Entres les mondes, entres nous
Ils étaient rentrés depuis peu chez eux. Un soir, leur maison était plongée dans un calme dense, presque suspendu.
Susie dormait à l’étage, et le monde semblait s’être retiré pour laisser Rose et Jonathan seuls dans une bulle fragile. Ils étaient assis sur le canapé, serrés l’un contre l’autre, comme deux êtres qui avaient appris à respirer ensemble.
Le carnet reposait sur les genoux de Rose.
Elle l’avait ouvert avec une lenteur presque sacrée, comme si chaque page pouvait contenir une vérité qu’elle n’était pas certaine d’être prête à affronter. Jonathan, derrière elle, gardait un bras autour de sa taille. Il ne lisait pas, mais il sentait. Il percevait chaque variation de son souffle, chaque tension dans ses épaules, chaque battement un peu trop rapide de son cœur.
Quand elle tourna la page suivante, quelque chose changea. Une crispation infime. Un silence plus lourd. Une respiration retenue.
L’écriture de John Smith apparaissait sur la page : fine, régulière, appliquée, nerveuse. Une écriture humaine, patiente, qui portait en elle une vie entière. Rose posa ses doigts dessus, très doucement, comme si elle touchait un fantôme.
Et alors, sans prévenir, sans réfléchir, elle murmura : — Les rêves et les espoirs, c’est pour les fous.
Jonathan se figea.
Il ne connaissait pas ces mots, mais il comprit immédiatement qu’ils ne venaient pas du carnet.
Rose resta immobile, les yeux fixés sur l’écriture.
Et dans ce silence suspendu, un murmure lui échappa, presque inaudible, presque involontaire :
— Et si… ? Elle ne termina pas.
Elle n’avait pas les pièces, pas toutes, seulement des fragments. Juste un vertige.
Jonathan sentit tout cela sans qu’elle n’ait besoin de parler. Il sentit le manque, l’incomplétude, le puzzle dont il manquait encore trop de morceaux.
Puis Rose tourna la tête vers lui. Ses yeux brillaient, mais ils étaient clairs, décidés. — Montre-moi 1913.
— D’accord, dit-il simplement. Je vais te montrer.
Rose hocha la tête.
Jonathan lui montrait 1913.
Les images défilaient :
John Smith, Joan, Martha, la Famille de Sang, Tim, la montre, la vie rêvée.
Rose suivait. Elle respirait lentement. Elle absorbait chaque fragment. Quand Jonathan lui montra le Docteur confier la montre à Tim, Rose sentit la dernière pièce du puzzle se mettre en place. Et le souvenir lui échappa. Ce fut d’abord une crispation dans sa gorge.
Quand Jonathan lui montra le Docteur confier la montre à Tim, Rose sentit une pression dans sa poitrine.
Une brûlure. Un vertige. Elle voulut inspirer. Elle voulut rester dans 1913. Elle voulut rester dans ce passé propre, clair, compréhensible.
Mais son souffle se brisa et Rose voulut retenir. Elle voulut fermer la porte. Elle voulut empêcher ce souvenir de remonter. Mais elle n’y arriva pas..
Jonathan sentit la vision lui glisser des mains.
— Rose… attends…
Trop tard. La lumière de 1913 se fissura. Les couleurs se délavèrent. Les silhouettes se dissolvèrent.
Et quelque chose de plus sombre, de plus froid, de plus lourd s’infiltra.