Expériences narratives : Ne pas nourrir l’auteur après minuit
Histoire écrite en réponse au Défi Nocteller de GusthavMorot : La Nature à la parole
Le Cri du Panda Roux
Je suis un éclat de feu dans la brume des contreforts de l’Himalaya. On m’appelle Panda Roux, le « Petit Panda », ou plus poétiquement Ailurus fulgens, le chat brillant. Ici, l'air est si pur qu'il brûle les poumons des imprudents, et le silence n'est rompu que par le craquement des glaciers lointains ou le cri perçant d'un aigle royal.
Ma vie se déroule dans un sanctuaire vertical, entre ciel et terre. Mon royaume est un labyrinthe de branches moussues, de rhododendrons aux fleurs charnues et de bambous dont les tiges s'élancent comme des lances vertes vers le soleil. Sous mes pattes, le lichen forme un tapis d'argent qui étouffe le bruit de mes pas. Ma queue annelée, longue et touffue, me sert d'écharpe contre le gel tranchant des nuits de haute altitude. Je m'enroule dedans. Mes pattes, couvertes d'une fourrure dense jusque sous les coussinets, sont mes crampons naturels, me permettant de marcher sur la neige poudreuse sans jamais faillir, là où d'autres s'enfonceraient dans l'oubli.
Mon quotidien est une danse lente, rythmée par la lumière. Je passe mes journées à somnoler dans la canopée, lové dans le creux d'un tronc noueux, bercé par le vent de montagne qui apporte l'odeur de la terre humide et du pin. Je n'en descends qu'à l'aube ou au crépuscule, quand la forêt se teinte d'indigo. Je suis un solitaire, un artisan du silence, grignotant patiemment les jeunes pousses de bambou. Je choisis les plus tendres, car chaque bouchée est une promesse de survie.
Ne vous fiez pas à ma petite taille, à mon masque blanc de clown triste ou à mon air paisible. Je suis un maillon essentiel de la chaîne qui maintient ces montagnes en vie. Je suis le jardinier invisible des sommets. En tant que consommateur spécialisé, je régule la croissance effrénée du bambou. Sans mon appétit constant, cette plante envahirait tout, étouffant les jeunes pousses de chênes et d'érables, empêchant la forêt de se renouveler.
Mon absence ne serait pas seulement la perte d'une couleur flamboyante dans la grisaille des brumes, mais une rupture brutale dans l'harmonie de l'écosystème. Je suis un indicateur de santé. Là où je disparais, la forêt s'appauvrit. Sans moi, les racines qui retiennent la terre s'affaiblissent, le sol s'érode sous les pluies de mousson et le cycle de l'eau, cette sève de la montagne, s'altère. Si je m'éteins, c'est tout l'équilibre entre la flore d'altitude et la faune, du plus petit insecte au léopard des neiges, qui s'effondre, laissant derrière moi un désert vert sans âme et sans avenir.
Regardez-moi une dernière fois, car mes semblables s'effacent comme des ombres au crépuscule. Je ne suis pas une peluche pour vos écrans, ni une fourrure pour vos parures de luxe. Je suis le témoin d'un monde que vous grignotez chaque jour avec une faim insatiable. Vos routes, tels des cicatrices béantes, déchirent ma maison en lambeaux, séparant les familles et nous condamnant à l'oubli génétique dans des îlots de verdure trop petits pour nous nourrir. Je vois vos bétails envahir mes sanctuaires, piétinant les bambous dont j'ai besoin. J'entends les aboiements de vos chiens qui m'apportent des maladies foudroyantes que mon corps, purifié par l'altitude, ne sait pas combattre.
Ce que j'ai à vous dire est simple :
« Vous coupez les branches sur lesquelles vous êtes assis en même temps que les miennes. En protégeant ma forêt, vous protégez les châteaux d'eau de l'Asie, ces sources précieuses qui désaltèrent vos plaines et vos cités. Je ne demande pas la charité, mais l'espace. Je ne demande pas la pitié, mais le respect du silence et du sauvage. Ne laissez pas mon roux flamboyant devenir une simple légende racontée dans des livres de poussière aux générations futures. Apprenez à partager la montagne avec nous, avant que je ne m'évapore définitivement dans la brume des temps. »