VIRELLIA - Livre 1
Le jour décline lentement, étirant les ombres sur la roche pâle du sentier. Le vent, plus mordant à mesure qu’ils montent, s’engouffre dans les creux du mont Selevan en sifflements plaintifs, comme si la montagne elle-même pleurait en silence. La pierre, de plus en plus blanche, semble dépouillée de toute chaleur. Chaque pas fait crisser les cristaux gelés. Chaque souffle se transforme en brume brève.
Derrière Vaelran, les trois élèves avancent, chacun dans son rythme, chacun enfermé dans ses pensées. Ils ne parlent plus, le froid a déjà pris assez de place. Seyla ouvre la marche, son regard est fixe, perçant, les muscles de son visage figés par l’effort autant que par la méfiance. Sous sa cape, ses deux lames courtes battent doucement ses hanches, comme deux promesses silencieuses.
L’acier est ancien, gravé de runes effacées, des armes maudites, qu’elle n’utilise que lorsqu’elle sent l’instant exact. Pas avant. Pas après.
Ilharan, toujours en retrait, marche droit, le bâton de purification posé en travers de ses épaules. Un halo discret entoure sa peau, perceptible seulement à qui sait regarder, une vibration douce, comme une prière constante au silence. Il ne parle pas, il écoute. Le monde, les flux, les voix dans le vent.
Talyor, au centre, souffle bruyamment dans l’écharpe remontée jusqu’au nez. Ses pas sont plus lourds, moins réguliers, ses doigts bleuis.
— Sérieux, j’ai l’impression que mes os se sont rétractés dans mon propre corps.
Ilharan, sans ouvrir les yeux :
— Peut-être que c’est ton esprit qui cherche à fuir ton corps.
— Tu me rappelles pourquoi on marche ? On n’a pas inventé les portails pour ça ? Pour pas crever de gel en pleine côte ?
Seyla, sans se retourner :
— Il veut voir si on tient physiquement, si on craque mentalement, si on s’étripe. Donc oui, un test de sadique.
Le silence retombe, mais cette fois, il vibre. Seyla ralentit, sa main se glisse naturellement vers la garde d’une de ses lames. Ilharan s’immobilise, les yeux fermés.
— Quelque chose approche.
— Encore ? souffle Talyor. Je sens déjà plus mes orteils.
Puis, un craquement, un écho lointain. Pas de pas, pas de souffle, juste une fracture dans l’air. Un son inexact, comme un murmure étranglé entre deux mondes. Une volute sombre se dessine sur un rocher plus haut, puis une deuxième, puis une troisième.
Elles tournent lentement, comme des spirales liquides, malades. Leur forme n’est pas définie, leur couleur est un noir qui ne reflète rien.
— Ce ne sont pas de simples anomalies, dit Ilharan. Faëls-Sangsues. Renforcés. Un vieux totem doit fuir en contrebas... Ou quelque chose de bien pire.
— Ils nous ont flairés ? demande Talyor.
— Ils cherchent à s’accrocher à l’énergie spirituelle la plus instable, murmure Seyla. Puis, elle regarde Talyor. Devine qui va servir d’appât ?
Il dégaine son sabre avec un grognement. Une lame à la teinte opaline, dont le cœur pulse avec le vent lui-même.
— Je prends ça pour un compliment.
Les formes hurlent, pas un cri, un son strident, mental, qui racle l’intérieur du crâne, comme des ongles sur du verre mouillé. Une douleur qui n’ouvre pas de blessure, mais qui use la volonté.
— Dispersion ! ordonne Seyla.
Elle s’élance sur la gauche, une ombre la précédant comme une version floue d’elle-même. Talyor file droit, chaque pas porté par une poussée de vent. Ilharan s’abaisse et frappe son bâton au sol, une onde se déploie, circulaire, bleutée, bloquant l’une des sangsues qui tentait de fondre vers eux. Les créatures se scindent. Elles volent à travers les rochers, comme des flèches liquides. Et elles hurlent encore.
L’une fonce sur Seyla. Mauvais choix. Elle esquive d’un pas fluide, déclenche une onde d’ombre depuis ses lames, et crée un double illusoire derrière la Faël. La bête se retourne, désorientée, mais trop tard. Seyla la perce dans le dos. La forme explose en fragments d’encre, une fumée qui saigne.
Talyor, lui, bondit au-dessus d’une roche, sabre en avant.
— Lame du Vent Tranché !
Une rafale cisaillante, nette, surgit de la lame. Elle découpe le second esprit dans une gerbe de brume sombre, qui s’évapore comme si elle n’avait jamais existé.
Mais une troisième sangsue, plus rapide, fonce vers Ilharan. Il ne bouge pas, il attend, les yeux fermés, la tête levée, comme s’il écoutait autre chose. Au dernier moment, il lève la paume. Une lumière bleue jaillit de ses doigts, frappe la créature de plein fouet, et la dissout dans un éclat silencieux. Elle n’explose pas, elle cesse d’exister, simplement. Comme si elle n’avait été qu’un rêve impie.
— C’était la dernière, souffle-t-il.
Le calme revient. Mais le vent, lui, ne cesse jamais, il siffle encore, traînant derrière lui des notes d’échos qui ne ressemblent à rien d’humain. Derrière eux, Vaelran n’a pas bougé. Il les observe simplement, debout sur un promontoire, mains croisées dans le dos.
Sa silhouette, toujours sombre, contraste avec la neige pâle, comme une statue de nuit au milieu du givre. Il descend lentement, sans un mot, les yeux toujours sur eux.
— Pas mal.
Pas de compliment, pas d’éloge, juste cette phrase.
— T’étais là tout le long ? demande Talyor, essoufflé.
Vaelran le regarde, un coin des lèvres relevé.
— Vous pensez vraiment que je vous lâcherais sans surveillance ? J’ai beau être cruel, je suis pas inconscient.
Seyla rengaine ses lames.
— Tu voulais voir si on allait réagir en meute… ou en solitaires.
— Et ? demande Ilharan.
Vaelran observe les cendres spirituelles au sol, puis leurs visages.
— Et vous êtes encore vivants. Un silence. C’est un début.
Il tourne les talons, sa cape battant dans le vent.
— On reprend la route. Plus haut, il y a un col. Et au-delà, le premier site corrompu.
Talyor marmonne quelque chose à propos de “col” et “torture officielle”. Ilharan ferme la marche. Seyla, elle, jette un dernier regard derrière elle. La trace des Faëls s’est dissipée, mais quelque chose persiste dans l’air : un résidu, un écho. Comme si la montagne les observait, elle aussi.
La suite mercredi entre 19h30 et 21h...