Entres les mondes, entres nous
Ils venaient à peine de quitter le parc.
Le soleil filtrait entre les branches, dessinant des éclats dorés sur les pavés. Susie dormait toujours contre Rose, bercée par le rythme régulier de leurs pas. L’air était doux, presque trop calme après les dernières vingt-quatre heures, comme si la ville elle-même tentait de leur offrir un répit.
Jonathan marchait à côté d’elles, silencieux, mais Rose sentait — à travers le lien encore fragile — qu’il portait quelque chose. Une tension discrète, un poids qu’il n’avait pas encore posé.
Ils arrivèrent près de la voiture. Rose allait ouvrir la portière quand Jonathan s’arrêta.
— Rose… attends.
Elle se tourna vers lui, surprise par la douceur grave de sa voix.
Il glissa une main dans sa veste, hésita une seconde, puis sortit un carnet en cuir, usé, patiné, comme s’il avait traversé un siècle entier.
Rose le regarda, intriguée.
— C’est quoi ?
Jonathan inspira, longuement.
— Tu te souviens… quand je t’ai parlé de 1913. De John Smith. De la vie qu’il a eue. De la femme qu’il a aimée.
Rose hocha la tête, silencieuse.
— Il a écrit un carnet, dit Jonathan. Tout ce qu’il vivait. Tout ce qu’il ressentait. Tout ce qu’il ne comprenait pas.
Il marqua une pause.
— Je l’ai relu.
Rose sentit son cœur se serrer.
Jonathan secoua la tête, pas pour nier, mais pour chercher ses mots.
— C’est… un homme qui essaie de comprendre pourquoi ses rêves battaient trop fort pour une vie qui n’était pas la sienne.
Il baissa les yeux vers le cuir usé, ses doigts serrant le carnet comme s’il craignait encore de le lâcher.
— Et j’avais peur que tu tombes dessus sans savoir. Peur que tu imagines des choses. Peur que ça te blesse… alors que ce n’est pas une histoire d’amour. C’est juste… un fragment de moi, perdu dans une vie qui n’était pas la mienne.
Il releva les yeux, et cette fois il ne se cacha plus. — Alors je préfère te le donner moi-même.
Il le lui tendit, sans trembler, mais avec cette vulnérabilité rare qu’il ne montrait qu’à elle. — Je voudrais que tu l’aies.
Rose resta immobile un instant. Elle savait ce que représentait 1913. Elle savait ce que cette vie avait coûté. Mais elle n’avait jamais imaginé qu’il en restait une trace écrite.
— Jonathan… tu es sûr ?
— Oui.
Il s’approcha, ses yeux ancrés dans les siens.
— Je ne veux plus qu’il y ait des zones d’ombre entre nous. Tu n’as pas besoin de l’ouvrir. Ni de le lire. Ni de comprendre tout de suite.
Il inspira. — Mais je veux que tu saches que je n’ai rien à cacher. Plus maintenant.
Rose baissa les yeux vers le carnet. Elle tendit la main, lentement. Ses doigts effleurèrent le cuir, et un frisson la traversa — pas de peur, mais de gravité.
Elle prit le journal.
— D’accord, murmura-t-elle. Je le garderai.
Jonathan esquissa un sourire discret, presque timide.
— Quand tu seras prête… si tu veux… on pourra en parler. Ensemble.
Rose hocha la tête, le carnet serré contre elle, Susie endormie contre son cœur. Elle ne savait pas encore ce qu’elle tenait. Mais elle savait que Jonathan venait de lui confier quelque chose qu’il avait déjà affronté et qu’il choisissait de partager.
Ils montèrent dans la voiture.
La route vers le manoir s’étira dans un silence apaisé, un silence qui n’était plus une barrière, mais un espace où leurs respirations pouvaient enfin se rejoindre.
L'ambiance changea radicalement dès qu'ils franchirent le seuil du Manoir Tyler. Le silence feutré du parc fut balayé par l'effervescence habituelle qui régnait dans la cuisine. L'odeur réconfortante d'un rôti dominical et de pommes de terre sautées flottait dans l'air, signe que Jackie avait pris les commandes des fourneaux.
— C’est pas trop tôt ! s'exclama Jackie en sortant de la cuisine, un torchon sur l'épaule. J’ai cru que vous étiez partis pour faire le tour de Londres à pied.
Elle se précipita vers Rose, ignorant presque Jonathan pour inspecter l'écharpe de portage.
— Elle dort encore ? Cette petite est une sainte, c'est moi qui vous le dis. Pete ! Ils sont rentrés !
Pete apparut dans l'encadrement de la porte du salon, un journal financier à la main et un air nettement plus détendu que la veille. Il échangea un regard complice avec Jonathan. Il vit tout de suite que la tension dans les épaules de son gendre s'était évaporée.
— Tout s'est bien passé ? demanda Pete d'une voix calme, sous-entendant bien plus que la simple promenade.
— Très bien, répondit Jonathan en aidant Rose à défaire les nœuds de son écharpe avec une attention méticuleuse. On a pris l'air. Ça nous a fait du bien à tous les trois.
Rose se dégagea doucement de l'écharpe, tendant Susie à une Jackie déjà prête à la couvrir de baisers. Elle soupira en observant le hall imposant du manoir, avec ses dorures et son personnel discret. C'était magnifique, luxueux, mais ce n'était pas son foyer.
Elle se tourna vers Jonathan, qui enlevait son manteau.
— C’est étrange d'être ici, murmura Rose pour lui seul. Tout le monde fait comme si c'était normal, mais... j'ai hâte qu'on puisse rentrer dans notre vraie maison, Jonathan.
Jonathan s'arrêta, un cintre à la main. Il sentit exactement ce qu'elle ressentait : ce manque de leurs propres meubles, de leur propre désordre, de l'intimité qu'ils avaient bâtie loin de la surveillance de Pete et de la protection étouffante de Torchwood.
— Je sais, répondit-il d'une voix basse. Encore quelques jours, le temps que Pete s'assure que la sécurité est totale là-bas. Mais je te promets qu'on ne restera pas ici plus longtemps que nécessaire.
Rose hocha la tête, un peu rassurée. Le manoir était un sanctuaire, mais elle s'y sentait comme une invitée.
— À table ! hurla Jackie depuis la salle à manger, brisant le moment. Et je ne veux pas entendre parler de Torchwood, de dossiers ou de disparitions avant le dessert ! C'est une règle !
Jonathan esquissa un sourire et prit la main de Rose. — En attendant, on ferait bien d'obéir à ta mère. Tu sais qu'elle est capable de nous priver de dessert si on commence à parler de l'université.
Rose rit doucement. C'était le point positif d'être ici : Jackie Tyler restait Jackie Tyler, peu importe la dimension ou la taille de la maison. Ils rejoignirent la salle à manger où Pete servait déjà le vin, tentant de créer une ambiance de dimanche ordinaire au milieu d'une vie qui ne l'était plus du tout.