la douleur était restée derrière elle, effacée par une mort de plus.
Les brûlures de fils électriques, les coups de poing, de barres de fer, tout cela, déjà, s’estompait. Plus rien n’existait, ailleurs que dans sa tête. Sans séquelles pour en témoigner, était-ce bien réel ?
Quand elle avait rejoint l’armée, Héléna avait passé deux mois dans un camp d’entraînement. On faisait faire aux conscrits de longues marches dans la neige, souvent de nuit. Le dos courbé sous le poids du sac, les pieds lacérés d’ampoules, pressés de suivre la cadence imposée par le chef. L’une des routes empruntées, balayée par le vent, était si terrible qu’ils l’avaient surnommée « la piste à ski ». Quand Héléna n’en pouvait plus, il y avait un caporal, le caporal Cotten, qui se mettait dans son dos. Elle se heurtait à lui dès qu’elle ralentissait. À chaque pas, il hurlait des encouragements jusqu’à ce qu’elle priât qu’il la ferme. Mais il continuait, sans pitié, et refusait de la lâcher : « Allez, disait-il. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Quand tout sera fini, ça sera loin et tu en riras. »
Héléna, grelottante, trébuchante, à demi-effondrée sous son sac et son fusil, ne pensait pas qu’il pût avoir raison : jamais elle n’oublierait la moindre sensation de ce calvaire. Jamais elle n’en rirait. Et pourtant ; quelques semaines plus tard, la « piste à ski » n’était plus qu’un de ces souvenirs partagés par le bataillon, qu’on se remémorait avec un léger frisson dans la chaleur du mess. La douleur avait disparu, mais comme un caillou laisse une empreinte sur le sable, il ne restait guère derrière que le souvenir de l’avoir éprouvée.
On dit que l’accouchement est la douleur la plus aiguë qu’un être puisse ressentir. Cela n’empêchait pas les mères de se souvenir avec nostalgie de la naissance de leur enfant, et déjà de rêver de leur prochaine grossesse. Quoiqu’elles aient enduré ce jour-là, leur esprit les trompait. Le mensonge sirupeux métamorphosait la souffrance en fantôme sans conséquence. Impuissant. Risible.
Ce n’était qu’un mauvais moment à passer.
Héléna ferma les yeux. Oublia tout, le temps d’un sommeil. Elle s’éveilla, se coiffa et s’en alla à l’infirmerie répéter le cours des choses.
Ce n’était qu’un mauvais moment à passer, mais cette fois-ci, elle ferait mieux.
Quatrième tentative :
Elle n’avait pas vraiment fait mieux. Ni vraiment pire, d’ailleurs :
— Et là ? Qu’est-ce que je vais faire ? demanda le capitaine, narquois, après qu’Héléna eut, enfin, réussi à donner des explications sans que la chose en elle ne l’interrompît.
— Vous allez m’électriser.
C’était ce qu’il avait fait, la dernière fois. Mais au lieu de poser l’électrode sur quelque partie de son corps, le commissaire traversa lentement la soute, pour passer dans le dos d’Héléna. Elle entendit un bruit de vaisselle, celui d’eau qu’on versait.
Le capitaine revint, avec un verre qu’il porta à la bouche d’Héléna. L’eau dégoulina sur son menton, inonda sa chemise. Mais elle but. Un peu.
Après avoir reposé le verre, il tira un paquet de clopes de la poche de sa vareuse. Il en choisit une cigarette, la cala entre les lèvres de sa prisonnière et l’embrasa d’un coup de briquet.
Héléna inspira une bouffée.
Une douce torpeur lui emplit la poitrine, s’éleva derrière ses yeux. Elle dissipa, l’espace d’un magique instant, les brûlures de milliers d’invisibles aiguilles, enfoncées dans chacune des fibres de ses muscles.
Un miasme empoisonné s’infiltrait dans ses poumons. Sa tête tournait, son cœur chavirait. Lui.
Il ne fumait pas. Pas depuis qu’il avait essayé en cachette les cigares de son père, caché dans un buisson de laurier sous le muret de la villa. Une brume fétide planait dans la salle bondée d’un café. Il la détestait. Des relents de tabac froid imprégnaient les vêtements de ses amis, fumeurs invétérés. Il fronçait le nez. La fille qu’il embrassait mêlait à la sienne une haleine âcre, que les vapeurs de vins du repas échouaient à masquer. Il frissonnait.
C’était une erreur. Il revenait. Comme une renard, enfumé au fond de son terrier, jaillissait à l'air libre sous le nez du chasseur.
Il ne la laisserait pas faire. Héléna se sentait comme à l’une de ses soirées, où l’on avait trop bu trop vite sans oser l’avouer. La nausée serrait les tripes, l’estomac et le vomi montait. On essayait de rester impassible autour de la table. Il ne fallait pas que les autres voient cette lutte intérieure pour la survie. On déglutissait. On respirait. On profitait de chaque seconde qui n’explosait pas en gerbe puante. On espérait que ça passerait. Ça ne passait jamais. Ce n’était pas une bataille que l’on pouvait gagner. La bile, toujours, montait un peu plus haut dans la gorge. Dans la bouche. On la ravalait. Mais à un moment ou un autre, il fallait faire un choix : prétexter une envie pressante pour courir aux toilettes, ou bien espérer passer encore un peu inaperçu, quitte à vomir sur la table l’instant d’après.
Héléna ne réussirait pas à tenir. Elle ne réussirait pas dans cette vie. Tout ce qu’il lui restait à espérer, c’était de préparer la suivante :
— Comment vous vous appelez ?
Elle ne pensait pas que le capitaine lui répondrait. Et pourtant :
— Hicks. Jan Hicks. Et là ? J’ai affaire à la seconde classe Faireh, ou au caporal Vitali ?
Le caporal brûlait de répondre. Elle fut plus rapide. Elle le ravala :
— À la seconde classe Faireh. Pour le moment.
Ça ne durerait pas.
Il la frappa au visage. La cigarette voltigea.
— C’est quoi ton problème ? Tu crois qu’en jouant la demeurée, tu vas esquiver le débarquement demain ? Ça marche pas, ça. On va t’apprendre à nous craindre plus que tu ne crains les collies.
Héléna se força à articuler :
— Et votre lieutenant, c’est quoi son nom ?
— Liam Calrighan. Il va te montrer qui pose les questions, ici. Et t’auras intérêt à parler droit.
— Vous habitiez où, avant la guerre ? Vous avez de la famille ? Une femme ? Des enfants ?
La porte s’ouvrit. Le lieutenant et son pied-de-biche :
— J’ai emprunté ça aux mécanos, dans la salle des machines. J’ai pensé que ça serait pas mal pour lui remettre les idées en bon ordre.
Dernière tentative :
Oh oui : Héléna avait beaucoup donné. Tout ça à cause de LUI. Tout ça pour lui.
— On suit le même but, tous les deux, grinça-t-elle tout bas entre ses dents, la tête enfoncée dans son oreiller. C’est pour TOI que je fais ça. J’essaye de te libérer, de nous libérer tous les deux. Fous-moi la paix et laisse-moi gérer ou je... ON ne réussira jamais.
L’autre resta silencieux. Mais quand elle essaya de se remémorer des souvenirs à elle, quelques images qui ne lui appartenaient pas s’incrustèrent dans les réminiscences.
— Tu as peur des phares. C’est ridicule.
Elle le sentait au fond d’elle. Le malaise sourd qui étreignait ses tripes à la vue de cette tour solitaire, au-delà des toits d’un port inconnu. Il y avait quelque chose d’obscène dans cet œil, unique et jaune, qui tournait lentement dans la nuit avec une régularité mécanique. Comme un cyclope, inerte et pétrifié, dont le globe oculaire pivotait autour du crâne, transperçait pour vous chercher les ténèbres de son éclat blafard.
Elle le sentait au fond d’elle, mais savait autre chose : le phare était une présence éternelle. Un point de repère dans le paysage, fier et rassurant. Protecteur. Un compagnon de toutes les nuits, dont on apprenait à oublier l’existence même quand la lueur du projecteur perçait, filtrait par intermittence à travers l’interstice des rideaux. Elle berçait la ville endormie, même dans la brume la plus épaisse.
— J’ai peur, moi aussi… avoua Héléna à la présence étrangère tapie au fond d’elle. J’ai peur de la batterie de camion, du pied-de-biche. Des mitrailleuses et des obus, sur la plage. Du néant qui nous court après pour nous avaler.
Est-ce qu’il ressentait ses peurs, comme les siennes lui serraient les tripes ?
Mer. Collines. Mer. Vigne. Petit appartement. Villa ensoleillée. Phare rassurant. Non. Terrifiant.
Le flot d’images d’une terre étrangère se superposa à celles, familières, d’un passé qu’elle s’efforçait de garder au-dessus des eaux. Elle luttait, se débattait, mais choisit, cette fois, de lâcher prise.
Collines. Collines. Villa. Vignes. Collines.
Comme un noyé cesse de s’enfoncer lorsqu’il renonce à gesticuler, la tempête cessa. La marée déchaînée se fit atmosphère, qu’Héléna respira à petites gorgées, apaisée.
Collines. Collines. Villa. Vignes. Mer ; comme pour lui rappeler qu’elle existait toujours.
Il avait peur des phares. Il avait peur des canons, qui, à toute heure du jour et de la nuit, bombardaient l’île minuscule où le hasard l’avait placé en garnison. Il avait peur de la faim, de plus en plus pressante à mesure que le blocus durait, se resserrait. Il avait peur d’échouer. D’abandonner ses frères et sœurs. De trahir le serment futile, pourtant plus grand que leurs vies réunies, qu’ils avaient tous juré : « Nous défendrons Silver Island jusqu’à la dernière cartouche. »
Mais ce n’était pas tout. Il avait peur d’ELLE. Peur de ce corps qui lui avait retiré le sien ; fait de lui une conscience faible et vacillante, dépendante de sa propre meurtrière. Un vaisseau auquel il s’accrochait, mais qui cherchait, plein de fureur, à l’arracher à elle, à étouffer ses appels au secours. Peur de ses yeux étrangers à travers lesquels, impuissant, il contemplait le monde. Il ne pouvait, pour exister, que crier d’outre-tombe.
Héléna se vit tel qu’il la voyait : l’envahisseur qui viendrait par la plage. Le monstre en veste bleue qui avait pressé la gâchette.
— Tu aurais fait la même chose à ma place. Sur la plage, ce sont les tiens qui nous découpent en morceaux à la sortie des péniches.
Colline. Mer. Colline. Mer.
Les deux paysages se succédaient, au rythme tranquille d’un battement de cœur.
— Je vais recommencer. Fais-moi confiance.
****
— Capitaine ? Seconde classe Héléna Faireh. J’ai des informations de la plus haute importance concernant l’attaque de demain.
Aldo restait coi.
Héléna poursuivit.
Elle raconta tout.
Tout, sauf qu’il vivait en elle.
****
— On y vient. Dans un instant.
— Le tir de mortier a manqué : l’obus a explosé dans l’eau, à côté.
— Ce n’est pas lui, mais le prochain. Dans cinq, quatre, trois…
Héléna ne regardait même pas. Elle ne fixait que sa montre, tournant le dos à l’île de Silver. Heure H-quelques secondes. Le débarquement débutait, mais sans elle. Elle avait vu ses compagnons se regrouper sur le pont, s’entasser dans les péniches que les treuils avaient ensuite descendues à flot. « Deuxième compagnie, par ici ! À tribord, montez dans la première péniche. Faites attention, c’est glissant. Et baissez la tête sous le palan », avait murmuré Héléna aux oreilles des deux commissaires de la 82ème D.K., qui la maintenaient sous une garde sévère. Et « Deuxième compagnie, par ici ! À tribord, montez dans la première péniche. Faites attention, c’est glissant. Et baissez la tête sous le palan », avait ensuite beuglé un officier à destination de ses troupes.
Elle se tenait à présent en compagnie des commissaires de la 82ème D.K. à la proue BMS Longhook. Le lieutenant Calrighan, impassible, pointait sur son abdomen le canon de son mousqueton d’ordonnance. Le capitaine Hicks pointait, lui, sa paire de jumelles sur la péniche de la 2ème compagnie, perdue dans le lointain au milieu des dizaines et des dizaines d’embarcations en approche de la plage.
— …deux, un…
Du coin de l’œil, Héléna guetta sa réaction. Il sursauta. Sa main trembla. Il baissa lentement ses jumelles et les posa sur le bastingage. Calrighan aussi avait baissé son arme. Il contemplait, les dents serrées, le nuage de fumée noire que l’on distinguait s’élever à l’horizon, là où la barge désignée par Héléna avait explosé à l’instant qu’elle l’avait prédit.
Hicks tapota ses poches, jusqu’à trouver son paquet de cigarettes. Il en sortit une qu’il alluma, pensif, et tendit une deuxième à Héléna.
— Non, merci : j’essaye d’arrêter.
— Elle nous enfume. Si c’est une espionne, elle a pu communiquer les coordonnées aux collies. Leur fournir une table de tirs préréglés, peut-être ?
— Régler un tir ne permet pas de deviner à la seconde près quand l’artilleur touchera sa cible, objecta Hicks.
— Une bombe ? Un sabotage visant à nous faire croire à l’explosion d’un obus pour gagner notre confiance ?
Héléna explosa de rage :
— Ça ne vous a pas suffi comme preuve, lieutenant Liam Calrighan ? Alors en voici d’autres : la première vague sera clouée sur la plage. Les sapeurs échoueront à détruire les obstacles. La marée montante prendra tout le monde au piège. Les blindés de la troisième vague ne feront aucune différence. Pire, ils seront un handicap et se feront anéantir à une vitesse record. Au vu des résultats, l’état-major préférera arrêter les frais et annulera le débarquement de la quatrième vague. Je suis peut-être de mèche avec les collies, mais je ne suis pas dans la tête de notre état-major, non ? Attendez et vous verrez : enchaînez-moi si je mens au blindage avant de l’un des chars déployés sur la plage ! Je ne suis pas une lâche, ni une traîtresse : je chanterai des hymnes à la gloire de Callahan. Torturez-moi ! Vous ne me ferez rien de pire que vous ne m’ayez déjà ! Je ne crains ni vos batteries électriques, ni vos pieds-de-biche ! Tuez-moi si cela vous chante, mais s’il y a en vous le plus petit doute que je puisse dire la vérité, donnez-moi les moyens de vous convaincre la prochaine fois.
Hicks garda le silence. Soudain, d’une voix hachée, il parla :
— Application du protocole 745, en vertu de la directive L-18. Mot de passe : Glam Dicinn. Cette procédure vous identifiera comme une membre haut placée des services secrets impériaux, capable de se saisir des pleins pouvoirs au nom de la Loi des Suspects et de l’État d’Urgence Politique. Je vous commande de nous faire gagner.
— Merci. À tout à l’heure.
Les larmes montèrent aux yeux d’Héléna. Calrighan tira.