Entres les mondes, entres nous
Le salon de Lucy baignait dans une lumière douce. Rose était assise, immobile, ses mains serrées sur ses genoux. Depuis des heures, elle n’avait pas prononcé un mot. Lucy s’installa en face d’elle, une tasse de thé entre les doigts.
— Tu sais… moi aussi, j’ai vécu ça, dit Lucy d’une voix calme. La tromperie. Le silence. La colère qui brûle. J’ai cru que je ne pourrais jamais pardonner. Mais j’ai compris une chose : tant que je ne parlais pas, je restais prisonnière.
Rose leva enfin les yeux. Ses lèvres tremblaient. — Et quand tu as parlé… qu’est‑ce qui s’est passé ?
Lucy sourit doucement. — J’ai retrouvé ma voix. Pas pour excuser, pas pour oublier. Mais pour reprendre ma place.
Un long silence s’installa. Puis Rose murmura, presque pour elle‑même : — Je ne comprends pas… pourquoi lui ? Pourquoi moi ?
Ses mains se crispèrent sur ses genoux. — Je n’ai pas su être la mère que Susie mérite. Et lui… il a cherché ailleurs.
Lucy posa sa main sur son épaule. — Tu as le droit d’être blessée, Rose. Mais tu as aussi le droit de parler.
Rose inspira profondément. Pour la première fois depuis des jours, les mots franchirent la barrière de son silence. Elle ferma les yeux, puis dit d’une voix hésitante : — Demain… je vais le voir. Je veux l’écouter.
Pendant ce temps, dans le bureau de Joan, Jonathan posa brusquement le téléphone de Rose sur la table.
— D’où vient cette photo ? Qui l’a envoyée ?
Joan pâlit. — Oui… ce moment a existé. Mais je ne l’ai jamais partagé à personne, Jonathan ! Quelqu’un veut vous briser. Pas moi.
Elle détourna le regard, ses doigts jouant nerveusement avec sa tasse.
Jonathan serra les mâchoires. — Alors ce n’est pas seulement une erreur. C’est une arme.
Joan baissa les yeux, la voix altérée : — Je n’ai jamais souhaité détruire ton mariage. Si hier je t’ai fait venir c’était pour de dire que Thalia Poisson avait totalement basculé en Mme de Pompadour.
Jonathan la fixa longuement. Elle semblait sincère… mais son silence, ses gestes, son hésitation laissaient planer un doute affreux. Était‑elle simplement une victime instrumentalisée, ou une complice passive ?
Il se leva, le cœur battant à tout rompre. — Moi non plus. Et je ne laisserai personne le faire.
En sortant de l'institut, il rangea le téléphone de Rose dans sa poche et rédigea un message à Lucy :
« Dis à Rose qu’elle vienne à la maison ce soir, vers 19h. Je t’en prie. J’ai besoin qu’elle m’écoute, au moins une dernière fois. »
Pas une injonction. Une supplication.
Plus tard dans la soirée, Jonathan attendit. Le feu crépitait dans la cheminée, Susie dormait paisiblement à l'étage. Chaque minute qui s'égrenait lui semblait une éternité.
Rose ne venait pas.
Il regarda l’horloge, fit les cent pas dans le salon vide, puis s’assit de nouveau, la tête dans les mains.
— Elle ne viendra pas… elle ne veut pas, murmura‑t‑il dans l'obscurité.
Mais dehors, dans le froid de la nuit, quelque chose s’était déjà joué. Et Jonathan l’ignorait encore.