VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 29 : L’Ombre autour du feu

2787 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 12/05/2026 19:51

Le groupe a pris le chemin du retour dans un silence de plomb. L’affrontement contre Velmara a laissé des stigmates qui ne se soignent pas avec des bandages : une odeur de sève brûlée qui colle à la peau et ce bourdonnement résiduel dans le crâne. La forêt, elle, semble s'être figée dans une expectative malsaine, comme si chaque tronc d'arbre retenait sa respiration en les regardant passer.

Ils s'arrêtent finalement dans une clairière étriquée, où la brume hésite à entrer. Un feu est allumé, jetant des lueurs orangées sur leurs visages tirés. Vaelran, fidèle à lui-même, s'est posté à la lisière de l'ombre, adossé à un tronc noueux. Sa cape flotte avec une mollesse surnaturelle, suivant un rythme qui n'est pas celui du vent.


Talyor, pour qui le silence est une torture personnelle s'apparentant à une exécution lente, finit par craquer. Il remue les braises avec un bâton, l'air profondément excédé :


— Bon, on va pas rester là à s'écouter pousser les cheveux. On a tous failli finir en compost pour fougères géantes, alors on va faire un jeu. On dit un truc qu’on regrette pas, et un truc qu’on regrette amèrement. Seyla, honneur aux dames, commence.


Seyla lève les yeux au ciel avec une telle force qu'on jurerait qu'elle cherche à lire les étoiles à travers son propre crâne. Elle marmonne un "non merci" venimeux, se lève d'un bloc et amorce un mouvement pour s'éloigner du cercle.


— Eh ! J’ai dit “jeu”, pas “confession publique”, s'insurge Talyor. C'est pour la cohésion !


Ilharan, qui n'a pas bougé d'un millimètre, les yeux fixés sur un point invisible dans les flammes, intervient d'une voix monocorde :


— Tu n’as pas précisé que la participation était optionnelle, Seyla, logiquement, le refus de jouer constitue une rupture du protocole social proposé par Talyor.


Seyla se retourne, les bras croisés sur sa poitrine, l'œil vert et l'œil bleu lançant des éclairs :


— Et vous n’avez pas précisé non plus qu’on était censés devenir potes de chambrée. Je suis ici pour pas crever, pas pour déballer mes traumatismes à des types que je connais à peine. Je fais ce que je veux. Alors lâchez-moi la grappe !


Le silence revient, cinglant. Talyor lève les mains en signe d'apaisement, une moue de vieux ronchon sur le visage :


— Mais t’es pas obligée de le dire sur ce ton, franchement. On essaie d'être civilisés.


— J’ai dit “lâchez-moi la grappe”, pas “allez vous faire foutre”, il me semble, rétorque-t-elle sèchement. C’est une nuance sémantique majeure, si tu veux mon avis.


Ilharan incline la tête de côté, son regard se posant enfin sur elle avec une acuité dérangeante :


— Tu sais… parfois on utilise l'agression comme un mur thermique. On dit ça pour ne pas montrer qu’on redoute le moment où l’interaction cessera. C’est une stratégie d'évitement classique.


Elle se fige une demi-seconde. Juste assez pour que Vaelran, dans son ombre, esquisse un rictus.


— J’ai toujours été seule, lâche-t-elle d'une voix plus sourde. J’ai pas besoin de "potes". Donc lâchez-moi. Point final.


Le poids de ses mots pèse sur la clairière. Un poids ancien, celui de la solitude choisie pour ne plus être subie. C'est alors que la voix de Vaelran s'élève, tranquille, presque mélodique :


— Le problème, Seyla, c’est que tu ne l’es plus. Et tu t’en rends compte trop tard.


Il s’avance dans la lumière du feu, les mains dans les poches, la tête légèrement penchée. Pas de sourire moqueur cette fois, juste une lucidité qui déshabille les âmes.


— Maintenant, tu es coincée. Tu dois composer avec des gens qui t’ont vue galérer, qui t’ont entendue râler, qui t'ont vue réussir… et qui ont remarqué que, malgré tout, tu n'as pas fui. Et tu sais ce qui est le pire ? Ils restent. Ils ne vont nulle part.


Talyor, sentant la tension devenir trop dramatique à son goût, ajoute avec son timing habituel :


— Quelle horreur, hein ? Des gens qui t’aiment bien sans raison valable. C'est un cauchemar logistique.


Seyla tourne lentement la tête vers Vaelran :


— C’est assez gonflé, venant de quelqu’un qui n’a jamais laissé filtrer une seule miette de sa propre histoire. Ton mystère, c'est ta zone de confort, Vaelran.


Le mentor hausse un sourcil, amusé.


— Touché. Je suppose que le silence est une pathologie contagieuse dans cette équipe.


— Non, réplique Seyla. C’est juste pratique. Quand on a appris à s’en servir comme d’un rempart.


Ilharan intervient de nouveau, comme s'il lisait une notice technique :


— Les murs protègent de l'érosion, c'est vrai. Mais ils empêchent aussi les secours d'identifier la zone de sinistre.


— J’ai pas demandé de secours… murmure Seyla, presque inaudible.


Vaelran amorce un mouvement vers l'obscurité, le ton de nouveau léger, presque théâtral :


— Et pourtant, tu en as donné. Sans qu’on te le demande. C'est ça, ton grand secret, gamine !


Il s’arrête, se retourne, les mains derrière le dos. Son regard brille d'une lueur malicieuse.


— Bon. Puisque l’honnêteté est devenue la monnaie locale… Vous voulez que je vous raconte la première fois que je l’ai rencontrée ?


Seyla, immédiatement sur la défensive :


— Non. Absolument pas.


Talyor, les yeux pétillants :


— Oh que oui ! Balance tout !


Ilharan :


— Ça dépend. Est-ce une anecdote validée par les faits ou une confession romancée ?


Vaelran rit :


— Disons… un souvenir. De ceux qu'on ne peut pas effacer, même avec beaucoup de volonté.



[SOUVENIR]


La clairière fumait encore, ce jour-là. Pas de flammes, juste cette brume bizarre, moite, nerveuse, comme si l’air lui-même peinait à digérer la violence de ce qu’il venait de voir. Vaelran pousse un soupir dramatique, les mains enfoncées dans son long manteau, l’œil un peu trop brillant pour quelqu’un censé être sur une scène de crime.


— Bien. Soit j’ai raté l’examen final d’un élève absolument génial, soit j’ai une adolescente mal coiffée qui vient de neutraliser un Fléau de rang 2 toute seule avec un bout de bois !


Une voix jaillit du centre du chaos végétal :


— J’suis pas mal coiffée. C’est l’humidité qui fait ça !


C'était elle. Seyla. Quatorze ans, la capuche de travers, de la terre jusqu’aux sourcils. Son regard hétérochrome lançait des éclairs qui disaient clairement : « Je te défonce si tu fais un pas de plus. »


Vaelran lève un sourcil, charmé par tant d'hostilité :


— Charmant accueil. Tu reçois tous les gens qui viennent te féliciter avec autant de menace, ou c’est juste mon visage qui te déclenche une réaction allergique ?


— T’es qui ?


— Celui qui pose les bonnes questions. En général, ça va de pair.


Elle grogne. Un son guttural, animal.


— Je viens de démolir un machin végétal carnivore et j’ai pas fermé l’œil depuis deux jours. Si t’es là pour me vendre une assurance magique ou me piquer mes bottes, t’as choisi le pire créneau horaire, monsieur.


Vaelran sourit de toutes ses dents :


— Rassure-toi. Je vole rarement les bottes. C'est mauvais pour le karma, et le cuir est souvent trop usé.


Il s'approche, observant les restes du monstre. La créature est étalée comme un poème mal écrit, déstructurée. Mentalement, il coche des cases. Impressionnant.


— T’as utilisé quoi ? Des runes interdites ? Une invocation d’ombre ? Une armée de lapins tueurs entraînés ?


Seyla crache au sol, essuyant son visage sale d'un revers de manche :


— J’ai crié. Très fort. Et j’ai foutu la trouille à son inconscient. C’est tout ce que j’ai.


Elle marque une pause, cherchant quelque chose dans ses poches vides :


— Et j'avais un caillou. Mais je l’ai perdu dans la bagarre.


Vaelran siffle, sincèrement impressionné.


— Pas mal du tout. Tu as un nom, petite terreur des bois ?


— Seyla. Et j’ai pas demandé à être trouvée. Je m'en sortais très bien.


— Tant mieux. J’adore m’imposer là où on ne m'attend pas.


Il sort une petite sphère d’obsidienne de sa manche et l’agite comme un bibelot sans importance.


— Ce petit bidule a vibré jusqu’à me filer une crampe au poignet. Et il ne le fait que quand une Essence tape vraiment fort. Donc soit tu es une anomalie statistique, soit tu es un appel à l’aide particulièrement agressif. Peut-être les deux. En général, ce sont les meilleurs profils.


Il s’arrête de plaisanter. Il la regarde, vraiment. Son ton perd son vernis théâtral pour une justesse qui frappe au cœur :


— Tu sais ce que tu viens de faire, gamine ?


— J’ai sauvé une môme du village d'à côté. J’ai bousillé ma cape, et j'ai probablement ruiné mes chances d'avoir un avenir normal.


— Non. Tu viens de prouver que tu vaux mieux que la moitié des académies réunies.


Seyla hausse les épaules :


— Cool. J’ai droit à un bonbon ou à une éjection immédiate vers un futur bien pourri ?


Vaelran éclate de rire. Un rire franc, pas moqueur.


— Pas de bonbon. Mais une offre. Un choix, et un sacré paquet d’ennuis en option gratuite.


Seyla le fixe, méfiante :


— Tu veux que je te suive ?


— Non. Je veux que tu me précèdes.


Elle cligne des yeux, perplexe :


— C’est quoi, cette phrase ? Ça veut rien dire.


— Une tentative stylée pour recruter une prodige. Laisse-moi mon sens du spectacle, c'est tout ce qu'il me reste.


— Non, t’as surtout l’air d'un con.


Vaelran sourit de plus belle :


— Et tu m’adores déjà. C'est fatal.


Elle lui jette un caillou. Il le détourne d’un claquement de doigts négligent, créant une petite gerbe d'étincelles d'ombre.


— Viens. Je ne te promets rien… sauf que plus personne n’osera jamais t’ignorer.


Elle croise les bras, réfléchit, longtemps.


— J’m’en fiche qu’on m’ignore.


— Mais tu en as marre d’être seule, n'est-ce pas ?


Un long silence. Puis :


— … T’as un nom, clown mystique ?


Il incline la tête, sa cape flottant comme si elle jubilait :


— Solhem Vaelran. Mais tu peux m’appeler “Celui qui ne sera jamais à l’heure mais toujours utile”.


Elle soupire, ramassant ses maigres affaires :


— J’vais le regretter.


— Évidemment. C'est le principe !



[RETOUR AU FEU]



Seyla, les bras croisés, fixe Vaelran d'un œil noir :


— Non, non, non. Arrête tes conneries. Ça s’est pas passé comme ça. J'avais pas la capuche de travers, et t'as pas fait de gerbe d'ombre, t'as juste failli te manger le caillou.


Vaelran, l'air faussement outré :


— Oh ? Tu préfères une version plus... documentaire ? Plus brute ?


Ilharan observe le mentor avec curiosité :


— Tu vas encore sortir un artefact interdit pour appuyer tes dires ?


Vaelran fouille déjà dans les replis de sa cape :


— "Relativement" interdit. Et “artefact”, c’est un bien grand mot. Disons une “sphère de mémoire calibrée”. Parfaitement inoffensive. Elle pique juste un peu les tempes au moment de l’activation.


Talyor se penche, intéressé malgré lui :


— Elle pique comment ? Genre gifle magique ou grattage d’âme ? Parce que j'ai déjà donné aujourd'hui.


Vaelran active la sphère. Une lumière bleutée inonde la clairière.



Premier souvenir :


Vaelran a 17 ans, les jambes ballantes, coincé dans la fourche d’un arbre séculaire.


“Je vous dis que je médite, maître ! Ce n’est pas parce que je suis tombé, c’est une position stratégique pour harmoniser mon...”


(Craquement sec. Chute vertigineuse. Hurlement aigu hors champ.)


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Talyor explose de rire, se tenant les côtes :


— C’ÉTAIT TOI ?! L’ombre perchée du vieux sanctuaire ?! Les rumeurs disaient que c'était un esprit sylvain en quête de sagesse ! J’ai écrit une ballade là-dessus, bordel !


Vaelran, grinçant des dents :


— Erreur d'indexation. Problème de calibration, je vous l'avais dit.


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Second souvenir :


Seyla, 15 ans, frappant un mannequin d’entraînement avec une bûche énorme au lieu d'une épée.


“JE LE SAVAIS QU’IL ÉTAIT PAS MORT CE VER ! JE VAIS LUI APPRENDRE LA POLITESSE !”


(Le sac d'entraînement explose dans un nuage de paille.)


Vaelran (hors champ) : “C’était un mannequin, Seyla… il n'a jamais été vivant.”


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Seyla fusille Vaelran du regard :


— J’te jure, Solhem, je t’enterre sous un mètre de glyphes si tu continues.


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Troisième souvenir :


Vaelran, très jeune, tentant de chanter un hymne sacré lors d'un rituel solennel, et déraillant complètement sur la note finale.


“Par la lumière et les... euh... ombres bééénies ?”


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Ilharan, avec un petit sourire paisible :


— C’est une donnée intéressante. Il est thérapeutique de se souvenir que nous avons tous été ridicules, cela stabilise l'ego.


Vaelran, paniqué, range précipitamment la sphère :


— Ok ok, c’est bon, circulez ! Défaillance technique totale. Vous n’avez rien vu !


Talyor ricane, essuyant une larme :


— Tu parles ! On vient d'assister à trois crimes contre la dignité mystique. Ça va te coûter cher en excuses, ça.


Vaelran se redresse, tentant de retrouver sa superbe :


— C’était pédagogique. Et drôle. Avouez que c'était drôle. Personne ne note ça dans le journal de mission, compris ?


Seyla affiche une mine faussement blasée :


— J’aurais tellement préféré être dans l’équipe de Lynara. Au moins, elle est chiante mais elle chante pas.


Le silence qui suit est… chargé. Vaelran se fige. Il tourne la tête très lentement vers Seyla, l'air théâtralement brisé.


— ça…c’était vexant. Très vexant !


Il la fixe intensément pendant trois secondes, puis :


— Je suis officiellement vexé !


Ilharan fronce les sourcils, d'un air presque sincère :


— Tu devrais t’excuser, Seyla. Il absorbe beaucoup de négativité en silence derrière ses blagues. Ce n’est pas bien d’alourdir une âme déjà complexe.


Talyor s’étouffe de rire :


— Mec, c’est Vaelran, il transforme ses émotions en sarcasmes et en café noir. Il est immunisé.


Vaelran, reprenant son rôle de tragédien :


— Merci Ilharan. Enfin un qui reconnaît ma profondeur tragique. Je transformerai cette blessure en poésie, un haïku dramatique sur l’amitié trahie, que je déclamerai toutes les heures demain.


Seyla :


— Je te préviens, si tu commences à déclamer au petit-déjeuner, je t’assomme avec ta propre cape.


Vaelran soupire :


— Cruauté et ingratitude, mon pain quotidien.


Talyor pose ses bottes près du feu, l'air soudain plus calme :


— J’vous jure, une mission de plus avec vous, et je fonde une secte pacifiste dans le nord. On élèvera des chèvres, les chèvres, ça juge pas.


Seyla souffle un rire ironique :


— T’es trop flemmard pour ça. Faudrait marcher pour aller dans le nord.


Vaelran sourit :


— Laisse-le rêver, c’est la seule activité qu’il pratique sans transpirer.


Ilharan, les yeux mi-clos :


— Les rêves sont des simulations nécessaires, même les ratés. Cela forme la structure du caractère.


Talyor fronce les sourcils :


— Est-ce qu’il vient de me traiter de raté avec une infinie compassion ?


Vaelran, hilare :


— Il t’a béni tout en t’enterrant. C’est le style Ilharan, un art martial conversationnel.


Seyla, sèche mais calme :


— Bon, on est une escouade d’élite ou un club de théâtre de seconde zone ?


Vaelran, un sourire en coin :


— L’un n’exclut pas l’autre, ma chère. C'est même le secret de notre survie !


Le feu crépite... Et, pour la première fois depuis le début de leur périple, Seyla ne part pas s'isoler. Elle reste là, assise, présente. Elle ne dit rien, mais elle ne fuit pas.


Pourtant, Vaelran lève légèrement le menton. Ses yeux perdent soudain leur pétillance, un frisson imperceptible traverse sa nuque.

Il sait qu'on les observe depuis la lisière des arbres. Une présence froide, attentive, mais il ne dit rien, pas encore. La soirée est trop belle pour être gâchée par la réalité.

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