Entres les mondes, entres nous
La journée à Torchwood s’étira comme une épreuve. Dans la salle de réunion, les voix s’entremêlaient : on voulait des détails, des explications, des certitudes. Rose et Jonathan répondaient, mais leurs phrases restaient courtes, mécaniques. Leurs regards ne se croisaient pas.
Puis vinrent les interrogatoires, séparés. Les questions étaient précises, insistantes : « Qu’avez‑vous vu ? Qu’avez‑vous ressenti ? » Jonathan serra les poings, Rose détourna les yeux. Ils donnaient des fragments, jamais l’essentiel.
Les examens médicaux suivirent. Machines, lumières froides, prélèvements. On mesurait leurs constantes, on scrutait leurs corps, mais personne ne voyait leurs cicatrices invisibles.
Quand la nuit tomba, Torchwood se vida peu à peu. Les couloirs se firent silencieux, les écrans s’éteignirent. Rose et Jonathan quittèrent le bâtiment sans un mot.
Ce n’est qu’après ces heures de réalité imposée que Rose monta la première, ses pas rapides résonnant comme une fuite. Jonathan resta un instant en bas, figé, puis se mit en mouvement à son tour, plus lentement, comme si chaque marche pesait davantage que la précédente.
Quand il poussa la porte, la chambre baignait dans une lumière pâle. Rose était assise au bord du lit, les mains jointes, les yeux fixés sur le vide. Jonathan s'arrêta un instant près du meuble, épuisé, puis commença à retirer sa veste d'un geste lourd, machinal. Comme pour enlever une armure devenue trop lourde.
Rose ne bougea pas, mais sa voix s'éleva, à peine plus haute qu'un souffle :
— Comment on en est arrivés là ?
Jonathan s'arrêta net, la veste à demi retirée. Il ouvrit la bouche pour répondre, pour prendre la faute sur lui, mais Rose continua sans lui en laisser le temps, sa voix prenant du volume, emportée par la douleur retenue depuis des semaines.
— Parce que ça ne date pas du Void, Jonathan. Ça fait des semaines qu'on s'éloigne. Tu t'es muré dans tes silences, tu m'as laissée de côté... Tu m'as laissée croire que je n'étais plus assez pour toi. Et puis... il y a eu cette photo.
Jonathan contracta la mâchoire, figé sur place.
— Je l'ai vue, lâcha-t-elle enfin, une larme glissant sur sa joue. Je ne sais même pas qui elle était vraiment... Joan, c'est ça ? Je vous ai vus sur ce cliché. La façon dont tu la regardais... vous étiez tellement proches, presque à vous embrasser. Un trouble que tu ne m'avais jamais montré. Tu as rangé ce souvenir, tu as refermé la porte et tu n'as rien dit. Et j'ai cru que tu voulais autre chose. Une autre vie.
Chaque mot frappait Jonathan comme un coup physique. La façade s'effrita d'un coup. La rigidité qui le tenait debout s'effondra. Il laissa tomber sa veste au sol et fit un pas incertain avant de se laisser tomber lourdement sur le bord du lit, le dos voûté, le visage enfoui dans ses mains.
— Ce n’était pas elle, souffla-t-il, la voix complètement brisée.
Il frotta ses yeux avec une lassitude terrible avant de baisser ses mains tremblantes.
— C’était 1913. Quand j'ai dû devenir humain avec Martha. J'ai eu une autre vie, Rose. Une vraie vie d'humain, simple, tranquille, avec une femme nommée Joan Redfern. Une vie où je n'avais pas à sauver le monde. Et quand j'ai croisé son visage ici... ça a tout rouvert. Tout ce qu'on ne sera jamais. L'illusion d'une vie où vous n'auriez jamais à courir de danger.
Il inspira profondément, un souffle rauque et saccadé, abandonnant toute retenue. Ses poings se crispèrent sur ses cuisses jusqu'à en devenir blêmes.
— Mais ce n'est pas Joan qui me hante, Rose. Ce n'est pas cette vie-là que je veux. J'ai peur de moi. J'ai peur d'échouer. Je suis mort de peur à l'idée que l'Éclipse revienne et que cette fois je sois totalement seul et impuissant. C'est l'idée de vous perdre, toi et Susie, parce que je n'aurais pas été à la hauteur... c'est ça qui me terrifie le plus.
Sa voix flancha sur le dernier mot. Il fixa le sol, incapable de croiser son regard, submergé par la honte d'un tel aveu.
Rose le regarda, le cœur retourné. Le doute empoisonné s'évaporait, remplacé par une compassion infinie. Ce n'était pas un désir d'ailleurs : c'était la terreur d'un homme brisé par l'amour qu'il leur portait.
Elle glissa du lit pour s'agenouiller au sol, juste devant lui. Ses mains attrapèrent ses poings crispés pour les dénouer doucement, le forçant à poser ses yeux mouillés sur elle.
— Ce n'était donc pas elle qui t'attirait, murmura-t-elle, mais la paix face à ta peur de nous faillir. Mais pourquoi tu ne m’as rien dit ?
— Probablement pour la même raison que toi
Rose esquissa un sourire fragile — Le Cauchemar s’est servit de nos silences, pour nous séparer. Promets moi qu’on ne se taira plus, dit -elle en essuyant la larme qui venait de glisser sur la joue de son marie
— Tu es ma vérité, Rose, parvint-il à dire, en attrapant la main sur sa joue. Je ne veux plus jamais me cacher derrière un mur
Un silence s’installa, lourd de souffle et de battements de cœur. Rose sentit la chaleur de Jonathan contre elle, son hésitation, son tremblement. Elle resta suspendue une seconde, comme au bord d’un vertige. Puis, soudain, elle céda.
Leurs lèvres se rencontrèrent dans un baiser doux. Mais très vite ce fut plus assez. Le baiser se transforma alors en nécessité. Il l’attira sur le lit, leurs gestes précipités, brûlants, comme si chaque seconde devait effacer les heures perdues. Leurs mains parcouraient la peau, cherchant la certitude dans la chaleur, dans le contact. Les cœurs s’emballaient, les respirations se mêlaient, et le monde extérieur disparaissait.
Ce n’était plus une confession, ni une promesse : c’était une libération. Ils avaient besoin l’un de l’autre, là, maintenant, pour survivre à leurs ombres. Le Void, Joan, le Cauchemar… tout s’effaçait dans la fièvre de leur étreinte.