Prince des Ténèbres

Chapitre 6 : Requiem lupi

5826 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 14/05/2024 11:50

  J’avais sous-estimé la difficulté du roumain. Depuis près de quatre heures, Vladimir s’évertuait à m’apprendre, avec patience, les subtilités de sa langue natale. Si j’avais réussi à retenir quelques mots, je peinais en revanche à formuler des phrases correctes. Quant à mon accent, il faisait presque rire mon hôte tant il paraissait ridicule.

— Vous vous débrouillez plutôt bien, me félicita-t-il cependant. Vous commencez à maîtriser l’essentiel.

Je le remerciai d’un signe de tête.

— Vă mulțumesc, répondis-je. Mes parents m’ont toujours dit que je possédais une certaine habileté à apprendre d’autres langues.

Il parut étonné de cette révélation.

— Vraiment ?

Je hochai la tête.

— Je parle plutôt bien l’anglais, un peu moins l’allemand, et me débrouille pas mal pour les comprendre.

— Intéressant… et où les avez-vous apprises, si cela ne paraît pas indiscret ?

Un instant, j’hésitai. J’avais failli répondre la vérité, que mes parents avaient payé des professeurs pour me les enseigner, mais je me souvins de justesse du rôle que Thalie m’avait assigné de force. J’improvisai donc, sous son regard inquisiteur :

— Je… je préfèrerais éviter d’en parler.

— Comme vous le voudrez, Joséphine. Je vous prie d’excuser ma curiosité.

La façon dont il prononçait mon nom d’emprunt me déroutait quelque peu. Il l’accentuait de manière étrange, comme pour se persuader lui-même qu’il m’appartenait bel et bien. Je ne pouvais lui en vouloir, puisque je peinais à l’apprivoiser. Joséphine… quelle mouche avait donc bien pu piquer Thalie pour qu’elle choisisse de m’appeler ainsi ?

Bien décidée à ne rien laisser paraître de mon trouble, je m’efforçai de lui offrir un sourire aimable.

—    Il n’y a pas de mal, monsieur.

Vladimir me fixa un instant sans que je ne réussisse à déterminer les émotions qui auraient pu le traverser, puis se leva.

—    Je vous propose d’en rester là pour aujourd’hui et de vous laisser mettre en pratique ce que je vous ai appris. Alice va à présent vous faire visiter le château. Elle vous parlera un peu et s’assurera que vous avez bien assimilé les premiers rudiments du roumain.

Je me levai à mon tour et inclinai la tête en signe d’assentiment. Nous quittâmes ensuite le petit salon où il m’avait emmenée et il me guida à travers les longs couloirs jusqu’à une immense cuisine, vide à cette heure avancée de la nuit. Nous y retrouvâmes Alice, attablée devant un bol de soupe fumant. Elle se leva pour nous saluer. Vladimir lui donna ses instructions. Je réalisai avec fierté que je parvenais à saisir quelques mots, peut-être parce qu’il parlait lentement et articulait bien. Je le soupçonnais de le faire exprès pour me familiariser davantage avec la langue. Je m’en sentis reconnaissante.

Mon hôte finit par tourner les talons après que nous lui eûmes souhaité une bonne nuit. Il disparut bien vite derrière la porte pendant qu’Alice commençait à me parler un peu de la cuisine.

—    C’est là que nous mangeons. D’ailleurs, si tu as faim, j’ai préparé un petit repas. Nous pouvons le prendre avant de poursuivre la visite.

—    Pourquoi pas, répondis-je, un peu hésitante sur le choix de mes mots.

Un sourire étira ses lèvres.

—    Je t’ai laissé un peu de soupe, si tu veux.

—    Merci.

Elle ne m’avait fait aucun commentaire. J’en déduisis que j’avais bien formulé ma réponse. Je m’en sentis satisfaite. Alice m’indiqua où trouver vaisselle et couverts, puis nous nous installâmes à table. Je me servis un bol de potage chaud, dont l’odeur épicée s’avéra très appétissante. Le goût explosa dans ma bouche dès la première cuillère, fort, mais toutefois tempéré par quelque chose d’autre. Une saveur incongrue, encore exotique à mes papilles. Elle me rappela l’un de nos tout premiers soupers, ici, en Roumanie, avec mes parents et Thalie. Ma sœur avait grimacé et exigé quelque chose de plus français. Comme à son habitude, Mère avait cédé à ses caprices et demandé à ce que son assiette soit remplacée. J’avais en revanche terminé la mienne sans me faire prier et avait même réclamé la recette. Père s’était empressé de satisfaire ma demande, ravi de me voir enfin m’intéresser à quelque chose qu’il jugeait approprié.

Ce souvenir m’arracha un soupir. Désormais, la feuille que j’avais soigneusement rangée dans mes bagages était perdue quelque part dans la montagne, Père et Mère ne goûteraient jamais ce plat délicieux et Thalie avait décidé nier notre parenté auprès de notre hôte. Ma vie me parut soudain aussi fade qu’un jour de pluie. La mélancolie de lointains jours heureux vint alourdir mon cœur. Même si nos aînés apprenaient notre situation, Thalie s’arrangerait à coup sûr pour me faire disparaître d’une manière ou d’une autre. J’ignorais d’ailleurs si elle avait indiqué à notre hôte la raison de notre présence dans la région. Il n’avait aucunement mentionné la possibilité de faire prévenir mon fiancé de notre infortune, alors que celui-ci pouvait faire le voyage bien plus rapidement que nos frères, et était plus directement concerné qu’eux par notre disparition.

Je m’en voulus alors de ne pas y avoir songé plus tôt. Peut-être que si j’avais formulé cette possibilité, Thalie n’aurait osé imaginer une telle ignominie. Peut-être se serait-elle contentée de me défendre et de me protéger. Ou peut-être que cela n’aurait rien changé.

—    Tout va bien, Joséphine ?

La voix d’Alice me tira de mes pensées. Lorsque je relevai les yeux vers son visage, j’y découvris de l’inquiétude, mais aussi un peu de peur. Je tentai de la rassurer d’un sourire. Je ne pouvais lui confier mon mal-être, d’une part parce que je parvenais tout juste à la comprendre et à aligner une phrase maladroite, mais aussi parce que je craignais qu’elle n’aille répéter mes confidences à notre hôte. Je ne voulais pas qu’il apprenne la vérité. Pas sans avoir la certitude qu’il nous renverrait chez nous, ensemble, et saines et sauves. La santé de Thalie, après tout, ne tenait qu’à son bon vouloir.

—    C’est très bon, réussis-je à articuler pour changer de sujet. C’est quoi ?

—    Des légumes avec du paprika. Tu aimes ?

—    Oui, beaucoup.

Ma remarque parut la ravir, car ses joues prirent une teinte rosée et ses yeux se mirent à pétiller.

—    C’est moi qui l’ai fait.

Sa voix, toute douce et emplie de fierté, me fit sourire. Limitée par mes compétences en roumain, je ne pus cependant lui demander pourquoi elle paraissait si touchée par mon compliment alors que je n’étais qu’une simple inconnue. Je gardai ma question pour plus tard. A en croire Vladimir, nous n’étions pas près de ressortir du château, ne fût-ce qu’en raison des conditions climatiques.

Nous achevâmes notre repas dans un silence relatif, ponctué de quelques remarques de ma part ou de celle d’Alice sur des sujets insignifiants, en grande partie la cuisine. Elle m'enjoignit ensuite de l’aider à la vaisselle, où je m’arrangeai pour essuyer et, ainsi, ne pas avoir à plonger les mains dans l’eau froide et crasseuse du bac à laver. Nous rangeâmes nos ustensiles dans les bonnes armoires, puis Alice m’entraîna dans les couloirs à la découverte du reste du château.

J’appris, durant l’heure suivante, que la demeure de notre hôte comportait sept étages. Outre la cuisine et ses dépendances, le rez-de-chaussée abritait le hall d’entrée, ainsi qu’une immense salle de bal ; ces deux pièces, à elles seules, occupaient également une grande part de l’espace du premier au troisième étage. L’une comme l’autre étaient en revanche plongées dans la pénombre, aussi ne pus-je appréhender à ma guise leur immensité. La simple résonance des lieux me permettait d’imaginer leur taille, mais j’aurais aimé la visualiser afin de mieux me représenter l’intégralité de ma demeure temporaire. Deux grands salons jouxtaient la salle de bal, ainsi qu’une petite salle d’eau censée permettre aux invités de se rafraîchir durant les festivités.

Alice me mena ensuite au premier étage. Je reconnus le couloir où se situait la chambre de Thalie. Ma guide m’expliqua en effet que s’y trouvaient les chambres pour les invités, de même qu’au palier supérieur. Le troisième étage abritait à lui seul une fantastique bibliothèque ; elle était d’ailleurs si imposante qu’il me fallut faire preuve d’une grande retenue pour ne pas m’y perdre. Lorsque nous la quittâmes pour reprendre les escaliers jusqu’au sixième étage, je ne pus m’empêcher de ressentir une certaine tristesse. Nous retrouvâmes alors les couloirs poussiéreux et mal éclairés le long desquels se regroupaient les logements des domestiques. Alice me fit ensuite redescendre pour gagner la cour. Elle m’indiqua que seule l’entrée principale menait à l’extérieur en raison de la configuration particulière du château. J’avais en effet remarqué qu’il avait été érigé sur une aiguille rocheuse, au bord du vide. Je me demandais même comment il tenait, car toute une aile était construite sur une sorte de pont naturel tout juste soutenu par un pilier rocheux effilé.

A ma grande stupeur, les lourdes portes s’ouvrirent seules à notre approche. Alice s’engagea sur le porche sans la moindre hésitation. Je l’y suivis avec plus de réserves, la mémoire soudain envahie par le souvenir de mon arrivée en ces lieux. Malgré tout, lorsque les deux gargouilles pivotèrent d’un même mouvement vers moi, je ne pus que friser l’arrêt cardiaque. Un cri strident m’échappa et résonna dans tout le château, amplifié par ses propres échos dans le hall. Mes jambes faillirent se dérober sous moi tant elles tremblaient, me forçant à m’appuyer sur l’un des immenses battants de bois.

Alice, quant à elle, ne parut guère surprise par les mouvements des deux statues. Au contraire : les poings sur les hanches, elle les réprimandait en roumain. Avec sa voix de crécelle et ses sourcils froncés, elle me parut bien peu intimidante. Pourtant, les deux coupables avaient arqué le dos et baissé la tête. Si je ne les avais vues pivoter ni entendues parler, le spectacle m’aurait paru assez cocasse ; les battements frénétiques de mon pauvre cœur et ma respiration saccadée occupaient cependant trop mon esprit pour que j’y prête la moindre attention.

Alors que je me remettais tant bien que mal de ma frayeur, une main se posa sur mon bras et m’arracha un nouveau hurlement terrifié. Je me retournai d’un geste vif. Aussitôt, je sentis toute couleur quitter mes joues : l’homme à qui je venais de me soustraire n’était autre que Vladimir. Il croisa les bras, les sourcils froncés en signe de courroux. Avec sa cape flottant derrière lui sous l’effet du vent nocturne, il me parut plus terrible que jamais. Je baissai la tête, incapable de soutenir son regard pénétrant, et honteuse de ma propre réaction.

—    Y a-t-il un problème, Joséphine ?

—    Aceşti doi neghiobi l-au speriat, me devança Alice.

Elle se tut dès que Vladimir tourna les yeux vers elle. Il reporta ensuite son attention sur moi.

—    Expliquez-moi, Joséphine.

Il glissa deux doigts sous mon menton pour me forcer à relever la tête. La sensation de sa peau glacée m’arracha un frisson irrépressible dans un premier temps, juste avant que mon regard ne croise le sien. Je me trouvai aussitôt aspirée dans le cosmos de ses iris. Deux sphères d’un noir absolu au fond desquelles flottait quelque chose, une vague lueur absorbée par les ténèbres l’entourant. De l’inquiétude ?

Je sentis mes joues s’empourprer. La proximité de mon hôte éveillait en moi une sensation étrange. Mon sang bouillonnait dans mes veines, entraîné par un cœur aux battements frénétiques. J’avais chaud et froid en même temps. Je me sentais d’une vulnérabilité extrême, et, pourtant, je souhaitais plus que tout au monde poursuivre ma chute éternelle à travers ses yeux. Découvrir ce qu’était cette galaxie dorée cachée au plus profond de l’obscurité, la saisir du bout des doigts pour mieux la contempler.

Un instant, le temps suspendit son cours. Je retins ma respiration. L’étrange nébuleuse ondulait paresseusement au gré d’un courant indomptable, battante comme un cœur assoupi au milieu des ombres. Ses courbes dorées dessinaient un voile scintillant enroulé autour d’une sphère brillante. La froideur de l’obscurité céda la place à une agréable chaleur à mesure que l’étoile se déformait et adoptait une forme semblable à une silhouette humaine.

Sans que je ne puisse dire comment, le charme se rompit de lui-même. Les deux abîmes se refermèrent soudainement en deux miroirs jumeaux où mon reflet se dessinait, pâle fantôme prisonnier dans l’esprit insondable de Vladimir. L’embarras comme la terreur me rattrapèrent. Le froid, aussi, puisqu’un frisson me parcourut.

Un peu perdue, je m’écartai de mon hôte. Je découvris les deux statues inclinées si bas que je m’étonnai un instant de leur souplesse. Alice se tenait pile entre elles, la tête basse, le regard rivé sur ses pieds. Aucun d’eux trois ne parut avoir remarqué mon trouble. Je sentais en revanche les yeux de Vladimir braqués sur moi. La respiration laborieuse, je m’efforçai de répondre à sa question afin de chasser le malaise que je sentais installé dans l’air :

—    Les deux gargouilles ont bougé. Je… j’ai été quelque peu surprise par un tel prodige.

—    Oh.

Il jeta un regard assassin aux deux coupables. Je ne compris pas grand-chose au discours qu’il leur tint ensuite, mais sa voix, devenue un grondement animal, m’effraya presque davantage que la perspective de savoir ces deux êtres de pierre doués de vie. Je préférai détourner les yeux pour observer la cour. Il faisait aussi noir que le jour de notre arrivée, aussi ne parvins-je pas à distinguer grand-chose au dehors. Quelque part dans le lointain, le hurlement d’un loup vint répondre aux remontrances de Vladimir. Un courant glacé parcourut mon échine.

—    Joséphine ?

Vladimir me tira de ma léthargie. J’eus un mouvement de recul involontaire lorsque je réalisai qu’il se tenait à nouveau face à moi, alors que je ne l’avais ni vu, ni entendu revenir sur ses pas. Ses yeux portaient à nouveau cette étincelle étrange que j’y avais décelée plus tôt.

—    Je suis navré de vous avoir effrayé, déclara-t-il d’un ton penaud. Je vous en prie, calmez-vous. Vous êtes pâle à faire peur.

Je m’efforçai de hocher la tête. Mon cœur, en revanche, palpitait toujours si vite que rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Dans les montagnes, d’autres voix lupines avaient rejoint la première et se livraient à un véritable concert aussi mélodieux que terrifiant. Malgré l’assurance que nous étions en sécurité, protégés par la haute grille de fer forgé et les murailles naturelles autour du château, je ne pouvais m’empêcher de trembler à la simple idée de voir ces animaux sortir des ombres et nous attaquer. Car les hurlements se rapprochaient, je l’entendais bien.

—    Joséphine ?

J’étais prise au piège de ma propre peur. Je ne parvenais guère à ignorer la complainte qui résonnait dans toute la montagne. Comme un chant funèbre, un requiem de la nature, elle enflait, se rapprochait, enveloppait toute chose dans son linceul sonore. Le vent lui-même apportait ses gémissements aux chœurs et portait leurs voix depuis les plus hauts sommets jusque dans les plus profondes vallées. Je m’attendais à voir un cortège funéraire sortir des ténèbres, à entendre le claquement sec des pelles qui creusaient la tombe du défunt. Comble de torture, les gargouilles émirent une sorte de prière, ou de prédiction, d’un ton dramatique. Tout mon être était paralysé par la certitude que cette musique mortuaire était jouée pour mes propres funérailles, qui allaient bientôt signer mon passage dans le monde des défunts. Lorsque Vladimir enserra mon poignet, je crus que la Mort elle-même m’avait saisie. Sa main, plus froide qu’une roche gelée, me maintenait comme un étau impossible à défaire. Mon souffle se coupa, remplacé par un sanglot montant, bien qu’encore inexprimé.

Tout s’arrêta soudain, comme si l’on m’avait plongée dans une agréable bulle de silence. Je n’entendais plus que la respiration haletante d’Alice, restée à une distance respectable afin de me laisser respirer. Je me sentis basculer en arrière, retenue toutefois par un bras solide. La sensation d’être entourée d’un manteau de neige m’enveloppa. Je voyais le visage de notre hôte penché sur moi et ses lèvres s’agiter, comme dans un rêve cotonneux. Il passa une main devant mes yeux. L’instant d’après, le son me revint. Sa voix, en premier lieu, à nouveau douce et profonde. Puis le bruit assourdissant du sang contre mes tempes. Puis le mugissement du vent, devenu véritable cri de frustration dans la nuit. Les loups, en revanche, s’étaient tus.

—    Tout va bien, Joséphine. N’ayez crainte, il ne vous arrivera rien en ma présence.

Je m’autorisai à fermer les yeux un instant, le temps d’apaiser ma respiration. Je me sentais fébrile, fiévreuse. Pourtant, aucune migraine ne venait me marteler le crâne. J’étais lucide, trop lucide. Trop consciente du monde qui m’entourait. Je ressentais la plus petite caresse du plus léger courant d’air, entendais presque murmurer le tissu de la robe d’Alice à quelques mètres de moi, pouvais percevoir dans le vent le fumet âcre d’une cheminée lointaine. Je voyais sans pouvoir m’en détacher les reflets des torches dans les yeux de Vladimir, ces yeux si sombres et si insondables occupés à me scruter.

—    Doucement. Respirez calmement.

Sa voix… Elle générait en moi un mélange complexe d’émotions que je ne parvenais ni à déchiffrer, ni à ordonner. De minuscules picotements faisaient frémir le fin duvet sur ma nuque au son de ses notes graves, mais mon cœur s’apaisait, comme bercé par sa douceur. Je me sentais étouffée par un danger imminent alors même qu’un calme olympien prenait possession de mon esprit. Je voulais rester à jamais plongée dans ses iris exceptionnels à l’écouter parler malgré la terreur qui me retenait prisonnière entre ses griffes.

Quelque chose me tira brutalement de ma léthargie. Une odeur piquante, désagréable, et surtout très forte. Je battis des paupières, si bien que le contact visuel avec Vladimir fut rompu. Confuse, je tentai de me redresser, soutenue par le bras de notre hôte. Je remarquai alors qu’Alice se tenait agenouillée à côté de nous et me maintenait un petit flacon sous le nez. Son visage trahissait un immense soulagement.

—    Joséphine… murmura-t-elle avec joie.

—    Comment vous sentez-vous ? enchaîna aussitôt Vladimir.

La jeune fille éloigna les sels de moi pour me permettre de respirer. Je pris une grande inspiration afin de chasser de mon esprit les derniers vestiges de mon malaise. Je levai ensuite un regard timide vers le maître des lieux.

—    Doucement, me conseilla-t-il. Vous êtes très pâle.

Je le laissai me soulever sans rien répliquer. Ses bras solides me transmettaient une froideur glaciale malgré l’épaisse barrière de tissu entre sa peau et la mienne, si bien que j’étais secouée de tremblements incontrôlables. Il lâcha un ordre sec à l’attention d’Alice, qui se précipita aussitôt en direction de la cuisine. Le souffle gelé du vent hivernal s’estompa bien vite tandis qu’un grincement résonnait dans notre dos. La porte d’entrée se refermait, coupant tout contact direct entre nous et la sauvagerie de la nuit. Un soupir de soulagement m’échappa. Je me sentais plus sereine de savoir les loups désormais contenus derrière cette immense barrière, même si une angoisse sourde me nouait toujours le ventre. Incapable d’en déterminer la cause, je me convainquis moi-même qu’il s’agissait des restes de terreur.

En moins d’une minute, Vladimir avait atteint la porte d’un petit salon, qui se révéla entrouverte. Il la poussa d’un simple coup d’épaule et pénétra dans la pièce où un feu joyeux crépitait dans l’âtre. Il me déposa ensuite sur une méridienne confortable, où je restai allongée quelques instants, les yeux fermés. Dès qu’il me lâcha, mes frissons cessèrent et mes doigts me picotèrent comme si je venais les réchauffer après être restée de longues heures dans le froid. Mes pensées retrouvèrent leur cohérence. La tête me tournait un peu, mais je pus tout de même me redresser assez vite. J’entrepris donc de m’asseoir et remarquai alors que mon hôte m’observait, installé dans un petit fauteuil dos à la cheminée. Il se pencha vers moi dès que je commençai à bouger.

—    Vous feriez mieux de rester allongée. Vous restez fort pâle…

Sa sollicitude me troubla. Chez nous, lorsqu’une servante défaillait, Père ne se préoccupait guère de sa santé, au point de parfois leur reprocher leur faiblesse, même au cœur de l’été, lorsque les températures se faisaient difficilement supportables. Sans Mère pour le tempérer, il en aurait fait renvoyer plus d’une, car je savais qu’il les jugeait alors incapables de s’occuper de notre demeure correctement. Et pourtant, aucun raisonnement similaire ne transparaissait dans le regard de Vladimir. Peut-être qu’ici, en Roumanie, les maîtres se montraient plus bienveillants avec leurs domestiques. Ou alors agissait-il ainsi parce que j’étais, pour lui, au service de Thalie ?

—    Je me sens mieux, lui assurai-je. Je vous remercie, monsieur.

Je baissai la tête, un peu gênée par la situation.

—    Je vous prie de m’excuser pour vous avoir dérangé…

A ma grande surprise, un petit rire lui échappa.

—    Pour tout vous dire, je m’attendais à vous entendre crier devant les gargouilles. Votre réaction, d’après les dires de mademoiselle Thalie, m’a laissé entendre que vous étiez facilement impressionnable. Je voulais juste m’assurer que vous n’étiez pas tombée en pâmoison à cause d’elles.

Il reprit son sérieux.

—    En revanche, je ne m’attendais pas à ce que les loups vous effrayassent à ce point. Les craignez-vous donc tant que cela ?

Je ne sus que répondre. Comment admettre que, durant un instant, j’avais imaginé me trouver aux côtés de la Faucheuse elle-même ? Je me sentais ridicule, d’autant plus que je savais mon malaise causé en partie par sa simple présence. Je préférai donc garder le silence, le laissant l’interpréter comme il le souhaiterait.

L’arrivée d’Alice, une tasse fumante entre les mains, interrompit la discussion. Elle me tendit la boisson chaude – du thé dégageant une forte odeur épicée – avant de s’asseoir à mes côtés. Son soulagement de me retrouver assise se lisait sur ses traits avec une facilité déconcertante. Je la remerciai d’un signe de tête avant de prendre une gorgée du liquide, dont l’arôme de cannelle me piqua délicieusement les papilles. Je ne parvins pas à identifier tous les autres ingrédients, juste le thé noir et, peut-être, une touche de bergamote, mais leur effet, en revanche, fut immédiat. Je me sentis en effet revigorée, comme si je venais de m’éveiller après une bonne nuit de sommeil. J’en informai par ailleurs mon hôte :

—    Cette boisson est merveilleuse. Je me sens déjà mieux.

Il m’adressa un petit sourire bienveillant.

—    C’est une bonne chose.

—    Si ce n’est pas indiscret, de quoi s’agit-il ?

Avec un petit rire, il désigna Alice, qui se mit à rougir.

—    En toute honnêteté, j’ignore tout de ce thé miraculeux, hormis qu’il s’agit d’une invention d’Alice. Elle ne m’en a jamais révélé le secret. Peut-être vous le confiera-t-elle un jour, qui sait ?

Il adressa ensuite quelques mots à la jeune fille. Elle s’empressa de secouer la tête. Vladimir se mit à rire et poursuivit sans que je ne puisse comprendre le moindre mot. Je ne cherchais guère à me concentrer sur ce qu’il disait, d’autant plus qu’il parlait assez vite et ne paraissait plus se soucier de mes difficultés en roumain. Je me contentai de les observer, toujours aussi curieuse de constater à quel point mon hôte se montrait cordial avec sa servante. Je me surpris à lui découvrir une attitude presque paternelle dans le ton qu’il employait comme dans ses gestes, toujours polie, mais jamais hautaine ni condescendante. Même si je devinais dans les réponses d’Alice une certaine forme de respect, il lui arrivait parfois de croiser son regard et d’oser exprimer ses émotions face à lui, chose que nos domestiques n’auraient jamais faite en présence de Père ou Mère. Quelque part, je les trouvais touchants.

Tous deux reportèrent bien vite leur attention sur moi, cependant.

—    Vous semblez reprendre des couleurs, Joséphine, constata Vladimir. Pensez-vous pouvoir marcher jusqu’à votre chambre d’ici peu ? Vous pourrez vous y reposer à votre guise. Alice vous montrera le reste du château demain. Il ne vous reste plus que ses dépendances à voir, n’est-ce pas ?

Je hochai timidement la tête. A mesure que la chaleur de la boisson se répandait dans mes veines, je me sentais mieux, mais une immense fatigue commençait à peser sur moi. Vladimir se leva donc.

—    Parfait. Je vous laisse avec Alice. Terminez votre tasse et allez dormir.

J’acquiesçai d’un geste. Il nous souhaita ensuite une bonne nuit, puis quitta le salon. Ses pas décrurent rapidement dans le couloir, nous laissant plongées dans un silence apaisant tout juste troublé par les craquements des bûches dans la cheminée. Je me perdis dans la contemplation des flammes le temps de finir mon thé. Leur danse sensuelle me rappela bien vite les reflets des torches dans les yeux de Vladimir, dont le départ avait achevé de me calmer, comme si mon esprit s’affolait en sa présence. Je ne comprenais guère ce que cela signifiait. Certes, je le trouvais beau et galant. Je ne parvenais pourtant pas à m’expliquer la terreur que j’avais pu ressentir tout à l’heure, ni cet étrange phénomène qui m’avait presque coupée du monde lorsqu’il m’avait demandé la raison de ma frayeur.

Le regard d’Alice posé sur moi m’empêchait cependant de laisser libre cours à mes réflexions. J’appréciais sa prévenance, mais je me sentis quelque peu oppressée, d’un coup. Sa présence m’incommodait. Je compris alors que, depuis mon réveil, je ne m’étais encore jamais retrouvée seule un instant, puisque j’étais accompagnée soit d’Alice, soit de Vladimir. Je commençai alors à me demander s’ils ne me surveillaient pas, tous les deux. Après tout, Vladimir avait bien dit à Thalie qu’il ne tolérerait pas que je lui fasse le moindre mal.

Je m’empressai donc d’avaler le reste de thé avant de faire comprendre à Alice que je souhaitais retrouver ma chambre. Docile, elle hocha la tête et m’emmena à sa suite à travers le dédale de couloirs et d’escaliers. Chose étrange, elle ne me fit pas repasser devant la porte d’entrée. Craignait-elle que je ne m’effondrasse une nouvelle fois de peur ? Ou était-ce un ordre de son maître, afin de me ménager pour que je puisse me rétablir au plus vite et ainsi mieux servir Thalie ?

Alors que je réfléchissais à la raison de notre trajet, Alice m’amena jusqu’au dernier étage, où se trouvait ma chambre. Je m’efforçai de rester attentive pour pouvoir la retrouver moi-même si j’étais amenée, dans les jours suivants, à devoir me déplacer seule dans le château. Une nouvelle sensation de malaise me prit lorsque nous passâmes devant l’araignée que Vladimir avait saisie plus tôt dans la nuit. Elle s’immobilisa à notre approche, ses longues pattes étendues autour de son corps velu. Cette fois, cependant, je ne pus me résoudre à prendre en considération la toile tissée sous elle. Je poussai presque ma guide lorsque nous la dépassâmes et ne la quittai des yeux que lorsque nous arrivâmes devant la porte de ma chambre, que je poussai après avoir remercié Alice de m’avoir ramenée jusque-là. Je lui souhaitai ensuite une bonne nuit. Elle repartit un peu plus loin dans le couloir, sûrement en direction de sa chambre.

         Je refermai le battant, soulagée de me retrouver enfin seule. Plus d’araignées, plus de maître des lieux inquiétant ni de servante trop gentille pour être honnête. Je pouvais enfin donner libre cours à mes réflexions sans être dérangée par personne. Tout en vaquant à une toilette sommaire avant de rejoindre mon lit, je me permis donc de repenser à Vladimir, aux loups, et à ce château bien singulier. Un détail me dérangeait toujours, sans que je ne parvinsse à déterminer quoi. Son physique remarquablement avantageux aurait eu de quoi rendre jaloux une bonne partie des hommes de ma connaissance, à commencer par Hyacinthe. Ses manières, aussi, restaient pour le moins spéciales. Malgré la condition de servante que Thalie m’avait imposée, il me traitait presque comme son égale. Quant à la froideur de sa peau… rien que d’y repenser, je fus prise d’un léger frisson.

         Je laissai échapper un petit soupir. Quelque chose d’étrange se tramait dans ce château, j’en étais persuadée. La simple présence de gargouilles vivantes me le prouvait. Par ailleurs, même si la nuit était tombée depuis des heures, je n’avais pu m’empêcher de remarquer à quel point les lieux semblaient déserts. Je n’avais pas revu le bossu Igor ni même aperçu le moindre autre domestique. D’ailleurs, en y repensant, il me parut singulier que le maître des lieux en personne soit venu s’occuper lui-même de moi. Certes, Thalie et moi étions françaises et ne parlions pas roumain. Était-ce cependant une raison pour qu’il passe une partie de la nuit à l’enseigner à une simple bonne ? Jamais Père ne se serait abaissé à une telle chose. Il aurait envoyé la servante au travail, se serait peut-être montré un peu plus indulgent en connaissance de cause, mais jamais il n’aurait discuté avec elle comme Vladimir avec moi.

         Fatiguée de ressasser ces pensées en boucle, je me laissai tomber sur le lit, les bras en croix. Mes cheveux s’étalèrent en une auréole dorée autour de ma tête. J’aurais aimé les laver un peu, mais je ne possédais qu’un petit savon et une bassine trop petite pour pouvoir les nettoyer correctement. Je me promis donc de demander à Alice – ou plutôt à Vladimir, puisque j’aurais été bien incapable d’exprimer ma requête en roumain – comment faire pour me débarrasser des restes de boue et de brindilles qui s’y trouvaient encore.

         Je finis par me relever, les yeux piquants d’épuisement, le temps de me glisser entre les draps. Je sentais que l’aube approchait. Si je voulais être capable d’affronter la journée du lendemain et me tourner le moins possible en ridicule, il me fallait dormir dès à présent. Après une courte prière, je me laissai sombrer petit à petit dans un demi-sommeil étrange, hanté par cette forme mouvante que j’avais pu observer dans les yeux de Vladimir.

         Soudain, la peur me noua l’estomac. Je me redressai en sursaut. Autour de moi, il faisait noir comme dans un four, mais une lumière vive venait d’éclairer mon esprit. Je venais finalement de comprendre ce qui me dérangeait chez notre hôte : En sa poitrine, ni battements de coeur ni souffle ne résonnaient. Il était mort

 



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