La Prophétie du Roi Déchu: L'Épée du Souverain

Chapitre 3 : Voyage périlleux

6536 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 10/04/2026 12:10

Chapitre 3: Voyage périlleux




Depuis bientôt une heure, Galro faisait la queue pour la soupe populaire. Tous les derniers habitants du château attendaient ce moment comme une promesse de réconfort. Bien que le potage était essentiellement composé d’eau et de maigres racines, cela avait pour effet d’au moins calmer la faim. Tenant ses deux bols, l’ancien Prophète progressait dans un mutisme profond. Il n’osait plus regarder en face les civils, il avait l’impression d’avoir affaire à des bêtes sauvages affamées. Seraient-ils devenus cannibales ? Fort possible, bien que le soleil soit revenu, le brouillard de guerre pesait encore lourdement sur les décombres. Les cendres masquaient la vue au-delà de quelques mètres. Bien que victorieuse, la Guiogne garderait des séquelles encore longtemps. La majorité des maisons n’étaient plus que ruines, il fallait s’abriter des nuits froides en se rassemblant comme du bétail en étable. Cette situation était inconfortable, Galro avait toujours connu le luxe et l’opulence. Depuis le début de sa croisade, il avait énormément maigri, il ne se rasait plus, ses cheveux longs gras retombaient sur ses épaules. Un épouvantail ferait moins peur aux corbeaux, son apparence négligée ne laissant rien présumer de sa grandeur d’antan. Il avança dans la foule, il aperçut dans une ruelle des enfants en train de se battre jusqu’au sang pour une bouchée de pain. “Où est donc passée notre humanité ?” se demanda-t-il à cette vision. Son ancien lui serait intervenu, mais c’était avant, ces scènes de violence étaient quotidiennes, ce n’était pas de la sauvagerie, mais du pragmatisme. La survie des plus forts, voilà la loi. Il parvint jusqu’au chaudron où une femme lui servit une demi-soupe. Voyant qu’il n’en avait pas assez, Galro tendit l’autre bol:

_ J’ai un enfant à nourrir, un peu de lait je vous prie !

_ Comme beaucoup, répondit la femme. Il n’y en a plus, je vous ai donné tout ce qui nous restait.

_ Quoi ?! Mais… mais…

Pris de panique, Galro scruta le fond du chaudron. Il n’y vit que la fonte de la marmite cabossée. Elle avait raison, il venait de prendre les dernières rations. 

_ Je … je n’en ai pas assez ! Il n’y en a vraiment plus du tout ?

_ Je suis navrée…

Entendant leur conversation, un homme derrière Galro le bouscula, il avait l’air aussi pathétique que le reste de la file. Il demanda avec rudesse:

_ Il n’y a plus de soupe ?!!

En guise de réponse, la pauvre servante secoua la tête d’un signe de négation. Galro s’écarta quand l’homme se mit à beugler, il devait se faire discret, mais trop tard, le furieux le remarqua.

_ Toi… Tu as de la soupe ?

_ Non… je vous jure, je n’ai rien !

_ Tu mens ! Montre moi ton bol !

Le sauvage saisit Galro aux bras, attrapant le récipient. Leur lutte fit tomber le peu de soupe restant, le contenu se mélangea à la boue de cendre. L’agresseur se jeta dessus, léchant la terre, mais à cette vue le restant de la queue se jeta sur lui. Une bagarre générale éclata, d’abord des coups de poing, puis la violence s'aggrava. Quelqu’un saisit une pierre et frappa sur le crâne de son voisin, il fallut la garde pour disperser la foule. Malgré les morts, il fallut une dizaine de minutes pour calmer la mêlée. 


Bien que Galro ait évité le bain de sang, lui-même reçut plusieurs coups au visage dans la bataille de la faim. Il parvint à retrouver la cachette de Nardel, loin des travailleurs, sous les décombres d’une maison. Il y retrouva le petit serviteur, celui-ci berçait Roland qui pleurait à chaudes larmes. Ses cris n’étaient pas bons, si quelqu’un l’entendait, poussé par la faim, il pourrait s’en prendre au bébé… L’ancien seigneur de l’Ordre entra difficilement, une faible lueur de flamme illuminait à peine le visage des deux hommes. 

_ Je ne peux pas le calmer, expliqua Nardel. Il a faim, il ne me reste plus rien. Vous avez pû… ?

Avant de finir sa phrase, il vit le visage décomposé de Galro. Sa mine déconfite parla à sa place. Il laissa tomber le bol par terre, déprimé par la situation. Il s’assit difficilement aux côtés de Nardel, les yeux fixant le peu de braises restantes. 

_ Le travail ne paye pas assez ici, conclut-il. Nous qui avons évité la mort par les armes, allons mourir de faim ou dévorés par nos camarades. 

_ C’est horrible ! Déclara Nardel horrifié. Tu as pu vendre ton armure ?

Galro se tourna vers son valet, il était couvert d’hématomes. Il tourna sa tête de droite à gauche, comme pour dire non. Furieux, Nardel le frappa sur l’épaule.

_ Nous avons besoin de cet argent pour le voyage, qu’attends-tu à la fin ?!

_ Je… Je crois avoir un autre moyen…

Le chevalier sortit de sa tunique une dague volée à la garde. L’expression de Nardel trahit sa terreur. Il serra le bébé contre lui, comme pour le protéger de Galro lui-même.

_ Tu n’y songe pas ? Piller la réserve de nourriture ?! Mais… Tu as tout donné pour sauver ces gens, et maintenant tu es prêt à …

_ Oui. Je le suis. Je ne laisserais pas mon enfant mourir de faim dans ces ruines. Je m’en occupe cette nuit, attends moi à l’extérieur du rempart, au niveau de la bouche d’égout. Si quand la lune est levée je ne suis pas là, prend la route. Et fait le taire, trouve un moyen. 

Horrifié par ces paroles, Nardel se tut, il commença à bercer le bébé. Bien que Galro avait raison, ces méthodes étaient trop extrêmes. Assassiner des Guiogniens, voler la pitance, repartir comme un voleur. Est-ce que Galro avait réellement perdu tout sens de l’honneur ? C’était horrible, mais Nardel devait l’admettre lui-même, ils étaient à court de choix. Alors ils attendirent le coucher du soleil, quand l’obscurité gagnait les ruelles. 


Se faufilant parmi les décombres, Galro arriva à sa cachette. Il y avait planqué son plus fabuleux trésor: son armure de Prophète. Avec, il serait invulnérable. La porter en plein public aurait trop attiré l’attention, mais là les circonstances exigeaient de se préparer à se battre. Généralement, les gens évitaient de sortir de nuit, par peur de résidus surnaturels, ou bien des pillards, voire… des cannibales. Le froid était intense, il avait l’impression de se faire mordre par une bête de glace. Son doux foyer à la chaude cheminée n’était plus que cendres, le Temple un cratère béant. D’une certaine façon, ces instincts de survie le rapprochèrent du vécu de Warda durant des années. Est-ce que lui aussi avait dû endurer ça ? Pendant combien de temps ? Alors qu’il se mouva discrètement, caché par un manteau troué et poussiéreux, il aperçut les lueurs de deux torches. Les sentinelles patrouillaient dans les rues, lourdement armées. Même en armure de plate complète, il ne ferait pas le poids avec une simple dague. Il ne pouvait louper son coup. Alors… Il attendit. Lorsque les deux hommes d’armes traversèrent la rue détruite, il jaillit des ombres et les esquiva. Quelque jours avant, il avait fait du repérage durant ses heures de travail. Avec les rares pièces gagnées, il avait soudoyé un garde pour qu’il le laisse passer dans la caserne. Là, étaient stockées les rations. Mais il devait faire vite, il se retrouva confronté à une muraille. Les inégalité des pierres offraient des prises idéales pour l’escalade, certainement dû aux impacts des boulets de canons employés. Il grimpa, mais les prises n’étaient pas sûres. Puis… les lueurs des torches revinrent. “Ce n’est pas le moment !” Jura Galro dans sa barbe. Il saisit une pierre, mais elle commença à glisser. Il n’avait plus d’appuie sous ses pieds, il était à dix mètres du sol, une chute serait mortelle. Les gardes progressèrent dans sa direction. “Un petit effort !” Il força sur ses bras, mais une fois de plus, la pierre de gauche glissa jusqu’à… se décrocher complètement. Par réflexe surhumain, ou par miracle, Galro ne la lâcha pas et s’accrocha de toutes ses forces à la main droite. Déjà que l’escalade était un exercice difficile, en armure complète cela relevait de l’exploit. Il attendit, à bouts de bras, que les sentinelles s’en aillent. Il soupira et lâcha le cailloux. Il finit son ascension, exténué. Il lui fallut trois minutes pour se remettre de ses émotions une fois au sommet. Puis, il reprit son infiltration. Gerbën, le soldat corrompu, était à son poste, devant le garde-manger. “C’est le moment !” Il descendit le rempart sur son flanc intérieur et arriva devant la caserne du troisième niveau. Il apparut à la lumière de la torche du garde, il enleva sa capuche. 

_ Me voilà ! Dit Galro. 

_ Précisément à l’heure, mais dis-moi, tu l’as dégoté où cette splendide armure ? 

L’ancien seigneur de l’Ordre se tut. Il avança et se plaça devant la porte.

_ Je t’ai payé, maintenant ouvre-moi.

_ Le tarif a changé. Donne-moi ton armure !

Exaspéré, Galro se résigna et demanda un petit instant, le temps de défaire une sangle. Quand Gerbën s’approcha, avant qu’il ne puisse réagir, Galro lui planta sa lame dissimulée en travers de la gorge. Alors que sa victime s’étouffait encore dans son propre sang, convulsant dans une hémorragie totale, l’ancien Commandeur le fouilla. Il trouva les clés et les inséra dans la serrure. Prenant le temps de traîner le corps à l’intérieur, il brandit la torche du garde et aperçut son butin. Des provisions: du grain, des œufs, de la farine, du coq en pâte et même quelques laitues fraîches. Il trouva une jarre de lait. Certes, il avait de quoi tenir des mois, mais il ne pouvait pas tout transporter. Il prit alors le strict nécessaire, le tout dans un sac préalablement débarrassé de ses pommes de terre. Assez de diversité pour subvenir à leurs besoins le temps du voyage. Quand il finit son méfait, il déguerpit, il se sentit vraiment minable, mais pour Roland il n’avait pas le choix.


Il attacha son sac en bandoulière avec l’aide d’une corde, et redescendit de la muraille. Ce fut de nouveau une grande épreuve, avec cette charge en plus, et il ne manqua pas de chuter à deux mètres du sol. Il s’écroula par terre, et se tordit de douleur. Mais à peine reprit-il son souffle, il revit les sentinelles faire leur ronde. Animé par son instinct, il se dissimula derrière un muret effondré. Quand les soldats passèrent le chemin, Galro reprit sa marche furtive. Mais… Un regard prédateur perça les ténèbres. Deux yeux désespérés jaillirent de l’obscurité, un homme en guenille s’aventura hors de sa cachette. 

_ T’as eu une bonne prise ?

Galro, sur ses gardes, saisit sa dague. Le misérable, la bave au lèvre, tenait un gourdin de fortune. Il balbutia:

_ Tu as eu une bonne prise. Donne-la moi !

Le fou se jeta sur lui frénétiquement, d’abord il fracassa son bout de bois contre les côtes du chevalier en armure, son arme se rompit dans un terrible fracas. En réponse, Galro le planta aux côtes. Mais comme animé d’une vigueur impie, le dément cracha son sang au visage tout en tentant de l’étrangler. D’un geste vif et répétitif, l’ancien chevalier de l’Ordre le poignarda jusqu’à ce que sa victime cesse de se débattre. Avec le cadavre encore accroché à lui, il le jeta sur le côté et reprit son souffle. Mais, d’autres yeux animés de la même faim l’encerclèrent. Une horde d’affamés se jeta sur lui, il lui griffa le visage, essaya de le mordre, le frappa avec des pierres. Un à un, Galro les massacra tous avec sa dague, jusqu’à ce que de terreur les survivants fuient.


Debout, au milieu des cadavres, Galro haleta, contemplant son corps couvert de sang. Le sang de ceux qu’il avait sauvé quelque mois plus tôt. Le sang de ceux dont il avait juré de sauver la vie. Il sentit un poignard perforer sa poitrine, non, plutôt son âme. Il lâcha sa dague, se saisit le crâne, ses yeux eurent des spasmes incontrôlables. Tout en tombant à genoux, il se mit à rire, non pas de joie, mais de manière totalement incontrôlable. “... Meurtre… Plus … de meurtres …!” Il le sentait, le Malin s’insinuer en lui. Il avait muté, au lieu d’être une force implacable, il était devenu la folie générale, le désespoir, car si Kaös est le seigneur des batailles, il est également le coup de poignard dans le dos. “Je dois quitter cet endroit !” Se dit-il en ramassant sa dague. Plus que par peur d’être suivi, rester ne serait-ce qu’une seconde de plus ici le pousserait à la démence. Alors, il emprunta le chemin des égouts. 


Après avoir passé la première muraille, Galro chercha du regard son valet. Nardel, fidèle, l’y attendait. 

_ Tu es en retard Galro !

_ Désolé Nardel, j’ai eu… un contretemps. 

Il regarda son serviteur, celui-ci aussi commençait à avoir un léger duvet de barbe. Ce style ne lui convenait absolument pas. Ensemble, ils fuirent la capitale, lieux maudit d’une bataille divine. Même après avoir chassé Kaös de cet endroit, le Mal y régnait encore, c’est lors de cette nuit étoilée que nos deux compagnons quittèrent les vestiges de la capitale. Galro réalisa, il ne l’avait pas sauvé, seulement retardé l’inévitable. 


Dranoss, encore debout, lut les rapports alarmants de la journée. Encore une bagarre à un point de distribution de nourriture. Il soupira, il écarta la loupe du manuscrit et médita sur la situation. Garak, lui, ronflait bruyamment sur un lit un peu plus loin. Même couronné roi, ce dernier n’avait pas chômé. Il avait motivé les orques à redoubler d’efforts, signé des traités, maté des soulèvements de civils affamés. Conscient du mal qu’il se donnait, Dranoss n’eut pas le cœur de lui en demander plus. Une femme aux vêtements laminés, dont le bleu et or trahirent son rang de servante du château, pénétra dans la pièce, elle avait un énorme plateau de viandes sèches et un cruchon d’eau purifié à l’alcool. 

_ Sire Dranoss, voici votre dîner.

Le dragon regarda amusé la petite humaine, il gloussa et lui fit signe avec la patte de ramener la pitance au garde manger. 

_ C’est gentil, mais je n’ai pas faim.

_ Arrêtez de mentir, je vous en conjure Capitaine. Vous n’avez rien avalé depuis des semaines, ni dormi d’ailleurs. Regardez-vous ! Vous faites pitié à voir !

Le reptile puisait lui-même dans ses réserves, sa silhouette émaciée ne pouvait cacher la vérité. Mais le noble dragon se pencha vers la femme et lui caressa la joue d’un revers de griffe.

_ Tu es gentille, Malinda, mais je ne peux accepter. J’ai entendu dire il y a cinq minutes plus tôt qu’un vaurien avait pillé la réserve de nourriture. Il n’a pas tout prit, fort heureusement, mais cela montre une chose: le peuple est désespéré. Donnez à manger à un loup, il deviendra un chien. Privez-le de nourriture, et le chien redevient loup. 

La femme garda le silence, elle comprit où voulait en venir son maître. Dranoss, voyant sa mine déconfite, attrapa un boudin sec de sa griffe et lui sourit de ses crocs. 

_ Juste pour te faire plaisir. 

Il le posa sur la table et le coupa en deux. Il donna la moitié à la servante.

_ Prend ta part, tu l’as bien méritée. 

_ … Mer… Merci…

Les larmes aux yeux, Malinda repartit, laissant l’ancien dragon œuvrer à la reconstruction de la ville. 


Arrivé dans la grande forêt, Nardel et Galro piétinaient dans la neige. Le froid était intense, et ils n’étaient que peu couverts tous les deux. L’ancien chevalier ouvrit la marche, il avait mémorisé le chemin pour rejoindre la cité de Taläsna. Si les bois étaient sombres, ce n’était pas autant que les bêtes sauvages étaient le plus grand danger. La forêt avait conservé sa pureté à un prix terrible: refuser les habitants de la capitale. Nul ne pouvait savoir si ces derniers étaient souillés ou non. Les Djinns Sentinelles devaient rôder aux alentours. Prudents, notre duo progressa, veillant à ne pas produire de son. Après une rude journée de marche, Galro ordonna la halte, il fallait se reposer. 

_ Prend ta part, dit-il à Nardel en lui tendant un morceau de pain. 

En silence, le valet saisit son repas et l’entama sans plus de cérémonie. À son tour, Galro saisit un peu de grain et mâcha sans prononcer un seul mot. Le bébé se mit à pleurer, alors son père se rapprocha. 

_ J’ai du lait.

_ Je ne crois pas que ce soit ça. Laisse-moi regarder.

Nardel ausculta l’enfant et ce qu’il découvrit lui plomba le moral. Il se tourna vers son maître, il dévoila alors la cause de ces pleurs.

_ Roland est malade, il a des boutons rouges. 

_ Une varicelle ? C’est courant, non ?

_ En effet, mais là c’est un problème…

Il respecta une minute de silence, le temps de méditer. Galro s’assit en tailleur, attendant la conclusion de son serviteur. Puis, Nardel lui dit:

_ Je ne sais pas s’il tiendra jusqu’au bout du voyage. Généralement les enfants sont assez forts pour y résister, mais nous sommes affamés, transis de froid, de plus il n’a pas été nourrit au sein. Il est faible, Galro, sans l’aide d’un médecin rapidement… Il ne survivra pas. 

_ Et la magie ? Je peux tenter de lui faire gagner un peu de temps…

_ Je ne sais pas personnellement. C’est comme jouer avec le feu, un grand risque d’un côté pour une récompense incertaine. 

Le chef de l’Ordre se leva, inspira profondément, et frappa de son poing le tronc d’un arbre. L’écho résonna à travers tout le bois. Furieux, Nardel lui remarqua:

_ Ça, ce n’était pas très malin par contre !

Silencieux, Galro se posa contre le tronc qu’il venait de frapper, il haleta. Il était perdu. Au bout d’un moment, il finit par dire:

_ Je suis désolé… Je ne contrôle plus mes émotions… Je… Je suis perdu…

Il se retourna et se laissa glisser jusqu’au sol, le regard hagard. Alors, Nardel comprit sa détresse. Roland pleurait encore, son visage couvert de boutons. Il ne commenta pas plus, tous les deux savaient que le temps du bébé était compté, et ils étaient tous les deux impuissants. Après une heure de repos, ils reprirent la marche, le vent se leva.


Dans un froid glacial, les deux aventuriers bravèrent le blizzard, le bébé hurlait à plein poumon, il était gelé. Mais au détour d’un buisson, Galro aperçut une forme massive. Une créature couverte de poils, des yeux prédateurs les guettaient. 


Galro fit un signe à son valet, ils ne devaient pas parler. Il lui fit signe de le suivre, de ses leçons de chasse, il fallait éviter que le vent ne porte les odeurs dans sa direction. Instinctivement, Galro saisit sa dague, prêt à défendre Roland et Nardel. Par chance, Roland s’était endormi. “Ne te réveille pas ! Par pitié !” Ils contournèrent la silhouette massive, l’animal était couché sur le flanc, ce qui lui mit la puce à l’oreille était le sang l’encerclant. Sans nul doute, l’animal était un ours brun, il arrivait que ces animaux se réveillent durant la saison froide pour se nourrir de manière occasionnelle. Mais ce sang, il n’y avait pas de proie aux alentours. Il était clair qu’il n’était pas en plein repas, et son corps était totalement inerte. Alors il s’approcha, il voulait en être sûr. 

_ Galro ! Chuchota Nardel paniqué. Que fais-tu ? Tu vas le réveiller !

Faisant fit de son serviteur, le chevalier blanc approcha la bête. Elle avait une grande entaille au ventre. Il comprit alors que l'ours n’était pas le chasseur, il était la proie. Une flèche avait percé son oeil jusqu’au cervelet. Il se pencha sur la bête, plus de souffle. Il était mort. 

_ Approche Nardel, nous ne risquons rien, il n’est plus vivant. 

Il saisit la dague, et commença à dépecer l’animal. Nardel, vigilant, se rapprocha, mais s’interrompit brutalement. Toujours affairé à sa tâche, Galro l’appela:

_ Qu’attends-tu ? Viens m’aider à prélever la vian…

Il entendit la corde d’un arc se tendre juste derrière son crâne. Il venait d’être pris par surprise. L’archer dit alors:

_ C’est vilain de voler la proie d’un autre chasseur. Levez-vous, doucement, lâchez votre dague !

Galro obéit, il lui sembla que la voie était féminine. Il se redressa lentement, et montra en évidence son arme, avant de la jeter dans la neige.

_ J’ai un enfant, il est affamé et malade, j’ai besoin d’aide. 

_ Vous venez donc de la capitale j’imagine.

_ Non…

Soudainement, le chevalier sentit une présence dans son esprit, il était sondé. Sans relâcher sa prise, l’archère dit:

_ Vous savez bien que mentir était inutile. Vous avez été formé par mon seigneur, il vous a enseigné la magie. Vous êtes tombé bien bas, sire Galro. 

Le chevalier blanc ne sut quoi dire, il se sentit stupide. Évidemment que c’était une elfe. Au mieux de sa forme, il pourrait espérer la vaincre en combat singulier, mais il était affaibli par la faim et le froid. La femme elfique lui ordonna de s’écarter de la carcasse. Elle ramassa la dague et se montra devant le chevalier. Elle était encapuchonnée, un bandeau devant le visage. 

_ Au moindre faux geste, je vous tue ainsi que votre enfant.

Elle ordonna gestuellement au chevalier de reculer, puis elle saisit sa propre dague, longue, incurvée, élégante. Elle découpa un morceau de fourrure et le donna à Galro. 

_ Pour votre fils. 

Obéissant, l’homme en armure saisit l’offrande et l’amena à Nardel. Quand ils couvrirent le bébé, ses couleurs revinrent un peu. L’elfe continua de découper le cadavre d’ours. 

_ Je guette sur vous, je suis une mage accomplie, faites une bêtise et mon invocation vous taille en pièces. 

Les deux hommes regardèrent autour d’eux, sur leurs gardes, ils ne remarquèrent rien. Mais son sixième sens ne trahit pas Galro, il y avait bien une présence magique dans le secteur. Se risquant à une conversation, le père de famille demanda:

_ Vous êtes bien loin de la ville, pourquoi être autant isolée ?

_ Et pourquoi pas, ça se voit que vous nous connaissez mal. Nous, les elfes sylvains, préférons généralement la vie solitaire dans la forêt que de s’entasser dans des simulacres de cités. Je respecte les traditions de mon pays, mon roi quant à lui essaie de se rapprocher des hauts elfes. Ils me répugnent. 

La chasseuse finit de prélever la viande, mais laissa une bonne partie dans la neige. Elle posa un baiser sur le front de l’ours, et retira la flèche plantée. Sans se retourner vers les deux compères, elle les contourna et traça son chemin. Les deux hommes se regardèrent, désemparés, il n’avaient plus rien. Mais la femme les appela:

_ Qu’attendez-vous ? Suivez-moi !


Ils parcoururent encore plusieurs kilomètres sur le flanc d’une colline, pour finalement arriver dans une maison de pierre. Elle était discrète, il aurait été facile de la confondre avec une grotte de bête sauvage. Quand les deux hommes entrèrent les premiers, l’elfe leur ordonna de s’asseoir. Elle se débarassa de son manteau blanc et de son bandeau. Elle était très belle, mais atypique. Ses cheveux étaient blonds, mais ses yeux dorés. Une métisse. Elle incanta un sortilège et alluma un feu d’un claquement de doigt dans l’âtre de sa cheminée. 

_ Mettez-vous à l’aise, dit-elle en démêlant ses cheveux. Vous êtes sales, je vous prépare un bain. 

_ Mer… Merci… Dit Nardel en berçant Roland. 

L’elfe chercha une baignoire et la mit au-dessus du feu. Sans perdre de temps, elle amena quelques bûches dans l’âtre et laissa les flammes œuvrer pour elle. Les deux hommes s’assirent devant le foyer chaud, revigorant leurs membres transits. Finalement, au bout d’un moment, Galro finit par remercier leur hôtesse. 

_ Sans vous, nous serions morts gelés dehors. J’ignore comment vous rendre toute votre bonté.

_ Ne vous inquiétez pas, répondit la mystérieuse chasseuse. Moi je le sais. Je n’ai jamais eu l’intention de vous rendre service gratuitement. 

Abasourdis, Nardel et Galro se regardèrent inquiets. La chasseuse reprit alors:

_ En échange du gîte et du couvert jusqu’à la fin de l'hiver, vous travaillerez pour moi. Comme vous le constatez, je suis isolée dans mon petit trou. Vous ferez tout ce que je dis.

Sur ses paroles, au plus grand étonnement de Nardel, elle défit sa tunique et se dénuda, alors que le jeune valet couvrit les yeux de Roland. Galro, lui, connaissait bien la culture elfique, aussi il ne détourna pas le regard, d’ailleurs il ne fixait rien en particulier, c’était comme s’il se moquait du plan matériel. La maîtresse de maison plongea dans l’eau chaude et commença à se mouiller. 

_ Quel est votre nom ? Demanda Galro. 

_ Lilinaäl. Vous, vous êtes le Prophète de l’Ordre, je l’ai vu dans votre esprit.

_ Ancien… Prophète à vrai dire… Cela me fait mal de le dire mais… l’Ordre n’existe plus. 

_ Tout comme votre honneur de ce que j’en ai vu. Ne vous inquiétez pas, mon golem veille sur vous, si vous tentez de m’assassiner dans mon sommeil, vous serez écrasé en un éclair. 

Elle tendit la main vers Nardel qui ne comprit pas immédiatement. Voyant sa confusion, Galro se leva et dit:

_ Elle veut le savon. Je m’en occupe Nardel. 

_ Non ! Répondit sèchement Lilinaäl. Ce n’est pas à vous que j’ai demandé, asseyez-vous immédiatement. 

Intimidé, Galro ravisa et tendit les bras pour saisir le bébé. Nardel se leva et se dirigea vers l’étagère. Il fouilla et fit tomber plusieurs pots, au plus grand désarroi de la chasseuse. 

_ Désolé madame… Je suis maladroit !

_ Bien joué ! Tu devras travailler plus pour me rembourser ces ingrédients médicinaux. Allez, dépêche !

Finalement, Nardel trouva un bloc de savon aux odeurs exotiques. Il l’amena à Lilinaäl qui, sans le remercier, se lava le corps. Le jeune valet détournait les yeux de sa nudité, lui-même étant prude à l’extrême. 

_ Est-ce vraiment nécessaire ? Demanda t-il inquiet. Nous sommes deux… non, trois hommes ici en votre présence. 

_ Et alors ? Se moqua la métisse elfique. Tu as peur de moi. Ne t’en fais pas, tu as raison.

_ Je suis désolé, répondit Galro. Nos traditions diffèrent grandement des vôtres, chez nous c’est plutôt mal vu qu’un homme et une femme… se dévoilent l’un en face de l’autre. 

Se reposant sur le rebord de la fonte, la femme trempée fixa Galro dont lui-même avait détourné les yeux. 

_ Vos traditions sont les mêmes qui font brûler les femmes un peu trop intelligentes. Personnellement je me moque de vous, vous incarnez tout ce que j’abhorre. Regardez-moi quand je vous parle. 

Toujours inquiet de la position exacte de ce golem mystérieux, Galro osa poser ses yeux dans ceux de son interlocutrice, celle-ci se brosser le dos à l’aide d’un instrument adéquat. 

_ Quand j’ai fouillé vos souvenirs, j’y ai vu un homme qui a renoncé à absolument tout pour accomplir son serment. J’ai aussi vu ce que vous avez fait en Guiogne, après la victoire. 

Le chevalier fixa ses mains tremblantes, elles étaient encore sales du sang de la nuit de l’évasion. Il ferma les poings, les yeux en larmes. Il pouvait encore entendre les cris de ses victimes. Des innocents. 

_ Vous ne savez pas ce que c’est. Vous avez beau avoir vu mes souvenirs, vous ne savez pas ce que c’est !


Étrangement, Galro se sentit plus proche de Warda que jamais, lui aussi avait dû survivre en tuant des gens dont il ne souhaitait pas la mort. Lui aussi voyait dorénavant les fantômes de ceux dont il avait ôté la vie. Lui aussi était brisé par ses crimes. Après s’être rincée, Lininaäl se leva, dévoilant son dos. Des cicatrices anciennes la marquaient. Des lacérations. 

_ Vous vous trompez. Je sais ce que c’est. Allez, trève de blabla ! À ton tour la bonne sœur !

Elle saisit la serviette et ordonna à Nardel de se déshabiller à son tour. Le jeune homme refusa catégoriquement.

_ Hors de question ! Pas devant vous deux !

_ Je refuse de donner le gîte à un putois, allez au bain !

En pleine détresse, Nardel regarda son maître dans l’espoir qu’il la corrige. Mais sa réaction fut inattendue, Galro berça le bébé sans un bruit, les yeux dans le vide. Dépité de ce manque d’aide, Nardel supplia une dernière fois l’elfe qu’elle aille au moins dehors le temps de se laver. 

_ Et puis quoi encore ?! Ria t-elle. Et me geler dehors, c’est non ! Tu grandis un peu et zou ! Dans la bassine !

Elle enleva sa serviette, se montrant de nouveau entièrement nue. Elle enfila des vêtements confortables sous le regard gêné de Nardel. Alors que le jeune homme avait encore la bouche ouverte, Lininaäl se retourna et lui cria dessus.

_ Qu’attends-tu morveux ?! Au bain ! Vite, canaille !

_ Bien… J’imagine que je n’ai pas le choix.

Sans autre option, l’adolescent défit ses guenilles, regardant attentivement la réaction de Galro, celui-ci semblait complètement déconnecté. Il était crade, un euphémisme en réalité, il était méconnaissable. Une fois en sous-vêtements, l’elfe lui fit signe du doigt que non. 

_ Je refuse de faire sécher tes vêtements, je viens que tu t’astique partout. Absolument partout ! Tu dois être plein de morpions !

_ Vous êtes sérieuse ? Galro, dit quelque chose, bon sang !

Le chevalier ne réagit pas. Face au mutisme et à l’autorité de l’elfe, le garçon s’agaça et finit par obéir. Quand son sexe fut visible, elle se moqua de lui ce qui offusqua Nardel d’autant plus qui se dissimula derrière les mains.

_ Ha ! Ha ! Très drôle !

Il plongea dans les bain, sous le regard attentif de l’elfe qui lui tendit brosse et savon. 

_ Partout !

_ Oui madame…

Alors que le garçon se lava, Galro tant qu’à lui, broyait toujours du noir. Il s’en voulait, en réalité, d’avoir survécu à toutes ces épreuves. Il avait trahi tout le monde, même la Guiogne, même ses convictions les plus profondes. S’il n’y avait pas Nardel et Roland, il se serait donné la mort il y a longtemps. Il revit en flash, le visage de l’homme fou qui lui avait bondi dessus, il se rappela de sa morsure, des coups de poignards, du goût du sang. Tilbar avait raison, depuis toujours, tuer un homme c’est comme tuer une petite partie de soi. Avec toutes ses victimes, que restait-il de son humanité ? Il se mit à trembler, non pas de froid, mais de stress. Devant ce spectacle, Nardel observa le silence, Lilinaäl partit ramasser les miettes de ses pots d’herbes. 

_ Regardez-moi tout ce bazar… Ahhh… Il va falloir que je reparte dans le tertre. 

_ Le tertre ? Demanda Nardel en sortant du bain, se dissimulant sous la serviette. Je pourrais y aller.

_ Non. Pas toi. 

Le regard de la femme elfe se dirigea vers Galro. 

_ Tu sembles fort, ce sera à toi de le faire. 

Sous le choc, Nardel voulut s’offusquer, mais la menace planante du golem caché le dissuada. La maîtresse des lieux lui jeta des vêtements de femme dessus. Une robe. 

_ Je ne peux porter ça !

Lininaäl ne se retourna pas, elle continua de ramasser les morceaux de terre cuite. 

_ Je ne peux porter ça ! 

Galro, lui, ne détourna pas le regard du fond de la pièce où il semblait fixer un fantôme. Énervé, finalement Nardel se résigna et enfila la robe bleue à dentelle. N’importe qui se serait moqué de lui en d’autres circonstances, mais personne ne riait. Il semblait qu’ils avaient d’autres chats à fouetter. Timidement, Nardel retourna s’asseoir et saisit le bébé tendu par Galro. L’homme se leva, commença à défaire son armure, ce qui prit un moment. Lorsqu’il se dénuda à son tour, il dévoila un corps maigre couvert d’hématomes. Le guerrier puissant de l’Ordre avait laissé place à une pâle parodie de lui-même. Quand Lilinaäl finit de ramasser les débris, elle se dirigea vers Galro qui pénétra dans l’eau. L’eau devint instantanément noire, de la cendre tomba de ses cheveux et de sa barbe. Son épiderme était couvert de croûtes, de cicatrices et de poussière cendreuse. Se saisissant d’une serviette, la femme commença à le savonner en silence. Elle lui lava les cheveux, des puces sautèrent quand elle y glissa ses doigts. Sans un mot, elle lui lava le cuir chevelu. Toujours timide, Nardel osa demander:

_ C’est dangereux le tertre.

L’elfe ne le calcula pas, mais au bout de deux minutes elle répondit:

_ J’ai failli y mourir la dernière fois. Le Neihlith ne se trouve que là-bas. C’est une plante extrêmement puissante, mais bien gardée. 


Le jeune valet déglutit, inquiet de ce qu’il allait advenir de son maître. Quelle créature ou engeance l'attendait là-bas ?

_ Mais… Pourquoi risquer votre vie pour ce Neihlith ? Pourquoi risquer la vie de Galro ?

La chasseuse frotta la tête de Galro, qui définitivement n’était pas encore sorti de sa léthargie. Elle finit par expliquer:

_ C’est une plante sacrée, un arbre capable de rendre la vie si bien préparée et donnée à temps. Mais… Tu as cassé le pot qui contenait mes échantillons. 

Face à ces révélations, Nardel se sentit particulièrement stupide. Il vit l’enfant récupérer des couleurs à la lueur des flammes. Il avait beau ne pas l’apprécier, Nardel devait reconnaître que Lilinaäl était leur seul espoir. Il voulut se porter volontaire à la place de son maître, mais la gardienne du logis refuserait catégoriquement. Lininaäl remua un blaireau dans un récipient, jusqu’à faire mousser le savon, puis l’appliqua sur la barbe épaisse du guerrier. Lorsqu’elle finit, elle saisit une lame de rasoir tranchante et la posa sur sa gorge. Elle entama alors la toilette de son invité, taillant la barbe avec délicatesse. Il fallut pas moins d’une demi heure pour parvenir à rendre une forme convenable à ce visage émacié. Redevenu humain, Galro reçut un miroir pour inspecter sa nouvelle apparence. La taille effectuée par l’elfe le rajeunit beaucoup, même s' il ne pouvait cacher les cernes et le creux de ses joues. 

_ Je suppose que je dois vous remercier.

_ Oui, vous avez intérêt. Au tour de vos cheveux dorénavant !

Elle prit un bloc de champion solide, fit mousser longuement et s’appliqua à sortir toute la crasse et les poux. Après une application méthodique et de multiples rinçages, la longue chevelure du Prophète regagnèrent leur superbe. Finalement, l’elfe conclut en déclarant:

_ Je découvre un homme sous toute cette crasse. Allez, dehors !

S’exécutant, Galro sortit de la bassine, il avait de nouveau un aspect civilisé. Il reçut une serviette et une tenue de trappeur masculine, certainement de facture elfique. Puis, l’hôte se tourna vers Nardel.

_ Au tour du bébé. Je vous en laisse la charge, j’ai assez donné. 

Obéissant, Nardel lava le nourrisson. Pendant ce temps, la chasseuse prépara le repas, un simple bouillon avec quelques morceaux d’ours. En silence, les voyageurs purent se restaurer et récupérer quelques forces. Se risquant à la discussion, Nardel demanda:

_ Je vois que le lit peut accueillir deux personnes, et vous avez des vêtements d’hommes dans la garde robe. Où est votre compagnon ?

À cette question, l’elfe détourna le regard, visiblement elle était embarrassée. Galro fit signe à Nardel de ne pas insister. Ils continuèrent de profiter du repas, jusqu’à finir. Devant la cheminée, nos deux aventuriers dormirent, pour la première fois au chaud depuis longtemps.


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