L'Œil du Mensonge
Chapitre 7 : Les espions de la couronne
2969 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 22/10/2026 20:34
Le soleil se levait à peine sur Astrélys lorsque le palais royal fut plongé dans une agitation inhabituelle.
Dans les couloirs de la forteresse, les soldats circulaient d'un pas pressé. Des messagers traversaient les galeries, des ordres étaient transmis à voix basse et plusieurs officiers avaient été convoqués sans délai. Quelque chose se préparait, mais personne ne semblait disposé à en parler ouvertement.
Dans la salle du conseil, le roi Aldéran IV se tenait debout devant une immense table sur laquelle reposait une carte détaillée du royaume d'Eldoria.
Son visage était fermé.
Autour de lui avaient pris place ses quatre proches conseillers : le vieux mage vêtu de bleu pâle, le chevalier en armure d'argent, la femme aux cheveux sombres et le jeune officier blond. Tous connaissaient la gravité de la situation.
Depuis des décennies, Eldoria entretenait une rivalité sanglante avec le royaume voisin de Varkhane. Les deux puissances s'étaient affrontées lors de plusieurs guerres, avaient signé des traités fragiles, puis repris les hostilités au moindre incident frontalier.
Depuis quelques années, les batailles ouvertes s'étaient raréfiées. Pourtant, la paix n'avait jamais réellement existé.
Les affrontements avaient simplement changé de forme.
Désormais, les armes les plus dangereuses n'étaient pas toujours les épées ou les sortilèges. Elles pouvaient prendre l'apparence d'un marchand, d'un serviteur, d'un officier ou même d'un homme de confiance.
— Commençons, déclara le roi d'une voix grave. Nous avons suffisamment d'indices pour considérer que des agents étrangers opèrent sur notre territoire. Je veux savoir qui ils sont, ce qu'ils cherchent et jusqu'où ils ont réussi à s'infiltrer.
Le jeune officier blond posa plusieurs documents sur la table.
— Sire, nos services ont relevé des mouvements suspects près des postes-frontières. Certains rapports militaires ont également disparu. Nous avons d'abord pensé à des erreurs administratives, mais les incidents se répètent dans plusieurs régions.
— Et les informations concernant les déplacements de ma fille ? demanda Aldéran.
Un silence s'installa.
Le chevalier en armure d'argent prit la parole.
— Nous avons reconstitué son itinéraire le jour de l'agression. Elle a quitté le palais sans escorte officielle, traversé le quartier marchand et rejoint le district oriental. Les quatre individus qui l'ont abordée semblaient connaître son parcours.
Le roi serra les mâchoires.
— Ils savaient où elle se rendait.
— C'est notre hypothèse, Sire, répondit le chevalier. Ils ont pu être informés à l'avance. Nous ignorons encore par qui.
Aldéran fixa la carte devant lui. Son regard s'arrêta sur le district oriental, puis remonta lentement vers le palais.
— Cette attaque n'était donc peut-être pas une agression ordinaire. Si ces hommes avaient réussi à l'enlever, nous aurions pu nous retrouver face à une crise politique majeure.
— Une princesse héritière entre les mains de Varkhane constituerait un moyen de pression considérable, ajouta la femme aux cheveux sombres. Ils auraient pu exiger des concessions territoriales, des accords commerciaux ou même l'accès à nos positions militaires.
Le roi posa les deux mains sur la table.
— Alors nous allons découvrir qui a organisé cette opération. Je ne laisserai personne utiliser ma fille pour menacer Eldoria.
Le vieux mage hocha lentement la tête.
— Il existe toutefois un problème, Majesté. Si un réseau d'espions est installé depuis longtemps dans le royaume, nous ne pouvons pas exclure qu'il ait des relais au sein même de nos institutions.
Cette remarque fit peser un silence plus lourd encore sur la pièce.
Le roi ne répondit pas immédiatement.
Il savait que la confiance était indispensable au fonctionnement du royaume. Mais il savait aussi qu'elle pouvait devenir une faiblesse lorsqu'elle était accordée aux mauvaises personnes.
— Nous allons commencer par le prisonnier que nos hommes ont retrouvé, déclara-t-il finalement. Je veux savoir qui l'a payé, qui lui a donné ses instructions et ce qu'il sait de cette tentative d'enlèvement.
Il se tourna vers le capitaine de la garde.
— Faites venir Maître Vaëron. Qu'il procède lui-même à l'interrogatoire.
Le capitaine s'inclina.
— À vos ordres, Majesté.
***
Au fond du château, loin des salles de réception et des appartements royaux, se trouvait une pièce dont peu de personnes connaissaient l'existence.
Elle avait été construite pour les interrogatoires les plus sensibles. Les murs de pierre étaient renforcés par des runes destinées à empêcher toute transmission magique. Une table, deux chaises et quelques lampes à cristal constituaient l'essentiel du mobilier.
Le prisonnier y était assis, les poignets entravés par des liens enchantés.
Il s'agissait de l'un des quatre hommes qui avaient attaqué Éléna dans une ruelle d'Astrélys. Depuis son arrestation, il n'avait presque rien révélé. Il prétendait avoir agi pour de l'argent et affirmait ne connaître ni le commanditaire ni les objectifs réels de l'opération.
Ses réponses étaient courtes, répétitives et peu convaincantes.
La porte s'ouvrit.
Un homme d'une soixantaine d'années entra dans la pièce. Il portait une longue robe gris sombre, ornée de fils argentés. Ses cheveux blancs étaient attachés derrière sa nuque et ses yeux, d'un bleu presque transparent, semblaient capables de fixer directement les pensées de ceux qu'il observait.
Maître Vaëron était l'un des rares spécialistes de la magie mentale du royaume.
Il ne pouvait pas lire les esprits comme on lit un livre ouvert. Son art exigeait de la concentration, une résistance à la volonté de sa cible et une connaissance précise des mécanismes de la mémoire. Il pouvait explorer certains souvenirs, repérer les incohérences et parfois découvrir les traces laissées par une manipulation mentale.
Mais il existait des risques.
Une intrusion trop brutale pouvait provoquer des blessures psychiques, effacer des souvenirs ou déclencher des défenses magiques conçues pour protéger l'esprit.
Vaëron s'assit face au prisonnier.
— Ton nom ?
— Daren, répondit l'homme.
— Tu as été arrêté après avoir participé à l'agression d'une jeune femme qui se trouvait être la princesse héritière d'Eldoria. Tu comprends la gravité de ta situation ?
Le prisonnier baissa les yeux.
— Je voulais seulement gagner de l'argent.
— Qui t'a payé ?
— Un intermédiaire.
— Son nom ?
— Je ne le connais pas.
Vaëron observa son visage, ses mains et les tensions autour de ses yeux. Le prisonnier avait peur, mais cette peur n'était pas celle d'un homme qui redoutait simplement la peine qui l'attendait.
C'était une peur plus profonde.
Comme s'il craignait quelque chose qui se trouvait encore au-delà de la salle.
— Tu ne me dis pas tout, murmura le mage.
— Je vous ai tout dit !
Vaëron ne haussa pas la voix.
— Peut-être. Nous allons vérifier.
Il posa deux doigts sur le front de Daren et ferma les yeux.
Une lueur bleutée apparut entre ses doigts. L'air se mit à vibrer doucement. Le prisonnier se raidit, puis ses épaules s'affaissèrent tandis que son regard perdait peu à peu sa concentration.
Vaëron pénétra prudemment dans les couches superficielles de son esprit.
Il découvrit des souvenirs confus : une ruelle humide, des pièces d'argent déposées sur une table, une silhouette dissimulée sous une cape, des instructions données à voix basse.
Rien d'exceptionnel.
Puis il tenta de remonter plus loin, vers le souvenir de la rencontre avec le commanditaire.
À cet instant, quelque chose se déclencha.
Une onde noire traversa l'esprit du prisonnier.
Vaëron retira brusquement sa main.
Le cristal placé sur la table éclata dans un bruit sec. Daren se mit à trembler, les dents serrées, tandis que des veines sombres apparaissaient brièvement sur ses tempes.
— Par les anciens… souffla le mage.
Il se redressa immédiatement et dessina plusieurs signes dans l'air. Un cercle de lumière enveloppa la tête du prisonnier, ralentissant la progression de l'énergie qui s'était éveillée en lui.
La défense mentale se heurta au sort de Vaëron.
Pendant quelques secondes, la pièce fut traversée par des pulsations magiques irrégulières. Puis la lumière noire se rétracta brutalement, comme si elle avait accompli son travail.
Daren s'effondra sur la table, inconscient, mais vivant.
Vaëron resta immobile.
Ce qu'il venait de rencontrer n'était pas une simple résistance psychologique.
Quelqu'un avait implanté un mécanisme de protection dans l'esprit du prisonnier. Un dispositif conçu pour se déclencher dès qu'une intrusion dépassait un certain seuil. Il ne cherchait pas seulement à empêcher la découverte de secrets : il pouvait détruire ou verrouiller les souvenirs concernés.
Et sa structure était bien trop complexe pour avoir été créée par un homme comme Daren.
Le mage reprit lentement son souffle.
— Tu n'as pas conçu cela toi-même, n'est-ce pas ? murmura-t-il à l'inconscient.
Il recommença, cette fois avec une extrême prudence. Au lieu de forcer la barrière, il en observa les contours, cherchant les fissures laissées par son activation.
Derrière la défense, il aperçut des fragments de souvenirs.
Une salle éclairée par des torches.
Une voix froide.
Une bague portant un emblème qu'il ne parvenait pas à distinguer.
Puis, pendant une fraction de seconde, un visage apparut.
Un homme d'âge mûr, vêtu d'un manteau sombre, au regard dur et aux traits parfaitement maîtrisés. Il se tenait dans une pièce richement décorée, devant une grande bannière représentant un corbeau noir sur un soleil rouge.
Vaëron sentit son cœur se contracter.
Il connaissait ce symbole.
C'était l'emblème de Varkhane.
Le visage disparut aussitôt, englouti par la barrière mentale.
Le mage tenta de retrouver l'image, mais il ne restait qu'un vide soigneusement refermé.
Il avait cependant vu suffisamment.
L'homme qu'il avait aperçu n'était pas un simple officier. Les souvenirs fragmentaires et les insignes de sa tenue lui avaient permis de reconnaître un haut dignitaire de Varkhane : le conseiller royal chargé des affaires extérieures, un homme réputé pour son intelligence et sa prudence.
Vaëron recula lentement.
L'affaire venait de prendre une dimension bien plus grave.
Le prisonnier n'avait pas imaginé seul cette tentative d'enlèvement. Il avait été utilisé par une organisation qui disposait de moyens considérables et de spécialistes capables de protéger les secrets de ses agents.
Et le commanditaire semblait se trouver au sommet du pouvoir ennemi.
***
Vaëron quitta la salle d'interrogatoire sans attendre.
Il traversa les couloirs du château d'un pas rapide, ignorant les salutations des gardes. Arrivé devant la salle du conseil, il demanda immédiatement à voir le roi.
Les portes s'ouvrirent.
Aldéran IV était toujours devant la carte, entouré de ses quatre conseillers. En voyant l'expression du mage, il comprit que l'interrogatoire ne s'était pas déroulé comme prévu.
— Parlez, Maître Vaëron.
Le spécialiste s'inclina brièvement.
— Majesté, le prisonnier n'a pas agi seul. Son esprit contenait un mécanisme de protection magique qui s'est déclenché lorsque j'ai tenté d'accéder à certains souvenirs.
Le roi fronça les sourcils.
— Une protection mentale ?
— Oui. Et d'une complexité inhabituelle. Elle était conçue pour empêcher toute intrusion dans les souvenirs liés à l'opération. Le prisonnier n'aurait pas été capable de la concevoir lui-même.
— Avez-vous réussi à obtenir des informations ?
Vaëron marqua une courte pause.
— J'ai aperçu le visage d'un homme. Les fragments de mémoire que j'ai pu récupérer indiquent qu'il s'agit d'un haut conseiller de Varkhane, directement lié à la cour ennemie.
Un silence absolu s'abattit sur la salle.
Le jeune officier blond se redressa.
— Vous êtes certain de ce que vous avez vu ?
— Je ne peux pas garantir chaque détail d'un souvenir aussi fragmentaire. Mais j'ai reconnu l'emblème de Varkhane et les vêtements associés à son conseil royal. Ce n'est pas une simple supposition.
Le roi se détourna lentement de la carte.
Sa colère était contenue, mais son regard s'était durci.
— Ils ont envoyé leurs agents jusque dans ma capitale. Ils ont suivi ma fille, organisé son agression et préparé leurs hommes à résister à un interrogatoire magique.
Il posa une main sur le bord de la table.
— Ce n'est plus une simple affaire criminelle. C'est une opération menée contre la couronne d'Eldoria.
La femme aux cheveux sombres prit la parole.
— Si ce conseiller est impliqué, il est possible que d'autres agents attendent encore des instructions dans notre royaume. Nous devons éviter de les pousser à agir précipitamment.
— Je suis d'accord, répondit le roi. Nous ne ferons aucune accusation publique tant que nous n'aurons pas de preuves suffisantes. Mais nous n'attendrons pas qu'ils frappent une seconde fois.
Il se tourna vers le capitaine de la garde.
— À compter de maintenant, les contrôles seront renforcés à toutes les portes d'Astrélys. Les patrouilles doubleront dans les quartiers marchands, près des résidences nobles et autour des bâtiments militaires. Je veux également une surveillance accrue des routes, des auberges et des accès au palais.
— Dois-je faire fouiller les voyageurs étrangers ? demanda le capitaine.
— Avec discernement. Je ne veux pas provoquer de panique ni donner à nos ennemis une raison de prétendre que nous persécutons leurs ressortissants. Vérifiez les identités, les documents et les déplacements suspects. Tout incident devra être consigné.
Le roi désigna ensuite la carte du royaume.
— Faites renforcer les postes-frontières et vérifiez les rapports militaires qui ont disparu. Je veux savoir qui a pu accéder à ces informations et si d'autres documents ont été compromis.
Il se tourna vers ses conseillers.
— Nous allons constituer une équipe spéciale. Elle travaillera directement sous mon autorité et rendra compte uniquement à moi.
Le chevalier en armure d'argent inclina la tête.
— Qui en fera partie, Majesté ?
— Des enquêteurs de confiance, deux spécialistes de la magie mentale, des officiers capables de suivre les déplacements des suspects et des agents connaissant les réseaux clandestins de Varkhane. Chaque membre sera sélectionné avec soin.
Il marqua une pause, puis ajouta :
— Personne ne doit être considéré comme au-dessus de tout soupçon. Mais personne ne doit non plus être condamné sur la seule base d'une intuition.
Ces derniers mots furent prononcés avec une gravité particulière.
Car le danger ne venait pas seulement de l'extérieur.
Si Varkhane avait réussi à organiser une opération aussi précise, c'était qu'il possédait des renseignements fiables sur les habitudes de la famille royale. Quelqu'un avait observé la princesse, transmis son itinéraire et anticipé les failles de sa sécurité.
Quelqu'un avait pu parler.
Ou écouter.
Ou simplement laisser faire.
Le roi posa enfin les yeux sur Vaëron.
— Quant au prisonnier, veillez à ce qu'il reste en vie. Je veux qu'il soit soigné et placé sous surveillance permanente. Ne tentez plus de forcer cette protection sans avoir trouvé un moyen de la neutraliser.
— Je m'en chargerai personnellement, Majesté.
— Bien. Nous avons peut-être évité un enlèvement, mais je refuse de croire que cette opération était leur seul objectif.
Aldéran fixa la bannière d'Eldoria suspendue au-dessus de la porte.
— Varkhane nous teste. Ils cherchent à savoir jusqu'où ils peuvent aller avant que nous réagissions.
Sa voix se fit plus basse.
— Ils viennent de recevoir leur réponse.
***
À la tombée de la nuit, Astrélys avait changé de visage.
Les portes de la ville étaient davantage surveillées. Des groupes de gardes parcouraient les rues, contrôlaient les passages et interrogeaient les voyageurs dont les déclarations semblaient incohérentes. Autour du palais, les sentinelles avaient été doublées et les accès secondaires placés sous contrôle.
Les habitants remarquèrent rapidement ce déploiement inhabituel.
Les marchands parlaient d'une menace étrangère. Certains affirmaient que la guerre allait reprendre. D'autres prétendaient que des assassins avaient tenté de s'en prendre à la famille royale.
Les rumeurs se répandaient plus vite que les informations officielles.
Dans une aile isolée du château, l'équipe spéciale commençait déjà à examiner les premiers dossiers. Des cartes, des listes de noms et des rapports de surveillance recouvraient une longue table.
Les enquêteurs allaient devoir remonter des mois, peut-être des années, de déplacements et de contacts. Chaque piste serait vérifiée. Chaque document manquant serait recherché. Chaque lien avec Varkhane serait étudié.
Le roi avait donné un ordre simple : trouver les espions avant qu'ils ne frappent de nouveau.
Mais tandis que les premières mesures étaient mises en place, une vérité demeurait cachée.
L'ennemi n'était peut-être pas seulement présent dans les rues d'Astrélys.
Il pouvait se trouver beaucoup plus près du trône.
Dans les couloirs du palais, quelqu'un apprit que les contrôles avaient été renforcés et qu'une enquête secrète venait d'être lancée. Le messager ne reçut aucune question. Aucun signe de surprise ne traversa le visage de son interlocuteur.
Seulement un bref silence.
Puis une voix calme murmura :
— Ils ont découvert une partie de l'opération.
La personne resta immobile quelques secondes, le regard tou
rné vers les fenêtres du château.
— Alors il faudra désormais être plus prudent.
Au-dehors, les torches s'allumaient une à une sur les remparts d'Astrélys.
Le royaume se préparait à se défendre contre une menace qu'il commençait seulement à comprendre.
Et au cœur même de la couronne, le danger continuait de respirer.