Nightmare City
Théo se réveilla dans l’étage de Maka. La magnate du feu dormait paisiblement à ses côtés, les draps rouges recouvrant ses courbes généreuses. Délicatement, il se retira du lit et se leva, déambulant dans l’immense pièce circulaire. Cette dernière était décorée avec un goût certain pour le feu. Tous les dix mètres se trouvait une cheminée en activité, et entre chaque cheminée se tenaient des torches aux couleurs variées soutenues par de grandes perches. Chaque salle, du salon à la cuisine en passant par la salle de bain, avait la forme d’une flamme, et elles étaient toutes reliées par de petits ponts. Le reste du sol n’en n’était pas puisque, en dehors de ses chemins, tout n’était que lave. Etrangement, la température ambiante n’était pas si élevée et, passée l’idée de finir en steak trop cuit, l’endroit était chaleureux.
Sur les briques des cheminées, il y avait des photos de Maka durant sa vie de Voyageuse, la montrant dans divers royaumes que Théo ne connaissait pas. Les décors étaient tous différents mais son sourire ne bougeait pas d’un iota. Ce sourire, même figé, était contagieux et Théo se surprit à faire de même alors qu’il empruntait un pont pour rejoindre la cuisine. Il jeta un regard à la belle endormie et se mit à préparer le petit-déjeuner en pensant aux évènements récents.
L’assaut contre les silhouettes s’était déroulé deux jours auparavant. Malheureusement, ni Carlota ni Tarek n’avaient réussi à capturer leurs cibles qui s’étaient tout bonnement volatilisées dans la ville. Nat avait ordonné des fouilles mais les Nodurélites n’avaient aperçu personne de suspect, si bien que l’enquête restait au point mort. Même Majupi le magnat des bêtes, avec son flair infaillible, n’était parvenu à rien. Il avait pourtant reniflé Théo, le seul à avoir été en contact physique avec une silhouette, mais, en parcourant les ruelles, il s’était arrêté au coin d’une ruelle, hurlant comme un lion enragé. Les lieux environnants furent fouillés, en vain.
Ce qui mettait le plus Théo en rogne, c’était le fait de s’être fait mis K.O. en un seul coup. Rien que pour cela, il rêvait de retrouver la silhouette et d’obtenir sa revanche.
Alors qu’il était en train de faire cuire des œufs et du bacon, son regard dériva vers la baie vitrée de l’étage de la tour. De là, il avait une vue splendide sur tout Nightmare City et la grotte qui l’habitait. Cependant, il ne voyait pas... La porte.
Il aurait dû, vu son immensité, la voir, et puis pas seulement de là où il était. De n’importe quel endroit de la ville, elle devait être visible, mais lui ne l’avait vu quand étant à ses pieds.
Depuis, elle l’obsédait. Quand son esprit avait un instant de libre, il essayait de traduire les murmures qu’il avait perçu à son approche. Que pouvait bien recéler cette porte ? Cette question l’obnubilait. Il devait savoir.
“Attention, tu vas tout faire brûler, fit Maka avec une voix suave.
Tandis qu’elle posait son menton sur son épaule, elle lui subtilisa la poêle et fit sauter le bacon pour le faire changer de face avant qu’il ne devienne du charbon.
“L’intention est bonne mais l’exécution n’est pas au top, dit-elle en pouffant.
Théo se dégagea et lui laissa les commandes.
“Excuse-moi, fit-il penaud. J’étais perdu dans mes pensées à cause de...
Il “regarda” le mastodonte de nouveau.
“A cause de cette porte.
Maka éteignit les flammes et servit le petit-déjeuner qu’il avait initié. Tout en posant les assiettes sur la table, elle tourna le regard vers l’extérieur.
“Tu veux parler de la porte de la Terreur ?! Elle fait cet effet au début...
Sa voix se fit lointaine, comme si elle replongeait dans ses souvenirs.
“Tu verras, on finit par s’y habituer, dit-elle en attaquant son repas avec hargne.
-Tu sais... Tu sais ce qu’il y a derrière ? Demanda Théo timidement.
Il sentait que le sujet était un peu compliqué et ne voulait pas paraitre insistant. Maka joua un peu avec ses œufs, les réduisant en charpie.
“Je ne suis pas habilitée à te répondre.
Il lui jeta un regard interrogateur et insistant, si bien qu’elle soupira.
“C’est une consigne de Nat. Seuls les magnats peuvent savoir ce qui s’y trouve.
-Et tu peux me dire ce qu’est un magnat ?
-Tant que Tarek ne t’a rien dit, je ne te dirai rien. C’est au magnat qui t’a amené de t’expliquer.
-Consigne du chef ?
Elle opina en finissant son assiette. Celle de Théo était encore presque pleine.
“Il y a beaucoup de mystère ici, dit-il d’un air renfrogné.
-Nat est le fondateur de cette ville. C’est le seul Voyageur de l’histoire - à ma connaissance – qui possède son propre royaume. Il est si puissant qu’il est l’égal des plus grands seigneurs cauchemar et des rois des rêves. Ce territoire, on lui a donné sous conditions et il fait en sorte de les respecter.
Voyant que son discours n’avait pas en rien convaincu Théo, elle allongea ses bras pour toucher ses mains.
“Si tu deviens assez fort, tu pourras sans doute te battre en duel avec lui. Tu n’as aucune chance de le vaincre, mais s’il t’en juge digne, il pourrait te révéler de lui-même tous les secrets de NMC.
Elle ajouta avec un sourire en coin.
“Et puis toi aussi, tu es un petit cachotier. Je ne sais même pas quel est ton pouvoir.
Théo ouvrit la bouche, puis se retint.
~~
“Tu ne devrais pas montrer ton pouvoir à NMC. Du moins, pas avant le tournoi.
Suite à la débâcle de la porte, Tarek avait passé la journée avec Nat, Carlota et les autres magnats pour discuter de la situation. Ils s’étaient donc retrouvés au bar le soir.
“Pourquoi ? Demanda le jeune Voyageur.
-Parce que tu risquerais de te faire expulser de la ville et de ne plus jamais pouvoir y revenir.
-Au risque de me répéter, pourquoi ?
Tarek but une longue rasade de vin avant de lui répondre.
“Tes gantelets ont la capacité d’emprisonner des créatures cauchemar et de les libérer à ton bon vouloir. De plus, d’après ce que tu m’as raconté, la puissance de cette dernière importe peu. Crois-tu que cela serait toléré de laisser un Voyageur capable de capturer et de libérer un des seigneurs élémentaires aller et venir dans une ville aussi bien surveillée que NMC ? Je vais répondre à ta place : non. Excepté, bien sûr, si tu fais tes preuves pendant le tournoi.
-Et tu veux que je le remporte sans pouvoir ?
-L’autre aspect, je n’y vois pas d’inconvénient.
Théo but une rasade de bière, légèrement troublé.
“Je croyais que tu ne me pensais pas capable de battre les autres champions.
-Ne t’en fais pas, je vais t’entrainer dès la nuit prochaine. J’en suis certain, fit Tarek en lui décochant un sourire, tu vaincras.
-Qui vaincra ? Demanda Maka, légèrement éméchée, s’invitant à leur table.
~~
Se souvenant des paroles de Tarek, il garda sous silence son pouvoir et sourit à son tour.
“Tu as raison. Il semblerait que cette ville me sied à merveille.
*
“Je pense qu’on ne devrait pas tarder à arriver au pied de son palais, fit Tarek.
-Il serait bien temps...
Théo était en train de reprendre son souffle, courbé, sa main posée sur un sapin dont toutes les aiguilles pointaient vers le nord. Le magnat de la roche était venu le chercher à l’étage de Maka, et ensemble ils étaient partis pour le royaume cauchemar de la Déroute. Ce royaume rassemblait toutes les nuits les rêveurs qui craignaient de s’égarer, et bon dieu qu’ils étaient servis.
L’accès se faisait par un immense labyrinthe empli de cul-de-sac et de pièges. Tarek aurait facilement pu le leur faire traverser mais il préférait laisser les commandes de l’expédition à Théo. Cela leur avait valu plusieurs heures à errer, à éviter des boules de pics et à contourner des gouffres de plusieurs centaines de mètres de large. Si les premières étaient faciles à détruire, les seconds ne pouvaient être franchis par un simple saut et ils se retrouvaient alors à devoir faire un détour. Théo détestait les labyrinthes. Dans son enfance, il parvenait à peine à résoudre ceux à l’arrière des paquets de COCOPOPS, et ça, ce ne fut que quand sa mère lui avait expliqué comment faire en partant de la fin.
Ensuite, ils étaient arrivés dans une forêt d’arbres semblable à celui sur lequel il s’appuyait. Leurs épines pointaient toutes dans une direction cardinale précise et, comme précédemment, il n’y avait qu’un seul bon chemin à suivre en tournant au bon endroit, au bon végétal, même si cela poussait à faire marche arrière.
Le temps d’arriver au palais, il ne leur restait qu’une heure de sommeil. Autant dire que c’était bien peu.
Théo prit une grande inspiration puis releva la tête. Devant eux se trouvait une immense plaine baignant dans un brouillard laiteux. Ce décor à la Silent Hill fit grimacer le Voyageur qui se tourna vers son mentor.
“C’est encore une épreuve ?
-Normalement oui, mais comme on manque de temps, je vais me permettre de t’aider un peu.
Deux pierres vertes – des émeraudes - vinrent se placer sur les côtés de Tarek. Elles se mirent à tourner sur elles-mêmes, provoquant un vent violent qui souleva la nappe brumeuse. La plaine se dégagea et le fameux palais en jaillit.
Du moins, Théo le supposa parce que le bâtiment ne ressemblait pas à l’idée qu’il se faisait d’un palais. C’était comme si un millier d’architectes s’étaient relayés à chaque étape de la construction pour donner... Quelque chose.
C’était indéfinissable.
La porte d’entrée se situait au milieu du mur qui leur faisait face. Le toit se tenait sur la partie droite, le balcon était à l’envers alors que ses fenêtres étaient penchées entre quatre-vingt-dix et cent vingt degrés, des marches jaillissaient de partout, des fois seuls, des fois par pairs mais jamais assez nombreuses pour former un escalier. Le jardin, flottant dans l’air, était semblable à une rose des vents. Tout était sans dessus-dessous et même la logique semblait perdue face à un tel spectacle.
Théo ne savait plus où poser son regard, ses yeux étant constamment attirés par de nouveaux détails saugrenus, si bien qu’il crut en devenir fou quand soudain, une fenêtre s’ouvrit, grinçante. Il avait beau la voir devant lui, il perçut le son de divers endroits. Ce n’étaient pas des échos, non, c’était plutôt comme si le son se perdait pour retrouver son chemin.
“Le voici, fit Tarek avec un sourire amusé devant l’air ahuri de son protégé, le fameux seigneur Percoduco.
Théo ouvrit de gros yeux en le découvrant. Le seigneur portait un T-Shirt bariolé qui, alors qu’il sortait du palais, virait au blanc, un jean et une casquette bleue. Fait intéressant, c’était un singe. Pour dire vrai, c’était la copie conforme de Coco, la mascotte des céréales. Deux choses différaient : une rose des vents se tenait à la place du cœur et ses lobes d’oreilles ressemblaient à deux grosses perles.
Le seigneur dévoila de grandes dents blanches et un nuage de brouillard sortit de sa bouche ouverte.
“Des Voyageurs, hein ? Que me vaut le plaisir de cette visite ? Je comptais tourmenter quelques rêveurs pendant la nuit, histoire de m’amuser.
-Mon jeune ami ici présent a besoin de s'entrainer et je me suis dit que tu serais l’adversaire parfait pour lui.
Ce fut au seigneur d’ouvrir ses grands yeux de singe.
“Moi ? Servir de sparring parter à un simple Voyageur ??
Incrédule pendant une seconde, il se mit à éclater d’un gros rire gras. Quand il eut fini, il planta son regard dans celui de Théo, une lueur de malice à l’intérieur.
“Soit, les rêveurs attendront. Vous, les Voyageurs, vous croyez tous être exceptionnels, vous croyez tous nous êtres supérieurs... Je vais me faire un plaisir de corriger cette croyance pour vous ramener à la réalité.
Il posa une main sur le battant de la fenêtre et, en s’engouffrant dans son palais, il leur fit signe de le suivre, son visage simiesque ayant de quoi faire cauchemarder n’importe qui. Théo se tourna vers Tarek.
“On y va ?
-TU, y va, répondit Tarek en insistant bien sur le “tu” tout en lui posant la main sur l’épaule. Si je m’invite, ton entrainement ne rimerait à rien.
-C’est pas faux.
Le Voyageur aux pierres cauchemars se lança donc à la suite du singe et, d’un saut, il bondit vers le balcon. Il salut vaguement Tarek de la main alors que ce dernier lui souhaitait “bonne chance” et se courba pour pénétrer dans le palais.
L’extérieur était indescriptible ? L’intérieur l’était encore plus.
Percoduco était assis sur un escalier en K, dans la salle d’en face. Il avait la gueule ouverte et le brouillard qui s’en échappait commençait à se répandre. Son T-Shirt blanc était redevenu bariolé, un grand carré cube composé de trois cubes par dimension y siégeait, et le long doigt du seigneur se baladait nonchalamment dessus.
“Vous, les Voyageurs, vous êtes la lie de Dreamland. Vous errez sans but dans votre existence et, quand vous accédez à notre monde, vous vous donner des buts incongrus, vous menez des quêtes absurdes... Vous êtes aussi perdus dans vos rêves que dans votre vie réelle.
Le singe s’arrêta de parler puis se mit à rire.
“Vous devriez tous venir dans mon royaume.
Il rigola quelques secondes à sa blague, et soudainement son rictus retomba, remplacé par un visage empli de fureur.
“Sauf que nous, nous mourrons dans ce monde à cause de vos frasques, alors pour une fois, je vais savourer une bonne vengeance en te retirant ta condition de Voyageur. Ce ne sera que justice.
Il se leva et posa deux de ses doigts sur deux cubes distincts et les fit glisser. Subitement, le seigneur et la salle qu’il occupait disparu.
“Qu’est-ce que ?
Théo n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’un poing vint le frapper dans la colonne vertébrale. La voix du singe lui parvint par le dos, et il sentit la chaleur de son haleine sur son cou.
“Tu vas passer un sale quart d’heure, Voyageur.
Théo pivota pour lui porter un coup de poing mais ne fut pas assez rapide pour l’atteindre. Le singe sauta pour éviter, posa une de ses pattes avant sur son épaule et se propulsa pour atteindre la salle suivante, lui mordant au passage l’oreille. Théo voulut le rattraper mais Percoduco retoucha son T-Shirt et la salle changea de nouveau. Prit dans son élan, Théo s’emmêla les pieds et parti en roulade pour finir sur le dos. Il avait une vue parfaite sur le plafond, et sur les dents blanches du seigneur cauchemar qui y était suspendu, maintenue par sa queue à une sorte de trappe.
“Savais-tu que l’oreille interne est responsable de l’équilibre chez les êtres humains ?
Son sourire s’élargit et il donna une pichenette à une de ses perles. Théo, qui tentait de se relever, fut pris d’un violent vertige, si violent qu’il resta au sol.
“Rester au sol ne t’aidera pas à me vaincre, ricana Percoduco. Et si tu venais me rejoindre plutôt ?
Tout en parlant, le singe toucha sa rose des vents qui tourna sur elle-même. La pièce se mit à tourner et Théo commença à glisser sur le sol avant de tomber subitement sur le plafond. Le seigneur posa une patte sur son torse et appuya fort sur son thorax. Les os se plièrent sous la pression, sans craquer, mais la douleur fit grimacer l’humain.
“Je suis un seigneur cauchemar !! Dit-il avec hargne. Ne me prends pas pour une vulgaire créature !!
Il appuya encore plus fort et là, un craquement retentit. Se penchant, il souffla un grand nuage de brouillard sur le visage de Théo.
“Tu vas payer ta méprise !! Susurra-t-il à son oreille. Tu vas payer pour tous les autres !!
-Tu as besoin d’aide ?
Percoduco haussa les sourcils et saisit l’objet qui venait de parler. C’était une pierre brune, collée à l’épaule de Théo. C’était la voix de Tarek qui en émanait.
“Ja... Mais... Eu du mal à répondre l’homme à terre.
Des étincelles se mirent à sortir de ses pierres cauchemars, hérissant les poils du singe. Ce dernier recula vivement, averti par son instinct animal, et grand bien lui en fit puisque l’instant d’après, un dôme de foudre vint se matérialiser autour du Voyageur.
“Tu montres enfin ton pouvoir. Tu es donc un des toutous d’Actarus. Je ne l’ai jamais aimé. Trop diplomate pour être fiable.
Il semblait avoir long à dire sur le seigneur élémentaire de la foudre mais il ne put, trop concentré à éviter une boule de feu et un pic de glace qui visait son visage. Son sourire s’effaça.
“Tu... tu possèdes plusieurs pouvoirs ?? Demanda-t-il à Théo en train de se mettre debout.
-Je ne suis pas le seul.
-C’est vrai.
Percoduco écarta les bras comme s’il se présentait sur une scène de théâtre.
“Comme tu as pu le constater, j’ai plusieurs cordes à mon arc. En premier lieu, ce T-shirt qui me permet de prendre le contrôle de mon environnement et d’échanger la place d’éléments qui le composent. Ensuite, cette rose qui me permet de définir où s’applique la gravité. Ces boucles, si je touche les oreilles de mon adversaire, me permettent de cibler leur oreille interne. Pour finir, j’ai mon brouillard qui perturbe les sens.
Il fit une courbette trop exagérée pour être honnête.
“Je suis Percoduco, seigneur de l’égarement et maître du royaume de la Déroute. Et toi, qui es-tu ?
Si le seigneur daignait poser cette question, c’était parce que les Voyageurs maitrisant plusieurs pouvoirs étaient extrêmement rares à Dreamland. En voir un nouveau attisait donc sa curiosité. Cependant, il ne fallait pas les confondre avec les Voyageurs capables de simplement les copier. Il avait eu l’occasion de rencontrer le plus célèbre d’entre eux, Toro Picana, et cette rencontre l’avait marqué à vie. Traumatisé était peut-être un terme plus juste.
“Moi ? Je suis Théo, le Voyageur aux mains noires, futur numéro un de...
Il voulut dire “Nightmare City”, mais son tatouage l’empêcha de parler. Il changea donc sa réponse.
“De Dreamland.
-C’est ce qu’ils disent tous, ricana le seigneur. Allez savoir pourquoi, c’est ce qu’ils veulent tous être. Et quel est ton pouvoir ?
Théo regarda brièvement ses mains, le sourire aux lèvres. Plusieurs fois, on lui avait posé cette question à laquelle il n’avait jamais trop su quoi répondre. A chaque fois, il avait regardé ses gants en pierres cauchemars en silence. Aujourd’hui, face à un seigneur cauchemar, il savait quoi dire, et cela le faisait jubiler.
“Mon pouvoir ? C’est celui de la peur.
-C’est-à-dire ?
-Tu comprendra vite quand tu y gouteras. Il a été fait pour des êtres comme toi.
Il tendit ses paumes en avant et un geyser de lave jaillit en direction de Percoduco. Celui-ci se faufila dans la trappe et échangea la place de deux pièces, se soustrayant au regard de Théo. La seconde d’après, ce dernier eut un vertige et si mit à tituber. Réagissant à sa faiblesse, il produisit un dôme de glace où vint s’encastrer un poing simiesque.
“Tu es si prévisible.
-Anticiper, c’est comme commencer un labyrinthe par la fin, répondit le seigneur en rigolant, c’est toujours plus facile. Or, pour anticiper, il faut garder la tête sur les épaules.
Saisissant l’ironie dans la voix de Percoduco, la gravité décida de s’inverser. Pour éviter de tomber, Théo planta ses doigts dans le sol qui virait au plafond tandis que le seigneur, fort de son agilité simiesque, changeait encore de salle pour disparaitre à nouveau. Le dôme de glace tomba de plusieurs mètres et explosa en un millier de morceaux scintillants. Théo lâcha sa prise et se réceptionna solidement sur ses jambes. Il perdit alors ses pieds de vue. Le brouillard pénétrait dans la pièce en provenant de toutes les trappes. La voix du seigneur se fit entendre de toutes.
“Tu veux me faire goûter à la peur ? N’inverse pas les rôles, simple humain. C’est moi le seigneur cauchemar, et dans mon palais, c’est moi qui régale mes hôtes.
Théo se lança à sa poursuite, traversant trappe par trappe, mais le seigneur, se jouant de lui, s’amusait à rester aux frontières des salles, les intervertissant au moment où le Voyageur allait l’atteindre. Son rire moqueur emplissait le palais, croissant en volume à chaque tentative. Ils jouèrent à chat dans toutes les pièces, permettant à l’humain tout le loisir de savourer le pittoresque incongru de la bâtisse.
Le brouillard finit d’emplir la pièce et Théo, qui avait retenu sa respiration jusque-là, fut obligé d’en inspirer. A partir du moment où il pénétra dans ses narines, le Voyageur perdit toute notion de positionnement dans l’espace. Haut ou bas, droite ou gauche, est ou ouest, tout se mélangeait. Il voulut lever son bras gauche, ce fut le droit qui répondit. Il voulut lever le bras droit, et il se leva encore plus. Même son cerveau ne parvenait plus à faire de distinction.
Des phalanges de singe vinrent s’imprimer dans son menton. La logique aurait voulu que le coup le propulse vers le haut, mais la vérité, c’était qu’il n’avait aucune idée de la direction qu’il lui faisait prendre, et il en fut de même pour la grêle de coup qui suivit. Le brouillard le désorientait tellement que c’était à peine s’il ressentait la douleur.
“Alors, Voyageur ? Répète-moi donc un peu ce que tu me disais il y a peu.
Théo aurait bien voulu répondre mais, à l’instar de ses bras, sa langue ne lui répondait plus convenablement. S’il voulait vaincre, il devait se débarrasser de ce maudit brouillard, et pour cela, il devait s’inspirer de Tarek. Une bourrasque se mit à sortir des pierres cauchemar et un vent violent envahit la pièce, dissipant cette nappe brumeuse et envoyant Percoduco contre un mur.
“Du vent maintenant... Tu es décidément plein de surprises, monsieur le Voyageur.
Le singe voulut esquisser un mouvement pour s’éloigner du mur contre lequel il avait été plaqué mais, alors qu’il forçait sur son bras, il sentit une force le ramener et le maintenir coller.
“Quelle est donc cette sorcellerie ?
Il réitéra son mouvement mais sa main ne parvint pas à se libérer. De son côté, Théo prit une longue, longue inspiration. Que c’était bon de respirer du pur oxygène, et dieu que c’était encore meilleur de retrouver le contrôle complet de son corps. Il savoura cet instant, repliant méticuleusement ses doigts gauches sur sa paume. Après avoir goûté à ce plaisir simple, il s’approcha du seigneur.
“Tu m’as vu utilisé du feu, de la foudre, de la glace et du vent, mais tu ne t’es jamais dit que je pouvais me servir d’autre chose que de pouvoirs élémentaires ? Comme des toiles d’araignées ?
Percoduco ouvrit ses grands yeux simiesques et regarda autour de lui. En se concentrant bien, il vit de fines lignes scintillantes qui recouvraient les murs de son palais.
“Quand ?
-Quand on a joué à chat. Je suis un assez mauvais perdant, j’espère que tu ne m’en voudras pas d’avoir triché.
-La triche n’existe que quand il y a des règles à respecter, rétorqua le seigneur cauchemar. Dans mon royaume, même les règles s’égarent. Je te félicite, Théo le Voyageur, mais je reste quand même déçu. Tu m’avais promis de me faire goûter à la peur, j’attends toujours.
-Tu n’attendras plus longtemps, répondit Théo. A ton avis, seigneur cauchemar, quel peut être la chose la plus effrayante pour un rêve ? Tu permets que je te considère comme un rêve ? Finalement, rêve et cauchemar ne sont que les deux faces d’une même pièce.
Percoduco ne répondit pas. Le ton qu’employait son interlocuteur ne lui plaisait pas vraiment.
“Je vais te le dire, moi. C’est de se faire enfermer.
Théo leva sa main droite et les pierres cauchemars se mirent à briller avec vigueur. Alors qu’il approchait lentement sa main du seigneur, le visage de ce dernier se froissa avant de se déformer sous la terreur, comprenant enfin ce qui l’attendait. Il voulut hurler quand la paume de Théo se posa sur sa gueule, le réduisant ainsi au silence.
*
“Alors ? Demanda Tarek. Je suppose que tu as réussi, sinon tu ne serais pas là.
-Tu avais raison, c’était un parfait entrainement. Ce macaque m’a donné du fil à retordre mais j’en suis venu à bout. Une seule chose me chagrine.
-Laquelle ?
Théo sourit méchamment.
“Je lui ai fait goûter la peur. Etrangement, même en tant que seigneur cauchemar, il n’a pas apprécié.
Tarek le regarda une seconde, puis ils éclatèrent de rire en prenant le chemin qui menait à la sortit du royaume de la Déroute.
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