La Flamme de Mililian - Tome 1

Chapitre 7 : Vous avez demandé un plan foireux ?

6477 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 09/12/2020 11:37

              Raeni gagna la pièce dans laquelle Ayrik lui avait montré son dessin, quelques heures plus tôt. Elle l’appelait son bureau, bien que le nom soit un peu pompeux pour la petite salle. Raeni se sentait pourtant fière de celle-ci, et y tenait toujours ses réunions les plus importantes avec ses amis. Laertha veillait à ce qu’elle n’y soit jamais dérangée, de nombreux orphelins l’avaient appris aux dépens de leur postérieur.

              La jeune femme trouva ses lieutenants, comme elle se plaisait parfois à appeler ses trois plus proches amis, installés autour de la table. Thaëlya avait jeté son dévolu sur le tabouret, tandis que Laëlia avait préféré s’asseoir sur la planche de bois. Anathor se tenait appuyé contre un mur, à côté des deux marins assis à même le sol. Les trois elfes de feu les avaient imités, et Faelor faisait les cents pas, de toute évidence nerveux. Tout le monde sauta sur ses pieds lorsque la porte se referma derrière Raeni et que celle-ci s’approcha de la carte avec un air sérieux.

—   Ayrik dort ? s’enquit Thaëlya.

—   Il ne voulait pas me lâcher, soupira l’hybride. Mais oui, il dort.

—   Le pauvre… souffla l’albinos. Apprendre comme ça qu’il est condamné, alors qu’il n’a que huit ans…

—   C’est pour ça qu’on doit mettre quelques trucs au point, déclara sa chef. Pour le sauver.

—   On va devoir faire quoi ? demandèrent en chœur les deux apprentis pyromanes.

—   Minute, leur réclama Raeni.

Elle promena son doigt sur la carte jusqu’à un point précis dans le port.

—   Le Perle d’Ambre est amarré là, expliqua-t-elle. Entre deux navires de commerce humains qui doivent rester à quai encore deux jours. Dans l’obscurité, ils pourront masquer son départ pendant quelques minutes. En revanche, comme il s’agit de l’unique navire de guerre présent ici, il y a de très fortes chances pour qu’il soit surveillé par la garde.

—   En plus, ajouta Thaelor, il y aura sûrement quelques marins à bord. Tout le monde n’aime pas dilapider son maigre salaire dans les auberges, du coup certains préfèrent leur hamac tant qu’ils ne sont pas rentrés chez eux.

—   Donc ? interrogea Thaëlya.

—   Donc il va falloir occuper la garde, qui en plus nous recherche, et trouver un moyen d’endormir les marins, annonça Raeni. Je crois que j’ai déjà quelques idées, mais il me faudrait vos avis pour que je puisse savoir si c’est réalisable et quelques suggestions supplémentaires pour deux ou trois détails.

Ses amis hochèrent la tête. Elle promena son regard sur chacun d’eux afin de s’assurer que tous suivaient, puis reprit :

—   Déjà, il faudrait mettre au point les incendies. Il en faudrait plusieurs, assez éloignés du port mais aussi bien répartis dans l’ensemble de la ville afin que personne ne se doute de quoi que ce soit. Il faudrait aussi les déclencher dans un ordre bien précis pour éviter que des gens ne passent trop devant le navire et qu’on se fasse repérer, et de préférence assez loin des zones habitées pour éviter une catastrophe de grande ampleur. Je ne veux pas qu’il y ait de morts, ni de blessés.

—   Vu les débris partout, on aura quand même quelques choix intéressants, fit remarquer Emëlien.

—   J’ai déjà pensé à une maison effondrée juste ici, expliqua l’hybride, le doigt pointé sur un quartier à l'est de la ville. J’y suis allée il n’y a pas longtemps. J’ai repéré pas mal de bouts de verre qui pourraient accumuler assez de chaleur pour créer un petit feu en fin de journée, quand le vent se lève pour attiser les braises chauffées plus tôt. Une couverture parfaite pour vous. Tout le quartier avait été évacué et personne n’y est revenu hormis quelques mendiants, qui resteront assez facilement à l’écart si on les effraye avec quelques fausses ombres pour mimer des fantômes. Ensuite, il suffira juste d’attendre que quelqu’un remarque l’odeur ou la fumée.

—   T’as vraiment pensé à tout ! s’exclama Laëlia, émerveillée.

—   C’est pour ça qu’elle est la chef, non ? s’amusa Anathor.

Raeni sentit ses joues se colorer.

—   Tu exagères un peu, bredouilla-t-elle.

—   A peine, répliqua le jeune adulte avec un sourire un peu moqueur. Sinon, tu as d’autres idées ?

—   Non, avoua Raeni. Je comptais sur vous pour m’en donner. J’ai bien quelques trucs, mais… je ne suis pas certaine que ça convienne.

—    On pourrait se servir de la grange de la vieille Lyla, suggéra Fëlia. Tout le monde en ville sait qu’elle est en si mauvais état qu’un incendie pourrait s’y déclencher à tout moment. On n’aurait qu’à juste donner un petit coup de pouce aux flammes, et on aurait un beau brasier qui occuperait la garde pendant quelques temps…

—   Il faudrait éloigner Lyla, remarqua Faelor. Rae a bien dit qu’elle ne voulait pas de blessés.

—   Ça, je sais comment faire ! s’exclama la jeune elfe de feu.

—   Comment ? s’enquit Avëlëa.

—   On n’a qu’à lui faire croire qu’un félynx est venu jouer dans son jardin ! Elle en a une peur bleue. Dès qu’elle en verra un, elle s’enfuira en courant prévenir la garde et on sera tranquilles pour déclencher l’incendie. Le temps qu’ils reviennent, le brasier sera assez important pour qu’ils soient forcés d’appeler des renforts, et le feu pourra encore grandir en les attendant, donc il sera encore plus compliqué à éteindre après, non ?

—   On t’a déjà dit que tu es géniale ? demanda Thaëlya, les yeux brillants. C’est une super idée !

—   Impeccable, confirma leur chef. C’est même encore mieux que ce que j’imaginais, parce que rien que ça, ça leur prendra des heures à éteindre et il faudra pas mal de monde. On devrait donc être tranquilles une bonne partie de la nuit, du coup.

—   Et s’il y a besoin, rajouta Emëlien, on peut toujours s’arranger pour bien énerver Haelya, au moins assez pour qu’elle mette le feu à son lit ou à une table dans l’orphelinat. Peut-être même qu’elle déclenchera un incendie dans le réfectoire si on la pousse vraiment à bout.

—   Mais pour ça, il faudrait retourner à Valmaëlën… nuança Thaëlya.

—   On peut faire passer le message, se contenta de suggérer Raeni. Ils sont assez nombreux à l’intérieur à connaître nos codes pour qu’on puisse leur faire parvenir l’information sans pour autant que qui que ce soit ne se doute de quelque chose.

—   C’est vrai, concéda l’albinos. Bien vu.

—   Donc la question des incendies est réglée, récapitula l’hybride. Emëlien, Fëlia, je vous laisse gérer ça.

—   A tes ordres ! s’exclamèrent les deux pyromanes en herbe.

—   Et maintenant ? demanda Laëlia.

—   On va s’occuper de ta diversion à toi, répondit sa chef. Il faudrait que tu retiennes les marins.

—   Certains vont passer la nuit heu… pas seuls, je pense, intervint Thaelor. Je pourrai vous donner les noms demain, mais de toute évidence on sera tranquilles avec au moins cinq ou six matelots. En revanche, le capitaine a tendance à s’amuser un peu et à rentrer dormir dans sa cabine après. Et, bien sûr, il y a une bonne dizaine de camarades qui iront à l’auberge pour boire et s’amuser avant de rentrer.

—   Il faudrait donc détourner leur attention ou leur faire faire un bon gros dodo, réfléchit Raeni à voix haute.

—   On pourrait les droguer, peut-être ? proposa la demi-älfä.

—   Avec quoi ? Et comment tu comptes faire sans te faire remarquer ?

—   Les hommes ne se méfient jamais des jolies filles, rit-elle. Quelques gouttes de larmes de Lymnös dans une grande chope de flhylh et le tour sera joué. C’est tout simple, mais ça a de grandes chances de fonctionner.

—   Des larmes de quoi ? demanda Anathor, les sourcils froncés. Je n’en ai jamais entendu parler. Et puis même, si une telle drogue existe, ça doit être rare et hors de prix…

Laëlia afficha aussitôt un sourire aussi charmeur que mystérieux, et tira de sa poche une minuscule fiole à l’aspect cristallin. Le liquide bleuté à l’intérieur luisait à la lueur des bougies, et l’étiquette rédigée en eldalien sylalénique indiquait sans conteste sa provenance lointaine, de même que la finesse des motifs gravés ou sculptés sur le contenant. Tout le groupe resta bouche bée alors qu’elle énonçait d’une voix claire et innocente :

—   Règle numéro sept : si quelqu’un de plus riche que toi possède quelque chose qui pourrait être utile à la bande, arrange-toi pour que cet objet devienne ta propriété.

—   Laë… souffla Raeni, la main tendue pour effleurer d’un doigt incrédule le récipient. Tu es la meilleure. Vraiment.

—   Merci, bafouilla la jeune fille soudain prise d’un léger rougissement.

—   T’as fait comment pour trouver ça ? s’enquit Faelor, émerveillé.

La demi-älfä devint écarlate, jusqu’à la racine de ses cheveux qui foncèrent un peu.

—   C’étaient des marchands sylalen de passage, expliqua-t-elle. J’ai fait un pari avec l’un d’eux, et j’ai gagné.

—   Tu as parié quoi ?

—   Je voulais qu’il admette que j’étais la meilleure, bredouilla-t-elle, les yeux baissés sur ses doigts.

—   Hé ben t’avais raison, rit Ehanor. T’es la meilleure !

—   En rajoute pas… demanda-t-elle, gênée.

Sa réaction fit rire l’ensemble du groupe, ce qui eut pour effet de la faire rougir davantage encore. Ses cheveux eux-mêmes affichèrent des reflets cramoisis, signe de son embarrassement.

—   Du coup, tu me retires une belle épine du pied, déclara Raeni au bout de quelques instants pour ramener le sérieux de la discussion. Non seulement on a de quoi endormir les marins dans la taverne, mais, en plus, tu me donnes une idée pour prendre le navire…

—   Parce que tu n’en avais pas déjà une ? s’exclama Anathor, faussement étonné.

—   Si, admit-elle, mais elle vient de m’en donner une encore meilleure.

—   Tu comptais faire quoi ? questionna Thaëlya.

—   Faire croire à une agression pile devant le navire pour éloigner les gardes, puis monter sur le Perle d’Ambre par surprise pour assommer les matelots restants et les balancer sur une barque une fois qu’on aurait levé l’ancre. Mais c’est pas terrible, et beaucoup trop aléatoire et risqué.

—   Une autre idée, alors ? interrogea Faelor.

—   Comme l’a si bien dit Laëlia, aucun homme ne peut résister à une jolie fille… et encore moins si elle a un tonneau de flhylh avec elle.

—   C’est faux, se défendirent les trois hommes adultes présents.

Le regard lourd de sous-entendus de leurs camarades féminines les fit rougir un peu.

—   D’accord, céda Anathor, j’aime bien boire un verre de temps en temps pour me changer les idées, mais…

—   Ëllyssa, articula juste Raeni.

—   On est fiancés ! crut bon de rajouter l’ancien chef de la bande.

—   Depuis quand ? s’exclamèrent Thaëlya et les deux marins en même temps, choqués par la nouvelle.

—   Trois semaines, soupira-t-il. Je comptais l’officialiser un jour auprès de tout le monde, promis. Je cherchais juste une date pour faire ça bien, mais…

—   Mais bref, le coupa l’hybride, ça prouve bien que tous les hommes sont sensibles à une jolie fille et à un tonneau de flhylh.

—   Si ça t’amuse… grogna-t-il à contrecœur. Mais Ëllyssa n’est pas juste une jolie fille.

—   Bref, insista Raeni, les marins sont encore plus sensibles à ce genre d’arguments, surtout quand c’est une jeune et jolie danseuse qui vient faire le service parce que les petits camarades à l’auberge ont jugé sympathique de leur envoyer de quoi boire et se rincer l’œil un peu.

—   Tu veux en venir où, là ? demanda Thaëlya, un peu perdue.

—   Je crois que je vois… souffla Laëlia. Tu veux utiliser le somnifère pour les endormir aussi à bord de manière plus sûre et durable, c’est ça ?

—   Tu as tout compris, répondit sa chef.

—   Et qui s’en chargera ? s’enquit l’albinos.

—   Vu à quel point ça sera risqué, je pense que ce sera moi, expliqua Raeni. Je ne veux pas vous menacer inutilement. Je vais devoir réfléchir un peu à comment je vais faire, mais je pense que me déguiser en danseuse et verser quelques larmes dans un tonneau de flhylh, ça devrait suffire.

—   J’ai du mal à t’imaginer en séductrice, remarqua Anathor, l’air pensif.

—   Encore heureux ! s’exclama sa successeuse.

Son expression outrée arracha un sourire à Faelor.

—   Je suis sûr que tu seras très convaincante, la rassura-t-il. Tu… heu, tu es très jolie. Assez pour te faire passer pour une danseuse.

Par chance, Raeni sembla se détendre. Un pli barra cependant bien vite son front.

—   Le seul truc qui m’inquiète, souffla-t-elle, c’est que je suis recherchée. Donc que si quelqu’un me voit, je peux dire adieu à la liberté…

—   Je vais m’occuper de toi, proposa Laëlia. Je vais te transformer en véritable princesse, personne ne te reconnaîtra.

—   J’aimerais bien quand même savoir que c’est bien elle qui me dira qu’on lève les voiles, réclama Thaelor. On ne sait jamais, des fois que quelqu’un se fasse passer pour elle…

—   Tu la reconnaîtras, assura-t-elle.

—   Je te fais confiance, déclara Raeni, un peu inquiète malgré tout. Tant que je ne ressemble pas à Khassendrah, ça me va. Sinon, Thaëlya, Faelor, je compte sur vous pour encadrer ceux qui prendront le large avec nous. Ehanor, puisque tu sais nager, tu t’occuperas d’un petit groupe qui montera à bord pendant que je tiendrai occupés les marins. Vous passerez par les sabords et vous commencerez à préparer les rames pour le départ.

—   Comme tu voudras, acquiescèrent les trois intéressés.

—   Tu as encore besoin de quelque chose ? demanda Laëlia.

L’hybride réfléchit quelques instants, puis secoua la tête.

—   Non, lâcha-t-elle. C’est bon, je pense. Au pire, on verra les derniers détails demain. Je pense que vous pouvez aller dormir, la nuit sera courte et la journée de demain risque d’être chargée.

—   A tes ordres ! s’exclamèrent-ils tous.

Le groupe se dirigea vers la porte, qui s’ouvrit toute seule. Laertha avait dû écouter la discussion. Raeni esquissa un sourire en coin pendant que ses amis quittaient la pièce. Seuls Faelor et Avëlëa restèrent à ses côtés. Raeni remarqua alors l’expression à la fois peu assurée et inquiète de l’elfe de feu et réalisa qu’elle n’avait pas ouvert la bouche depuis son annonce. Elle fronça les sourcils.

— Ca va, Av ? demanda-t-elle.

Sa camarade lui jeta un regard étrange.

— Ton plan est complètement inconscient, souffla-t-elle.

— Comment ça ? s’étonna l’hybride.

Avëlëa se tortilla, nerveuse. Elle avait baissé les yeux, chose inhabituelle lorsqu’elle s’adressait à son amie.

— Ce que je veux dire, bégaya-t-elle, c’est que… heu…

Elle replaça d’un geste vif une mèche de cheveux derrière son oreille.

— C’est complètement illégal, ce qu’on va faire.

Raeni pinça les lèvres, un peu gênée.

— On n’a pas le choix, Av, répondit-elle d’une voix douce. Je comprends que tu n’aimes pas cette idée, mais, crois-moi, j’y ai beaucoup réfléchi. Nous ne sommes plus en sécurité ici, Ayrik et moi, et…

— Depuis quand tu agis par pur égoïsme ? la coupa l’elfe de feu.

— Rae est tout sauf égoïste, intervint Faelor. Elle a raison. Ayrik est en danger, ici, et tous ceux qui le protègent avec, surtout les demi-humains.

— Pour l’instant, on peut se cacher, l’appuya la jeune cheffe du groupe. Mais pour combien de temps, à ton avis ? Ils ont fait parler Lyf. A tous les coups, Vanador a dû user de ses pouvoirs pour la forcer à lui dire ce qu’elle savait. Ou alors, il l’a torturée. Et il a beaucoup plus de moyens que Khassendrah seule.

Elle soupira, puis releva les yeux pour croiser le regard de son amie.

— On n’est plus à l’abri, insista-t-elle. Si l’un de nous se fait attraper, c’est la mutilation qui l’attend, voire la mort. Ni Khassendrah, ni Vanador n’auront la patience du directeur. Si on résiste trop, ils vont nous briser jusqu’à obtenir la réponse qu’ils cherchent. Et je suis persuadée que Vanador est capable de nous arracher des informations par magie.

           Avëlëa baissa la tête, les joues rouges.

— Tout ce que je souhaite, c’est vous protéger, tous, poursuivit Raeni. Toi, Faelor, Ayrik et toute la bande. Si je reste, tout le monde vivra dans la peur de se faire capturer par cet espèce de troll moisi. Si on part, Vanador se lancera aussitôt à nos trousses et vous laissera tranquilles.

— Tu es vraiment sûre de toi ?

— Certaine. Avec un peu de chance, il emmènera même Khassendrah avec lui et vous aurez la paix. Dans le pire des cas, la garde vous recherchera pendant quelques temps, mais ils ne vous feront rien.

Un sourire étira ses lèvres.

— Et en plus, ils seront persuadés que vous avez quitté la ville avec nous. Il vous suffira de vous faire discrets quelques mois, puis vous aurez la paix.

Avëlëa hocha la tête, l’air un peu rassurée par les paroles de son amie. Faelor lui adressa un regard encourageant.

— En plus, ce n’est pas toi qui commet les crimes, rajouta-t-il. Ils ne pourront pas te punir pour quelque chose dont tu n’es pas responsable.

La jeune femme sembla s’apaiser. Elle esquissa un pâle sourire.

— Si vous le dites…

Raeni la serra dans ses bras, satisfaite de la voir retrouver confiance en eux.

— Ca ira, ne t’inquiète pas. Reste à terre, continue de prendre soin de ceux qui en ont besoin, c’est tout ce que je te demande. Et puis, si tu as besoin, Anathor sera toujours là pour veiller sur toi.

L’elfe de feu hocha la tête. Leur étreinte dura quelques instants supplémentaires, pendant lesquels Faelor les observa, attendri. Il connaissait la faiblesse de son aînée, sa tendance à craindre les représailles malgré les agissements souvent illicites du petit groupe. Et il savait que Raeni prenait un soin tout particulier à l’en protéger.

Les deux amies finirent par s’écarter l’une de l’autre. Raeni remarqua alors les traits tirés et les yeux rougis par la fatigue d’Avëlëa.

— Tu devrais aller dormir, souffla-t-elle.

— Je vais essayer, promit-elle. Bonne nuit, vous deux.

— Bonne nuit, Av, répondirent-ils en chœur.

           Elle leur adressa un léger sourire et un petit signe de la main avant de sortir. Raeni jeta un regard à son ami alfombre, puis s’installa avec un soupir sur la planche de bois. Le jeune homme vint s’installer à ses côtés, soucieux de ne pas la déranger dans ses pensées. Le silence retomba sur la pièce, apaisant.

—   Laertha ? demanda soudain l’hybride. Tu pourras veiller sur tout le monde en notre absence ?

Seul un courant d’air léger répondit à sa question. Un sourire amusé éclaira le visage de l’alfombre.

—   Je crois qu’elle ne veut pas que tu t’en ailles, expliqua-t-il. Même si elle comprend que tu es menacée et Ayrik aussi, elle t’aime beaucoup et aurait souhaité que tu restes ou qu’elle puisse t’accompagner.

—   Oh… souffla-t-elle, émue.

Faelor hésita un instant, puis posa une main amicale sur son épaule.

—   Elle veut bien t’aider quand même, affirma-t-il. Et elle veut que tu lui promettes de revenir un jour.

—   C’est prévu, la rassura-t-elle. Les horreurs de Khassendrah ne resteront pas impunies. Et comme personne n’osera jamais lui faire la peau, je compte bien revenir pour m’en charger.

Un scintillement léger au-dessus d’une armoire lui fit savoir que le fantôme l’avait entendue. Faelor confirma un instant plus tard son impression :

—   Elle te remercie, souffla-t-il. Elle fera de son mieux pour nous couvrir en cas de pépin, demain.

Il marqua une légère hésitation.

— Tu penses qu’Avëlëa sera de la partie, malgré ses inquiétudes ?

—   Elle le sera, confirma Raeni. Même si elle a peur, je sais qu’elle ne nous laissera jamais tomber.

Le silence se fit entre eux alors que leurs regards s’accrochaient, tels deux aimants attirés l’un par l’autre. L’hybride contempla un instant le visage de son ami. Son léger sourire contamina la jeune femme.

—   On va enfin être libres, murmura-t-elle avec excitation. On va enfin quitter Khassendrah.

—   Mais on laissera aussi nos vies derrière nous, nuança-t-il. Nos souvenirs…

—   Nos plus beaux souvenirs sont là, souffla-t-elle en posant sa main sur son cœur. Ce sont les plus importants, qu’on n’oubliera jamais.

—   Tu ne veux rien emporter avec toi ?

Elle baissa les yeux sur ses doigts un instant, puis les tourna vers l’une des armoires. Après un instant d’hésitation, elle quitta le jeune homme pour s’en approcher et s’agenouilla auprès du meuble. Elle compta trois briques en partant du sol et glissa ses doigts dans une minuscule interstice. La pierre bougea et tomba par terre avec un bruit sourd. Faelor, intrigué, s’approcha pour mieux voir ce qu’elle faisait. Il eut la surprise de la voir extirper une petite boîte vernie du mur.

              Le regard de son amie s’était transformé. Pensive, mélancolique, elle contemplait les délicates fleurs gravées sur les angles du couvercle. Son doigt vint caresser l’un des motifs. Faelor préféra ne pas la déranger. Il devina que de puissants souvenirs devaient l’assaillir, sans doute les mêmes que ceux qui occupaient le sien lorsqu’il caressait l’anneau de métal à son index.

              Raeni, de son côté, sembla avoir oublié la présence de l’alfombre. Des rires résonnaient à ses oreilles, accompagnés de chants et d’une voix féminine, douce, qu’elle ne connaissait que trop bien. La sensation grisante d’un bonheur depuis longtemps disparu lui revint en mémoire, suivie de près par celle douce-amère de le savoir consumé et désormais inaccessible. Cette boîte lui avait été offerte pour son dixième anniversaire, et contenait alors une splendide maquette de navire althëlien. Un modèle réduit qui flottait et pouvait même, grâce à un système magique compliqué, s’envoler quelques instants. Comme le vaisseau dont avait rêvé Ayrik.

              Le sien n’était pourtant plus qu’un petit tas de cendres, quelque part dans la ville. Le coffret faisait partie des trop rares choses qu’elle avait pu récupérer après la destruction de sa maison par les humains. Un souvenir doux-amer, qu’elle ne pouvait contempler sans ressentir un pincement au cœur. Tant de choses avaient disparu, ce jour-là… 

              Faelor l’observa soulever le couvercle avec la plus grande délicatesse. Une vague pointe de jalousie lui étreignit un instant le cœur lorsqu’il remarqua l’éclat doré d’un objet à l’intérieur. Lui n’avait pas eu la chance de sauver quoi que ce soit. Sa bague, son père la lui avait offerte juste avant de partir pour la guerre, quand il n’avait que cinq ou six ans. C’était l’unique souvenir qui lui restait de sa famille, à l’exception du collier que lui avait donné sa grand-mère. Une puissante compassion chassa cependant toute autre émotion lorsqu’il vit son amie soulever un lourd bracelet d’or aux motifs enflammés. Ses yeux aux reflets rouges brillaient de larmes à peine contenues, et son expression bouleversée ne put que toucher le jeune homme, qui s’agenouilla auprès d’elle.

              L’hybride, cependant, semblait être plongée dans une sorte de transe, aspirée par le flot ininterrompu de souvenirs qui remontaient à sa mémoire. Ce bijou, elle l’avait trouvé sous les décombres d’une armoire lors de sa première et dernière visite des ruines de sa maison. Encore aujourd’hui, elle ignorait pourquoi elle l’avait pris. Lourd, encombrant, trop grand pour elle à l’époque, et, surtout, d’une grande valeur, il ne servait qu’à décorer. Elle le revit, posé sur son coussin écarlate sur le buffet de la cuisine. Elle ne savait même pas où ses parents l’avaient eu. Peut-être en cadeau de mariage. Peut-être à une vieille tante décédée depuis de longues années. Peut-être juste acheté parce qu’ils le trouvaient joli. Elle n’avait jamais posé la question. Aujourd’hui, elle aurait aimé savoir.

              Faelor posa sa main sur la sienne lorsqu’elle souleva le second objet à occuper la boîte, un long poignard dans son fourreau. Celui-ci, il s’en souvenait, bien qu’il ne lui rappelle pas tant de souvenirs qu’à son amie. Il se revit, des années plus tôt, lorsque Raeni l’avait invitée chez elle pour lui montrer le cadeau qu’avait reçu son père. Il s’était extasié devant l’arme d’apparat et avait signalé son émerveillement à sa grand-mère, qui lui avait alors montré un objet similaire, offert à son propre géniteur.

              Une larme goutta de la joue de Raeni à sa main. Sa vision se troubla un instant lorsque la cérémonie lui revint en mémoire. Elle revit un illustre inconnu le remettre à son père pour les services qu’il avait pu rendre à Khaëlentis, après un long discours ennuyeux à souhait. Du haut de ses six ans, une seule chose comptait alors : la fierté qu’elle avait ressentie.

—   Tu te souviens, Faelor ? demanda-t-elle dans un souffle à peine audible. Quand on jouait à côté et que papa avait peur qu’on le fasse tomber.

—   Je m’en rappelle, affirma le jeune homme avec un sourire. Et ta mère nous laissait le toucher quand il n’était pas dans les parages.

—   Tu en voulais un identique, se remémora-t-elle avec un sourire triste.

—   Je compte toujours en avoir un, affirma-t-il.

Son assurance arracha un rire à son amie. Celui-ci s’éteignit cependant lorsqu’elle reposa ses yeux sur le contenu du coffret. Elle en tira un dernier objet, un anneau d’une extrême finesse, ornée d’une pierre de feu rutilante sur laquelle trois minuscules papillons reposaient, ailes déployées. Un bijou d’une grande valeur, tant monétaire que sentimentale. La bague d’union conjugale de sa mère. Un trésor unique, inestimable à ses yeux. Ses larmes brouillèrent sa vue alors que d’effroyables souvenirs lui revenaient. Des mots. Des images. L’affreuse odeur de chair brûlée. Les cris paniqués d’une population surprise par une armée déterminée à prendre leur cité. Les flammes qui dévoraient le corps de son père. La voix terrifiée de sa mère qui lui ordonnait de s’enfuir. Elle avait obéi. Elle était partie, seule, dans les rues enfumées et envahies de citoyens terrorisés.

              Faelor, à la vue de la bague, replongea dans les mêmes souvenirs gravés au fer rouge dans sa mémoire. Il se souvint du chaos, de la peur qui l’avait saisi lorsque sa grand-mère l’avait réveillé au plus profond de la noct-heure pour le forcer à fuir. L’angoisse de cet instant terrible lui revint, la course pour quitter la maison en feu, le fracas du toit qui avait cédé avec brutalité. Le hurlement de douleur de la vieille femme, son insistance lorsqu’elle lui avait demandé de filer et de la laisser, blessée, à l’intérieur du bâtiment. Lui aussi avait obéi malgré la terreur, malgré la douleur lancinante de son cœur et de ses poumons. Dans la panique, il était tombé sur un corps et s’était blessé.

              Raeni l’avait trouvé par terre, les genoux et les paumes en sang, le visage maculé de cendres et de larmes. Elle avait fait taire les siennes, l’avait aidé à se relever pour se mettre à l’abri. Ils avaient fini par tomber sur Avëlëa, qui les avaient emmenés chez Laertha pour les cacher. Tant que les cris avaient résonné à l’extérieur, les deux enfants étaient restés blottis l’un contre l’autre, en pleurs, à la recherche de réconfort. Raeni avait gardé le poing serré autour de la bague de sa mère durant tout ce temps. Et, lorsque le soleil s’était levé, elle était sortie, pour ne trouver que ruines et cadavres.

              Faelor se remémora le silence assourdissant de l’aube ensanglantée, l’odeur âcre de la chair brûlée. Il s’efforça cependant de revenir à la réalité, de se raccrocher à la jeune femme qu’était devenue la petite fille. Il tenta même de la ramener dans le présent, d’une voix étranglée.

—   Je pensais que tu l’avais perdue, souffla-t-il.

L’hybride sembla sortir de ses pensées et leva vers lui un regard perdu, encore accroché aux derniers fragments de passé qui obscurcissaient son esprit. Elle baissa les yeux vers la bague. Son doigt glissa sur l’anneau, dont la chaleur douce indiquait de toute évidence l’énergie toujours présente dans la pierre qui l’ornait.

—   J’avais peur qu’on me la vole, avoua-t-elle, alors je l’ai cachée.

—   Tu as bien fait, affirma son ami avec douceur.

Après une légère hésitation, il entoura l’hybride de ses bras pour la réconforter. Il savait à quel point ces quelques heures de chaos avaient pu marquer leurs vies si profondément qu’aucun d’eux n’aurait pu ne pas changer. Il sentit Raeni frissonner, sans doute à cause d’un nouveau souvenir remonté à la surface, et la serra un peu plus fort pour tenter de l’apaiser. Un sourire vint éclairer son visage lorsqu’il se prit à songer que, d’habitude, c’était plutôt lui qui avait besoin de réconfort. Il n’en dit cependant rien, car il sentait que sa compagne avait besoin de silence. Elle s’apprêtait à quitter tout ce qu’elle connaissait, tout ce qui lui restait après cette guerre infâme qui lui avait arraché sa famille et son enfance. Il savait qu’elle pensait à ses parents comme lui-même pensait à sa grand-mère, l’unique famille qui lui restait depuis le début des combats. Sans doute se demandait-elle ce qu’ils auraient pensé de sa décision, de l’aide qu’elle apportait au petit garçon et à ceux que Khassendrah opprimait. Peut-être que, s’ils avaient encore été en vie, elle n’aurait pas eu autant d’influence aujourd’hui en ville. Peut-être qu’Ayrik aurait eu depuis longtemps un foyer aimant, une grande sœur qui aurait pu lui apporter l’insouciance et le bonheur. Peut-être…

—   Je ne peux pas les laisser là, souffla soudain la jeune femme. Même si Laertha veille, je ne suis pas certaine qu’on pourra revenir.

—   Bien sûr qu’on reviendra, lui assura Faelor, coupé dans ses pensées. Au moins pour donner une bonne leçon à Khassendrah.

Raeni se redressa un peu pour le regarder dans les yeux. Ses iris orangées reprenaient peu à peu l’éclat assuré auquel tant d’orphelins s’accrochaient, ce qui rassura l’alfombre. Un pâle sourire flotta sur les lèvres de son amie, qui se détacha de lui après l’avoir serré un instant dans ses bras.

—   Tu as raison, se reprit-elle. On reviendra. Mais je garde quand même tout ça avec moi !

Faelor baissa les yeux sur le poignard encore rangé dans son fourreau.

—   Tu crois qu’il est affûté ? demanda-t-il, curieux.

—   On va voir ça.

Elle posa sa main sur le manche orné de pierres précieuses, laissa un instant son regard s’attarder sur la pierre de feu enchâssée au centre de la garde. Elle dégaina l’arme d’un geste précautionneux. La courte lame scintilla sous leurs yeux émerveillés, comme dans leurs souvenirs communs. Raeni la fit tournoyer dans sa main, lentement, pour apprécier le poids de l’objet. Elle remarqua avec un frisson à quel point le fil de l’arme semblait tranchant. Juste pour vérifier, elle appuya la pulpe de son doigt contre celui-ci. La ligne rouge qui s’y dessina sans qu’elle sente quoi que ce soit lui confirma que, malgré sa qualité première de décoration, le poignard était affûté. Au moins assez pour servir à un assassinat, songea-t-elle avec effroi.

—   Il va falloir que je lui trouve un autre fourreau, songea-t-elle à voix haute. Celui-ci est beau, mais il ne m’a pas l’air très utile.

—   On demandera à Anathor demain, suggéra l’alfombre. Il doit bien avoir quelque chose dans sa forge qui pourrait servir. Pour l’instant, on ferait mieux d’aller dormir aussi. Ayrik risque de ne pas être content si tu ne tiens pas ta promesse.

Un rire léger échappa à la jeune femme.

—   Tu as raison, admit-elle.

Elle attrapa le bracelet, qu’elle glissa autour de son poignet, puis rangea le poignard dans la boîte. Faelor la regarda faire avec un sourire léger, ravi de la voir quitter son accès de faiblesse. Ils sortirent ensemble de la pièce, dont Raeni referma la porte en silence. Elle se tourna ensuite vers l’alfombre.

—   Bonne nuit, souffla-t-elle.

—   Bonne nuit, Rae, répondit-t-il.

Pris d’une impulsion soudaine, il déposa ses lèvres sur le front de son amie. Son visage s’éclaira aussitôt, et elle releva les yeux vers le jeune homme. Leurs regards se croisèrent un instant, emplis d’espoir, de confiance et de cette amitié si puissante qui les liait depuis désormais plusieurs années. Ils s’étreignirent une nouvelle fois, durant quelques courtes secondes, puis se quittèrent pour aller se coucher. Tous deux le savaient : la journée du lendemain serait chargée, et ils avaient besoin de toutes leurs forces pour l’affronter. Pour quitter le port, et enfin gagner leur liberté.


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