JE SUIS VIVANT
La visite
Le trajet jusqu’à l’hôpital se déroula presque entièrement en silence.
Hank avait allumé la radio, surtout pour remplir l’habitacle. Une voix commentait les informations locales à bas volume, mêlée au ronronnement du moteur et au souffle de la ventilation.
À côté de lui, Connor regardait défiler la ville.
Il s’était changé rapidement avant leur départ, troquant ses vêtements contre un jean sombre et une chemise bleu clair, le premier bouton ouvert. Depuis qu’ils avaient quitté la maison, il n’avait presque pas parlé.
Hank non plus.
Au début, cela lui avait convenu. Après ce qui s’était passé dans le salon, il n’avait aucune envie de provoquer une nouvelle confrontation avant même d’arriver à l’hôpital. Connor avait accepté de venir et, pour l’instant, Hank s’était dit que ça suffirait.
Au bout de quelques kilomètres, pourtant, le silence commença à lui peser.
Il n’avait rien de paisible. Il se glissait entre la radio et le roulement des pneus, donnant une importance absurde au moindre bruit : les doigts de Hank contre le volant, le clignotant, le froissement de la chemise de Connor lorsqu’il bougeait.
Hank jeta un œil vers lui avant de reporter son attention sur la route.
« Ah, tiens. Ils ont enfin rouvert Jefferson Avenue. »
Son passager détourna brièvement les yeux de la vitre.
« On dirait. »
Hank attendit.
Rien ne suivit.
Le feu passa au vert. Il redémarra avec le reste de la circulation.
« Il était temps. Ça faisait quoi… six mois qu’ils nous emmerdaient avec leurs travaux ? »
« Sept mois et douze jours. »
Hank tourna légèrement la tête.
Connor regardait déjà de nouveau par la fenêtre.
« Évidemment que tu sais ça. »
Aucune réponse.
Il pinça les lèvres. Il chercha encore quelque chose à dire sur Jefferson Avenue, puis se rendit à l’évidence : il n’avait plus rien.
La radio reprit possession de l’habitacle.
Quelques minutes plus tard, Connor changea de position. Il étendit la jambe autant que possible, la maintint un instant, puis fléchit lentement le genou.
Le regard de Hank quitta la route une fraction de seconde pour le guetter.
« Je vais bien », annonça Connor.
« J’ai rien dit. »
« Vous alliez le faire. »
Aucune ironie dans sa voix. Seulement cette certitude tranquille qui rendait toute protestation inutile.
« Mon système doit recalibrer les nouvelles connectiques. Certains paramètres ont été réinitialisés pendant la réparation. »
Hank hocha lentement la tête.
« D’accord. »
Le silence revint, plus gênant encore maintenant qu’ils avaient essayé de le briser.
La radio changea de sujet. Une voiture les dépassa dans un grondement étouffé. Dehors, Detroit continuait de défiler comme si rien entre eux ne méritait d’être dit.
Hank tint quelques minutes avant de céder à l’envie de regarder son passager.
Une fois.
Puis une deuxième.
À la suivante, Connor parla sans quitter la vitre des yeux.
« Vous me surveillez. »
« Non. Je conduis. »
« Vous m’avez regardé six fois depuis qu’on est partis. »
Hank tourna brièvement la tête vers lui.
Connor croisa son regard.
« Sept. »
Un souffle échappa à Hank, entre agacement et amusement.
« Et toi, tu les as comptées. On a tous les deux des problèmes. »
L’hôpital finit par apparaître entre les immeubles.
Connor le repéra aussitôt. Son regard quitta ce qui défilait sur le côté pour se fixer droit devant lui, et Hank vit ses épaules se tendre légèrement.
Il ne fit aucun commentaire.
Il prit l’entrée du parking, suivit les panneaux et se gara à quelques rangées du bâtiment principal.
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Les portes vitrées de l’hôpital s’écartèrent devant eux dans un souffle mécanique.
Connor ralentit dès le seuil.
Le hall ressemblait à tous ceux que Hank avait traversés au cours de sa carrière : trop vaste, trop éclairé, imprégné d’une odeur de désinfectant que le café des distributeurs ne parvenait pas à couvrir.
Pour Connor, pourtant, rien ne semblait anodin.
Une civière traversa leur champ de vision et disparut derrière des portes battantes. Un appel retentit dans les haut-parleurs tandis que, plus loin, un enfant pleurait contre l’épaule de son père. Connor suivit chacun de ces mouvements, chaque bruit l’attirant avant que le suivant ne prenne sa place.
Sa LED passa au jaune.
Hank resta à son niveau.
Il le connaissait assez pour ne pas confondre cette vigilance avec de la curiosité. Connor repérait les portes sécurisées, les badges du personnel, les patients, les proches assis dans les fauteuils ; lorsqu’une blouse apparaissait au bout d’un couloir ou qu’une alarme filtrait depuis une chambre, ses pupilles s’orientaient aussitôt vers sa source.
« Hé. »
Connor tourna la tête.
« Reed est dans un service calme », lui dit-il. « Tout ce bordel autour, ça le concerne pas. »
« Je sais. »
Ils reprirent leur marche.
La réponse n’avait rien changé à la tension de ses épaules, mais Hank ne chercha pas à lui faire dire ce qu’il savait déjà. Il choisit plutôt de lui donner autre chose à écouter.
« La dernière fois que j’ai fini dans un endroit comme celui-là, j’avais une infirmière qui devait faire un mètre cinquante avec les chaussures. »
Connor se tourna vers lui.
Ce fut tout, mais Hank avait réussi à le détourner du tumulte alentour.
« J’avais pris un coup de couteau pendant une interpellation. Rien de dramatique, mais assez pour qu’ils décident de me garder quelques heures. Évidemment, moi, j’avais décidé que j’allais très bien. »
Connor poursuivit sa marche, les yeux revenus sur le couloir devant eux.
« Ils m’avaient collé des électrodes partout, une perfusion dans le bras et un médecin m’avait expliqué trois fois que j’étais pas censé bouger. Au bout d’une heure, j’en ai eu marre. J’ai viré les électrodes, enfilé ma veste et décidé de rentrer chez moi. »
Hank poursuivit sans attendre de réponse. Il ne cherchait pas réellement à le faire rire ; seulement à opposer sa voix aux appels des haut-parleurs, au roulement des chariots et aux alarmes qui continuaient de filtrer depuis les chambres.
« J’arrive devant l’ascenseur, je commence déjà à me dire que mon plan est génial et que personne a rien remarqué... et là, les portes s’ouvrent. »
Connor lui accorda un coup d’œil, attentif cette fois.
« Et évidemment, elle était dedans. L’infirmière. Un mètre cinquante de mauvaise humeur avec un dossier sous le bras. »
Le visage de l’androïde resta fermé.
« Elle me regarde. Elle regarde ma perfusion que j’avais eu la brillante idée de garder avec moi. Puis elle me demande où je vais. »
Ils dépassèrent une rangée de fauteuils.
Connor écoutait toujours et, peu à peu, cessa de réagir au moindre mouvement autour d’eux.
« Alors je lui explique que je suis lieutenant de police et parfaitement capable de déterminer si mon état nécessite encore une hospitalisation. Très calmement, évidemment. »
Connor lui jeta un coup d’œil.
Hank ignora ce que cette réaction disait de sa définition du mot calmement.
« Elle me laisse finir. Pas un mot. Et quand j’ai terminé, elle me répond : “Lieutenant ou pas, vous retournez dans votre lit avant que je vous y ramène moi-même.” »
Il eut un petit sourire au souvenir.
« Je lui rappelle qu’elle fait la moitié de ma taille. Elle me dit que ça lui évitera d’avoir à me soulever trop haut quand elle me ramassera par terre. »
Connor baissa les yeux une fraction de seconde.
« Du coup, j’ai pris une décision tactique extrêmement raisonnable. »
Ils arrivèrent devant les ascenseurs.
Hank appuya sur le bouton.
« Je suis retourné dans ma chambre. »
Le tintement de l’ascenseur résonna presque aussitôt.
Connor entra avec lui. Hank sélectionna leur étage, puis s’adossa à la paroi.
« Vous aviez peur d’elle. »
Connor faisait face aux portes, le visage toujours sérieux, presque impassible.
Sa LED pulsait doucement au jaune et rien dans son attitude ne laissait penser qu’il cherchait réellement à plaisanter.
À l’exception de cette phrase.
Le coin de la bouche de Hank remonta malgré lui.
« J’avais du respect pour le personnel médical. »
Connor suivit les chiffres qui défilaient.
« Vous aviez peur d’elle », répéta-t-il simplement.
Hank le considéra encore une seconde.
« Va te faire foutre. »
Connor ne rit pas, mais ses traits se détendirent imperceptiblement avant de retrouver leur réserve.
Hank n’en demanda pas davantage.
Lorsque les portes s’ouvrirent sur leur étage, Connor sortit le premier.
L’atmosphère y était différente, plus calme que dans le hall, presque feutrée, faite de conversations basses, de portes closes et du roulement occasionnel d’un chariot au loin. Cette tranquillité aurait dû être rassurante ; Hank vit pourtant Connor ralentir lorsqu’il aperçut les panneaux indiquant les numéros des chambres.
Gavin était quelque part derrière l’une d’elles.
Cette fois, aucune anecdote ne pourrait le détourner de cette réalité.
Hank se contenta de marcher à côté de lui.
Ils venaient à peine de s’engager dans le couloir lorsqu’il aperçut deux silhouettes familières près des fauteuils réservés aux visiteurs.
Chris Miller était debout, sa veste déjà passée sur les épaules et son téléphone à la main. Sa peau noire contrastait avec la pâleur des néons de l’hôpital. À côté de lui, Fowler venait de poser un sac sur l’un des sièges, manifestement revenu prendre la relève.
Miller les remarqua le premier.
« Lieutenant. Connor. »
Un sourire fatigué éclaira son visage lorsqu’il vit le déviant marcher à côté de Hank.
« Ça fait plaisir de te voir debout. »
« Merci. »
Chris hocha doucement la tête.
Sa nuit se lisait sur lui sans qu’il soit nécessaire de l’interroger : les plis de ses vêtements, les cernes sous ses yeux, la barbe qui assombrissait son visage. Il conservait pourtant ce calme familier qui semblait lui coûter un peu plus d’effort que d’ordinaire.
Hank rejoignit les deux hommes.
« T’es encore là, toi ? »
Un sourire passa sur les lèvres de Chris.
« Plus pour longtemps. Le capitaine vient me libérer. »
Il désigna Fowler d’un mouvement du menton avant de récupérer le sac posé à ses pieds.
« Rien de nouveau ? » demanda Hank.
Le sourire de Miller s’effaça.
« Non. Toujours pareil. »
Son regard glissa vers le couloir où se trouvait la chambre de Gavin et s’y attarda.
« J’aurais préféré avoir autre chose à vous annoncer. »
« Tu es resté toute la nuit ? »
« Ouais. »
Chris glissa son téléphone dans sa poche.
« Le Capitaine avait tenu jusqu’au petit matin la première nuit. J’ai pris le relais après. Quelques collègues sont passés dans la journée pour que je puisse bouger un peu, manger quelque chose... »
Il haussa une épaule.
« Et puis j’ai repris hier soir. »
La fatigue avait creusé ses traits.
« Je pouvais pas vraiment faire autrement. »
Après une courte hésitation, il reprit :
« Reed a été mon premier partenaire sur le terrain. »
Connor releva la tête et Chris lui sourit.
« C’est lui qui m’a accueilli quand je suis arrivé au DPD. Il était déjà aussi chiant à l’époque, si jamais tu te poses la question. »
À mesure qu’il parlait, son expression s’animait.
« Il m’a appris où trouver le seul café à peu près buvable du commissariat, quels formulaires il fallait surtout pas remettre un vendredi soir et comment éviter de se faire démonter pendant sa première intervention. »
« J’entends tout, Miller », prévint Fowler.
Chris tourna paisiblement la tête vers lui.
« C’était le but, capitaine. »
Hank étouffa un souffle amusé.
Le sourire de Chris s’atténua sans disparaître complètement.
« Bref... je me devais d’être là. »
Connor resta silencieux.
Miller ne chercha pas à combler le silence. Ses doigts se resserrèrent sur la poignée du sac avant qu’il ne reporte son attention sur Connor.
« Et je suis loin d’être le seul. Tout le commissariat pense à lui. »
Les traits de Connor se tendirent.
« Gina a déjà appelé trois fois. Ben deux. Wilson voulait passer après son service, mais je lui ai dit qu’on allait finir par transformer l’étage en annexe du DPD. Même ceux qui peuvent pas le supporter demandent des nouvelles. »
Hank eut un reniflement.
« Donc tout le commissariat. »
Cette fois, Chris sourit franchement.
« Ouais. Tout le monde attend qu’il se réveille et recommence à nous casser les couilles. Ça voudra dire que les choses seront revenues à peu près à la normale. »
Connor baissa les yeux.
« Je comprends. »
Miller lui laissa le temps d’accueillir les mots, puis ajusta sa veste et posa une main brève, chaleureuse, sur son bras.
« Et ils pensent à toi aussi. »
Connor releva la tête.
Le sourire que Chris lui adressa avait perdu une partie de sa fatigue.
« Vous avez tous les deux intérêt à revenir au commissariat. C’est déjà assez le bordel comme ça. »
La LED de Connor vacilla au jaune avant de retrouver son bleu habituel.
« Merci, Chris. »
« De rien. »
Miller lui donna une légère tape sur le bras, puis se tourna vers Hank.
« Je comptais rentrer avant que ma femme commence à expliquer à mon fils que son père a officiellement déménagé à l’hôpital. »
« File ! », répondit Hank. « T’as fait ta part. »
Chris acquiesça. Avant de partir, ses yeux retournèrent une dernière fois vers le couloir des chambres.
« Appelez-moi s’il se passe quelque chose. Peu importe l’heure. »
« Je le ferai », répondit Fowler.
Cette réponse sembla lui suffire. Il adressa un dernier signe de tête à Connor, puis donna une tape sur le bras de Hank en passant.
« Je vous laisse avec le patron. Bonne chance, lieutenant. »
« Repose-toi, Chris. »
Miller leva une main sans se retourner et poursuivit vers les ascenseurs.
Fowler le suivit des yeux avant de revenir à Hank et Connor.
« Bon. Puisque vous êtes là... »
Son ton changea suffisamment pour effacer ce qui restait de légèreté dans le couloir.
Il prit une gorgée de café avant de poser les yeux sur Connor.
« Je vais commencer par ce qui vous concerne tous les deux. Votre virée au centre de tri aura des suites. »
Connor baissa le regard.
« Une procédure disciplinaire va être ouverte. Une suspension est envisagée. »
Hank observa Connor.
Sa LED demeura bleue.
« Je m’en doutais. »
Fowler arqua un sourcil.
« Ça te surprend pas ? »
« Non. »
Connor savait exactement ce qu’ils avaient fait : ils avaient suivi cette piste sans prévenir Fowler, sans renforts, sans que quiconque sache où les chercher avant plusieurs heures.
« Nous avons enfreint le protocole », reprit-il. « Je comprends qu’une procédure soit engagée. »
Fowler hocha la tête.
« Bien. Parce que sur ce point-là, y aura pas de débat. »
Connor releva les yeux.
« Quand aura lieu la convocation ? »
Le capitaine regarda vers le couloir menant aux chambres.
« Quand Reed sera réveillé et que les médecins diront qu’il est en état de répondre, vous serez convoqués tous les deux. Vous aurez l’occasion d’expliquer ce que vous avez fait et pourquoi vous l’avez fait. Jusque-là, ça attend. »
Connor acquiesça après une hésitation.
« D’accord. »
Fowler le considéra encore un instant, puis reprit son gobelet.
« Maintenant, pour le reste. »
Le changement dans son ton alerta Hank.
« On a récupéré d’autres témoignages à New Jericho. La scientifique bosse toujours sur ce qu’on a sorti du complexe et l’équipe continue de retracer les mouvements des Vultures. »
Connor se tourna aussitôt vers lui.
« Et Kessler ? »
« Rien de confirmé. »
« Plusieurs prisonniers ont été déplacés avant d’arriver au centre de tri. Leurs témoignages pourraient permettre d’identifier d’autres sites. Si nous croisons leurs itinéraires avec les données de circulation et les véhicules identifiés autour du complexe, nous pourrions peut-être déterminer... »
« Connor. »
Il s’interrompit.
Fowler posa son café.
« T’es retiré de l’enquête. »
Le changement fut immédiat.
Le visage de Connor resta presque immobile, mais Hank vit ses épaules se raidir tandis que sa LED basculait au jaune.
« Pardon ? »
« T’as très bien entendu. À compter d’aujourd’hui, tu ne travailles plus sur les Black Vultures. »
Il le fixa.
« Pour quelle raison ? »
« Parce que t’es directement impliqué. Ces gens t’ont enlevé, retenu prisonnier et utilisé contre d’autres victimes. »
La LED pulsa plus vivement.
« Je suis parfaitement capable de faire mon travail. »
« C’est pas la question. »
« C’est exactement la question si vous fondez votre décision sur ma capacité à... »
« Non. »
Fowler n’éleva pas la voix.
Il n’en avait pas besoin.
« Ma décision est prise. »
Connor soutint son regard.
« Kessler est toujours libre. »
« Je sais. »
« Chaque heure qui passe augmente ses possibilités de quitter Detroit, de réorganiser son réseau. »
« Et les enquêteurs qui bossent sur le dossier le savent aussi. »
« Ils ne disposent pas des mêmes informations que moi. »
« Ils auront ton rapport. »
« Un rapport ne remplace pas ce que j’ai vu. »
Fowler croisa les bras.
« Ce que t’as vu, c’est précisément le problème. »
Un éclat rouge traversa la LED de Connor.
Ses doigts se refermèrent.
« Je suis capable d’anticiper ses choix avec davantage de précision que quelqu’un qui n’a jamais été confronté à elle. M’écarter maintenant réduit objectivement les chances de la retrouver rapidement. »
« Peut-être. »
La concession sembla surprendre Connor.
Elle ne dura pas.
« Ça change rien. »
« Capitaine... »
« J’ai dit non. »
Fowler fit un pas vers lui.
Sa fatigue n’effaçait rien de son autorité.
« Je vais te le dire une fois et après on passe à autre chose. Tu ne consultes plus le dossier. Tu ne contactes pas les témoins. Tu ne vas pas demander aux collègues de te filer des infos derrière mon dos et tu ne poursuis aucune piste de ton côté. C’est clair ? »
La mâchoire de Connor se contracta.
« Oui, capitaine. »
Fowler le fixa encore une seconde.
« Bien. »
Le mot ferma la discussion plus sûrement qu’un nouvel ordre.
Le rouge persistait à la tempe de Connor et ses épaules ne s’étaient pas relâchées. Hank le vit ravaler l’argument qui menaçait encore de franchir ses lèvres.
Son attention finit par dériver vers le couloir.
« Je peux aller voir Gavin ? »
La froideur contenue de la question disait assez ce qu’il pensait encore de la décision.
Fowler ne chercha pas à retenir davantage son attention.
« Ouais. Vas-y. »
Connor acquiesça et s’éloigna sans ajouter un mot.
Hank le suivit des yeux. Il marchait avec précaution à cause de sa jambe, mais tout le reste de son corps demeurait tendu.
Fowler attendit qu’il se soit suffisamment éloigné avant de reporter son attention sur Anderson.
« T’as pu lui parler ? »
Hank glissa les mains dans les poches de son pantalon.
« Pas vraiment. »
Fowler fronça les sourcils.
« Pas vraiment ou pas du tout ? »
« Pas comme il faut. »
Le capitaine le considéra un instant.
Hank expira par le nez.
« J’ai estimé que c’était pas encore le bon moment. »
Fowler suivit Connor dans le couloir avant de revenir à Hank.
« D’accord. »
Il porta son gobelet à ses lèvres, puis ajouta :
« Attends juste pas trop longtemps. »
Hank acquiesça.
« Je sais. »
« Je suis sérieux. »
« Moi aussi. »
Fowler le fixa une seconde supplémentaire avant de laisser tomber.
« Et sinon, comment il va ? »
Hank regarda Connor.
Il aurait pu parler de la culpabilité qui le rongeait depuis leur retour, de cette colère qu’il contenait avec de plus en plus de difficulté.
Il aurait surtout pu parler de Kessler. De la façon dont Connor s’était levé malgré sa jambe ouverte, prêt à partir avec cette certitude glaciale dans les yeux.
Il n’en dit rien.
« Il tient debout. Sa jambe fonctionne à nouveau comme tu peux le voir », répondit-il.
« Hank. »
Le ton suffit.
« Quoi ? »
« Je te parle pas de sa jambe. »
« Il a vécu un sale moment. »
« Et ? »
« Et il encaisse comme il peut. »
Fowler resta silencieux un instant.
« Il est en colère. »
« Tu viens de le virer d’une enquête. Qu’est-ce que tu voulais ? Un câlin ? »
« Je me serais inquiété s’il m’avait remercié. »
Hank eut presque un sourire.
Fowler reprit une gorgée de café.
« Parle-lui rapidement. »
« Ouais. »
« Et garde-le à l’œil. »
Le peu d’amusement qui restait sur le visage de Hank disparut.
« C’est déjà ce que je fais. »
Fowler acquiesça.
Hank le laissa près du distributeur et remonta le couloir.
Il retrouva Connor un peu plus loin, près d’une baie vitrée donnant sur l’extérieur.
Connor avait glissé les mains dans les poches de son jean. Il contemplait Detroit sans réellement la regarder, les épaules toujours raides et la LED d’un jaune soutenu.
Hank s’arrêta à côté de lui.
Connor ne tourna pas la tête.
« Si vous venez m’expliquer que le capitaine a raison, vous pouvez économiser votre temps. »
Hank s’appuya contre le mur.
« Il a fait ça parce que t’es beaucoup trop impliqué. »
Connor se tourna enfin vers lui.
La LED vira au rouge.
« Cela ne m’empêche pas de raisonner. »
« J’ai jamais dit ça. »
« C’est pourtant ce que vous sous-entendez tous les deux. »
Hank se redressa.
« Non. Ce qu’on te dit, c’est qu’il y a des moments où être capable de réfléchir suffit pas. »
Un rire bref, dépourvu du moindre amusement, échappa à Connor.
« Je suppose que vous considérez également que je dois rester à la maison, me reposer et attendre que quelqu’un d’autre règle le problème. »
« Arrête. »
« Pourquoi ? C’est bien ce que vous voulez. »
« Ce que je veux, c’est que tu sois encore là quand cette histoire sera terminée. »
Connor se détourna, la mâchoire contractée.
« Kessler n’arrêtera pas parce que Fowler m’a retiré du dossier. »
« Personne a dit le contraire. »
« Alors ne me demandez pas de faire comme si cette décision était acceptable. »
« Je te le demande pas. »
Hank laissa passer un instant.
« Je te demande juste de pas te foutre en l’air pour elle. »
Il expira lentement.
Il aurait pu continuer.
Mais ce n’était ni le lieu ni le moment. Et surtout, Connor ne l’écoutait déjà plus.
Il fixait quelque chose derrière lui.
Connor le dépassa et s’approcha de la vitre qui donnait sur la chambre de Gavin.
Ses pupilles balayèrent d’abord les moniteurs, les perfusions, les tubulures, chaque appareil disposé autour du lit. Les valeurs qui défilaient sur les écrans captèrent son attention ; il passa de l’une à l’autre, y revint, les vérifia encore, comme si leur stabilité pouvait contredire ce que ses yeux lui montraient.
Le pansement autour de son crâne.
Les ecchymoses.
Sa pâleur.
Les doigts de Connor se replièrent.
Hank s’approcha et posa doucement une main sur son épaule.
« Va le voir », murmura-t-il.
Connor tourna la tête.
« Vous ne venez pas ? »
« Après. »
Ses yeux revinrent vers Gavin.
« Je suis juste là. Prends ton temps. »
Les traits de Connor vacillèrent.
Il acquiesça faiblement, puis se dirigea vers la porte.
Hank le regarda entrer seul.
La porte se referma doucement derrière lui.
Le premier bruit que Connor entendit fut celui des appareils, régulier, discret et pourtant terriblement présent dans le calme de la chambre.
Gavin était allongé au centre du lit, presque englouti sous les draps blancs.
Connor s’arrêta près de la porte.
Il lui fallut quelques secondes avant de s’avancer.
Le voir ainsi lui serra brutalement la poitrine.
Cette immobilité surtout lui paraissait contre nature. Même assis derrière son bureau, il fallait toujours que Reed bouge : un pied battant contre le sol, un stylo tournant entre ses doigts, les yeux levés au ciel à la moindre contrariété. Il occupait l’espace avec une agressivité presque constante, comme s’il avait décidé depuis longtemps que le monde ne méritait pas qu’il lui cède un seul centimètre.
Il n’y avait plus rien de tout cela.
Connor s’approcha du lit.
« Gavin. »
Aucune réaction ne vint.
Il savait qu’il ne devait pas en attendre et, pourtant, il guetta malgré lui un frémissement des paupières, une crispation des lèvres, n’importe quel signe capable de rompre cette absence.
Rien.
Son système d’analyse s’activa presque par réflexe.
Il parcourut l’inspecteur avec une précision méthodique, releva la fréquence de sa respiration, sa température et la coloration de sa peau, puis croisa ces données avec celles des appareils. Fréquence cardiaque, saturation en oxygène, pression artérielle, glycémie : Connor vérifia chaque valeur, contrôla les perfusions, leur débit et les traitements administrés.
Il tira la chaise placée près du lit et s’assit.
Pendant un long moment, il ne parla pas. Les phrases se formaient, se réorganisaient, disparaissaient avant d’atteindre ses lèvres.
Une seule revenait pourtant toujours.
Finalement, sa voix s’éleva, beaucoup plus basse qu’à l’ordinaire.
« Je suis désolé. »
Les mots restèrent suspendus entre eux.
Connor baissa les yeux vers ses mains. Ses pouces se frottaient nerveusement l’un contre l’autre, mouvement inutile qu’il ne chercha pourtant pas à interrompre.
« J’aurais dû insister pour que tu ne viennes pas. »
À peine eut-il prononcé la phrase que les objections surgirent.
Gavin aurait peut-être découvert ce qu’il préparait. Il aurait pu le suivre. Il aurait pu décider de s’en mêler d’une autre manière. Rien ne permettait d’affirmer que le simple fait de garder le silence aurait suffi à le tenir à l’écart.
Connor repoussa chacune de ces hypothèses.
Elles ressemblaient trop à des excuses.
« C’est moi qui t’ai parlé de cette piste. C’est moi qui t’ai dit ce que j’avais l’intention de faire. »
Une pression douloureuse lui comprima la gorge.
Son attention revint aux ecchymoses qui marquaient encore le visage de Gavin. Sous la lumière blanche de la chambre, elles lui parurent soudain plus sombres.
« Si je ne t’avais pas entraîné là-dedans... »
Les derniers mots lui échappèrent à peine.
Connor détourna le visage, inspira, puis attendit de retrouver assez de maîtrise pour continuer.
« Tu ne serais peut-être pas dans ce lit. »
Le peut-être lui coûta davantage que le reste.
Il aurait voulu pouvoir le supprimer, transformer cette possibilité en certitude, parce qu’une certitude aurait au moins offert à sa culpabilité quelque chose de simple : une faute nette, une conséquence identifiable, une équation qu’il aurait pu résoudre en remontant jusqu’à sa propre décision.
Mais il ne pouvait pas savoir.
L’incertitude ne l’innocentait pas. Elle rendait seulement la faute impossible à mesurer.
« Je sais que c’était aussi ton choix. »
Connor força les mots à sortir.
« Je sais que tu détesterais m’entendre parler comme si je t’avais obligé à venir. »
Ses lèvres frémirent à peine.
« Tu me dirais probablement de fermer ma gueule. »
Pendant une seconde, il put presque entendre la réponse : le ton agacé, le juron qui aurait suivi, cette façon qu’avait Gavin de transformer la moindre inquiétude sincère en engueulade dès qu’elle menaçait de devenir trop personnelle.
Le coin de ses lèvres remua, mais la vue du lit effaça cette esquisse avant qu’elle ait véritablement eu le temps de devenir un sourire.
« Mais ça ne change pas ce que je ressens. »
Les mots sortirent plus difficilement.
« Je regrette de t’en avoir parlé. »
Sa LED pulsa au jaune.
« Je regrette de t’avoir donné une raison de me suivre. »
Il dut marquer une pause avant de poursuivre.
« Et je déteste penser ça parce que... »
La phrase s’interrompit.
Aucun mot ne vint prendre la place de celui qu’il ne parvenait pas à prononcer.
Connor resta penché vers l’avant, les mains serrées entre ses genoux. Ses doigts se crispèrent davantage, jusqu’à faire blanchir les jointures synthétiques sous le revêtement.
Le moniteur continua de battre, régulier, indifférent à tout ce que Connor aurait voulu entendre à sa place.
Lorsqu’il réussit enfin à reprendre, il ne parla presque plus qu’à mi-voix.
« Parce que si je pouvais revenir en arrière, je ne te dirais rien. »
L’aveu demeura entre eux.
Connor aurait voulu détourner les yeux, ne plus voir le pansement, les marques sur le visage de Gavin, sa main abandonnée sur le drap ; ne plus avoir sous les yeux ce que sa culpabilité transformait obstinément en conséquences de ses propres choix.
Pourtant, il resta.
« Je suis désolé, Gavin. »
Cette fois, le prénom trembla légèrement.
Il baissa la tête, les mains jointes entre ses genoux, tandis que le rythme régulier du moniteur emplissait le silence à sa place.
Lorsqu’il reprit la parole, sa voix était devenue plus basse, presque hésitante.
« Hank a raison. »
Sa LED pulsa au jaune.
« Je sais qu’il a raison. »
Devant le lieutenant, il avait résisté, argumenté, repoussé chaque mise en garde parce qu’elles lui donnaient l’impression qu’on essayait encore de décider à sa place, de lui retirer un choix supplémentaire après une nuit passée à n’en avoir presque aucun.
Ici, cette résistance n’avait plus personne contre qui se dresser.
Gavin ne pouvait ni le contredire ni l’approuver, pas davantage lui fournir l’excuse dont une part de Connor aurait peut-être voulu se saisir.
Dans cette chambre, il ne restait que ce qu’il savait déjà.
« Je sais ce que je risque de perdre si je continue à la poursuivre. »
Il inspira par réflexe.
« Et je sais que si je vais jusqu’au bout... »
La phrase resta inachevée.
Ses yeux se fermèrent.
Il connaissait la suite. Il ne la prononça pas.
« Mais je n’y arrive pas. »
Le dernier mot vacilla.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, il regarda Gavin.
« Elle est quelque part. »
« Après tout ce qu’elle a fait, elle est quelque part, libre, pendant que toi tu es là. »
Sa vision se brouilla.
Connor détourna la tête et fixa un point du mur, au-delà du lit, le temps de retrouver assez de contrôle pour continuer.
« Je ne peux pas l’accepter. »
Il ne parlait presque plus qu’en un souffle.
« Je ne peux pas. »
Le rouge brûlait désormais à sa tempe.
Il baissa les yeux vers ses mains. Ses doigts tremblaient.
« Je sais que la retrouver ne changera rien à ce qu’elle nous a fait. Ça ne réparera rien. Ça ne ramènera personne. »
Sa respiration se troubla.
« Je sais tout ça. »
Lorsqu’il releva la tête, la colère n’avait pas effacé la douleur ni la culpabilité.
« Mais je veux qu’elle paie. »
Les mots tombèrent sans éclat.
Ils ne lui avaient pas échappé sous le coup de la colère.
Il les pensait.
Une larme menaça au bord de ses cils.
« Et je déteste ressentir ça. »
Les mots tremblèrent malgré lui.
« Je déteste savoir que Hank a raison et continuer à le vouloir quand même. »
Connor ferma les yeux.
Il chercha en lui ce qui aurait pu suffire : la voix de Hank, l’ordre de Fowler, la certitude des conséquences, tout ce qu’il savait pouvoir perdre.
Rien ne suffit.
Sa LED resta rouge.
« Je vais la retrouver. »
Le moniteur continua d’égrener ses pulsations régulières.
Connor se pencha vers Gavin.
« Le capitaine peut me retirer de l’enquête. Hank peut essayer de m’en empêcher. Je sais qu’ils le font parce qu’ils pensent me protéger. »
Il s’interrompit.
« Et peut-être qu’ils devraient... »
Puis, presque dans un souffle :
« Mais je vais la retrouver, Gavin. »
Aucune colère ne soutenait plus les mots.
Seulement cette certitude.
Le silence retomba.
Connor avait confié à Gavin ce qu’il n’aurait pu avouer à personne d’autre.
Pas à Fowler. Pas à Julia.
Pas même à Hank.
Surtout pas à Hank.
Puis ses yeux descendirent vers la main immobile sur le drap.
« Et toi... »
Il dut s’interrompre.
Il rapprocha sa chaise du lit.
« Toi, tu dois tenir le coup. »
De l’autre côté, Hank l’observait.
À travers la paroi vitrée, aucun des mots prononcés dans la chambre ne pouvait lui parvenir. Il avait seulement vu Connor parler longtemps, s’interrompre parfois, baisser la tête avant de recommencer.
Puis le silence avait fini par le gagner.
Connor demeurait près de Gavin, le dos légèrement courbé, les mains entre les genoux. De là où il se trouvait, Hank ne distinguait presque plus son visage, seulement sa posture affaissée au bord du lit, étrangement petite dans la lumière blanche de la chambre.
Cette image lui brisa le cœur.
Hank aurait voulu entrer. L’envie était là, immédiate, presque douloureuse : franchir la porte, s’approcher de lui, trouver quelque chose à dire qui ne sonnerait ni faux ni insuffisant.
Mais il ne bougea pas.
Et tandis qu’il le regardait ainsi, les épaules basses face au lit, il comprit qu’il n’avait jamais autant détesté ne rien pouvoir faire pour lui.
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À suivre.