Nouvelles d'ici et d'ailleurs
On n’a qu’une seule mère et il faut la chérir. Pourtant, parfois, je me demande ce que j’ai fait pour que tu m’en veuilles à ce point.
D’autres, je me dis que j’exagère, que ce qu’on lit en ligne est vrai : on n’a qu’une seule mère, on doit la chérir.
Et puis le cycle recommence. Tu me hurles dessus pour laisser échapper ta frustration. Et moi, je ferme ma gueule, je prends sur moi, et je fais comme si de rien n’était quelques heures plus tard. Parce qu’on a qu’une seule mère, et qu’on doit la chérir.
Je rumine pendant des heures, j’essaie de dormir, mais les insultes, les cris tournent dans ma tête. C’est moi qui me tape des insomnies trois jours d’affilée, mais c’est toi qui, dès le lendemain, fais en sorte que mes nuits suivantes se ressemblent. Et l’angoisse, et l’anxiété montent, montent, montent jusqu’à déborder. Mais ce n’est pas grave, parce qu’on a qu’une seule mère, et qu’on doit la chérir.
On a qu’une seule mère. On doit la chérir. C’est pour ça que je fais style de rien quand tu me traites de salope, de pétasse, de ne pas être fonctionnelle, de me la péter quand j’en sais plus que toi sur un sujet. Chacun de ses mots, c’est comme une trace indélébile, un trait de marqueur qu’on ne peut plus effacer. Et jamais, jamais tu ne t’excuses. Parce que le problème, c’est moi, toi, tu es une mère. On doit te chérir.
Lorsque j’ai commencé à développer des problèmes, lorsqu’on a commencé à me parler d’anxiété généralisée, d’autisme, de TDAH, toi, t’as fait comme si ça n’existait pas. « C’est que dans ta tête. », « Et puis comment tu vas faire pour travailler si tu t’inventes des problèmes ? », « Et puis, je vois pas d’où ça pourrait venir, t’as pas grandi malheureuse », « Franchement, tu devrais arrêter de voir des psys, ils te mettent des idées dans la tête ». Moi, tout ce que je demandais, c’est que tu fasses une recherche Internet, que tu dises quelque chose, que tu me soutiennes. Mais j’ai fait sans, ce ne serait pas juste de t’impliquer. Après tout, on n’a qu’une seule mère, et il faut la chérir.
Et puis la psychiatre a commencé à parler de traumatisme. J’ai ri, en disant que mon harcèlement scolaire était derrière moi, même s’il avait laissé des traces. Elle a souri tristement, et m’a dit que ce n’était pas ce dont elle parlait. Elle parlait de toi, mais moi, je ne l’ai pas accepté. Parce qu’on a qu’une seule mère et qu’on doit la chérir. C’est pas moi que le dit, c’est le monde, c’est la société. En vouloir à sa mère, couper les ponts, c’est tabou.
Quand j’y pense trop, soudain, tu changes de comportement. Tout va bien, on s’entend bien, on fait des choses ensemble, et dans ces moments, je me dis que peut-être on avance, peut-être que je peux le faire. Peut-être que je peux chérir ma mère et espérer.
Jusqu’à la prochaine crise. Une journée de travail trop longue ? Et c’est moi qui prends. Un objet que tu as perdu, c’est sans doute moi qui l’ai pris, on a tous besoin d’une poignée de casserole après tout. Un moment de faiblesse ? C’est l’occasion de demander de l’argent, et t’inquiète, je te rembourserai un jour, ou pas, ou le mois prochain, ou pas. Et moi je trime, et moi je galère, mais c’est pas grave. Et puis il y a les disputes avec mon père, où tu prends la mouche parce que je ne veux pas choisir entre vous deux. Tu me blesses à toujours prendre son parti, pourquoi personne ne m’écoute jamais ? Le problème, c’est que si on t’écoute, le problème, c’est toujours les autres, jamais toi. Mais on a qu’une seule mère, on doit la chérir, pas vrai ?
Il y a des jours où on rit, et il y a les jours où je te parle, et c’est comme si t’en avais rien à foutre. Il y a toutes les fois où tu t’étonnes que je connaisse les intérêts de toute la famille, mais où toi, tu me dis que je te fais chier parce que tu sais pas quoi m’offrir comme cadeau, que tu sais jamais ce que j’aime. La vérité, c’est que quand tu ne t’intéresses qu’à toi-même, c’est compliqué de savoir ce que les autres aiment, même quand je t’en parle tous les jours. C’est plus simple de changer le sujet pour reparler de toi. Parce que c’est toi, la mère, c’est toi qu’on doit chérir.
Mon problème, c’est que les périodes où je suis la plus heureuse correspondent bizarrement aux périodes où tu n’es pas là. Tes semaines de vacances loin de la maison sont mes semaines de vacances, et je donnerai tout pour me barrer d’ici aussi vite que possible. Cette relation toxique me bouffe ma vie, et parfois, j’en viens à me demander si ce serait différent si je coupais les ponts. Qu’est-ce que tu ferais si tu n’avais plus personne à dominer, à contrôler ? Est-ce que ça te ferait mal si je partais ? J’ai honte de ces pensées, et pourtant, c’est toi qui m’as appris à penser comme ça. Parce que tu es ma mère, et que l’on doit te chérir.
Alors, cette lettre, entre amour et haine, elle est pour te chérir. Parfois, j’aimerais que tu ouvres les yeux. Parfois, j’aimerais que tu disparaisses. Je te hais, je t’aime, je te hais. Combien de temps encore ce manège va durer ? J’arrive au bout de ce que je peux supporter, et pourtant.
On a qu’une seule mère. On doit la chérir.
Alors je ferme ma gueule, et j’encaisse. Jusqu’à la prochaine fois.