La méchante de l'histoire
Prologue
Si mon histoire devait être racontée dans un webtoon ou un drama, c’est bien simple, je serais la méchante de l’histoire.
Je m’explique.
Commençons par mon profil.
J’ai quarante ans. Je suis mariée ; j’ai deux filles ; je travaille en tant que fonctionnaire dans une boîte réputée et qui devient de plus en vogue. Je sais ce que je veux et je n’hésite pas à m’exprimer.
Physiquement, je peux sans me vanter dire que je ne suis pas trop mal. Pour ma taille (1,62 m), je suis assez bien proportionnée. J’ai la chance d’avoir une taille en sablier. De longs cheveux châtains encadrent mon visage de poupée. Apparemment, mes yeux noisette en amande attirent le regard. Ma bouche serait une gourmandise, un appel au pêché. Un battement de mes longs cils fait chavirer le cœur de jeunes hommes trop innocents pour comprendre mes manipulations féminines.
Passons au contexte à présent.
Je vous l’ai dit, je suis mariée. Mais mon mari n’est pas heureux. Je suis tout le temps sur son dos : il ne fait jamais assez dans la maison même quand il se démène ; je l’ai mis au régime pour qu’il soit à la hauteur de mon physique ; je le dévalorise constamment devant les filles. Je ne l’ai épousé que pour son statut social : cadre dans une boîte d’informatique. J’en voulais à son argent.
Et surtout, je voulais être mère ! Mon mari est un homme naïf. Il n’a pas compris mes manigances. Un claquement de doigts et j’ai tout ce que je veux. Je voulais des enfants, lui non. Je ne lui ai pas laissé la moindre chance de s’exprimer. J’ai fait en sorte de tomber enceinte, DEUX fois !
Est-ce que j’adore mes filles comme il se doit ? Elles me déçoivent. Elles ne sont pas suffisamment intelligentes, réceptives, belles… Je pensais créer des clones qui me suivraient. Malheureusement, elles ressemblent davantage à leur père. Elles ont le cœur trop tendre. Elles échouent dans ce qu’elles veulent accomplir ou bien n’ont pas d’objectif adéquat à mes yeux. L’aînée aime la danse. La seconde s’épanouit dans la cuisine. Quelle blague ! Ce ne sont pas des perspectives d’avenir réalistes pour les petites rêveuses qu’elles sont.
Pourtant, ma belle-famille les encourage. Normal, c’est une famille d’ouvriers. Ils n’ont jamais eu d’autres envergures que le chômage ou les chantiers à temps partiels. Bien sûr que je les méprise. Ils n’ont pas mon statut social.
C’est à se demander comment leur fils a pu s’élever ainsi dans la vie. Je peux dire que son ascension est en partie de mon fait. C’est moi qui ai développé son cercle social. C’est moi qui me suis assurée qu’il soit bien présentable devant tout le monde. C’est moi qui l’incite à développer certaines idées. Évidement, cela n’a qu’un seul but : gagner plus d’argent.
Au moins, je m’épanouis au travail.
Enfin, si je puis le dire…
Je suis la seule à travailler correctement dans cette boîte. D’ailleurs, je la porte sur mes seules épaules. Si un collègue est incompétent, plutôt que d’en discuter avec lui, je répands des rumeurs sur son compte durant la pause déjeuner. Ainsi, il comprendra que sa place n’est pas parmi nous et s’en ira sans faire davantage de scandale. Ma philosophie : soit tu es avec moi et compétent, soit je suis contre toi et tu dégages.
Je connais ma réputation de cœur de glace.
Je m’en contrefiche.
Je ne suis pas seule pour autant au travail. J’ai ma complice de toujours à mes côtés. Ensemble, nous pouvons être de véritables garces. Je ne compte plus les coups fourrés que nous avons fomentés. Je ne lui fais pas entièrement confiance. Je sais de quoi elle peut être capable si elle décèle une seule de mes faiblesses. Je l’utilise surtout pour combler la solitude de mes moments creux.
Et puis, il y a ce collègue-là. Ce charmant quadragénaire n’oublie jamais de m’apporter une tasse de thé avec un clin d’œil, ses doigts frôlant les miens, sa bouche me murmurant compliments et plaisanteries à mon oreille, son regard s’attardant sur ma personne avant de retourner à son bureau. Il m’oblige à me questionner sur les liens du mariage. Un jour, c’est sûr, je passerai à l’acte avec lui.
De toute façon, je ne suis pas souvent à la maison.
Je vais boire régulièrement des verres avec mes copines, esseulant les membres de ma famille. Je fais les boutiques, achetant toujours plus des vêtements de marques afin de mettre mes formes vieillissantes en valeur. J’ai des rendez-vous chez l’esthéticienne dans le but de combattre les rides récentes avec des produits hors de prix.
Je ne suis pas coquette.
Je suis une représentante d’une génération convertie par les marques sur les bienfaits du paraître et du superficiel. Je suis une véritable victime de la mode ; persuadée que si je ne porte pas le gloss adéquat, je suis indigne d’exprimer mon avis. Les vidéos TikTok ainsi que les influenceurs sont mes évangiles pour m’en sortir en société. Je suis capable d’ignorer ma famille pour suivre une vidéo. D’ailleurs, le capybara est tendance aujourd’hui.
Est-ce que j’ai fait le tour ?
Il me reste mes propres parents. Je suis une enfant ingrate et peu reconnaissante. Je critique ma mère sur ses choix de vie et je dénigre mon père atteint de la maladie de Parkinson. Cet impotent ne mérite pas mon attention. Il n’avait qu’à ne pas être malade. D’ailleurs, je n’attends qu’une seule chose : qu’il casse sa pipe. Comme ça, je pourrais mettre main basse sur son héritage avant mon petit frère, actuellement à l’étranger pour suivre une formation.
Voilà !
Je pense que j’ai tout dit. Vous avez aimé ma confession ? Vous vous êtes outré aux mots écrits dans ces pages ? Tant mieux ! Moi aussi !
Comment ça ? Ah ! Oui ! Je ne vous l’avais pas dit. Ce n’est pas moi qui ai écrit ces magnifiques descriptifs de ma personne. Ceci est un condensé de tout ce qui a été publié sur mon compte. Je vous avais prévenu que ma vie serait réellement détestable dans un drama. Je serais celle qu’on aime détester, critiquer, condamner, maudire. Je suis celle sans qui l’héroïne ne pourrait briller.
Car, en résumé, c’est cela une histoire : un point de vue depuis lequel on se place pour juger de la véracité ou de la justesse des actes d’une personne.
Je ne suis tout simplement pas à la bonne place.
Bref, je suis la méchante de l’histoire.