Les sentiments au fond de tes beaux yeux

Chapitre 144 : Le travail d'Hunter, la révélation

6784 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 17/07/2026 11:18

Chapitre 144 : Le travail d’Hunter, la révélation


Le silence s’étire, Hunter boit son verre jusqu’à la dernière goutte et je l’observe patiemment en posant ma tête sur mes mains.

-         Ne me regarde pas comme ça, rit-il nerveusement.

-         J’attends simplement, réponds-je tranquillement.

Il hoche la tête, les yeux perdus dans le vague :

-         Ce n’est pas si simple pour moi, je ne sais même pas par où commencer…

-         Tu m’avais dit que tu étais dans le commerce… ? l’encourage-je.

-         Oui et non, c’est un drôle de commerce, c’est compliqué.

-         Ça commence drôlement bien, souligne-je d’un ton fataliste.

Il me lance un petit regard coupable et je soupire :

-         Tu ne me donnes pas tellement l’impression que tu vas être honnête, on dirait plutôt que tu es en train d’inventer une parade… je préfère te dire ce que je ressens.

-         Ce n’est pas une parade Hestia, c’est juste que c’est compliqué, et je ne suis pas sûr que tu comprendrais ce que je raconte si je te donnais les termes… Je cherche une façon simple de t’expliquer les choses, mais je ne sais pas par où commencer, si je reprends tout depuis le début ou si je te dis les choses franchement et que j’attends tes questions… Ça m’aiguillerait mais…

-         Je risque de te poser des questions au fur et à mesure de toute façon, alors commence par le plus simple Hunter.

-         Ma… ma boite…, commence-t-il sans réussir à trouver des mots.

-         Donc tu es bien dans une boite, voilà déjà une première information. Je te signale que j’ai tout remis en question et que je n’étais pas convaincue que tu travailles bien dans une boite.

-         Si …, hésite-t-il.

Je lève les yeux au ciel face à son visage si incertain et je décide de prendre les choses en main :

-         Qui est Winston, pourquoi t’appelle-t-il toute la sainte journée ?

Il a l’air soulagé que je pose des questions.

-         Il est mon bras droit, il m’appelle à toute heure pour me tenir au courant de ce qu’il se passe, c’est dur à expliquer Hestia. Il… me remonte les informations, toutes les informations, il me donne son avis, il prend le mien et nous décidons de tout ensemble.

-         D’accord… Je ne vois pas bien pourquoi tu m’as menti en me disant que c’était ton patron… je ne comprends même pas le principe de ce mensonge…, dis-je en fronçant les sourcils.

-         Parce que je ne voulais pas que tu me poses cinquante questions en apprenant que j’étais le patron ! s’exclame-t-il.

-         Mais le patron de quoi ? De qui ? Tu m’as dit que tu gérais des tas de Winston, dont Winston lui-même visiblement… alors pourquoi ? Pour le compte de qui ?

-         Le mien, cette entreprise est la mienne Hestia, souffle-t-il.

Je fronce les sourcils et j’abandonne ma position détendue pour me caler dans mon dossier en croisant les bras :

-         Comment veux-tu que je te croie ? Tu m’as dit que Winston t’avait trouvé dans la rue, je ne vois pas comment ce que tu me racontes est possible… A moins que tu m’aies menti là-dessus aussi ?! me hérisse-je. Hunter, si tu m’as raconté que tu avais dormi à la rue alors que ce n’est pas vrai, là, nous risquons d’avoir un vrai problème, je préfère être honnête ! Tu es menteur pathologique ou quoi ?!

Je ne suis déjà plus du tout sereine, je remets chaque mot qui sont sortis de sa bouche en question et je réalise qu’il avait raison, il y aura bel et bien un orage ce soir, et je ne suis plus aussi sûre de l’issue de cette conversation. Il panique visiblement un peu en voyant que je me tends :

-         Je ne t’ai pas menti là-dessus ! J’ai bien habité sous les ponts, comment peux-tu imaginer que j’aurais dit quelque chose d’aussi grave sans que ce ne soit vrai ?! Winston m’a bien trouvé dans la rue, et cette entreprise est la mienne ! répond-il vivement.

-         Alors quoi Hunter ? Tu as une entreprise ? Tu me mens depuis des mois au lieu de simplement me dire que tu possèdes une entreprise ? Non mais qu’est-ce que c’est que ces histoires ?! En quoi ça changerait mon opinion de toi ? Si ce que tu racontes maintenant est vrai, je suis plutôt fière de toi, je ne vois pas où je suis censée me barrer en courant ! attaque-je.

-         Parce que l’histoire est dingue Hestia ! Complétement dingue ! s’enflamme-t-il en sautant de sa chaise pour marcher à travers le salon. Je ne suis pas moi-même bien sûr de comprendre ce qu’il s’est passé ces quatre dernières années !

-         Je ne comprends rien ! m’agace-je en me levant à mon tour.

-         Evidemment que tu ne comprends rien ! Je ne te dis rien ! J’ai peur que ce soit trop dingue, que tu imagines encore que je mente !

-         Alors quoi ?! On abandonne là ?! siffle-je. A ce stade ton entreprise pourrait… Et puis comment ça ton entreprise à la fin ?! Comment diable as-tu bien pu monter une entreprise à dix-huit ans et à la rue qui ne soit pas dans la drogue ?! Tu as inventé un concept ? Tu as découvert une boisson énergisante qui tient réveillé toute la nuit ?! Winston a financé l’idée d’un gamin dans la rue ? Et puis tu m’avais dit qu’il t’avait montré « les combines du métier » ! Je ne comprends rien ! Je suis à deux doigts de partir en claquant la porte Hunter ! J’imaginais que tu me dirais les choses, qu’on serait assis tous les deux et que tu te dévoilerais enfin mais non, tu t’obstines à me dire des choses qui ne font pas le moindre sens dans ma tête jusqu’à t’en énerver tout seul !

Il rejette la tête pour observer son plafond, comme s’il essayait de se calmer et ça marche visiblement :

-         Tu as raison Hestia, tout ça n’a pas le moindre sens…, chuchote-t-il pensivement.

-         C’est le moment de vite inventer un mensonge alors ! feule-je.

Il ignore complétement mon attaque, il revient vers moi et attrape ma main avec douceur. Je suis à deux doigts de la retirer pour faire ma mauvaise tête, mais lorsque je vois à quel point il s’est calmé, je m’en abstiens.

-         Asseyons-nous Hestia, je vais tout te raconter dans l’ordre, ce sera beaucoup plus simple et surtout, tu comprendras au fur et à mesure, comme moi.

Je le laisse m’entrainer jusqu’à la table où nous nous rasseyons. Je le laisse remplir nos verres du délicieux champagne sans moufter, parce que je sens que je vais en avoir besoin pour arrêter de l’agresser dès qu’il me dit quelque chose d’un poil louche.

-         Je suis désolée Hunter…, reprends-je calmement. La situation n’est visiblement pas simple pour toi et je ne t’aide en rien, je ne suis pas réceptive et je m’énerve… C’est simplement qu’il est dur pour moi de me dire que tu m’as menti sur des choses, parce que je ne sais pas lesquelles ce sont et je remets donc en question tout ce que tu m’as dit.

-         Je comprends, et c’est bien pour ça que nous allons reprendre depuis le début.

Nous échangeons un regard calme, je suis ouverte et Hunter est détendu, ce qui est un très bon nouveau point de départ. Je porte donc ma coupe à mes lèvres pour boire en même temps que lui, puis je l’interroge du regard tandis qu’il commence son histoire :

-         J’ai eu dix-huit ans fin décembre à l’orphelinat, l’année de mon bac. Dès le mois de janvier, l’orphelinat m’a prévenu qu’on cherchait à entrer en contact avec moi, mais j’ai refusé. On me parlait d’huissiers, d’avocats, de notaires, je ne comprenais rien, ou plutôt, je ne cherchais pas à comprendre. J’étais stressé, je savais que je serais mis à la porte au mois de juin, que j’avais le bac à passer… Tout ça m’apparaissait comme des complications évidemment, j’étais un gamin, j’étais à peine majeur, encore au lycée…

-         Tu n’étais pas curieux ? demande-je.

-         Si, mais dépassé, j’avais plus ou moins compris que ça concernait mes parents, je ne voyais pas bien ce que ça pouvait être d’autre… J’envisageais bien que ce soit un héritage, mais bordel, j’étais un gamin qui passait le bac !

J’hoche la tête avec compréhension quand je vois ses yeux hantés en face de moi, comme s’il revivait ce qu’il ressentait à l’époque.

-         Je comprends Hunter, je n’ai jamais connu mes parents et pourtant, c’est déjà un sujet sensible pour moi…, murmure-je.

-         Bref, j’ai rejeté en bloc ces gens et j’ai passé mon bac sans réfléchir à l’après. Quand c’est arrivé pour de bon, quand j’ai su que je n’avais plus que quelques jours devant moi pour faire mes petites affaires, que j’ai eu des rendez-vous avec les assistantes sociales et tout le toutim, alors je suis sorti de ma transe. Tous les professionnels que j’ai rencontré me conseillaient de me lancer dans le monde du travail et d’abandonner mon envie d’aller à l’Université, ils étaient tous défaitistes, ils soutenaient que j’aurais du mal à trouver un appartement pour ce premier été sans mon logement étudiant, qu’il faudrait pour ça que je sois déjà employé quelque part et que j’aurais forcément un temps mort où je n’aurais ni travail, ni logement. Ils insistaient, ils disaient que je vivrais avec une simple bourse, sans aucune sécurité financière, sans le moindre argent de côté… Ils me suppliaient pratiquement d’abandonner la fac et de la reprendre dans quelques années en parallèle de mon boulot, quand j’aurais été plus stable.

-         Mais tu n’as pas voulu abandonner tes études ? souffle-je avec compréhension.

-         Bien sûr que non ! J’étais mon guerrier Hestia, confirme-t-il en fronçant les sourcils.

La mention de son tatouage m’émeut déjà, il ne l’avait sans doute pas encore, mais sa volonté de feu était déjà présente. Ça me fait mal au cœur de l’imaginer dans cette situation et je glisse une main jusqu’à la sienne pour la serrer, ce qui lui donne la force de poursuivre :

-         Je les ai tous envoyé se faire voir, je leur ai dit que je dormirais sous un pont deux mois s’il n’y avait que ça pour me permettre d’aller à la fac et d’avoir un bon métier, reprend-il farouchement. J’étais même décidé, avec ma fierté à la con… En tout cas, j’ai passé ma première nuit dehors et je me suis rendu-compte que c’était loin de s’arrêter à « dormir sous un pont ». Alors que j’imaginais que mon pire ennemi serait le froid ou l’inconfort… Je me suis heurté à tout le reste… Pas de salle de bain, pas d’hygiène, pas d’électricité, pas de nourriture et l’insécurité… J’ai reçu mon premier coup de couteau au bout de deux jours Hestia, deux jours… quand un type a voulu me voler mon gros sac avec toutes mes affaires et que je ne me suis pas laissé faire.

-         Hunter…, geins-je alors que mon cœur se brise en deux.

-         Ce n’est rien, c’est derrière moi… Et puis c’était plutôt pour se défendre, il m’a menacé avec, je lui ai mis une rouste puisque je faisais déjà des sports de combat au lycée, il s’est senti en danger et m’a planté. Il n’a pas réattaqué, dès que je suis tombé au sol, il a pris mon sac et il s’est barré en courant.

-         Quelle horreur… tu as perdu toutes tes affaires… dont ce livre… ce livre que tu aimais tant, celui de tes parents…, murmure-je alors qu’une larme roule sur ma joue.

L’émotion l’étrangle visiblement, et il reprend pour se détacher de tout ça :

-         Tu imagines bien qu’après une histoire pareille, j’étais vraiment au fond du trou et j’ai repensé à ces histoires d’avocats et de potentiel héritage. Je suis retourné à l’orphelinat pour les contacter et j’ai rapidement eu un rendez-vous avec l’un d’entre eux pour qu’il m’explique la situation avant de prendre un vrai rendez-vous. Tu aurais vu comme il me regardait… comme il me jugeait… j’étais dans des habits sales, pas lavé depuis quelques jours, affamé, épuisé… Au lieu de me tendre la main comme un homme bien aurait pu le faire, il m’a regardé avec dégoût et m’a lâché un topo de trois minutes absolument incompréhensible pour le gamin que j’étais. Tout ce que j’ai compris, c’est que j’avais bel et bien un héritage, mais que j’allais devoir payer pour le débloquer, c’est comme ça que ça marche… Et ce type m’a donné le montant que je devais payer… C’était hallucinant, j’en suis resté complétement scotché mais surtout, je venais de comprendre que c’était inenvisageable, pas dans cette vie, alors que je n’avais rien.

Je serre sa main plus fort.

-         Je suis donc reparti sous les ponts, je cherchais du travail mais bon sang Hestia, un type dans mon état… Personne ne voulait de moi, personne, je n’avais même pas une fringue propre à me mettre pour les entretiens et j’étais trop fier pour avouer ma situation aux employeurs et me jeter à leurs pieds pour les supplier… Ma plaie s’infectait, j’étais obligé de voler de l’alcool dans les magasins pour la désinfecter au mieux, je n’avais ni mutuelle, ni sécu, il fallait faire des démarches pour les gens dans le besoin mais je n’avais pas de téléphone, pas d’ordinateur, pas de carte, je ne savais pas où aller, qui contacter pour faire tout ça… c’était…, souffle-t-il avec des yeux encore plus hantés.

-         Je t’en prie Hunter, viens-en au moment où Winston t’a trouvé…, sanglote-je silencieusement en pressant sa main.

Un joli sourire se glisse sur ses lèvres à la mention de Winston et ça réchauffe enfin mon cœur.

-         J’étais sur un banc, je dormais à moitié quand un grand type s’est pointé devant moi… Il tenait une photo prise de moi à mon insu, lorsque j’étais encore à l’orphelinat… j’étais terrifié, j’ai cru qu’il venait me tuer pour être honnête, rit-il nerveusement.

-         Winston ?

-         Non, un type, il m’a simplement demandé si je m’appelais bien Hunter Grimmal, qu’un ami me cherchait. J’ai pensé à Eden, comme un con, mais j’étais tellement à côté de la plaque… J’ai confirmé mon identité et il est parti téléphoner plus loin… Ça m’a fait peur, je me suis barré mais il me suivait, et moins de trente minutes plus tard… Une bagnole s’est arrêtée et Winston en est descendu… Un grand type en costard, dans sa berline noire… Je voulais m’enfuir en courant, je voulais me sauver mais je n’avais plus la force Hestia…

Je pose une main sur mes lèvres, tellement prise dans son histoire que mes larmes ne s’arrêtent plus et que chacune de mes cellules est figée sous l’effroi de ce qu’il a dû ressentir.

-         Et ?? couine-je.

-         Et il m’a pris dans ses bras…, souffle-t-il alors que des larmes se glissent dans ses yeux. Ça faisait trois semaines que j’étais seul, désemparé, apeuré, affamé… et ce type que je ne connais pas descend de sa voiture et me prend dans ses bras Hestia… Il m’a serré contre lui, tellement fort, tellement longtemps… Il m’a dit qu’il était soulagé de m’avoir retrouvé, qu’il me cherchait depuis des semaines, que tout était fini, qu’il allait prendre soin de moi…

Une larme roule sur sa joue et il se tait pour absorber son émotion. Je ne sais pas à quelle moment cette histoire parle de son travail, mais elle m’intéresse cent fois plus.

-         Et après ? renifle-je.

-         Il m’a relâché et m’a dit qu’il allait m’emmener dans un café pour que je puisse manger et boire. Je n’ai même hésité, je l’ai suivi sans moufter et il a commandé toute la foutue carte … Je me suis jeté sur la nourriture alors que je n’ai pratiquement rien pu avaler après des semaines de disette… mais sentir de la nourriture chaude, cuisinée… de l’eau fraiche, pure… Oh la vache

-         Continue, le presse-je en secouant sa main gentiment.

-         Une fois que j’ai fini de manger, il m’a expliqué qui il était. Il m’a dit qu’il était le meilleur ami de mon père depuis les bancs de l’université…

Je lâche sa main pour plaquer les deux miennes sur mes lèvres :

-         Quoi ?! couine-je d’une voix hystérique. Winston était le meilleur ami de ton père ?!

-         Oui…, dit-il en riant doucement. Et son associé… Il m’a expliqué qu’il avait voulu m’adopter, mais impossible, il n’était pas de la famille… Il est venu me voir un peu quand j’étais gamin, mais c’était compliqué… Dès que je lui demandais qui il était, il avait le cœur brisé à l’idée de me dire la vérité et de me faire penser à mes parents… Alors il s’est éloigné, il s’est dit qu’il reviendrait me voir à mes dix-huit ans, quand je serais assez grand pour comprendre qui il était, pour décider d’habiter avec lui… ce genre de chose… Sauf qu’il faisait partie des gens que j’ai refusé de voir, évidemment…

-         On ne t’a pas prévenu qu’il n’était pas de la justice ? m’agace-je.

-         Il l’était ! Winston est avocat à l’origine… Ma directrice n’a pas trop compris, elle avait tout un tas de gens qui voulait me parler, qui s’appelaient tous Maitre… elle avait cinquante gamins à gérer… Je peux la comprendre.

-         Il a rencontré ton père pendant leurs études de droit alors ? C’est pour ça que tu as voulu faire ces études ? Pour suivre ses traces ? m’enthousiasme-je.

-         Pas tout à fait ! rit-il. Ils se sont rencontré en première année, mais mon père a quitté la fac en cours de route !

-         Ah bon ? Mais ils sont resté amis ?

Cette histoire me passionne bon sang.

-         Arrête de m’interrompre mon cœur ! me taquine-t-il. Sinon, on en aura pour toute la nuit.

-         J’ai toute ma nuit, je veux tout savoir Hunter, tout ! réplique-je.

-         Ils sont bien restés amis, les meilleurs amis du monde, reprend-il en souriant. Mon père était un original, un esprit libre, incapable de se soumettre au système de la fac… et pourtant, selon Winston, il était l’homme le plus intelligent qu’il n’a jamais vu de sa vie. Mon père roulait sur les partiels, il corrigeait les professeurs autant qu’il les envoyait se faire voir… il était ingérable, créatif, plein de ressources… Winston croyait en mon père et ses idées farfelues, son envie profonde d’aider les autres, de réaliser de grandes choses… Il le qualifie de génie, il dit que les génies sont souvent particuliers mais qu’il a vu son potentiel immédiatement et qu’il a su qu’il investirait jusqu’à son dernier euros en mon père s’il se lançait dans quoi que ce soit.

-         C’est dingue…, murmure-je en me représentant son père. Et après ?

-         En master, Winston a rencontré une femme brillante, une future avocate de génie qui séduisait toute sa promotion…

-         Il y a une Madame Winston ?! m’exclame-je.

-         Non, ma mère ! Il l’a invité à une petite soirée, pour apprendre à la connaitre… Mon père était présent et comme dirait Winston : cet enfoiré lui a volé la vedette et la femme. Je te rassure, ils en ont ri toute leur vie… Enfin bref, nous avions un génie et deux avocats qui croyaient en lui… Je te laisse imaginer la suite…

-         C’est ton père… c’est l’entreprise de ton père… dont le lancement a été financé par ta mère et Winston…, réalise-je.   

Il hoche la tête et ma mâchoire se décroche tellement que je suis étonnée qu’elle ne tombe pas dans mon assiette.

-         Mon père était un génie, il comprenait tout sous peine de s’y intéresser deux minutes… Winston et ma mère lui ont versé tous leurs premiers salaires d’avocats, mon père a investi en bourse, il était sûr de lui, et il avait raison. Il a multiplié l’apport en quelques mois, il gagné des milliers et des milliers d’euros… Il a monté son entreprise, pris Winston comme associé et lancer son entreprise Holdings, c’est plus ou moins comme un fond d’investissement. Il voulait aider les gens, il repérait les bonnes idées qui cartonneraient, les gens qui avaient du potentiel mais pas de moyens… Il donnait les fonds et prenait des parts… L’entreprise a grandi immédiatement, il n’a pas fait un seul mauvais placement, Winston dit qu’il avait un don pour savoir les choses qui fonctionneraient, un vrai don… Le but de mon père était d’avoir assez de fonds un jour pour aider tout un tas d’entreprises, pour les sauver, pour lancer des projets que des gens avaient rêvé toute leur vie… Alors ils ont commencé avec des projets plutôt sûrs, pour se faire de l’argent, pour plus tard investir dans les rêves des autres.

-         C’est magnifique, chuchote-je.

-         Oui mais… L’histoire devient moins belle à ce moment-là. Je suis né, l’entreprise décollait mais… tu connais la suite, un accident, un drame, mes deux parents sont morts et j’ai été placé en orphelinat…

Tout mon visage se crispe sous la tristesse, car même si je savais pourtant où tout ça menait, ça me fait quand même un mal de chien.

-         Winston a eu le cœur brisé, il a perdu ses deux meilleurs amis, ses associés… il est passé à la tête de l’entreprise puisque j’étais mineur… Il a mis des années à s’en remettre, il n’a pas investi dans d’autres choses, il était dépassé, il n’arrivait pas à savoir en qui placer son argent, il hésitait, il… il n’avait pas le don de mon père… Il était à deux doigts d’abandonner lorsqu’un petit imprévu a pointé le bout de son nez…

-         Toi…, devine-je.

Il hoche la tête, perdu dans ses pensées :

-         Il a arrêté de venir me voir quand j’étais petit comme je te l’ai dit, mais il m’a surveillé de près grâce à un détective privé… Il suivait mes notes, mes activités… et dès que je suis entré au collège, alors qu’il était à deux doigts d’abandonner la boite… Il a vu mes résultats… Il a vu que je me baladais, que j’étais le premier dans toutes mes matières, que les professeurs soutenaient tous que je m’ennuyais en classe, que je n’avais pas à travailler pour réussir…

Je reporte mes mains à mes lèvres, à mesure que cette histoire est de plus en plus dingue :

-         Il s’est dit… il s’est dit que tu étais comme ton père…, souffle-je d’une petite voix aiguë.

-         Exactement. Il a retrouvé tous ses espoirs, mes bulletins lui ont redonné foi en tout, il retrouvait un bout de mon père en moi, il était sûr et certain que j’étais comme lui, que j’avais hérité de son génie et de son don… Il n’avait plus que ça en tête, cette idée fixe… Il a maintenu l’entreprise et les placements fait par mon père, qui continuaient à rapporter et à grandir gentiment… Il n’a fait que gérer le tout en continuant son activité d’avocat à côté au cas où, en attendant ma majorité, en attendant que je remplace mon père et de voir si oui ou non j’avais ce talent.

-         C’est dingue Hunter, cette histoire est folle… Et donc ? Nous en revenons dans ce café ? demande-je.

-         Il m’a expliqué tout ça dans les grandes lignes, il m’a dit que lorsque j’ai refusé en bloc de les voir, il a bien reconnu la patte de mon père là-dedans, qui aurait fui les avocats et les notaires autant que moi, mais il avait bon espoir que j’accepte finalement d’au moins entendre ce qu’on avait à me dire quand il m’expliquerait les choses. Sauf que quand il est revenu à l’orphelinat pour me parler seul à seul, je n’étais déjà plus là, j’avais disparu dans la nature.

-         Oh mon dieu ! couine-je.

-         Il a mis son privé sur le coup, pour me rechercher, mais c’était forcément compliqué, je n’étais rien, personne, je n’avais même pas de logement… C’est quand j’ai recontacté l’autre avocat après mon coup de couteau qu’il a eu un écho de moi, mais quand il est arrivé sur place, j’avais déjà disparu en claquant la porte et en refusant l’héritage. Il s’en arrachait les cheveux, son privé arpentait la ville sans relâche maintenant que l’avocat avait pu confirmer que j’avais l’air de vivre à la rue. Winston me cherchait nuit et jour lui aussi, ils ont retourné la ville… jusqu’à ce fameux jour, où son privé est tombé sur un type qui ressemblait drôlement à Hunter Grimmal sur un banc. La suite tu la connais, le privé a appelé Winston, qui lui a ordonné de ne pas me quitter des yeux le temps qu’il arrive et c’est là qu’il est descendu de sa voiture devant moi.

Un nouvelle larme roule sur ma joue, je ne peux pas garder mes émotions pour moi.

-         Et donc, dans ce café, il m’a reparlé de l’héritage, il m’a dit que je ne me rendais pas compte, qu’on ne parlait pas d’un petit héritage de quelques milliers d’euros, que j’aurais largement de quoi payer la somme ahurissante qu’on me demandait… que je vivais sous les ponts sans savoir que j’étais aussi riche que l’avocat qui me jugeait…

-         Seigneur…, murmure-je.

-         Comme tu dis… je n’étais pas en confiance, je ne le connaissais pas, il aurait pu me dire connerie sur connerie mais je n’avais rien, je ne pouvais pas tomber plus bas, alors je l’ai écouté. Je suis parti chez lui sans me poser trop de questions, guidé par mon instinct de survie. J’ai… j’ai découvert que j’avais une chambre chez lui, une chambre qu’il avait faite quand il espérait pouvoir m’adopter… Il a eu le cœur si brisé quand il a su qu’il ne le pourrait pas qu’il l’a laissé à l’abandon sans la toucher, jusqu’à mes dix-huit ans, où il a remplacé le berceau et les peluches par un lit et un bureau.  

-         Cette histoire est aussi belle que triste, croasse-je. Et c’est à ce moment-là qu’il t’a montré les combines ?

-         Oui, au bout de quelques jours, je me sentais en sécurité. Il m’a montré toutes leurs photos de jeunesse, et puisque je suis le portrait craché de mon père, difficile de ne pas le croire… surtout que je me voyais gamin dans ses bras, je n’avais que quelques années mais on me reconnaissait quand même… C’était… dingue. Il m’a accompagné dans tout, nous avons accepté l’héritage et j’allais vite récupérer l’entreprise, alors on passait des heures à discuter de tout ça. Il m’expliquait tout, il m’emmenait sur place, il m’achetait des livres de gestion en attendant que je récupère mon argent… Il était euphorique, complétement dingue, il voyait que je captais tout ce qu’il me disait, qu’il n’avait rien à me répéter… Plus il passait du temps avec moi, plus il retrouvait mon père à ses dix-huit ans, plus il retrouvait son meilleur ami en moi et plus son espoir grandissait.

-         Et ensuite ?! Tu as récupéré l’entreprise ?! Tu as son don ?! m’exclame-je.

-         J’ai récupéré l’entreprise, et la première chose que j’ai faite est d’en liquider totalement les fonds que Winston maintenait tranquillement depuis des années ! rit-il.

-         Quoi ?!

-         Hestia ! J’avais habité dans la rue ! Si tu imagines vraiment que j’ai tranquillement continué d’habiter avec Winston une fois que j’ai touché une belle somme, c’est que tu ne te rends pas compte de ce que j’ai vécu ! Dès que j’ai eu l’argent, j’ai immédiatement pris un appartement à côté du campus et une voiture ! Je n’ai même pas réfléchi, mon premier réflexe a été de me mettre à l’abri !

-         Ah… oui… Non c’est vrai… je peux comprendre, c’est juste que… l’histoire est tellement dingue que j’en oublie d’être terre à terre, glousse-je. Winston n’a pas dû être ravi…

-         Il a compris, ça l’a profondément agacé, nous repartions de zéro avec mes conneries… mais il a compris… Il a dit que de toute façon, si l’entreprise coulait, ce n’était pas grave... Il avait fait sa part, transmit l’héritage de son meilleur ami à son fils… les cartes étaient entre mes mains.

-         Et ?

-         Et j’ai dit à Winston qu’il était hors de question que je ne fasse pas mes études, que c’était quelque chose de solide, qui me donnerait un bon métier… Et puis j’avais désormais un toit au-dessus de ma tête, une voiture et de la nourriture dans le frigo… J’ai gardé un petit coussin financier sur un compte, pour vivre simplement quelques mois au cas où les choses tournent mal, et je me suis lancé dans l’entreprise avec Winston en parallèle de mes études.

-         Tu avais largement le temps puisque tu n’avais pas besoin de travailler plus que ça pour être major…, réalise-je.

-         Oui, alors je me suis lancé, j’ai fait mes premiers paris, mes premiers investissements en bourse puis dans des entreprises…

-         Et ça a fonctionné ?! m’enthousiasme-je.

Il hoche la tête en affichant un air ahuri :

-         Et bien… oui. Je ne sais pas, j’étudiais des dossiers, je lisais les chiffes ou les promesses, les business plans… et je t’assure, c’est comme si je le sentais au fond de moi, que je sentais ce qui allait le faire et ce qui n’allait pas le faire.

-         Tu as hérité du don de ton père, rayonne-je en lui souriant avec douceur.

-         Il faut croire, parce qu’à partir de là, j’ai pu redresser l’entreprise… Ça fait plus de quatre ans que je suis dedans, qu’elle grandit, que nous nous étendons… et je continue mes études à côté… Voilà.

Son « Voilà » me prend de court, j’étais tellement absorbée par tout ça que je n’ai même pas pris le temps de réaliser qu’en effet, voilà, je suis désormais au courant de son travail.

-         Voilà…, répète-je. Alors tu es le directeur de l’entreprise de ton père… tu la gères avec Winston comme bras droit…

-         Il m’appelle « patron » mais c’est pour la plaisanterie, ça le fait rire de m’appeler comme ça, nous sommes proches.

J’hoche la tête doucement, en intégrant tout ce que je viens d’apprendre, mais quelque chose me titille. J’ai l’impression qu’il s’est dévoilé sans le faire, plus je réfléchis à cette histoire et moins je sais ce que j’en pense.

 Je la trouve très belle, très touchante, une jolie histoire de famille et d’amitié. Mais il y a un quelque chose qui me dérange là-dedans… Je ne comprends toujours pas pourquoi il m’a caché les choses… Je ne remets pas en question ses dires, mais c’est comme s’il manquait une partie de l’histoire, la partie qu’il était terrifié de me dire… je le sens et je suis prête à creuser un peu plus que ça.

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