Expériences narratives : Ne pas nourrir l’auteur après minuit

Chapitre 8 : L'Invention du Sommeil

1793 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 19/05/2026 09:26

Histoire écrite en réponse au Défi Nocteller de A Gimenez : La première fois de l’humanité



L'Invention du Sommeil



L’horizon n’était plus qu’une balafre sanglante. La lumière orange du soleil, lourde et poisseuse, déclinait lentement derrière les falaises de calcaire dont les parois blanches viraient au mauve funèbre. Dans cet entre-deux mondes, l'air s'épaississait, et avec lui, la certitude d’exister commençait à s’effilocher. Agrou et Boro n’avaient jamais connu la fatigue. Le concept même de « repos » leur était aussi étranger que celui de l'agriculture. Dans ce monde primordial, l’adrénaline n’était pas un pic, c’était un état permanent, une vibration constante dans la moelle de leurs os. On courait après le renne jusqu'à ce que le cœur menace d'exploser, ou on fuyait le tigre à dents de sabre dans un ballet de muscles tendus et de terreur pure. On fixait le vide avec l'intensité d'un prédateur, on grattait des silex jusqu'à s'en arracher les ongles. Mais on restait allumé, les yeux grands ouverts sur une réalité qui ne pardonnait aucun battement de cils. Jusqu’à ce fameux soir. L'odeur sucrée et écœurante des baies trop mûres flottait autour de Boro, assis en tailleur près d'un buisson chargé de fruits fermentés. Sa silhouette massive, couverte de cicatrices et de poussière ocre, se découpait contre le ciel assombri. Soudain, la mécanique parfaite se grippa. Ses paupières, ces petits rideaux de peau dont il n’avait jamais compris l’utilité, les jugeant de simples défauts de fabrication, commencèrent à descendre, lestées par un poids invisible.

« Boro ? » grogna Agrou.

Sa voix, rocailleuse comme un éboulement, trahissait une inquiétude animale.

« Pourquoi tu caches tes yeux avec ta figure ? »

Boro ne répondit pas. Le chasseur d'élite semblait s'être transformé en argile molle. Sa mâchoire, d'ordinaire si prompte à broyer des os de moelle, se décrocha. Un filet de bave, brillant comme une rivière d’argent sous la lune montante, s'échappa de sa bouche entrouverte. Puis, l'impensable arriva. La gravité, ce vieil ennemi, gagna la partie. Boro bascula en avant et s'étala lourdement dans la poussière avec le bruit mat et flasque d’un sac de viande dégonflé. Agrou bondit, les muscles noués, sa lance à la pointe d'obsidienne pointée vers les ombres mouvantes de la savane. Il chercha l'ennemi. Un serpent invisible ? Un esprit malin jailli de la roche ? Le silence de la plaine était sa seule réponse. Il s'approcha, tremblant de tous ses membres, du corps inerte de son compagnon de chasse. Il saisit l'épaule de Boro, dure, et la secoua avec la force du désespoir.

« Boro ! Ton visage est cassé ! Réveille ton corps ! »

Rien. Le guerrier était parti ailleurs, dans une contrée où Agrou ne pouvait le suivre. C'est alors que Boro émit un son terrifiant, une mélodie d'outre-tombe qui fit dresser les poils sur le dos de son ami. Un sifflement nasal, grave, rauque et rythmé. Rrrr-pchiou. Rrrr-pchiou. Agrou recula d'un bond, l'horreur peinte sur ses traits rudimentaires. Sa main lâcha sa lance.

« Malédiction ! » pensa-t-il, les yeux exorbités. « Le démon de l'air est entré dans son nez et essaie de sortir par ses oreilles ! »

Le premier sommeil de l'humanité venait de frapper, et pour Agrou, c'était le début de la fin du monde.



La grotte des Murmures ne porterait jamais aussi bien son nom. À la lueur vacillante des dernières braises, les parois de calcaire semblaient s'animer, projetant des ombres monstrueuses qui dansaient sur les peintures rupestres. Au centre de ce théâtre d'ombres gisait Boro. Pour Agrou, la situation était d'une clarté terrifiante. Son compagnon était mort. Mais c'était une mort étrange, une mort bruyante. Un râle caverneux s'échappait de sa gorge à intervalles réguliers, faisant vibrer ses lèvres charnues, tandis que son souffle fuyait par ses narines avec le sifflement d'un petit animal blessé. Agrou, vêtu d'une peau de loup élimée, arborait une expression de concentration intense. Ses sourcils épais se rejoignaient en une ligne droite au-dessus de ses petits yeux vifs. Étant un ami fidèle, il décida de tenter une série d’interventions chirurgicales basées sur la logique préhistorique la plus pure. Agrou empoigna le bras massif de Boro, couvert d'une pilosité rousse. Il le souleva vers la voûte, le tint un instant en suspension, puis le lâcha. Le membre retomba mollement, frappant le nez de Boro dans un bruit sourd. Pas de réaction, hormis un grognement plus grave.

Conclusion d'Agrou : « Ses os sont devenus de la bouillie. La terre a mangé sa solidité. »

Convaincu que l'âme-siffleuse s'échappait par les cavités nasales, Agrou s'empressa de ramasser deux poignées de mousse gorgée d'eau sur la paroi suintante. Il les fourra avec vigueur dans les narines de son ami. Le visage de Boro se crispa. Il s'étouffa légèrement, émit un toux rauque qui fit voler des morceaux de verdure, se tourna sur le flanc dans un fracas de peaux de bêtes et reprit son concert de ronflements, plus fort encore.

Conclusion d'Agrou : « Le démon est en colère. Il combat la mousse avec sa magie de vent. »

Agrou s'effondra sur ses talons au milieu de la grotte, le cœur lourd comme un galet de rivière. Le silence de la nuit, seulement rompu par le vacarme de Boro, l'oppressait. C'était donc ça, la fin ? On marchait des lunes durant, on déterrait des racines savoureuses, on taillait le silex, et soudain, sans prévenir, on devenait mou et bruyant ?

« Oh, Grand Esprit du Mammouth ! » hurla-t-il, la tête renversée vers le plafond de pierre où l'humidité brillait comme des étoiles froides. « Pourquoi as-tu éteint Boro ? Il me devait encore trois silex taillés et une défense de phacochère ! »

Soudain, le corps de Boro fut parcouru de tressaillements. Ses doigts s'agitaient dans le vide, griffant l'air. Sous ses paupières closes, ses yeux bougeaient avec une frénésie surnaturelle. Boro était en train de vivre le tout premier rêve de l'humanité. Dans son esprit embrumé, il chevauchait un saumon géant aux écailles d'argent à travers une forêt suspendue où poussaient, en guise de fruits, des gigots de mammouths fumants. Agrou, observant les globes oculaires s'agiter frénétiquement sous la peau fine des paupières, sentit une sueur froide perler sur son front. Il entra dans une transe de terreur pure.

« Des insectes ! » s'égosilla-t-il. « Des insectes invisibles mangent son cerveau par l'intérieur ! Je dois les faire sortir avant qu'ils ne dévorent ses souvenirs ! »

Il se précipita vers le fond de la cavité et saisit une grosse pierre plate, lourde et tranchante. Il s'accroupit au-dessus du visage de son ami, le bras tremblant mais déterminé à pratiquer une trépanation de secours pour libérer les parasites mentaux. La pierre s'éleva, au moment même où un éclat d’or pur venait fendre les ténèbres. Au seuil de l'antre, l'aurore darda son premier sillage, métamorphosant la poussière diffuse en une pluie d'astres incandescents.



La rosée du matin perlait sur les peaux de bêtes, et une brume laiteuse rampait entre les fougères géantes. Soudain, dans un spasme musculaire, Boro ouvrit les yeux. Il cligna des paupières avec frénésie, comme pour chasser les derniers lambeaux de brume mentale, puis se redressa dans la poussière. Il s'étira longuement, ses muscles massifs roulant sous sa peau tannée, faisant craquer chaque vertèbre dans une détonation de bois sec. Pour finir, il poussa un bâillement sonore, une excavation de mâchoire si profonde qu’elle ressemblait à un cri de guerre résonnant contre les parois de la falaise. À quelques pas de là, Agrou, les traits tirés par une nuit de veille paniquée et les yeux rougis par la peur, laissa tomber son silex. L'outil s'écrasa sur son pied, mais il ne sentit rien, tremblant de tous ses membres devant ce miracle ou ce prodige.

« Tu... tu es revenu de l'Autre Côté ? » chuchota-t-il, s’attendant à voir l’âme de son ami s’échapper par ses narines à tout moment.

Boro ne semblait pas possédé. Il se gratta les fesses, les yeux perdus dans le vague, encore imprégnés par les visions résiduelles de son voyage nocturne.

« Agrou... j'ai vu des choses, » commença-t-il, la voix encore grave de sommeil. « J'étais un oiseau, mais avec des bras de lézard. Et je mangeais le soleil. C'était... chaud. C’était délicieux. »

Agrou plissa les yeux, la méfiance remplaçant peu à peu la terreur. Il tourna autour de son compagnon, inspectant ses membres à la recherche d'une trace de fracture invisible.

« Tu es resté cassé pendant toute la lune, Boro. Ton corps était mou comme une méduse échouée. Tu faisais des bruits de vieille chouette enrhumée. J’ai cru que ton esprit s'était vidé par terre ! »

« Je ne sais pas, » répondit Boro en se levant d'un bond.

Ses mouvements étaient fluides, ses yeux vifs, étrangement frais et dispos malgré la nuit passée dans la terre.

« Mais je me sens comme si je venais de naître une deuxième fois. Je veux encore être cassé, Agrou. C’était mieux que la vraie vie. »

C'est ainsi que l'humanité, par un pur accident biologique, découvrit le sommeil. Mais comme toute grande invention, le mode d'emploi manquait cruellement. Agrou, jaloux de cette vitalité nouvelle et terrifié à l'idée de rater le banquet des « saumons volants », passa la journée suivante dans un état de frénésie expérimentale. Persuadé que la « cassure » était un processus purement mécanique, il tenta par tous les moyens de forcer le verrou de cette dimension secrète. On l'aperçut, sous le soleil de plomb, se cogner méthodiquement la tête contre les parois de calcaire, espérant que le choc déconnecterait son esprit assez longtemps pour qu'il puisse, lui aussi, aller grignoter un morceau d'astre solaire. Il fallut trois millénaires supplémentaires, quelques milliers de bosses et une quantité astronomique de bâillements réprimés pour que l'espèce comprenne qu'il ne s'agissait ni de mort, ni de magie, ni de démolition interne. Il suffisait simplement de s'allonger, de fermer les yeux et d'attendre patiemment que le démon de l'air vienne siffler dans le nez pour vous emmener chasser le lézard-oiseau.


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