VIRELLIA - Livre 1
Chapitre 28 : Ce que le Miroir ne dit pas
1018 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 10/05/2026 21:26
Temple de Kael'mar — Salle du Miroir
La pièce est d'un blanc absolu. Pas un blanc fade ou clinique, mais un blanc ciselé, sculpté par une lumière qui semble sourdre des murs eux-mêmes. Chaque colonne cannelée, chaque drap de soie suspendu, chaque marche de marbre semble émerger d’une brume de craie millénaire. Le silence n'est pas un vide, c'est une présence ancienne, respectée comme une divinité. Il est à peine troublé par le crépitement lent d’un encens translucide dont la fumée dessine des fils d'argent dans l'air immobile.
Au centre de la salle repose le Miroir Fracturé. Une dalle circulaire monumentale, veinée de runes si usées qu'elles semblent n'être plus que des cicatrices sur la pierre. À sa surface stagne une substance indéfinissable, ni liquide ni solide, qui pulse avec une régularité organique. On dirait que la salle entière respire à travers elle.
L’Oracle, Seraphis, se tient seule devant l'artefact. Sa silhouette est d'une verticalité parfaite, baignée d'une aura qui commande le repos des sens. Ses yeux sont clos, son visage lisse comme un lac gelé, mais au bout de ses doigts longs et effilés, un tremblement presque imperceptible trahit l'ampleur de ce qu'elle perçoit.
Les portes doubles s’ouvrent sans le moindre grincement. Lynara entre la première, le port de tête altier, ses traits marqués par cette sévérité protectrice qui lui sert d'armure. Elle est suivie de Kaelis, dont la seule présence semble stabiliser l'air vibrant de la pièce. Elles avancent sans échanger un mot ; ici, la parole est une monnaie rare qu'on ne gaspille pas.
Seraphis les salue d’un simple mouvement de menton, sans ouvrir les paupières. Sa voix s'élève, cristalline, portée par une résonance qui semble venir d'ailleurs :
— Il y a eu un éveil.
Kaelis s'arrête, ses mains croisées dans ses manches. Son regard est une mer d'huile, profond et calme.
— Le sceau secondaire a-t-il cédé ?
— Non, répond Seraphis. C’est autre chose. Quelque chose de plus ancien, de plus intime. Une fibre du destin qui vient de se tendre jusqu'à la rupture.
Lynara s’avance vers le Miroir, s'arrêtant pile à la limite du cercle de craie protecteur. Son regard parcourt la surface mouvante avec une méfiance non dissimulée.
— Tu as vu quelque chose de concret ? Ou est-ce encore une de tes énigmes tissées de brume ?
Seraphis hoche lentement la tête.
— Un fragment. Une faille dans le Voile que nous avons mis des siècles à recoudre. Quelqu’un s’est approché d’un souvenir que même les ombres avaient sagement décidé d’oublier.
Kaelis laisse planer un silence, pesant chaque mot avant de le libérer :
— Seyla ?
Un silence plus dense s'installe, seulement rompu par le sifflement de l'encens.
— Peut-être, finit par dire l'Oracle. Mais elle n’était pas seule. Il y avait un autre souffle, une ombre qui marchait à ses côtés, une ombre qui porte le poids d'un nom interdit.
Seraphis lève lentement la main et effleure la surface du Miroir. Une vague trouble monte de la dalle, se tord, forme brièvement une spirale noire... avant de se dissiper dans un éclat de lumière froide. Kaelis s’approche, sa sagesse incarnée se muant en une concentration féroce. Elle cherche à lire les courants, à déchiffrer les glyphes éphémères... mais la surface redevient plane, obstinément muette.
Lynara croise les bras, un pli d'agacement sur le front.
— Il ne nous montre rien. Ce miroir est aussi capricieux que son créateur.
Seraphis rouvre les yeux. Ils brillent d’un reflet mauve surnaturel, dénués de pupilles humaines.
— Parce qu’il ne parle pas à ceux qui veulent voir, Lynara. Il parle à ceux qui savent écouter le vide.
Elle penche soudain la tête, comme si une voix imperceptible venait de lui murmurer à l'oreille. Son corps se fige.
« Tu te fissures aussi, chère disciple... »
La phrase résonne en elle, acide, violente. Elle ne la répète pas, elle garde ce poison pour elle, sentant la fissure mentionnée vibrer jusque dans ses propres os.
Kaelis, percevant le changement d'atmosphère, l'observe avec une attention chirurgicale :
— Qu’est-ce qu’il dit, Seraphis ? Qu'as-tu entendu ?
L'Oracle se redresse et recule d’un pas, rompant le contact avec l'artefact. Ses yeux retrouvent peu à peu leur couleur naturelle, mais l'éclat d'effroi y demeure.
— Ce n’est pas une vision, murmure-t-elle. C’est un avertissement que le passé vient de hurler au présent.
Lynara la fixe, la main sur la garde de son arme par pur réflexe :
— Un avertissement pour qui ? Pour nous ? Pour le Conseil ?
Seraphis ne répond pas tout de suite. Elle regarde au-delà des murs du temple, vers les bois sombres où le groupe s'enfonce.
— Pour quelqu’un qui a déjà vu l’intérieur du gouffre… et qui commence à se rendre compte que le gouffre l'a reconnu.
Kaelis et Lynara échangent un regard lourd. Il y a des vérités qu'elles partagent depuis trop longtemps pour avoir besoin de les nommer, mais le poids de ce secret semble soudain doubler.
Sans un mot de plus, Seraphis déploie un voile de soie blanche et recouvre délicatement le Miroir Fracturé, comme on couvre un mort.
— Je transmettrai au Conseil ce qui doit l’être. Pas une syllabe de plus.
Elle quitte la salle d'un pas si léger qu'elle semble flotter sur le marbre. Pourtant, l’ombre de ses pensées semble peser plus lourd que les colonnes blanches qu'elle dépasse.
Derrière elle, sous le voile, le Miroir pulse une toute dernière fois, un battement de cœur désordonné, avant de s'éteindre complètement. Lynara et Kaelis restent seules un instant, deux piliers de certitudes ébranlées, avant de sortir à leur tour dans un silence de plomb. Le blanc de la salle n'a jamais paru aussi froid.
La suite mardi entre 19h30 et 22h...