Les sentiments au fond de tes beaux yeux
Chapitre 114 : L’heure des aveux
Dix bonnes minutes de planage plus tard, je le sens qui remue à côté de moi puisque le matelas bouge. Je réalise enfin que c’est la première fois qu’il ne me serre pas dans ses bras après l’un de nos ébats et je me tourne sur le flanc pour l’observer.
Il est appuyé dans ses oreillers, son visage n’est pas hostile mais loin d’être aussi apaisé que pendant nos bêtises et il fixe le mur en face de lui lorsqu’il me parle :
- Alors ? Tu sors avec lui maintenant ? demande-t-il finalement.
- Quoi … ? murmure-je.
Je suis tellement surprise par sa question que je ne suis pas capable de mieux réagir que ça.
- Ce type avec qui tu étais… à qui tu tenais la main… tu sors avec lui ? répète-t-il d’une voix trop dure pour mon pauvre petit cœur.
- Non ! m’écrie-je vivement.
Il me lance un coup d’œil, un regard où je peux voir qu’il ne s’attendait pas à cette réponse et où je lis une pointe d’espoir qui réchauffe mon cœur. En revanche, je me rends compte qu’il va être l’heure de passer aux aveux et rapidement, parce qu’il est complétement perdu.
Je n’arrive pas à sortir la vérité spontanément, c’est tellement trop, tellement inattendu, tellement compliqué…
- Je ne sors pas avec lui, c’est un ami, je te le promets, assure-je.
- Un ami ? A qui tu tiens la main ?
- Oui, nous l’avons toujours fait, murmure-je.
- Toujours ?! Tu connais ce type ? Je veux dire, tu le connais bien ?! Tu ne m’en as jamais parlé ! s’exclame-t-il avec un ton plein de reproches et de suspicion.
Il est de plus en plus perdu, et seigneur que je le comprends. La vérité est tellement dure à sortir, mais il le faut.
- C’est… c’est l’homme dont je t’ai déjà parlé… mon ami d’enfance de l’orphelinat, il s’appelle Kai…, chuchote-je.
Il fronce les sourcils, sans doute pour essayer de se souvenir ce que nous nous sommes déjà dit à ce sujet et il percute enfin :
- Mais… il n’était pas en prison aux dernières nouvelles… ?
- Il n’y est plus…
Il fixe à nouveau le mur, les sourcils plus froncés que jamais alors qu’il est en train de réfléchir à cent à l’heure. Il est probablement en train de réaliser ce qu’il vient de se passer, ma disparition soudaine alors que Kai qui était en prison n’y est plus. Ses sourcils s’haussent finalement d’un coup, lorsqu’il fait le lien pour de bon, qu’il comprend plus ou moins pourquoi j’ai disparu des radars.
- Il vient de sortir ? C’est pour ça que tu es partie ? demande-t-il.
- Pas exactement… c’est plus compliqué que ça…
Mais je ne peux plus arrêter son esprit vif de faire des liens.
- C’était pour lui l’argent ? C’est lui qui avait besoin de cet argent ? C’est lui qui se drogue ?! demande-t-il en montant de plus en plus dans les tours.
- C’est plus compliqué que ça, répète-je d’une petite voix.
Il se redresse, visiblement hors de lui cette fois :
- Et bien si c’est compliqué, il va falloir m’expliquer cette fois Hestia ! Et rapidement ! Parce que j’en ai déjà marre d’essayer de deviner la situation ! Bon sang, parle-moi ! aboie-t-il.
- Il est sorti il y a quelques mois… Je l’ai appris en fin d’année dernière…
- Quoi ?! Et tu m’as caché une chose pareille ?! s’exclame-t-il en me dévisageant.
- Oui, murmure-je.
- Mais pourquoi… ? Bon sang Hestia, parle-moi ! répète-t-il vivement.
- Je ne sais pas, je n’osais pas… Je l’ai revu début janvier, après notre retour de la montagne…
Il réfléchit encore et lorsque les idées se percutent encore dans sa tête, il plaque les mains sur ses lèvres, visiblement complétement dépassé. Bon sang, j’aurais bien aimé qu’il soit un poil moins intelligent.
- C’était lui…, murmure-t-il avec un air ahuri. Le soir où tu n’es pas venue ici… le soir où tu m’as dit que Julia avait un problème, le soir où tu as refusé que je vienne chez toi…
J’hoche honteusement la tête et il pose son regard sur moi, les doigts toujours posés sur ses lèvres alors qu’il est en train de comprendre que je lui ai menti.
- C’était lui aussi le soir où tu n’es pas venue au cours… le soir où j’ai cru qu’il t’était arrivé quelque chose… ? Où tu as encore refusé de me voir, où tu m’as appelé en pleurs à minuit passé… ?
- Kayla n’existe pas, murmure-je d’une voix à peine audible.
- Tu… as dormi chez lui… alors que tu m’as dit que tu étais avec une amie… ? demande-t-il avec un air brisé.
Je ne peux pas répondre, mais une larme roule à nouveau sur ma joue, confirmant silencieusement la réponse évidente à sa question. Il se lève brusquement du lit, pour enfiler un short et sortir de la chambre en claquant la porte alors que je me mets à pleurer pour de bon en serrant ses draps dans mes mains, en priant pour que ce cauchemar cesse, pour qu’il ne me fiche pas dehors alors que j’ai tant besoin de lui.
Il ne revient pas dans les minutes suivantes et je me décide à le rejoindre, j’enfile simplement ma petite nuisette avant de passer le nez par la porte. L’appartement est plongé dans le noir, je ne le vois pas tout de suite mais je finis par le repérer sur le balcon, un verre à la main. Du whisky visiblement, c’est ce que sous-entend en tout cas la bouteille posée sur le plan de travail de la cuisine.
Il scrute la ville en buvant, et j’espère drôlement que son verre n’était pas rempli puisqu’il n’en reste déjà plus que la moitié mais je crois que je sais au fond de moi qu’il l’était. Je le rejoins sur le balcon timidement, plus penaude que jamais, et je me plante dans son dos pour enfin avouer :
- J’ai inventé le personnage de Kayla, parce que j’avais peur que tu pètes les plombs en sachant qu’il s’agissait d’un homme, qui venait de sortir de prison qui plus est…
Il se tourne pour me faire face, les yeux tristes et confus, et je continue :
- Je l’ai croisé dans la rue en fin d’année dernière, par pur hasard alors que je faisais les boutiques avec Julia… Je l’ai reconnu mais il était différent, je ne l’avais pas vu depuis quelques années… A partir de là, j’ai cherché à le revoir, pour lui dire que j’avais laissé mon numéro à l’orphelinat… Nous nous fréquentions à peine Hunter… Je n’arrivais pas à me résoudre à te parler de tout ça, à passer pour la fille à problèmes…
Il est toujours silencieux, il finit simplement son verre d’une traite en attendant que je continue.
- Nous sommes partis à la montagne, et toi et moi… Tu sais très bien ce qu’il s’est passé là-bas… Quand nous sommes rentrés, il m’a envoyé un message que j’ai reçu en bas de chez toi, il me donnait un rendez-vous… Je n’ai pas réfléchi, il est comme mon frère Hunter… Alors j’y suis allée. J’avais tellement envie de te dire de venir quand je suis rentrée chez moi, ça m’a brisé le cœur, mais j’avais peur que Julia rentre et que tu comprennes que j’avais menti…
- Et ensuite ?
- Après ça, il y a eu le fameux soir où je t’ai inquiété… Il m’a appelé, il m’a supplié de venir l’aider alors je n’ai toujours pas réfléchi et j’y suis allée… Il planait complétement, il s’est effondré sur son canapé et je suis restée pour m’occuper de lui. Son appartement était une décharge, j’ai appris quelques temps plus tard qu’il se droguait, j’étais complétement dépassée par la situation… Il sortait de prison, il était drogué jusqu’à la moelle, il vivait dans un appartement insalubre, il n’avait pas de travail, il se promenait avec un flingue qu’il pointait sur tout le monde…
Hunter secoue la tête, de plus en plus fort, de plus en plus atterré par ce que je lui dis.
- Bordel Hestia, mais qu’est-ce que tu es en train de me faire… ?
Autant avouer le pire.
- Il avait des dettes, des dettes de plusieurs milliers d’euros… Si je t’ai demandé cet argent, c’était pour éponger un minimum ses dettes et… payer… une chambre de motel, avoue-je d’une voix de plus en plus faible.
Hunter recule de deux pas, jusqu’à ce que la barrière du balcon l’arrête et qu’il pose un poing sur ses lèvres :
- Je t’en prie, bordel je t’en prie Hestia… ne me dis pas que c’est là que tu étais… je t’en supplie, ne me dis pas que tu étais avec ce type dans un motel depuis trois semaines…, dit-il d’une voix tremblante en me regardant avec des yeux plus que terrifiés.
- Si…, souffle-je.
Il relève la tête vivement, comme s’il cherchait de l’aide auprès du ciel et mon cœur se fend en deux lorsque je vois ses yeux se remplir de larmes. Il a l’air dans une détresse absolue, de ne plus savoir comment gérer la chose et je le comprends encore et toujours. Je sursaute à peine quand il éclate son verre contre le balcon en poussant un cri aussi rageur que brisé avant de rentrer à grandes enjambées dans l’appartement.
Dès qu’il passe devant moi, je vois les larmes qui maculent ses joues et je lui trottine après jusque dans la cuisine où il se retourne vivement pour me faire face :
- Ne me suis pas ! Ne m’approche pas Hestia ! s’écrie-t-il.
- Hunter je t’en prie ! Je suis désolée, je suis DESOLEE ! hurle-je en pleurant.
Il tourne comme un lion en cage alors que je suis plantée au milieu de l’appartement, hors du territoire de la cuisine. Je ne sais plus quoi faire à part pleurer, à part me flageller de ne lui avoir rien dit. Je me sens encore plus honteuse que je ne pensais l’être à chaque fois que j’imaginais cette scène.
- Mais qu’est-ce que tu foutais dans ce motel avec lui ?! crie-t-il avec désespoir.
- Je l’aidais à se sevrer ! Je l’ai enfermé dans une foutue salle de bain de deux mètres carrés pendant des jours ! J’ai épongé sa sueur, j’ai calmé ses tremblements ! J’ai essuyé le vomi au coin de sa bouche ! Voilà ce que je faisais Hunter !
- Quoi ?! Mais… QUOI ?!
- J’ai passé une semaine à m’occuper de lui dans un état pitoyable, puis les deux suivantes à veiller à ce qu’il ne replonge pas une fois qu’il avait passé le pire !
Il secoue encore la tête, visiblement toujours aussi abasourdi par ce que je lui raconte.
- Où étais-tu ce soir Hestia ?! Tu es venue ici depuis ce motel ?! Parce qu’il m’avait plutôt l’air en très bonne forme quand je vous ai croisé, bien loin d’une foutue chambre à se faire désintoxiquer !
- Nous avons quitté le motel aujourd’hui même ! J’étais chez lui ce soir, il vient seulement de réintégrer son appartement !
- Tu étais chez lui ?! Alors qu’il est clean ?! Tu allais dormir là-bas ?!
Je me mords la lèvre, puisque je réalise à quel point c’est limite, et c’est seulement là qu’il me pose la question qui tue :
- Il y avait deux lits dans ce motel ?
Je ne réponds pas, je suis littéralement incapable de répondre à ça et les larmes coulent encore de ses beaux yeux alors qu’il refait un pas en arrière :
- Ça fait trois semaines que tu dors dans le même lit que ce mec ?! Que tu lui tiens la main comme si vous étiez ensemble ?! Sans même m’envoyer UN SEUL message ?! Avant de débarquer ici au milieu de la nuit pour… avec moi ?!
Il attrape ses cheveux à deux mains, l’air complétement fou cette fois et j’explose encore en sanglot à m’en étrangler, toujours incapable de lui répondre.
Le cauchemar ne s’arrête pas, puisque la porte de l’appartement s’ouvre sur Eden et Alma, qui s’arrêtent net sur le seuil en découvrant la scène alors que Calyouk bondit au bout de sa laisse en m’apercevant. Le tout est un chaos total, je suis complétement secouée par mes sanglots, Hunter pleure à chaudes larmes, Alma et Eden sont blancs comme des linges et Calyouk jappe comme un fou à nous en casser les oreilles pour venir me faire la fête. Je suis face à pratiquement toutes les personnes que j’aime le plus au monde, que j’ai complétement lâché du jour au lendemain sans une explication, pour aller m’enfermer dans un motel avec un drogué.
Bon sang mais qui suis-je ?!
Je tombe à genoux, incapable de supporter de tenir plus longtemps le poids de mes conneries sur mes épaules, je m’étrangle encore dans mes pleurs, les mains collées sur mon visage.
- DEGAGE DE LA EDEN !! hurle alors Hunter avec plus de violence qu’il n’en a jamais fait preuve devant moi.
Ce dernier ne réfléchit même pas, il enclenche la marche arrière et ils repartent d’où ils sont venus sans un mot pour moi, qui ne mérite de toute façon pas qu’on m’adresse la parole.
C’est Hunter qui brise le silence deux minutes plus tard, la voix complétement modifiée par ses larmes :
- Hestia… est-ce que… est-ce qu’il… s’est passé quelque chose entre vous… ? articule-t-il.
Je relève le nez de mes mains :
- Comment ça ? renifle-je.
- Est-ce que vous avez… couché ensemble ?
- Non ! m’écrie-je en me relevant d’un bond.
- Embrassés … ?
- Non ! Puisque je te dis qu’il est mon ami Hunter !
- Est-ce qu’il s’est passé quoi que ce soit que tu as envie de m’avouer… ?
- Non ! Nous nous sommes tenus la main… comme nous le faisons depuis toujours… Il m’a fait des câlins aussi, mais ça a toujours été comme ça et… et…
Mon esprit se fige un peu lorsque je repense à mes massages, je comprends immédiatement que c’était une bêtise, parce que je n’arrive pas à le dire aussi simplement que le reste.
Le visage d’Hunter passe encore un cap dans la torture et le désespoir, il remet une main tremblante sur ses lèvres, en attendant que je lui dise le pire que nous avons fait.
- Il… il m’a massé, deux fois… Mais c’est parce que j’étais complétement épuisée et crispée…
- Massé ? Massé comme « avec des habits » ou massé comme tu m’as massé moi Hestia ?
Je pose mes mains sur mes lèvres à mon tour :
- J’étais en sous-vêtements, mais il n’a rien vu Hunter ! Rien !
- Bordel mais je rêve, ce n’est pas possible, dites-moi que c’est un cauchemar…, geint-il.
Lorsque je vois le regard qu’il me lance pour la première fois, ce regard si vide, sans sentiments, je panique et je me mets à crier pour me défendre :
- Il est comme mon frère Hunter ! Mon frère ! Je pourrais presque prendre une douche avec lui sans voir le mal comme tu es en train de le faire ! Il n’y a rien entre lui et moi, rien ! Je n’ai aucun sentiment amoureux envers lui ! Il est simplement là pour moi, depuis toujours ! Depuis bien avant que tu ne le sois ! Il m’a protégé avant que tu ne le fasses ! Il m’a prise dans ses bras pour me rassurer bien avant toi ! Il m’a bercé pendant des heures pour me faire oublier ma vie morne à l’orphelinat alors que tu ne me connaissais même pas ! Nous nous sommes soutenus, épaulés, dans TOUT ! Depuis TOUJOURS ! Je sais que j’ai merdé, je sais que tu dois m’en vouloir à mourir Hunter ! Mais je n’aurais jamais pu faire autrement, je n’aurais jamais pu le laisser tomber ou lui tourner le dos ! Et j’ai beau t’aimer de TOUT MON CŒUR, tu n’aurais jamais pu m’empêcher de prendre soin de lui ! Je sais que j’aurais dû t’en parler, je le sais bon sang, mais je n’y arrivais pas, j’avais tellement peur de te perdre, tellement peur que tu ne veuilles plus de moi et je ne le supportais pas ! J’étais complétement dépassée, apeurée même ! Tu ne sais pas la moitié de ce que j’ai traversé, à quel point j’aurais tout donné pour que tu sois là, pour que tu m’aides dans ces épreuves ! J’ai travaillé à l’usine, j’ai été virée de l’université, j’ai dû à moitié me cacher d’un gang, me faire pointer une arme entre les deux yeux, ramasser des aiguilles usagées, mentir à tous ceux que j’aime et toi le premier ! Alors que j’aurais tout donné pour que tu sois là ! Je n’ai pas su gérer tout ça, je me suis laissé emporter dans la tempête sans réussir à le dire à qui que ce soit, j’étais complétement à bout, hors de mon corps les trois quart du temps à supplier qu’on me rende ma vie !
- Ça suffit Hestia.
Après ma longue tirade, il m’arrête d’une simple phrase, aussi froide que le petit geste de la main qui va avec. Il ne pleure plus, il a l’air complétement vide.
- Ça suffit, je t’en prie… je ne veux plus… je ne veux plus entendre un mot de plus, c’est trop là, même pour moi, chuchote-t-il.
- Quoi… ?
Mon cœur accélère plus vite encore que lorsque je criais.
- Va te coucher, je t’en prie, laisse-moi seul, laisse-moi… s’il te plait Hestia…, souffle-t-il.
- Chez moi ? murmure-je.
- Bien sûr que non, dans mon lit…, répond-il d’une voix lasse. S’il te plait, il faut que je… je ne sais pas, que je sois… seul.
J’hoche la tête en me mordant la joue au sang, pour m’éviter d’encore pleurer alors qu’il vient de faire un geste aussi bienveillant que de m’envoyer dans sa chambre plutôt que chez moi après les folies que je viens de lui avouer. Je suis tellement soulagée qu’il m’envoie dans son lit, c’est indescriptible et mon cœur se serre à l’idée que tout ne soit pas encore perdu entre nous.
Je me terre dans sa couette et je me laisse pleurer alors que ses propres sanglots me parviennent depuis le salon.
*
Quelques heures après qu’il m’a envoyé dans sa chambre, je ne dors évidemment pas, et je sursaute lorsque la porte s’ouvre. Je m’attends presque à me faire virer avec perte et fracas de son appartement, mais je ne peux pas croire ce qu’il arrive ensuite, lorsqu’il se glisse dans mon dos pour me prendre contre lui en cuillère, pour me serrer dans ses bras. Je me retourne à toute vitesse et nous nous câlinons de toutes nos forces en pleurant l’un contre l’autre, front contre front.