Nouvelles d'ici et d'ailleurs
JOUR 1
J’ai cru à une de ces bonnes blagues que tu me jouais parfois. Tu te cachais derrière un buisson, un arbre et moi, je venais te trouver. Tu faisais souvent cette danse un peu bête, et je te suivais, parce que c’était drôle. Jouer, danser, s’amuser… C’est ce que fait une famille.
Lorsque l’on est descendus de la voiture pour aller se promener en forêt, je me suis dit, naïvement, que tu t’étais enfin rendu compte que ça faisait plusieurs semaines que l’on n’était pas sortis, toi et moi. La vue du balcon me convenait très bien, mais l’odeur de l’urine et des excréments qui s’accumulaient sur le sol commençait à être de trop.
Bien sûr, j’ai trouvé bizarre que tu emmènes en promenade mes affaires, mais ça fait bien longtemps que je n’ai plus cherché à comprendre comment fonctionnent les humains. Vous êtes bizarres, tous. Un coup, à me féliciter pour avoir fait mes besoins dehors, l’autre à me hurler dessus, parce que le balcon, ce n’est pas dehors. Mais où étais-je censé les faire d’autres ?
Tu as posé mon panier sur le sol, et mes gamelles, que tu as rempli de nourriture comme ça faisait bien longtemps que je n’en avais pas eu. Pendant que j’avalais mon repas, tu as attaché ma laisse à l’arbre.
Et sans que je ne le remarque, tu es parti. Comme ça. Sans un mot.
J’ai espéré que tu reviennes. De longues heures. Mais dès que la nuit est tombée, j’ai compris que ça ne serait pas le cas. Alors a commencé l’attente.
JOUR 2
La nuit a été longue. La forêt est emplie de sons et d’odeurs que je ne connais pas. Plusieurs fois, j’ai eu l’impression d’être observé. Je n’ai pas osé quitter mon panier. Trop froussard pour affronter les dangers de l’extérieur. Ça a toujours été en moi. Peut-être que si tu avais écouté ce monsieur, il y a des années, qui t’as dit que me faire rencontrer d’autres chiens me ferait du bien, je n’aurais pas aussi peur. Ou peut-être pas. Peut-être que j’étais un froussard.
La forêt ne m’a pas protégé du froid comme le balcon le faisait. Au moins, sur le balcon, la plateforme du dessus me protégeait du vent et de la rosée matinale. Mon panier est détrempé, tout comme moi, et malgré le temps que je passe la truffe entre les pattes pour garder la chaleur, je n’arrive pas à me réchauffer.
J’ai mal au ventre. Je ne sais pas si c’est parce que j’ai trop mangé hier, mais pourquoi as-tu laissé autant de croquettes s’il ne fallait pas que j’y touche ? Après des jours sans manger, bien sûr que je n’allais pas résister ! Mais maintenant que ma gamelle est vide, je me demande de quoi je vais bien pouvoir me nourrir. Il n’y a rien ici. De l’herbe, des feuilles… Et cette satanée laisse, qui m’empêche d’aller où je veux.
J’ignore où tu es, et je ne sais pas si tu vas revenir. Je ne sais pas si j’ai fait quelque chose de mal. Je ne sais pas. Mais je suis là, et toi pas, et le temps commence à être long. J’espère que tu vas revenir. Parce que je ne sais pas ce que je vais faire si tu ne reviens pas.
JOUR 3
Tu n’es toujours pas revenu.
Il n’y a toujours rien dans ma gamelle, et mon corps n’a pas digéré la dernière ration. Cette nuit, je n’ai fait que vomir, et maintenant, l’odeur m’incommode. Ce n’est pas comme si j’avais le choix. Je suis toujours attaché à ce foutu arbre que je ne peux quitter.
Mon ventre est vide. J’ai faim.
Un autre problème s’est posé ce matin. Je suis tombé à court d’eau. Si la nourriture m’a toujours manquée, j’y suis habitué, l’eau est nécessaire pour survivre, ne serait-ce que quelques jours. En plein soleil, sans abri, et malade, je ne me sens pas très bien.
J’espère que tu vas revenir.
J’ai repensé à ce que j’ai pu faire pour te contrarier, mais je n’ai pas trouvé. Si je ne sais pas ce que j’ai fait, comment pourrais-je seulement réfléchir à mes actions ? Est-ce que je suis puni ?
Pardonne-moi.
Je t’en supplie, pardonne-moi et reviens.
JOUR 4
J’ai soif. J’ai faim.
Je crois que je commence à halluciner. Parfois, je sens ta main me caresser le dos. Mais quand je me réveille, ravi de te savoir de retour, tu n’es pas là. C’est toujours une branche, ou le vent. Je sais que c’est ridicule.
Tu ne m’as pas caressé depuis des mois. Et pourtant, je pourrais reconnaître ta main entre mille autres.
J’ai essayé d’arracher ma laisse de l’arbre, mais je crois que je n’ai plus assez de forces pour le faire. Si j’y arrivais, je pourrais retrouver ta voiture, la maison. C’est plus difficile que les séances de cache-cache qu’on faisait plus jeune dans le jardin, mais je suis sûr d’en être capable.
Si seulement mes pattes pouvaient encore me porter quelques kilomètres… J’ai l’impression de ne plus savoir me lever. Ça doit être la faute de cette plante que j’ai tenté de mâcher pour faire taire mon estomac. Je ne pense pas qu’elle était bonne pour moi.
Je refuse de penser que tu ne reviendras pas. Ça n’a aucun sens. Tu vas revenir, n’est-ce pas ?
Reviens.
Je ne sais pas combien de temps je vais encore tenir.
JOUR 5
La plante était mauvaise. J’ai mangé de l’herbe pour tenter de vider mon estomac, en vain. Je n’ai fait que me vomir dessus toute la journée. Je n’arrive plus à me lever, comme si j’avais des poids accrochés aux pattes.
Je suis si fatigué.
Je ne comprends toujours pas pourquoi tu ne reviens pas.
J’ai peur. Je me sens toujours observé. Quelque chose me veut du mal.
J’ai si soif.
Pitié… Reviens.
JOUR 6
Quelque chose m’a attaqué cette nuit. Je ne sais pas ce que c’était. Je me suis bien défendu, mais… Je crois que je ne m’en remettrai pas. Non pas que ce ne soit dérangeant, étant donné que je ne peux déjà plus me lever. De la douleur, ajoutée à la douleur. S’arrêtera-t-elle un jour ?
J’ai mal. J’ai froid. Je ne sens plus vraiment mon corps, mais je suis toujours là. À espérer. C’est tout ce qu’il me reste.
Pourtant, je sais bien que tu ne reviendras pas.
Lorsqu’on aime quelqu’un, on ne l’abandonne pas attaché à un arbre dans la forêt. M’as-tu seulement aimé ? Comment attendre que je ressente encore la moindre chose pour les hommes si ce qui fut mon monde n’a jamais pris le temps de me connaître, de me regarder pour de vrai.
Je devrais être en colère.
Je ne le suis pas.
J’espère que tu avais une raison de faire ce que tu as fait. J’espère que tu penses encore à moi quelques fois, et que ce soit la pire douleur que tu n’es jamais ressenti. J’espère que tu penseras encore à moi quand on retrouvera mon corps attaché à cet arbre.
J’espère.
Tu me manques.
JOUR 7
Alors que j’abandonnais, pour de bon, quelqu’un est venu. Une dame. Elle te ressemblait beaucoup. Mais contrairement à toi, elle ne m’a pas abandonné à mon sort.
Elle m’a transporté dans un monde blanc, et je n’ai plus eu mal. Je n’ai plus eu soif. Je n’ai plus eu faim.
Quand je me suis réveillé, j’étais en prison, comme un criminel. Mais j’étais en vie. La dame m’a dit que ce n’était pas ma faute. Que je n’aurais jamais dû finir comme ça. Que ça n’arriverait plus jamais.
Je n’aurais pas dû la croire.
Tu as brisé l’once de confiance en l’humain qu’il me restait. J’aurais dû les haïr comme j’aurais dû te haïr.
Je n’en ai pas eu la force.
Si tu n’as pas été à la hauteur, je le saurai pour nous deux. Je serai meilleur que toi. Et quand un jour, je l’espère, nos chemins se recroiseront, tu verras à quel point tu avais tort et tu auras honte.
J’ai honte pour toi.
Demain, je rencontre déjà une nouvelle famille. Il paraît que mon histoire a ému tellement de personnes dans le monde que je n’aurais jamais à courir pour être adopté.
J’espère qu’ils seront mieux que toi.
La laisse qui me retenait à toi est brisée désormais. Il est temps que je te laisse partir.
Et surtout, ne reviens pas.