Entres les mondes, entres nous
Jonathan cédait au désespoir, mais il devait absolument lui parler. Alors, vers 19h45, prenant son courage à deux mains, il composa le numéro de Lucy :
— Lucy, c’est moi. Je sais que Rose ne veut pas me parler, mais s’il te plaît, passe-la-moi.
Lucy resta silencieuse quelques secondes, puis répondit d’une voix brisée :
— Jonathan… elle n’est plus là. Elle est partie il y a plus d’une heure, avec ma voiture, pour te rejoindre. Elle m’a dit qu’elle allait directement chez vous.
Jonathan sentit son souffle se couper.
— Alors pourquoi… pourquoi elle n’est pas arrivée ?
Lucy inspira, la voix tremblante :
— Jonathan… il faut qu’on comprenne ce qui s’est passé.
Le silence qui suivit pesa lourd, plus lourd que n’importe quelle réponse. Dans ce vide, une certitude s’imposait : Rose n’avait pas choisi de manquer le rendez-vous. Elle n’en avait pas eu la possibilité.
Jake fut aussitôt contacté. Il lança une recherche de géolocalisation du GPS de la voiture de Lucy. Les coordonnées indiquaient un croisement isolé, le long d'une route traversant un pont étroit. Étant le plus près, Jonathan s’y rendit sans attendre, Susie blottie dans son siège-bébé.
Il était un peu plus de vingt heures trente, et la nuit noire était déjà tombée sur la route déserte. Sur place, à la lumière blafarde de ses phares, Jonathan repéra un morceau de pare-chocs brisé au bord de la chaussée. Il coupa son moteur, sortit précipitamment et balaya les abords avec la lampe de son téléphone. En contrebas, dissimulée dans la végétation sous le pont, se trouvait la voiture de Lucy.
Jonathan dévala la pente en courant, persuadé que Rose avait fait une sortie de route et qu'elle avait besoin d'aide.
— Rose ! Rose ! cria-t-il dans le froid de la nuit.
Mais avant même d'atteindre le véhicule, un détail absurde le stoppa net dans sa course : le moteur était éteint et l'habitacle était plongé dans un noir d'encre. Pas de phares braqués dans la végétation, pas de feux de détresse, pas le moindre bruit.
Un frisson le traversa. En cas de crash violent la nuit, personne ne prend le temps de couper le contact et d'éteindre ses feux.
Il braqua le faisceau de son téléphone vers le sol autour du véhicule. Révélées par la lumière, d'autres traces de pneus descendaient sous le pont, faisaient demi-tour, puis repartaient vers la route. Des empreintes de pas s’enfonçaient dans la terre humide, et une longue marque, comme si un corps inconscient avait été traîné, menait jusqu’à l’endroit où une seconde voiture avait attendu dans l'ombre.
Les phares éteints n'étaient pas un oubli : quelqu'un avait délibérément caché le véhicule pour que personne ne le repère depuis la route.
Jonathan sentit son sang se glacer dans ses veines. L’hypothèse de l’accident venait de voler en éclats.
Il attrapa son téléphone et appela Jake d’une voix haletante :
— Lance l’alerte… Rose a été enlevée.
Une équipe de Torchwood fut dépêchée sur les lieux. Chaque mètre carré fut inspecté, chaque trace relevée. Jonathan fut conduit au siège pour être interrogé. Susie fut confiée à ses grands-parents.
Jonathan raconta tout ce qu’il savait, dans les moindres détails. Il fut ensuite convoqué dans le bureau de Pete, qui refusa d’abord de l’impliquer dans l’enquête. Jonathan protesta avec une telle force que Pete finit par céder : il serait tenu informé au même niveau que Jake.
Les soupçons se concentraient sur Joan Redfern. Car on avait découvert qu’elle était l’expéditrice des mystérieux messages. Mais elle demeurait introuvable. Jake rejoignit l’équipe chargée de la perquisition de son domicile tôt dans la matinée, tandis que Jonathan, n’étant pas un membre de l’agence, fut consigné au siège.
Ne sachant que faire, Jonathan se réfugia dans le bureau de Rose. Un espace lumineux mais modeste, situé au quatrième étage. Le bureau d’angle croulait sous les dossiers, et une grande armoire en contenait des centaines d’autres. Un petit canapé usé, deux chaises pliantes et un fauteuil de bureau complétaient l’ensemble.
Le téléphone portable dans sa main se mit à vibrer, faisant un bruit sourd contre le plateau en bois du bureau de Rose.
Jonathan fixa l'écran un long moment, incapable de faire bouger ses doigts. Dix heures du matin. Il venait d'enchaîner sa deuxième nuit blanche consécutive. Entre la nuit précédente passée à se tordre les entrailles de remords à cause de cette foutue photo avec Joan, et celle qu'il venait de traverser à errer sous le pont et dans les couloirs du service, son cerveau était anesthésié. Une masse de culpabilité, d'épuisement et de terreur.
Le nom de Jackie clignotait. Il finit par décrocher, la voix éteinte, enrouée :
— Allô...
— Jonathan ?! C'est quoi ce bordel ?!
La voix de Jackie explosa dans le combiné, rauque, brisée par les pleurs et la panique.
— Je viens d'avoir Jake au téléphone, il m'a dit pour la perquisition chez cette femme, la psy ! Qu'est-ce qui se passe ?! Où est ma fille, Jonathan ?!
— Je... je ne sais pas, Jackie, souffla-t-il en se frottant les yeux. Ils cherchent. L'équipe de Jake est sur place.
— « Ils cherchent » ?! C'est tout ce que tu as à me dire ?! cria-t-elle, au bord de l'hystérie, avant de baisser brusquement le ton pour ne pas réveiller la petite. Susie vient de s'endormir dans son couffin. Elle s'est réveillée en hurlant, elle vous cherche ! Et toi, tu es assis là-bas à attendre qu'on te donne des nouvelles comme un simple spectateur ?!
Les mots de Jackie le frappèrent de plein fouet, perçant le brouillard toxique de sa fatigue et de sa honte. Jonathan ferma les yeux, le dos voûté, luttant contre un vertige.
— Jackie, s'il te plaît... Je n'en peux plus. La police s'en occupe. Rocher et Pete m'ont dit de ne pas m'interférer, qu'ils géraient la procédure—
— Je m'en fous de leur procédure ! le coupa-t-elle avec une fureur désespérée. C'est de Rose qu'on parle ! Je sais ce qui s'est passé avec cette photo, Jonathan, je sais dans quel état tu étais hier soir... Mais si tu penses que le Docteur serait resté assis sur une chaise en bois à attendre gentiment qu'un rapport de police tombe... Tu sais comme moi qu’il aurait déjà retourné la ville entière ! Alors fais la même chose, bon sang !
Le nom du Docteur agit comme une piqûre d'acide pure. Elle venait d'appuyer exactement là où ça faisait le plus mal, réveillant le mari, le père, et balayant l'homme brisé par le remords.
Un silence lourd s'installa dans la ligne. Dans le combiné, on n'entendait plus que le souffle court de Jackie et le léger murmure de la respiration de Susie.
Jonathan se redressa lentamente sur sa chaise. La douleur lancinante derrière ses tempes était toujours là, mais l'adrénaline venait d'inonder son sang, brûlant le sommeil et la passivité.
— Comment va Susie ? demanda-t-il, sa voix soudainement redevenue ferme et ancrée.
— Elle va bien... Je m'occupe d'elle, ne t'inquiète pas pour ça, murmura Jackie dans un sanglot étouffé. Ramène-moi juste ma fille, Jonathan. S'il te plaît.
— Je vais la retrouver, Jackie. Je te le promets.
Il raccrocha. L'engourdissement avait disparu. Ignorant la lourdeur de ses membres, il se leva d'un bond et quitta le bureau d'un pas rapide, déterminé à ne plus rester passif.
Au même moment, un agent entra brusquement dans le couloir, annonçant du nouveau. Jonathan le suivit jusqu’à une salle de réunion où une vingtaine d’agents étaient déjà rassemblés.
Pete prit la parole devant la carte tactique :
— Comme vous le savez, l’agent Rose Tyler est portée disparue. La piste de l’enlèvement est désormais confirmée. Je laisse la parole à l’inspecteur Marc Rocher.
Rocher, ancien commissaire en chef de la division criminelle française, exposa les faits avec une précision chirurgicale. Les messages, l'image reçue, la géolocalisation, la voiture retrouvée vide sous le pont… Les indices convergeaient tous vers Joan Redfern. Mais son identité semblait entièrement fabriquée : aucune trace d’elle n'existait avant sa prise de poste à l'institut.
Un agent entra précipitamment dans la salle :
— Monsieur, les corps de l’ancien directeur de l’institut et de sa famille ont été découverts il y a trois semaines. Une trace ADN appartenant à un homme non identifié a été relevée sur place.
Rocher reprit, la voix implacable :
— Cet enlèvement a été orchestré de longue date. Nous scindons les recherches en deux groupes : l’un sur Joan Redfern, l’autre sur le meurtre du directeur.
Jonathan, pourtant, n’écoutait plus. Ses yeux s’étaient ancrés sur le portrait de Rose affiché au tableau. Les mots de Rocher résonnaient dans sa tête : « Aucune trace d’elle avant qu’elle ne prenne son poste. »
Se pourrait‑il que cette fois, il n’y ait pas que des souvenirs qui aient franchi la brèche depuis l’autre côté ?
Il se leva et alla trouver Pete pour obtenir la liste scannée des scellés trouvés dans l’appartement de Joan. Rocher s’approcha, intrigué par sa détermination. Jonathan parcourut les lignes avec frénésie, désespérant de trouver le moindre indice. Puis, sur la toute dernière page, son regard se figea.
— Un carnet de cuir ? C’est ça que tu cherchais ? demanda Jake, qui venait d’arriver.
Rocher expliqua :
— On a failli passer à côté. Il était rangé au milieu de livres ordinaires. Un agent l’a fait tomber par inadvertance. C’est un journal de notes… avec une esquisse du visage de Rose sur la première page.
Jonathan sentit son souffle se couper. Ses doigts tremblaient lorsqu’il effleura le document numérisé à l'écran.
— Le Journal des choses impossibles… murmura-t-il avec une conviction glaciale.