Entres les mondes, entres nous
L’air frais du dehors n’avait rien apaisé. Enfilées sur un coup de tête pour échapper au silence poisseux de son appartement, ses baskets avaient frappé le bitume pendant près de quarante minutes. Une course désordonnée, sans itinéraire ni rythme, portée par le seul besoin vital d’épuiser son corps pour faire taire son esprit.
Rose franchit le seuil de son logement, le souffle court, une mèche humide collée à la joue.
L’appartement était calme, plongé dans la pénombre douce de la fin d’après-midi. Le silence régnait en maître dans cet espace exigu qui l'étouffait depuis quelques jours, et l’odeur légère de café froid stagnait dans la cuisine ouverte. Elle enleva ses chaussures, traîna ses pas sur les quelques mètres qui la séparaient de la salle de bain et laissa l’eau brûlante de la douche couler longuement sur sa nuque. Sous le jet, elle ferma les yeux, tentant de dissoudre cette sensation de vide viscéral qui ne la quittait plus depuis la perte du bébé.
En sortant de la cabine, enroulée dans sa serviette, Rose essuya la buée du miroir d'un revers de main avant d'attraper son téléphone. Sans y jeter un œil, elle le garda à la main et retourna dans le petit salon pour se poser un instant.
C'est une fois installée au milieu de la pièce qu'elle déverrouilla l'appareil. Un seul message s'affichait.
Numéro masqué.
Un frisson inexplicable lui traversa l'échine. Elle appuya sur la notification. C'était une photo.
Pendant les premières secondes, son cerveau refusa d'assembler les morceaux.
L'image montrait un test de grossesse en plastique aux deux traits roses bien visibles, posé au centre d'un plateau en bois clair. À ses côtés reposait une rose jaune aux pétales parfaitement épanouis. Au premier coup d'œil, le cliché lui parut presque abstrait, comme une photo trouvée au hasard sur Internet ou une blague de mauvais goût.
Puis son regard glissa vers l'arrière-plan de la photo.
Derrière la fleur et le test, sur le même plateau en bois, se détachait la céramique blanche d'un vase contenant un bouquet de lys. Les fleurs commençaient à flétrir, l'une des corolles pendait lourdement vers la droite, et un pétale fané était tombé sur le bois.
Rose fronça les sourcils. Cette composition... ce vase...
Elle releva lentement les yeux de son écran pour fixer la table basse, à deux mètres d'elle.
Le même plateau en bois. Le même vase en céramique. Et ce bouquet de lys, exactement dans la même position, avec ce pétale tombé au même endroit.
Un vertige violent la saisit. Son sang se glaça d'un coup.
Ce n'était pas une photo trouvée sur Internet. C'était sa table. Et le test en plastique sur la photo... c'était celui qu'elle avait profondément enfoui au fond de sa poubelle quelques heures plus tôt.
Elle fixa à nouveau l'écran, le cœur battant à tout rompre, pour lire le message court sous la photo :
« Avec moi, tu le serais encore... »
Ses yeux basculèrent en affolement de l'écran à la table réelle. Sur la table devant elle, il n'y avait ni test de grossesse, ni rose jaune. L'espace était nu, à l'exception du vase fané.
Le contraste entre l'image sur l'écran et la table vide sous ses yeux était terrifiant. La photo n'avait pas été prise il y a des semaines. Elle avait été prise pendant qu'elle courait.
William.
C'était sa signature. Cette façon vicieuse de s'immiscer, d'offrir une rose d'une couleur symbolisant la trahison et la jalousie, d'insinuer que le drame était la faute de Jonathan. Il s'était glissé dans son petit appartement pendant ses quarante minutes d'absence. Il avait fouillé ses poubelles, manipulé son deuil le plus intime, orchestré ce cliché macabre sur son propre mobilier, puis avait effacé ses traces avant de s'évanouir.
Il lui prouvait qu'il contrôlait son espace, qu'aucun verrou ne le retenait, et que sa vie privée n'existait plus.
Rose resta clouée sur place, le regard rivé sur l'écran. La sidération la paralysait totalement. L'idée que William était venu ici, qu'il avait touché à ses affaires, s'était immiscée dans son espace le plus intime... tout se mélangeait dans sa tête en un vertige glacial. Elle ne pouvait plus bouger, ni même penser.
Dans un geste purement machinal, presque détaché d'elle-même, son doigt glissa sur le verre de l'appareil et déclencha l'appel vers Jonathan.
La tonalité retentit. Une fois. Deux fois.
— Rose ?
La voix de Jonathan perça la pièce, grave et calme. C'est le son de sa voix qui la tira d'un coup de sa torpeur. La réalité la rattrapa brusquement, accompagnée d'une vague de panique violente.
— Il est venu. Il était chez moi, parvint-elle à articuler, le souffle court.
— J'arrive tout de suite. Ne touche à rien, je suis là dans dix minutes.
Dès qu'il raccrocha, l'adrénaline la poussa à l'action. Sa nudité sous sa simple serviette lui devint tout à coup insupportable. Elle se précipita dans sa chambre, attrapa les premiers vêtements qui lui tombèrent sous la main — un sweat, un pantalon — et s'habilla à toute vitesse.
Puis, prise d'une frénésie incontrôlable, elle se mit à fouiller l'appartement. Elle ouvrit grand les placards, vérifia sous le lit, derrière les rideaux, inspecta la salle de bain, la serrure de la porte d'entrée, les fermetures des fenêtres. Elle cherchait désespérément une preuve, un indice, un objet déplacé, n'importe quoi qui confirmerait où il s'était tenu. Mais il n'y avait rien. Aucun signe d'effraction. Seulement cette certitude terrifiante qu'il avait été là.
Quand la sonnette retentit dix minutes plus tard, Rose tressaillit avant d'aller ouvrir. Jonathan entra, posa ses dossiers et inspecta les lieux avec une rigueur méthodique. Une fois certain que le studio était sécurisé, il vint vers elle.
Jonathan s’assit à côté d’elle sur le canapé, ses mains enveloppant les siennes.
Rose avait encore le souffle court, les yeux rougis, les épaules tendues comme si son corps refusait de se détendre.
— Tu ne peux pas rester ici, Rose, dit-il doucement.
Elle baissa les yeux, une fatigue lourde retombant sur elle comme une chape.
— Jonathan… je ne veux pas m’imposer chez toi juste parce que j’ai peur…
Il secoua la tête, mais elle continua, la voix plus basse, plus fragile :
— Mais ce n’est pas seulement de la peur….
Elle inspira, cherchant ses mots.
— Je… je ne sais pas si je suis assez forte pour lui résister.
Jonathan releva légèrement le menton, surpris par la sincérité brute de sa confession.
Rose serra ses doigts autour des siens.
— Il a déjà eu une emprise sur moi. Et quand j’ai vu cette photo… j’ai senti quelque chose revenir. Pas l’amour, pas ça. Mais… cette vieille sensation que je ne contrôle plus rien. Que je pourrais retomber dans ce qu’il veut.
Elle secoua la tête, honteuse.
— Et ça me terrifie.
Jonathan resta silencieux une seconde, le temps que ses mots s’ancrent en lui.
Puis il resserra sa prise, ses pouces caressant doucement le dos de ses mains.
— Rose…
Sa voix était grave, posée, sans jugement.
— Tu n’as pas à affronter ça seule. Et tu n’as pas à prouver que tu es forte en restant ici. Tu l’es déjà. Tu l’as toujours été.
Elle releva les yeux vers lui, et il continua, plus doucement encore :
— Je ne te demande pas de venir chez moi pour fuir William.
Il inspira.
— Ce n'est pas que ça. Ça fait des semaines que ça m'arrive... Certains matins, en me réveillant, je tends le bras pour te chercher à côté de moi. On vécu deux ans dans le TARDIS, vivant l’un à côté de l’autre, et maintenant ça me fait bizarre chaque fois que tu n'es pas là. Ça n’a aucun sens qu’on reste chacun dans notre appartement.
Il hésita une fraction de seconde, puis se lança :
— J’ai besoin que tu sois là. Et je crois que toi aussi. Si on est ensemble, il ne peut pas nous toucher
Rose sentit son cœur se serrer.
Pas de peur. Pas de panique.
Une émotion plus douce, plus profonde.
Jonathan ajouta, presque dans un murmure :
— Viens vivre avec moi. Pas pour te cacher. Pas pour te protéger.
Il plongea son regard dans le sien.
— Pour qu’on soit ensemble. Pour de vrai.
Rose sentit les larmes monter, mais cette fois, elles n’étaient pas de terreur.
Elles étaient de soulagement. De reconnaissance. De cette chaleur qu’elle croyait avoir perdue.
Elle hocha la tête, lentement, comme si son corps répondait avant son esprit.
Sa voix tremblait, mais elle était sûre.
— D’accord, Jonathan.
Il la prit dans ses bras, la serrant contre lui, et pour la première fois depuis l’intrusion, Rose sentit son corps se détendre.
Juste un peu. Juste assez pour respirer.