L'Œil du Mensonge
Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis que Thomas avait aperçu, dans la forêt, un individu portant le même tatouage que son assassin.
Durant cette période, il avait poursuivi ses missions à la guilde des aventuriers. Son insigne de rang fer lui semblait désormais moins dérisoire, même s’il savait qu’il lui restait encore beaucoup de chemin à parcourir avant d’atteindre le rang or.
Mais sa progression la plus importante ne figurait sur aucun registre de la guilde.
Chaque jour, Thomas consacrait plusieurs heures à comprendre sa classe, le Témoin du Voile. Il apprenait à distinguer les traces magiques, à percevoir certaines anomalies et à anticiper les mouvements de ses adversaires.
Son pouvoir de déplacement restait toutefois imprévisible. Parfois, il parvenait à franchir plusieurs mètres en un instant. D’autres fois, il atterrissait trop près d’un obstacle, perdait l’équilibre ou ressentait une douleur fulgurante derrière les tempes.
Il avait également découvert une capacité plus discrète : le camouflage de sa présence.
En se concentrant, il pouvait brouiller son aura et rendre ses mouvements difficiles à percevoir. Il ne devenait pas véritablement invisible, mais les regards glissaient plus facilement sur lui, comme si son esprit refusait de le considérer comme une menace.
Cette aptitude exigeait une concentration constante. Le moindre choc, une douleur trop forte ou une interruption brutale pouvait révéler sa position.
Quant à la magie conventionnelle, Thomas commençait à en maîtriser les bases.
Il avait appris à renforcer temporairement ses muscles grâce à une fine couche d’énergie magique. Cette technique augmentait sa puissance et sa résistance, mais consommait rapidement ses forces.
Un matin, dans une clairière, il concentra cette énergie autour de son avant-bras.
Une faible lueur bleutée apparut sur sa peau.
Il frappa un tronc d’arbre.
Le choc résonna dans les bois. L’écorce se fendit, mais une douleur remonta aussitôt jusqu’à son épaule.
Thomas recula en grimaçant.
— Bon. Ça fonctionne, mais il va falloir éviter de me casser le bras.
Il observa la marque laissée sur le tronc.
Ses progrès étaient réels, mais il ne pouvait pas encore compter sur ses pouvoirs sans en connaître les limites.
Il rangea ses affaires et retourna à Astrélys.
Une nouvelle mission l’attendait.
***
Au tableau de la guilde, une annonce attira son attention.
**MISSION : ENQUÊTE SUR DES DISPARITIONS**
**Lieu : Brumeval, à la lisière de la forêt de Sombrelune.**
**Objectif : déterminer les circonstances de la disparition de plusieurs habitants empruntant la route royale.**
**Récompense : 80 pièces d’argent après remise d’un rapport détaillé.**
Thomas parcourut les informations complémentaires.
Onze personnes avaient disparu en quelques semaines. Toutes empruntaient le même chemin pour rejoindre Astrélys et vendre leurs marchandises. Certaines charrettes avaient été retrouvées abandonnées, mais aucun corps n'avait été découvert.
La mission avait été déposée par le chef du village.
Un employé de la guilde remarqua le document entre ses mains.
— Vous comptez accepter celle-là ?
— C'est ce que je suis en train de décider.
— Nous avons déjà envoyé des aventuriers. Ils sont revenus sans rien trouver. Et certains habitants commencent à penser que des monstres occupent cette partie de la forêt.
Thomas replia l'annonce.
— S'ils ne trouvent rien, il faut peut-être chercher autrement.
L'employé jeta un regard à son insigne de rang fer.
— Ne sous-estimez pas cette mission. Le montant de la récompense est élevé pour une simple enquête.
— C'est justement ce qui m'intéresse.
Thomas enregistra sa participation et quitta la guilde.
Les disparitions lui rappelaient quelque chose : une organisation capable d'enlever des personnes sans laisser de traces pouvait également chercher à dissimuler des activités bien plus graves.
Il ne disposait d'aucune preuve.
Mais il avait appris à se méfier des événements qui semblaient trop étranges pour être de simples coïncidences.
***
Brumeval était un village modeste, composé de maisons en pierre, de petites fermes et de granges entourées de palissades.
À son arrivée, Thomas remarqua immédiatement l'inquiétude des habitants. Plusieurs hommes surveillaient les abords du village, tandis que les conversations s'interrompaient au passage d'un étranger.
Le chef du village le reçut dans une grande maison encombrée de registres.
C'était un homme robuste, aux cheveux grisonnants et au visage marqué par le travail.
— Vous venez pour la mission ? demanda-t-il.
— Thomas Delacroix. Aventurier de rang fer.
L'homme regarda son insigne, puis son visage.
Son expression se ferma.
— Rang fer ? C'est tout ?
Thomas observa sa réaction. La mâchoire crispée, les épaules tendues et les doigts qui tapotaient nerveusement le bureau trahissaient une inquiétude réelle. L'homme avait peur, mais il était également déçu de recevoir un aventurier qu'il jugeait trop peu expérimenté.
— Je comprends vos réserves, répondit Thomas. Vous avez déjà perdu onze habitants. Vous voulez quelqu'un capable de résoudre le problème, pas un débutant qui vous promet de faire de son mieux.
Le chef sembla surpris par cette réponse.
— Alors vous comprenez pourquoi votre rang m'inquiète.
— Oui. Mais mon rang indique ce que j'ai officiellement démontré à la guilde. Il ne vous dit pas ce que je suis capable d'observer. Je ne vous promets pas de vaincre quoi que ce soit. Je vous promets de chercher des preuves et de ne pas prendre de risques inutiles.
Le vieil homme resta silencieux.
Il finit par soupirer.
— Très bien. Vous aurez votre chance. Mais si vous découvrez quelque chose de dangereux, revenez immédiatement. Je ne veux pas perdre un autre homme.
Il déroula une carte sur le bureau.
Les disparitions s'étaient produites entre un vieux pont de pierre et un croisement menant aux collines. Tous les disparus avaient emprunté le chemin reliant Brumeval à la route royale.
— Certains transportaient du blé, d'autres des légumes ou des outils. Une charrette a été retrouvée avec une partie de sa cargaison encore à l'intérieur. Rien ne laisse penser à une attaque de bandits ordinaire.
Thomas examina les emplacements.
— Les disparitions se produisaient-elles à la même heure ?
— Pas exactement. Mais presque toujours en journée, lorsque les voyageurs étaient assez peu nombreux pour se retrouver seuls sur la route.
Thomas leva les yeux.
Ce détail confirmait ses soupçons.
Quelqu'un choisissait ses victimes.
— Je vais examiner le chemin.
Le chef hocha la tête, sans paraître pleinement convaincu.
— Faites attention, aventurier.
***
La forêt de Sombrelune était plus dense que les bois autour d'Astrélys. Les arbres formaient une voûte presque continue, et la lumière du soleil peinait à atteindre le sol.
Thomas passa plusieurs heures à examiner les environs du vieux pont.
Il découvrit des empreintes de roues, des traces de sabots et des marques de bottes. Rien d'anormal au premier regard.
Il activa alors la Perception du Voile.
Une pression apparut derrière ses tempes.
Des lignes translucides se dessinèrent dans son champ de vision, révélant les contours des objets et quelques irrégularités dans l'espace. Près d'un rocher, il distingua une déformation très faible, semblable à une surface d'eau troublée.
Il s'agenouilla.
La distorsion disparut presque aussitôt.
— Encore cette sensation…
Il ne savait pas si elle était liée à la magie de la forêt ou à un sort utilisé par les responsables des disparitions.
Il poursuivit ses recherches, mais ne trouva aucun indice décisif.
Au bout de plusieurs heures, Thomas comprit qu'il ne découvrirait probablement rien en examinant les lieux après les faits.
Il devait surprendre les responsables en pleine action.
Il choisit un emplacement derrière des rochers, à proximité du chemin, puis activa son camouflage.
Le monde sembla perdre une partie de ses contours.
Thomas sentit son aura se contracter jusqu'à devenir presque imperceptible.
Il s'immobilisa.
Il allait attendre.
***
Le premier jour passa sans incident.
Des chasseurs traversèrent la forêt. Deux marchands s'arrêtèrent près du pont. Un petit groupe de voyageurs passa en discutant bruyamment.
Thomas ne bougea pas.
La deuxième journée fut tout aussi calme. La fatigue commença à peser sur ses épaules et ses jambes. Maintenir son camouflage exigeait une concentration permanente, même lorsqu'il parvenait à réduire son effort au minimum.
Plusieurs fois, il fut tenté de rentrer au village pour reprendre des forces.
Mais il avait remarqué un détail : certains voyageurs évitaient instinctivement une portion du chemin, comme s'ils ressentaient un malaise sans en comprendre l'origine.
Thomas décida de patienter encore.
Le troisième jour, peu après midi, le bruit d'une charrette se fit entendre.
Un marchand avançait sur le chemin. Il transportait des tissus, des outils métalliques et plusieurs sacs de marchandises destinés au marché d'Astrélys.
Thomas sentit plusieurs présences se déplacer entre les arbres.
Cinq hommes surgirent sur la route.
L'un d'eux se plaça devant la charrette tandis que les autres encerclaient le marchand.
— Descends de là ! ordonna le premier.
— Qu'est-ce que vous voulez ?
— Tes marchandises. Et si tu tiens à la vie, tu vas faire exactement ce qu'on te dit.
Le marchand tenta de faire demi-tour, mais deux hommes lui barrèrent le passage. Un coup le fit tomber de son siège.
Les agresseurs le ligotèrent et lui couvrirent la bouche. Ils fouillèrent rapidement la charrette, mais ne prirent qu'une partie de la cargaison.
Thomas fronça les sourcils.
Ils ne cherchaient pas principalement des marchandises.
Ils voulaient le marchand lui-même.
Il attendit que les hommes s'éloignent avec leur prisonnier, puis les suivit à distance.
Son camouflage se maintenait, mais la fatigue rendait son contrôle plus difficile. Il devait ralentir régulièrement pour éviter que sa présence ne réapparaisse.
Les hommes quittèrent le chemin principal et empruntèrent un sentier presque invisible sous les fougères.
Après plusieurs minutes, ils atteignirent une formation rocheuse dissimulée derrière des arbres.
Une grotte s'ouvrait dans la paroi.
Deux gardes imposants en surveillaient l'entrée. Ils portaient des armures de cuir renforcées de plaques métalliques et tenaient de lourdes haches.
Les cinq hommes échangèrent quelques mots avec eux avant de pénétrer dans la grotte.
Thomas attendit.
Il observa les gardes, leurs regards et leurs mouvements. L'un surveillait régulièrement les arbres, tandis que l'autre examinait le sentier.
Thomas inspira profondément et avança lentement.
Il passa à quelques pas d'eux.
Aucun ne réagit.
Mais lorsqu'il franchit l'entrée, une douleur lui traversa les tempes.
Son camouflage venait de vaciller.
Il s'immobilisa aussitôt derrière une avancée rocheuse.
L'un des gardes tourna la tête.
— T'as entendu quelque chose ?
— Le vent, répondit l'autre.
Après quelques secondes, ils reprirent leur conversation.
Thomas attendit que la tension retombe avant de continuer.
Il venait de comprendre qu'il n'était pas invisible. Une erreur pouvait suffire à le faire découvrir.
***
La grotte était immense.
Le passage principal débouchait sur une cavité dont le plafond disparaissait dans l'obscurité. Des torches éclairaient des tunnels secondaires, des portes en bois renforcées de métal et des galeries où résonnaient les coups de pioche.
Thomas suivit les traces du marchand.
Après avoir traversé un couloir, il aperçut plusieurs cellules. Des hommes et des femmes étaient enfermés derrière les barreaux. Leurs vêtements étaient déchirés, leurs visages amaigris et leurs lèvres desséchées.
Certains ne parvenaient même plus à se tenir debout.
Thomas sentit une colère froide monter en lui.
Il avait retrouvé les disparus.
Mais ce n'était pas tout.
Plus loin, des dizaines de prisonniers travaillaient dans une vaste salle. Ils extrayaient du minerai, remplissaient des paniers et transportaient des blocs de roche sous la surveillance de gardes armés.
Lorsqu'un homme ralentissait, un fouet claquait dans l'air.
— Plus vite ! cria un surveillant.
Un vieillard trébucha sous le poids de son panier. Le minerai se répandit sur le sol.
Le garde leva son fouet.
Thomas serra les poings, mais resta dissimulé.
Il était seul. Il ignorait combien de gardes occupaient les galeries et combien d'hommes se trouvaient dans les pièces voisines.
S'il se faisait repérer, les prisonniers risquaient de servir de boucliers.
Il devait réfléchir.
Son regard parcourut la salle. Il repéra les accès, les postes de surveillance, les chaînes fixées aux murs et les runes gravées près des cellules.
Sa Perception du Voile révéla de minces filaments lumineux reliant certains verrous à des marques magiques.
Un système de sécurité.
Thomas se concentra davantage.
Une douleur aiguë lui traversa les tempes.
Il dut interrompre son analyse et s'appuyer contre la paroi.
— Pas maintenant…
Il reprit lentement son souffle.
C'est alors qu'il sentit une autre présence.
Au fond de la grotte, derrière une lourde porte, quelque chose dégageait une puissance écrasante.
Thomas se figea.
Cette présence était différente de celle des gardes. Plus dense, plus stable, presque oppressante.
Il ne pouvait pas déterminer son niveau, mais son instinct lui recommandait de ne surtout pas s'en approcher.
— Le chef, murmura-t-il.
Il détourna les yeux.
Son objectif n'était pas de vaincre cet homme.
Il devait libérer les prisonniers et sortir vivant de la grotte.
***
Thomas se retira dans un passage secondaire, à l'abri des regards.
Il avait besoin d'un plan.
Il ne pouvait pas ouvrir toutes les cellules en un instant, et tenter de neutraliser chaque garde serait suicidaire.
Il décida donc de procéder par étapes.
D'abord, il devait comprendre le fonctionnement des verrous magiques. Ensuite, il lui faudrait trouver un moyen de détourner l'attention des gardes. Enfin, les prisonniers devraient pouvoir rejoindre la sortie sans provoquer une panique générale.
Il sortit un morceau de craie enchantée acheté à la guilde et traça un petit cercle sur la pierre.
Au centre, il dessina le symbole d'un verrou. Autour, il ajouta quelques lignes destinées à perturber le flux magique.
Il posa sa main au-dessus du cercle.
Une faible lumière apparut.
**LE TÉMOIN DU VOILE — ANALYSE DES STRUCTURES MAGIQUES : ACTIVATION PARTIELLE.**
**CONTRÔLE : INSTABLE.**
Thomas sentit les liens invisibles du mécanisme.
Il tira légèrement sur l'un d'eux.
Le cercle se mit à vibrer, puis s'éteignit.
Aucun bruit ne se produisit.
Il recommença en modifiant le tracé. Cette fois, un déclic retentit dans la serrure d'une petite porte située à proximité.
Thomas se figea.
Le verrou venait de céder.
Il avait réussi.
Mais l'effort lui avait coûté plus d'énergie qu'il ne l'avait prévu.
Il comprit qu'il ne pourrait pas désactiver tous les mécanismes en quelques secondes. Il devrait placer plusieurs cercles, analyser les runes et déclencher chaque perturbation au bon moment.
C'était possible.
À condition de disposer d'un allié.
C'est alors qu'il remarqua un jeune homme parmi les esclaves.
Malgré la fatigue, les blessures et les chaînes qui entravaient ses poignets, celui-ci continuait de travailler avec une détermination farouche. Son regard n'avait pas perdu sa force.
Thomas activa instinctivement sa classe.
Des filaments lumineux apparurent autour du jeune homme.
Une densité magique exceptionnelle.
Bien supérieure à celle de la plupart des personnes que Thomas avait rencontrées.
Il tenta d'approfondir son analyse.
Une douleur fulgurante lui traversa le crâne.
Il interrompit aussitôt sa perception.
— Qu'est-ce que tu caches… ?
Il n'avait pas le temps de chercher davantage.
Le jeune homme venait de ralentir son travail pour reprendre son souffle. Un garde s'approcha, irrité.
— Qu'est-ce que tu fabriques ?
— Je… j'ai besoin d'un instant.
Le garde ricana.
— Tu auras tout le temps de te reposer quand tu seras mort.
Il leva son fouet.
Le premier coup claqua sur le dos du prisonnier.
Le jeune homme serra les dents.
Le deuxième le fit tomber à genoux.
Le troisième lui arracha un gémissement de douleur.
Thomas sentit sa colère prendre le dessus.
Il ne pouvait plus attendre.
***
Le garde leva une nouvelle fois son fouet.
Thomas concentra toute son énergie dans un déplacement bref.
L'espace sembla se contracter.
Il apparut derrière le surveillant, mais son arrivée fut brutale. Son pied heurta une pierre et il manqua de tomber.
Le garde se retourna à moitié.
Thomas frappa de toutes ses forces à la base de son crâne.
L'homme s'effondra.
Thomas le rattrapa avant qu'il ne heurte le sol, puis le traîna derrière des caisses. Il vérifia sa respiration et lança un sort d'entrave autour de ses poignets.
Le garde était inconscient.
Mais Thomas, lui, tremblait.
Son déplacement avait consommé une grande partie de son énergie. Une douleur remontait de son épaule jusqu'à sa nuque.
— Une chose à la fois…
Il se tourna vers le jeune homme et examina ses chaînes.
— Tu peux te lever ?
— Je crois.
Thomas repéra une petite rune sur le verrou. Il posa ses doigts dessus et tenta de perturber le flux magique.
Le mécanisme résista.
Il recommença, mais la rune émit une faible lueur rouge.
Thomas retira aussitôt sa main.
— Pas bon…
Il observa le verrou. Celui-ci disposait d'un mécanisme de sécurité : s'il forçait davantage, une alarme pourrait se déclencher.
Il sortit son petit outil métallique et tenta d'actionner la serrure manuellement.
Après plusieurs secondes, un déclic retentit.
Les chaînes tombèrent.
Le jeune homme contempla ses poignets libérés, incrédule.
— Vous m'avez sauvé…
— Pas encore. J'ai besoin de toi.
Thomas lui expliqua rapidement la situation. Il allait libérer les prisonniers par groupes, mais il ne connaissait pas les passages et ne pouvait pas guider tout le monde seul.
— Depuis combien de temps es-tu ici ? demanda-t-il.
— Presque trois semaines. Je m'appelle Kaël. Avant, je travaillais comme apprenti chez un artisan de Brumeval. Ils m'ont capturé sur la route.
— Tu connais les lieux ?
— Un peu. Les prisonniers sont répartis dans plusieurs secteurs. Les gardes utilisent le tunnel principal pour transporter le minerai, mais il existe un passage secondaire qui remonte vers la forêt. Il est encombré de caisses, mais il débouche assez loin de l'entrée principale.
Thomas réfléchit rapidement.
— Combien de personnes peuvent encore marcher ?
— Une trentaine, peut-être. Les autres sont trop faibles ou blessés.
Thomas serra les dents.
Il ne pourrait pas faire sortir tout le monde rapidement.
— Écoute-moi, Kaël. Je vais ouvrir les cellules de ton secteur. Tu devras regrouper les prisonniers capables de marcher et les conduire vers ce passage secondaire. Aide ceux qui sont blessés, mais ne force personne à courir. Dès que tu atteins la sortie, reste à l'abri et attends les autres.
— Et vous ?
— Je vais m'occuper des verrous et détourner les gardes.
Kaël le fixa avec incrédulité.
— Vous allez faire tout ça seul ?
— Je vais surtout essayer de ne pas me faire tuer. Alors aide-moi à rendre les choses plus simples.
Le jeune homme baissa les yeux, puis tenta de se redresser malgré ses blessures.
— Je ferai ce que je peux.
Il marqua une pause.
— Je vous dois la vie.
Thomas posa une main sur son épaule.
— Alors aide les autres à retrouver la leur.
***
Thomas commença par préparer une diversion.
Dans une galerie voisine, il avait remarqué plusieurs chariots de minerai installés sur une pente légère. Il attendit qu'un groupe de gardes s'éloigne, puis utilisa son camouflage pour s'approcher.
Il plaça une petite pierre sous une roue et perturba le mécanisme de freinage à l'aide d'un sort rudimentaire.
Le chariot se mit à rouler lentement.
Puis il prit de la vitesse.
Un fracas assourdissant retentit lorsque les blocs de minerai se renversèrent au milieu du passage.
— Qu'est-ce que c'était ? cria un garde.
— La galerie nord ! Allez voir !
Plusieurs surveillants se précipitèrent vers le bruit.
Thomas profita de leur départ pour rejoindre les cellules.
Il avait préparé plusieurs petits cercles de perturbation près des verrous magiques. Il les activa un par un, sans chercher à forcer les mécanismes les plus complexes.
Certaines serrures cédèrent.
D'autres résistèrent.
Il dut en ouvrir plusieurs manuellement, ce qui ralentit considérablement l'opération.
Lorsqu'une cellule s'ouvrit, Thomas fit signe aux prisonniers de rester silencieux.
— Écoutez-moi. Ne criez pas. Ne courez pas. Suivez l'homme qui va vous guider et aidez ceux qui ne peuvent pas marcher seuls.
Une femme le regarda avec des yeux épuisés.
— C'est un piège ?
Thomas soutint son regard.
— Si c'était un piège, je ne serais pas en train de vous ouvrir la porte.
Il ne pouvait pas leur promettre qu'ils seraient tous sauvés.
Mais il pouvait leur offrir une chance.
Kaël commença à organiser les premiers groupes. Il connaissait certains prisonniers et parvenait à calmer ceux qui paniquaient.
Il fit avancer les plus faibles en premier, puis les personnes capables de marcher sans aide.
Thomas poursuivait son travail, cellule après cellule.
Il ne pouvait pas se permettre d'aller trop vite.
Chaque serrure exigeait une méthode différente. Les runes les plus complexes résistaient à ses tentatives, et plusieurs fois, il dut abandonner pour ne pas déclencher les protections.
L'opération avançait lentement.
Trop lentement.
***
Un garde finit par découvrir une cellule ouverte.
— Hé ! Qui a ouvert cette porte ?
Il se précipita dans le couloir et aperçut un groupe de prisonniers.
— À l'alarme ! Les esclaves s'échappent !
Thomas sentit son cœur s'accélérer.
Le plan venait de perdre son avantage principal : la discrétion.
Il activa son déplacement.
Cette fois, il apparut trop près du garde et heurta son épaule. Le choc lui arracha une grimace.
Le surveillant se retourna, mais Thomas avait déjà frappé.
Un coup au ventre, puis un autre à la mâchoire.
L'homme tomba à genoux.
Thomas lui saisit le bras et le projeta contre le mur. Le garde s'effondra, inconscient.
Mais un deuxième homme arrivait déjà.
Thomas tenta de se déplacer de nouveau.
Son pouvoir se déclencha mal.
Il apparut plusieurs mètres plus loin, trébucha et s'écrasa contre une caisse.
Le garde leva son épée.
Thomas n'eut que le temps de lever l'avant-bras renforcé par la magie.
La lame heurta la protection magique et dévia légèrement. La douleur lui traversa néanmoins le bras.
Thomas recula, puis frappa le garde au sternum.
L'homme heurta la paroi et s'effondra.
Thomas s'appuya contre la pierre, haletant.
Son bras tremblait. Sa vision était trouble.
Il ne pouvait plus continuer à enchaîner les déplacements de cette manière.
Il devait choisir ses combats.
Un cri retentit dans le tunnel principal.
— Fermez les accès ! Personne ne doit sortir !
L'alarme venait de se répandre dans le complexe.
Thomas regarda les prisonniers qui avançaient vers le passage secondaire.
Il devait gagner du temps.
***
La situation se dégrada rapidement.
Les gardes se regroupèrent près des galeries principales. Certains couraient vers les cellules, tandis que d'autres tentaient de barrer les couloirs.
Thomas ne pouvait pas tous les neutraliser.
Il utilisa son camouflage pour éviter les groupes les plus nombreux et n'intervint que lorsqu'un garde se trouvait isolé. Il frappa rapidement, immobilisa ses adversaires et se dissimula avant que les autres ne puissent réagir.
À deux reprises, il dut abandonner un passage devenu trop dangereux.
Il aurait voulu libérer toutes les cellules.
Mais il ne pouvait pas risquer de faire tuer ceux qui avaient déjà une chance de s'échapper.
Il se dirigea vers une dernière rangée de cellules et tenta d'ouvrir un verrou renforcé.
La rune centrale se mit à briller.
Thomas interrompit immédiatement son sort.
Trop tard.
Une pulsation lumineuse parcourut le cadre de la porte.
Au loin, une cloche retentit.
Thomas jura entre ses dents.
Ce verrou était relié au système d'alarme.
Il recula et se dissimula derrière une colonne.
Des pas approchèrent.
Deux gardes apparurent dans le couloir, suivis d'un troisième portant une arbalète.
— Il est forcément encore ici, dit le premier.
— Le maître veut le capturer vivant, répondit l'autre. Quiconque aide les esclaves sera exécuté.
Thomas sentit un frisson lui parcourir l'échine.
Le maître voulait le capturer.
Il ignorait encore pourquoi.
Les gardes continuèrent leur progression.
Thomas attendit qu'ils passent devant lui, puis tenta de neutraliser le dernier. Il apparut derrière lui et lui frappa la nuque.
Mais son déplacement fut visible.
L'un des deux autres se retourna immédiatement.
— Là !
Le carreau de l'arbalète siffla dans l'air.
Thomas se jeta sur le côté. Le projectile lui entailla le haut du bras.
Il sentit la douleur et perdit brièvement le contrôle de son camouflage.
Les deux gardes se ruèrent sur lui.
Thomas activa son renforcement physique. Une lueur parcourut ses muscles tandis qu'il parait le premier coup avec son avant-bras.
Il repoussa son adversaire, pivota et frappa le deuxième au visage.
Le troisième tenta de recharger son arbalète.
Thomas se déplaça sur une courte distance.
Cette fois, son pouvoir fonctionna correctement.
Il apparut à côté du garde et le frappa à la tempe.
L'homme s'effondra.
Thomas resta immobile quelques secondes, incapable de reprendre immédiatement son souffle.
Il avait réussi à les neutraliser.
Mais il venait de comprendre qu'un affrontement prolongé lui serait fatal.
Son énergie diminuait trop rapidement.
Il devait faire sortir les prisonniers.
Et maintenant.
***
Kaël avait conduit un premier groupe dans le passage secondaire.
Le tunnel était étroit et encombré de caisses, mais il permettait d'éviter l'entrée principale. Plusieurs prisonniers aidaient les blessés à avancer.
Lorsqu'ils atteignirent une bifurcation, Kaël s'arrêta.
— Par ici ! cria-t-il à voix basse. Le passage remonte vers la forêt !
Une femme s'effondra à genoux.
Kaël se précipita pour la soutenir.
— Encore un peu. Nous sommes presque dehors.
— Je n'y arriverai pas…
— Si. Vous n'avez pas tenu tout ce temps pour abandonner maintenant.
Il passa son bras autour de ses épaules et l'aida à se relever.
Derrière eux, d'autres prisonniers avançaient péniblement.
Mais tous ne pouvaient pas suivre.
Plusieurs hommes étaient trop faibles pour marcher seuls. D'autres avaient été enfermés dans des secteurs éloignés et n'avaient pas encore été libérés.
Kaël savait qu'il ne pourrait pas attendre indéfiniment.
Il prit une décision difficile.
Il confia les plus faibles à deux prisonniers capables de les accompagner, puis revint en arrière pour guider un dernier groupe vers la sortie.
Il risquait de perdre l'avance qu'il avait obtenue.
Mais il refusait d'abandonner ceux qui étaient encore enfermés.
***
Thomas rejoignit un embranchement où il pouvait apercevoir le tunnel secondaire.
Il vit Kaël revenir vers les cellules.
— Qu'est-ce que tu fais ? cria-t-il à voix basse.
— Il reste des gens derrière !
— Tu ne peux pas les aider si tu te fais capturer !
— Et vous ? Vous allez les abandonner ?
Thomas resta silencieux.
Il n'avait pas de réponse simple.
Il regarda les prisonniers qui attendaient, terrifiés, derrière Kaël. Puis il observa le couloir principal, où les gardes se rapprochaient.
Il ne pouvait pas libérer tout le monde sans risquer de perdre ceux qui étaient déjà sortis.
— Combien en reste-t-il ? demanda-t-il.
— Une douzaine dans le secteur nord. Et d'autres dans les cellules proches de la salle de travail.
Thomas ferma brièvement les yeux.
Il devait faire un choix.
— Conduis ceux qui peuvent marcher jusqu'à la sortie. Je vais ouvrir les cellules du secteur nord, mais tu ne reviens pas me chercher. Compris ?
Kaël hésita.
Puis il acquiesça.
— Compris.
Il repartit avec le groupe.
Thomas se dirigea vers le secteur nord.
Il parvint à ouvrir deux cellules supplémentaires. Une troisième résista. Il essaya de perturber la rune, mais son énergie était presque épuisée.
Ses doigts tremblaient.
Il ne pouvait plus maintenir correctement son camouflage.
Un bruit de pas résonna derrière lui.
Thomas se retourna.
Un garde venait de déboucher dans le couloir.
Il aperçut la porte ouverte, les chaînes au sol et Thomas agenouillé devant le verrou.
Leurs regards se croisèrent.
Le garde ouvrit la bouche pour crier.
Thomas se jeta sur lui.
Ils heurtèrent le mur dans un fracas sourd. Le garde tenta de dégainer son couteau, mais Thomas lui saisit le poignet et le frappa au visage.
L'homme s'effondra.
Thomas resta accroupi à côté de lui, haletant.
Il venait de libérer deux cellules supplémentaires.
Mais il n'avait plus assez d'énergie pour continuer.
Derrière la troisième porte, plusieurs prisonniers le regardaient avec désespoir.
Thomas posa une main sur le verrou.
— Je suis désolé…
Il tenta une dernière fois d'activer son sort.
La rune s'illumina faiblement, puis s'éteignit.
Rien ne se produisit.
Thomas serra les dents.
Il ne pouvait pas rester.
Les gardes approchaient, et sa présence avait déjà été repérée.
Il se releva, le bras blessé contre lui, puis recula dans le couloir.
Il venait de libérer une partie des captifs.
Mais il devait laisser les autres derrière lui.
Cette décision lui pesait plus lourdement que toutes les blessures qu'il avait reçues.
***
Lorsqu'il revint vers le passage principal, le silence avait changé.
Les cris des gardes s'étaient éloignés. Les bruits de fuite s'étaient progressivement estompés.
Les prisonniers capables de marcher avaient presque tous atteint le tunnel secondaire.
Mais la grotte restait sous le contrôle de ses occupants.
Thomas s'arrêta près d'une colonne et tenta de reprendre son souffle.
Son bras saignait. Ses muscles tremblaient et sa perception du Voile devenait instable. Chaque tentative de camouflage provoquait un vertige.
Il avait réussi à perturber l'organisation des ravisseurs.
Il avait libéré plusieurs dizaines de prisonniers.
Mais il n'avait pas réussi à sauver tout le monde.
Et il n'avait aucune idée de ce qui l'attendait au fond de la grotte.
Il entendit soudain des pas.
Lents.
Réguliers.
Sans la moindre précipitation.
Thomas releva la tête.
Les torches du couloir vacillèrent.
Puis la température chuta brutalement.
Son souffle se transforma en un nuage blanc.
Une à une, les flammes s'éteignirent.
Thomas sentit une pression écrasante envahir l'espace.
Ce n'était pas la panique des gardes, ni la menace d'un adversaire ordinaire.
Cette présence était d'une autre nature.
Il tenta d'activer sa Perception du Voile.
**ALERTE : PRÉSENCE ANORMALE DÉTECTÉE.**
**ANALYSE DE LA CIBLE : ÉCHEC.**
**ÉCART DE PUISSANCE : INDÉTERMINÉ.**
Les lignes lumineuses apparurent dans son champ de vision, puis se brisèrent autour d'une silhouette qui avançait dans l'obscurité.
Thomas sentit ses jambes se raidir.
Il avait déjà affronté des monstres et des hommes armés. Il avait même résisté à la pression magique des puissants personnages réunis dans la salle du trône.
Mais jamais il n'avait ressenti une telle peur.
Son corps lui criait de fuir.
Son esprit lui ordonnait de réfléchir.
Pour la première fois depuis sa réincarnation, les deux semblaient incapables de se mettre d'accord.
L'homme apparut au bout du tunnel.
Il portait un long manteau noir bordé de motifs argentés. Ses cheveux sombres étaient soigneusement coiffés et son visage, d'une beauté sévère, ne laissait transparaître aucune émotion.
Il s'arrêta devant les cellules ouvertes et observa les chaînes abandonnées.
Puis il regarda les gardes inconscients.
Enfin, ses yeux se posèrent sur Thomas.
Le silence s'étira.
L'inconnu inclina légèrement la tête.
Un petit sourire apparut au coin de ses lèvres.
— Voilà donc celui qui ose déranger mes affaires…
Thomas voulut répondre, mais sa gorge était sèche.
Il avait encore assez d'énergie pour tenter un déplacement.
Peut-être même pour fuir.
Mais il ignorait si son pouvoir fonctionnerait sous une telle pression.
L'homme fit un pas en avant.
Thomas recula instinctivement.
Son adversaire le remarqua et son sourire s'élargit légèrement.
— Tu as réussi à libérer quelques-uns de mes prisonniers. Tu as même perturbé mes gardes et désorganisé mes galeries.
Il marqua une pause.
— Pour un aventurier de rang fer, c'est plutôt impressionnant.
Thomas sentit un frisson lui parcourir l'échine.
L'homme connaissait son rang.
Il avait probablement déjà reçu des rapports sur lui.
— Mais tu as commis une erreur, poursuivit l'inconnu. Tu as cru que libérer ces gens suffisait à mettre fin à cette affaire.
Il leva lentement une main.
L'air se refroidit davantage.
Thomas sentit sa Perception du Voile s'agiter, mais elle ne parvenait toujours pas à identifier les failles de son adversaire.
L'homme le regarda droit dans les yeux.
— Maintenant, tu vas m'expliquer qui tu es… et comment tu as réussi à entrer ici sans que mes hommes te remarquent.
Thomas ne répondit pas.
Il savait qu'il devait gagner du temps.
Mais il savait aussi qu'il venait peut-être de rencontrer le premier adversaire qu'il ne pourrait pas vaincre.
L'inconnu inclina légèrement la tête, comme s'il appréciait son silence.
Puis il sourit.
Un sourire calme, presque amusé.
Et Thomas comprit que le véritable danger ne faisait que commencer.