Nouvelles d'ici et d'ailleurs
Cher Andrew,
Tu ne te souviens sans doute pas de mon nom, mais moi je me rappelle du tiens comme si c’était hier. C’est drôle, n’est-ce pas ? D’ordinaire, on se souvient des noms des belles personnes, celles que l’on aime et que l’on croise un jour, sur notre route. Ton nom a toi n’a pas cette connotation. Il n’est ni doux, ni tendre. Il n’évoque ni souvenir amoureux, ni sentiment de mélancolie. Seulement du mépris, de la colère, et même parfois, de la haine.
Tu ne te souviens pas de moi, forcément. Après tout, je n’étais qu’une épine dans ton pied, comme l’étaient les autres personnes que tu as utilisées avant moi. De simples jouets qui, une fois cassés, ne te servent plus à rien. Parfois, je me demande encore s’il y en a eu d’autres après moi. Ou si mon coup d’éclat t’as servi de leçon.
Tu ne te souviens pas de moi, mais moi, je revois encore parfois cette scène dans mon esprit, comme si elle venait d’arriver. Toi qui t’approches, la bouche en cœur, et qui commence à me parler de rédemption sur tout ce que tu m’as déjà fait subir les mois précédents. Toi qui profites de cette seconde d’espoir naïf, de cette vaine lueur qui ose espérer que ce cauchemar est enfin terminé et que tu as réalisé tout le mal que tu m’avais fait.
Tu ne te souviens pas de moi, mais moi, je me souviens du moment où tu m’as attrapé les cheveux et attiré vers toi pour m’embrasser de force, sans mon consentement. Je me souviens de tes mains dégueulasses sur mes seins et à ce jour, leur contact me brûle encore.
Tu ne te souviens pas de moi, mais moi, je me souviens de ton connard de pote, Axel – tu as vu, lui non plus, je n’ai pas oublié son nom -, et de son téléphone, en train de filmer, et de crier « enfonce-là cette salope, c’est tout ce qu’elle mérite », alors que tes mains essayaient de se glisser sous mon pull.
Tu ne te souviens pas de moi, mais moi, je me rappelle avoir été paralysée par la peur, alors qu’après les insultes, les coups, qu’après m’avoir fait vivre plus de deux ans dans la terreur, mon harceleur s’est dit qu’il pouvait me faire plus mal en violant ce qui ne lui appartenait pas encore : mon corps.
Tu ne te souviens pas de moi, mais moi, je me souviens de ce moment où mon cerveau a vrillé et où je me suis rendu compte, subitement, que ça ne pouvait plus continuer. Je me souviens de mon poing qui s’écrase sur ton nez et du bruit de chaîne brisée qu’il a fait. Ma chaîne qui se brise, enfin, après tant d’année à devoir subir en silence.
Tu ne te souviens pas de moi, mais moi, je me souviens de l’état de choc dans lequel j’étais une fois que les pions nous ont séparés. Je me souviens d’avoir vainement tenté d’expliquer à la CPE ce qui s’était passé, incapable de retenir les tremblements de ma voix, et je me souviens du regard de pitié qu’elle m’a lancé, comme si tout ce qui venait de se passer était de ma faute. Et puis le pauvre Andrew, je lui avais cassé le nez ! Et puis franchement, ce n’est pas en frappant que l’on règle les problèmes ! Tu imagines les conséquences s’il se retrouve défiguré ? Toi, toi, toujours toi.
Tu ne te souviens pas de moi, mais moi, je me souviens m’être tue, et, comme les fois d’avant, avoir tout gardé pour moi. Ne pas faire de vagues. Ne rien montrer. Je me souviens avoir passé deux heures sous la douche, à tenter d’effacer la marque indélébile de tes mains sur mon corps, profitant de l’eau qui coulait pour masquer mes pleurs de détresse.
Tu ne te souviens pas de moi, mais moi, je me souviens avoir pris le blâme, le lendemain, et une heure de colle. Je me souviens avoir été forcée de faire la bise à l’homme qui m’avait agressée sexuellement comme l’on s’excuse après une dispute entre amis. J’étais humiliée, et tu avais encore gagné, libre de t’en tirer sans aucune conséquence autre qu’une tape sur les doigts.
Tu ne te souviens pas de moi, mais moi, je me souviens avoir compté les jours jusqu’à ton départ définitif du collège, à la fin de l’année. Je me souviens avoir tout fait pour t’éviter dans les couloirs le reste de l’année. Je me souviens de cette boule au ventre qui ne m’a plus quitté à chaque fois que je te voyais au loin, juste parce que ton existence, comme cette marque indélébile sur ma peau, m’avait traumatisée.
Tu ne te souviens pas de moi, mais moi, j’ai dû apprendre à vivre avec les conséquences de tes conneries. Tu n’étais pas là quand j’ai commencé à avoir peur de n’importe quel contact physique. Tu n’étais pas là quand, après des années de maltraitance, mon cerveau a vrillé et plongé dans une dépression dont je suis à peine ressortie vivante. Tu n’étais pas là quand je hurlais de peur la nuit parce que ton visage me revenait en rêve, ou lorsque, perdue dans mes pensées, je repensais à comment ma vie n’avait eu aucun impact sur la tienne, malgré tout ce que tu m’avais fait.
Tu ne te souviens pas de moi, mais moi, quand je t’ai revu il y a quelques jours au hasard d’un chemin, je me suis souvenue de toi, et de tout ce que tu m’avais fait. Mais lorsque j’ai croisé ton regard, te demandant sûrement pourquoi je te fixais ainsi, j’ai su que toi, tu ne te souvenais pas. Et toute la colère que j’ai ressentie à cet instant, j’ai dû la poser dans ces lignes.
Tu ne te souviens pas de moi, mais à présent, tout le monde se souviendra de toi.