La méchante de l'histoire
1. Je veux divorcer
-Je veux divorcer !
Tous les regards sont portés sur moi. En tout cas, je l’espère bien. Je me suis assurée de crier suffisamment fort pour attirer l’attention de tout le monde. Du coin de l’œil, j’aperçois certains se rapprocher. Curiosité ou inquiétude, savoir que j’ai mon public me suffit.
Je me redresse fièrement. Je toise mon interlocuteur avec tout le dédain dont je suis capable. Je prie intérieurement que personne ne remarque mes poings tremblants le long de mon corps. Normalement, je me montre tellement hautaine qu’on ne devrait voir que mon visage fermé et la dureté dans mon regard noisette.
En face, mon interlocuteur semble se décomposer. Jérôme blêmit à chaque seconde. La souffrance gagne de plus en plus ses yeux verts. À la courbe de ses sourcils, je sais que cette phrase est en train de le détruire de l’intérieur.
Je ne dois pas craquer !
Je pince les lèvres plus fort. Je serre les dents, me muselant à toute parole gentille. Je déglutis lentement. Je dois rester calme. C’est un crève-cœur de le voir ainsi. Si je m’écoutais, j’éclaterais en larmes, le supplierais de pardonner ces malheureuses paroles et me jetterais à son cou afin de l’apaiser.
Je croise les bras sur ma poitrine, mettant davantage en avant mon décolleté. Le regard concupiscent du mari de ma belle-sœur ne m’échappe pas tandis qu’il se place derrière son beau-frère, le mien de mari. Il a toujours été un porc. Je cherchais juste à contenir mes émotions, pas à attirer le regard lubrique de quiconque. Je sais que ce geste ne sera pas perçu de cette manière.
Je suis cataloguée !
Je cille afin de me concentrer sur Jérôme.
-Nadia…
Il n’arrive pas à riposter à ma déclaration. J’ai été beaucoup trop directe. Il ne s’y attendait pas. Pourtant, ce n’était pas faute de lui faire sonner toutes les alarmes dans sa tête.
Quels sont les indicateurs féminins pour déterminer une catastrophe nucléaire au sein de sa famille ?
Je ne sais pas.
Je vais tenter de semer quelques pistes : la mauvaise humeur constante, les ongles rongés, une obsession malsaine pour le paraître et SURTOUT le fait que ta femme te dise qu’elle n’est pas bien.
Je ne voulais pas venir. C’est pourtant une magnifique après-midi estivale pour un barbecue. Son parrain organise toujours une parfaite journée annuelle. Il prépare des jeux extérieurs ; le repas est délicieux et varié ; sa grande maison offre un décor irréel. Toute la famille se réunit à cette occasion. D’habitude, je me réjouis de cette journée que j’ai appris à savourer depuis seize ans de vie commune.
Mais, cette fois, je ne voulais pas venir. Je savais que je ne parviendrais pas à me contrôler. J’étais mal dans ma peau. J’avais peur de cette situation. Je te l’avais dit, Jérôme, que si un seul membre de ta famille faisait UNE allusion à notre conflit, même pour rire, je lui rentrerais dans le lard.
De leur part, je m’attendais à cette mauvaise foi. Mais TOI ! Mon partenaire, mon roc, mon associé, mon amour, mon double, mon âme sœur. Je ne peux continuer.
-On s’en va, je lâche implacable.
Jérôme en reste bouche bée. Indécis, il cherche les filles des yeux.
Ces dernières jouent avec leurs cousins et cousines. Ils sont tous du même âge. Il est normal qu’ils aient des points communs et des sujets de connivence. Je vois ma grande éclater de rire avec la fille aînée de ma belle-sœur en exhibant son téléphone portable. Carmélia capte mon regard. Elle comprend rapidement la situation à mes sourcils froncés.
Elle sait à mon apparence que la tempête n’est pas loin.
Son sourire s’efface.
Mon cœur se serre dans ma poitrine. J’enlève toute joie à mon enfant à cause de mon égoïsme. Cette journée aurait dû être sous le signe de la convivialité. Elle avait le droit de se montrer insouciante à quinze ans. Nos disputes d’adultes ne devraient pas influencer la jeunesse de nos enfants.
La mort dans l’âme, Carmélia dit quelque chose à sa cousine. Puis, les mains dans les poches de son jeans, elle avance tête baissée. Au passage, elle attrape le bras de sa petite sœur. Celle-ci est réticente au geste brusque de Carmélia. De la main, l’aînée me désigne. Je comprends aux gestes de sa tête qu’elle cherche à se faire obéir de sa jeune sœur.
Je me tourne vers Jérôme. Lui aussi n’a rien perdu de la scène. Je n’ose imaginer à quel point on doit avoir l’air misérable comme ça.
Vanessa, ma belle-sœur, avance sur moi d’un pas décidé. C’est elle, la sauveuse, la sagesse incarnée, celle qui résout tous les conflits familiaux. Elle pose sa main potelée sur mon avant-bras toujours croisé sur ma poitrine. Elle murmure près de moi, me faisant profiter de son haleine de vin blanc.
-Je t’en prie, Nadia, ne fais pas ça.
Je pourrais presque croire qu’elle est sincère dans sa requête.
Presque.
L’espoir reprend chez Jérôme. Même dans la douleur, il reste l’homme le plus beau que je n’ai jamais vu et aimé. Pour lui, j’ai envie de capituler.
Je connais les enjeux de ma décision.
Si nous partons, Jérôme devra quitter sa famille en plein milieu de la fête. Il sera l’homme dompté par sa femme. Ce sera humiliant. Ma réputation de garce augmentera encore. Les enfants enverront des messages à ma fille pour se plaindre de moi et expliquer à quel point j’ai réduit à néant l’ambiance de cette après-midi.
-Jérôme, on doit discuter, dis-je en retirant la main de Vanessa. On rentre à la maison.
-D’accord, se résigne-t-il dans un filet de voix.
Je tourne le dos à cette famille. Certains sont choqués, d’autres en colère et enfin le parrain semble interloqué par ma réaction. Je décide que personne ne mérite mes salutations.
Je fais le tour de la maison, refusant d’y pénétrer. Je m’assieds dans ma voiture. Je l’avais prise à dessein, m’offrant une merveilleuse excuse pour refuser le moindre verre d’alcool. Je n’ose imaginer la réaction excessive que j’aurais eu si j’avais avalé ne serait-ce qu’une goutte.
Vanessa se poste à ma fenêtre.
Je ne la regarde pas. Je me contente de fixer l’allée devant moi en attendant que ma famille dise « au revoir » à chacun.
-Tu vas continuer à bouder encore longtemps.
Je ferme les yeux et inspire lentement. Je suis à deux doigts de lui sauter à la gorge. Je préfère lui offrir un sourire mauvais une fois mes exercices de respiration terminés.
-Bouder ? je demande innocemment.
-Tu te rends compte que tu fous en l’air la famille avec ton comportement de gamine. Tu fais souffrir mon frère.
Elle n’a vraiment honte de rien. Je secoue la tête tout en continuant de sourire. Je dois avoir l’air d’une folle vu son changement soudain d’expression. Sent-elle le danger qui émane de moi quand elle tient ce genre de propos ?
-Tu es vraiment une dingue !
-Merci, je siffle entre mes dents.
-Ma mère pleure à cause de toi. Je ne peux rien faire avec mon frère. Si tu acceptais enfin de faire la paix et de mettre de l’eau dans ton vin, les choses seraient plus faciles.
-Plus faciles pour toi, tu veux dire.
-Non ! Plus faciles pour tout le monde, notamment pour mon frère et tes filles. Tu ne vois pas que tu fais souffrir tout le monde ?
Bien sûr que je le sais. Mais quelles sont mes autres options ?
Je baisse les yeux. Je ne veux pas qu’elle voit la tristesse dans mon regard. Elle ne mérite que ma colère et mon dédain. Elle n’a pas le droit de s’attribuer le mérite d’avoir touché une corde sensible.
-Nadia, je…
-Non ! je la coupe dans son élan. Je ne veux plus t’entendre. Tu te fais passer pour une innocente mais tu es la première à imposer à tout le monde ta façon d’être. Tu es une égoïste, une manipulatrice et une salope. Tu ne fais que mettre la merde dans mon couple et tu montes mes enfants contre moi en leur mettant des sales trucs dans la tête. Ce que tu as fait il y a trois ans, je ne peux pas te le pardonner.
-Te venger ne te mènera nulle part.
-Je ne veux pas me venger. Je veux juste vous effacer tous de ma vie. J’en ai marre de vous traîner comme des boulets dans mon sillage. Jérôme aussi, il serait mieux dans sa vie sans vous.
À ce moment-là, Jérôme et les enfants sortent de la maison. La petite, Davina, a les yeux rouges. Je devine qu’elle a pleuré. Elle me voit et baisse la tête tout en se frottant les yeux. Elle court jusqu’à la voiture. Elle grimpe dedans et s’attache sans un mot. J’entends ses reniflements à défaut de les voir, trop concentrée sur ma belle-sœur.
Celle-ci ne m’a pas lâchée du regard. Il y a un reproche muet au bord de ses lèvres.
Carmélia monte à son tour, accrochée à son téléphone comme à une bouée de sauvetage.
Jérôme s’excuse pour la centième fois auprès de son parrain. Le vieil homme l’attrape par l’épaule d’une main. Il s’exprime de l’autre en la remuant dans les airs. Jérôme secoue la tête, compréhensif à ses paroles intelligibles pour moi.
Impatiente, je klaxonne. J’aimerais crier mais j’essaie de garder le peu de dignité qu’il me reste. Jérôme sursaute. Il se dépêche de me rejoindre.
Le parrain arrive à mon niveau. Il pose une main sur la portière. Cela m’empêche de démarrer en trombe. Le vieux rusé !
-Au revoir, Nadia. J’espère te revoir bientôt.
-N’y comptez pas trop, dis-je sans le regarder.
-Allons, allons. Tu verras : quand tu te seras calmée, tu verras que te réaction était peut-être un peu exagérée. Tu dois apprendre à te modérer. Jérôme ne mérite pas tous ces drames.
Finalement, je me tourne vers lui. Je n’en peux plus. Je grimace pour garder toutes les larmes qui menacent de sortir. À l’intérieur, je ne suis que ruine. Une larme s’échappe malgré tout de mes yeux embués. Le parrain se rend compte enfin de ma détresse et de la puérilité de ses mots creux.
-Vous croyez ? Moi, je n’en suis pas si sûre.
Et je démarre.
Le retour se fait dans un silence tendu.
Jérôme me lance des regards de chien battu. Je les ignore. De temps en temps, sa main se promène sur ma cuisse. Dernière tentative de réconciliation, de complicité perdue. J’en ai mal à l’estomac. Je m’applique à lui communiquer toute la froideur dont je suis capable.
À la maison, personne n’a d’appétit. Les filles se changent pour la nuit. Elles s’isolent dans leur chambre respective après un baiser fugace sur ma joue.
Je me sers un verre de vin (le premier depuis fort longtemps) et je m’octroie un moment de détente sur la terrasse. J’observe le soleil couchant. Je ne peux réprimer une sensation de deuil. C’est comme si il se couchait sur mon existence. Dès demain, tout changera.
Jérôme s’installe à côté de moi. Il pose sa grande main chaleureuse sur la mienne froide. J’ai toujours aimé la chaleur de ses mains, surtout quand il les pose sur moi. Pourtant, je retire la mienne.
-Je veux divorcer, je répète dans un murmure.
-Je ne te laisserai pas partir.
J’esquisse un sourire désabusé.
Jérôme m’aime. C’est certain. Je ne sais pas comment il fait. Je suis tellement détestable, surtout en ce moment. Mais, cet homme incroyable m’aime. Et c’est un amour avec un grand A. Il n’a pas combattu de dragon ou une armée. Il ne m’a pas délivrée d’une tour.
Ce qu’il a fait pour moi est beaucoup plus merveilleux.
Il a fait de moi une femme accomplie, complète, bouleversante.
Il m’a encouragée dans mes entreprises ; il m’a soutenue quand je ne croyais plus en moi ; il a récolté mes larmes et les a effacées de ses caresses ; il m’a fait me sentir belle quand je méprisais mon reflet. Il ne mérite pas une femme aussi aigrie que moi.
Il ne mérite pas d’être avec la méchante de l’histoire.
J’entends une chauve-souris passer. Le temps s’étire sur cette soirée. Je porte mon verre de vin à mes lèvres. J’en sirote le goût, me donnant du courage pour la conversation qui va suivre.
-Tu ne peux plus me retenir. C’est fini. Tu le sais. Notre histoire n’a plus d’avenir.
-Ne dis pas ça.
-Que dois-je dire alors ? Je commence à te détester. Et je ne m’aime pas non plus quand je te brise le cœur. Nos filles ne se réjouissent pas de nos engueulades. Rends-toi à l’évidence.
-Non.
-Toi non plus, tu n’es plus heureux.
-Non. Tant que je suis avec toi, je suis heureux.
Je ris jaune. Il ne veut pas comprendre. Alors, je crois que je vais devoir mordre.
-Et si je te disais que j’ai quelqu’un en vue ? Et si je te disais que j’imagine un autre qui m’enlace quand tu me prends et que c’est pour ça que je veux qu’on le fasse dans le noir ?
J’y ai mis toute ma vilénie. Je supplie le ciel qu’il ne décèle pas mes mensonges dans mes paroles. Au contraire, il se tait. Il est tendu. Il me dévisage.
-Tu parles de Jacques.
Je suis à moitié surprise qu’il prononce ce nom. Je suis loin d’être discrète et en même temps je n’ai aucune raison de me dissimuler. Jacques me fait rire. Je sais aussi lire entre les lignes. Ses messages réguliers et à l’apparence innocents cachent une manière discrète de tâter le terrain pour une éventuelle aventure.
Quand je reçois un message, je ne me cache pas. Parfois, Jérôme lit mes réponses par-dessus mon épaule. Je le laisse faire. Je n’ai rien à me reprocher. Je n’en ai pas honte. Et s’il me demandait de le bloquer, je le ferais immédiatement sans argumenter.
Mais, Jérôme a confiance en moi.
Il sait que je suis incapable de le trahir.
-Oui. Je parle de Jacques. Il s’est passé… quelque chose…
-C’était durant ton voyage d’affaire ?
-Il m’a ouvert les yeux. Nous ne sommes plus heureux. On n’est encore jeune. On peut refaire notre vie. Ne nous empêche pas de trouver le bonheur parce que tu es trop têtu pour accepter l’inévitable.
Jérôme prend mon verre de vin. Il en boit la moitié d’une traite. Il me lance un regard interrogatif et peiné. Il joue avec le pied du verre.
Cela augmente ma nervosité. Je sens qu’il n’est pas prêt à rendre les armes. Mais moi, je suis au bout du rouleau. S’il m’accule davantage, je vais devoir sortir les griffes. Et cette discussion se transformera en règlement de compte en bonne et due forme.
-C’est vraiment fini ? me demande-t-il d’une voix de petit garçon.
Ah ! Mon cœur ! Je l’aime tellement ! Je me hais de lui infliger ça. Mais si seulement je savais comment faire pour passer outre toutes ces années de silence, de tête dans le sable, d’abcès qu’on n’osait toucher de peur d’ouvrir une plaie incurable.
Il était trop tard.
Notre mutisme avait condamné notre couple.
Alors, je réponds d’une voix froide, dure, retenant au possible mes larmes.
-Oui, c’est fini.