JE SUIS VIVANT
Beaucoup trop
La musique n’avait pas repris.
Le silence, lui, avait traversé la journée pour prendre possession de la maison avec une facilité presque inquiétante.
Au fil des heures, Hank avait renoncé à lutter contre lui, comprenant que chacune de ses tentatives ne faisait qu’accentuer la distance que Connor maintenait obstinément entre eux.
Il s’était refermé. Il parlait peu, répondait à peine lorsqu’on s’adressait à lui et, lorsque leurs regards se rencontraient par hasard, ses yeux revenaient presque aussitôt à son écran. Ses lèvres se pinçaient alors légèrement, son visage retrouvait cette neutralité soigneusement entretenue qui, désormais, disait davantage que n’importe quel reproche.
Hank découvrait qu’il préférait presque quand Connor lui gueulait dessus.
Au moins, quand il gueulait, il le regardait.
Une seconde nuit s’écoula ainsi et, au matin, la maison semblait s’être accommodée de cette distance, comme si le malaise avait fini par se fondre dans les murs.
Il était un peu plus de dix heures quand la sonnette retentit.
Le bruit arracha Hank à son café.
Connor leva la tête de sa tablette et, par réflexe, chercha son regard avant de se raviser presque aussitôt.
Le lieutenant traversa le couloir et ouvrit.
Julia Dawson se tenait sur le perron, une caisse rigide à la main et un sac passé sur l’épaule. Un débardeur noir et un pantalon cargo beige clair composaient une tenue manifestement choisie pour être pratique, jusqu’aux baskets blanches déjà marquées par ses dernières journées de travail. Ses cheveux noirs, courts, étaient légèrement ébouriffés et les cernes sous ses yeux achevaient de trahir deux journées probablement aussi éprouvantes pour elle que pour eux.
Elle souleva légèrement son bagage.
« Les connectiques sont arrivées. »
Son attention remonta vers Hank et s’attarda sur ses traits fatigués.
« Vous avez une tête épouvantable. »
Il s’écarta.
« Bonjour à vous aussi, Dawson. »
Elle entra sans davantage de cérémonie, mais ralentit en atteignant le salon.
La maison n’avait rien du calme paisible d’un milieu de matinée. Une tension sourde semblait suspendue dans l’air et conférait au moindre bruit une netteté excessive : le frottement de ses chaussures sur le sol, le léger choc de la caisse contre sa jambe, jusqu’au déclic de la porte que Hank referma derrière elle.
Connor était installé sur le canapé, la tablette entre les mains. À la vue de la technicienne, quelque chose se dénoua imperceptiblement dans son expression.
« Bonjour, Julia. »
Le soulagement dans sa voix était discret, mais elle le remarqua.
« Bonjour, Connor. »
Elle lui sourit.
« Contente de voir que tu es toujours en un seul morceau. Enfin... »
Son attention descendit vers sa jambe.
« À peu près. »
Le coin des lèvres de Connor frémit, esquisse fugitive d’un sourire qui s’effaça dès qu’il croisa Hank.
Julia saisit l’échange et posa sa caisse près de la table basse.
« D’accord. Je vois que je suis arrivée au milieu d’un grand moment de convivialité. »
Personne ne releva.
Elle s’accroupit devant son matériel.
« Très bien. Je vais faire ce que toute personne raisonnable ferait dans cette situation : prétendre que je ne remarque absolument rien. »
Connor lui accorda un bref coup d’œil.
Julia répondit par un sourire tranquille et n’insista pas.
« Cela dit, si l’un de vous décide de lancer quelque chose à l’autre, attendez que j’aie rangé le matériel fragile. Le budget du DPD m’a déjà suffisamment dans le collimateur. »
Elle sortit ses instruments, les aligna sur la table basse, puis s’installa devant Connor sans toucher immédiatement à sa jambe.
« Ça va si je commence ? »
Connor releva les yeux.
« Oui. »
« D’accord. Avant ça, comment tu te sens ? »
Le déviant prit quelques secondes pour évaluer son état.
« Globalement stable. J’ai encore quelques parasites, surtout lors des mouvements brusques. »
« Quel genre ? »
« Principalement sensoriels. Une brève désynchronisation entre les informations visuelles et proprioceptives. Ça ne dure généralement pas plus d’une seconde. »
Julia récupéra son appareil de diagnostic et parcourut les données.
« Ton niveau de thirium n’est pas encore revenu à la normale. »
Hank cessa aussitôt de remuer son café.
« Je sais », répondit Connor.
« Il n’est pas plein, mais il reste satisfaisant. Surtout, il est stable. Je ne détecte aucune fuite active ni aucune baisse anormale depuis la dernière mesure. »
Hank désigna Connor du menton.
« Et les parasites ? »
« Cohérents avec ce qu’il a subi. »
« Ça va disparaître ? »
« Très probablement. Son système a encaissé des traumatismes, une perte importante de thirium, des décharges électriques et une mise en veille forcée. Il lui faut un peu de temps pour retrouver une synchronisation parfaite. Pour l’instant, rien dans son diagnostic ne m’inquiète. »
Hank acquiesça. La tasse resta néanmoins oubliée entre ses mains.
Julia se pencha vers les protections provisoires.
« Bon. On s’occupe de cette jambe. »
Sous la peau synthétique encore imparfaitement refermée affleuraient plusieurs connectiques provisoires ainsi que les stigmates laissés par le projectile.
« Première ligne. Ne bouge pas. »
Ses doigts se glissèrent avec précision parmi les connecteurs exposés. Quelques secondes plus tard, elle posa deux doigts contre la cheville de Connor.
« Bouge les orteils. »
Il obéit.
« Encore. »
L’amplitude augmenta.
Julia vérifia son appareil.
Les tests ponctuèrent la progression des réparations. Connor fit pivoter sa cheville, contracta le mollet, puis plia légèrement le genou. L’articulation opposa presque aussitôt une résistance et sa LED vira au jaune.
« Encore une fois », reprit Julia. « Moins loin. »
Le genou céda cette fois de quelques degrés supplémentaires.
« Ça tire ? »
« Légèrement. »
« Bien. On s’arrête là pour l’instant. »
Elle se replongea dans ses réglages.
Bientôt, le cliquetis méthodique des outils occupa la pièce et donna, pour quelques minutes, à leur mutisme une consistance moins hostile.
Hank la regarda refermer un premier panneau.
« Et à New Jericho ? Les rescapés, ils tiennent le coup ? »
Les mains de Connor cessèrent aussitôt de bouger.
Julia expira doucement.
« Comme ils peuvent. Markus s’occupe d’eux, ils sont en sécurité. Mais certains supportent mal les portes fermées, d’autres refusent de rester seuls ou n’arrivent plus à passer en veille. »
Hank fronça les sourcils.
« J’imagine... »
Julia reprit son outil, mais son geste ralentit légèrement.
« Ils commencent quand même à parler. J’ai recueilli plusieurs témoignages. »
Connor ne dit rien.
Il avait baissé les yeux vers les mains occupées à sa jambe. Seule la ligne de ses épaules, devenue plus rigide, trahissait qu’il n’avait perdu aucun mot de la conversation.
Julia le remarqua.
Elle hésita avant de poursuivre.
« Ils ont aussi beaucoup parlé de toi. »
Connor releva la tête.
Il ne demanda pas ce qu’ils avaient dit.
Elle soutint ses yeux quelques secondes, puis un sourire doux, presque prudent, effleura ses lèvres.
« Ils t’admirent tous. Pour eux, tu es un véritable héros. »
La transformation fut brutale.
Toute trace d’expression disparut du visage de Connor. Ses lèvres se serrèrent, ses épaules se figèrent et son regard, une seconde auparavant attentif, se durcit avec une violence si soudaine que le sourire de Julia s’éteignit.
Sa LED bascula au rouge.
« Non ! »
Le refus jaillit avant même que la technicienne ait pu reprendre la parole.
« Ne dites pas ça. »
« Je te rapporte seulement ce qu’ils m’ont dit. Ils voulaient simplement que tu saches... »
« Je ne veux pas le savoir ! »
« Connor, ils ont le droit de... »
« Je ne veux pas qu’ils me remercient ! »
Le cri déchira le calme du salon.
L’outil de Julia s’immobilisa au-dessus de la jambe ouverte.
La respiration de Connor s’était emballée ; ses paumes pesaient contre ses cuisses comme s’il cherchait à s’y ancrer.
« J’ai tué Elias ! »
« On t’a forcé », lâcha Hank en se redressant sur son fauteuil.
« Il est mort ! »
« C’est pas pareil. »
« Pour lui, si. »
La réponse tomba, sèche et définitive.
Puis la colère déserta son visage presque aussi vite qu’elle y avait surgi.
Son souffle ralentit, ses mains se relâchèrent. Rien pourtant ne s’apaisa.
La violence avait simplement changé de forme, refluant plus profondément jusqu’à devenir froide, compacte, autrement plus inquiétante.
« Kessler... » prononça-t-il les dents serrées. « Je vais la retrouver. »
Une contraction sourde noua l’estomac de Hank.
La fureur de Connor, au moins, lui était familière. Elle éclatait, débordait, se donnait à voir. Ce calme-là lui était étranger. Il n’offrait aucune prise.
« Et après ? »
Connor tourna la tête vers lui.
La réponse vint sans hésitation.
« Je ferai en sorte qu’elle ne puisse plus recommencer. »
Le bourdonnement des appareils de Julia envahit soudain toute la pièce.
Elle avait blêmi. Sa main resta suspendue au-dessus des connectiques.
Hank, lui, ne bougea plus.
Il avait vu Connor furieux, blessé, acculé ; il connaissait aussi ce détachement artificiel derrière lequel il pouvait parfois se retrancher lorsque le monde devenait trop difficile à affronter.
Mais cette fois, il ne se retranchait pas.
« Qu’est-ce que tu viens de dire ? »
Le déviant soutint son regard sans ciller.
« Je vais lui rendre ce qu’elle a fait à Gavin, Elias et tous les autres... »
Le fauteuil de Hank racla violemment le sol lorsqu’il se leva.
« Non. »
Connor resta assis, le visage fermé.
Hank fit un pas vers lui.
« Non. Tu vas m’écouter maintenant. Tu ne vas rien lui “rendre” du tout. »
« Elle ne mérite pas de pouvoir continuer comme si rien ne s’était passé. »
Hank s’arrêta net.
Cette deuxième phrase lui parut pire encore.
Plus rien de l’explosion précédente ne subsistait dans la voix de Connor. Il ne cherchait ni à provoquer ni à convaincre.
Il prononçait une sentence.
Hank franchit la distance qui les séparait jusqu’à se planter devant lui. Tout son corps semblait lutter contre une impulsion contradictoire : s’approcher encore, saisir Connor, le secouer jusqu’à faire éclater ce calme insupportable et ne surtout pas ajouter une violence de plus à toutes celles qu’il avait déjà subies.
« C’est pas à toi d’en décider. »
« Elle a décidé pour Elias. »
« Et ça te donne pas le droit de devenir comme elle ! »
Les mains de Connor se fermèrent sur ses cuisses.
« Ne me comparez pas à elle. »
Sa voix était basse, tranchante.
« Alors me force pas à le faire ! »
La voix de Hank claqua assez fort pour faire sursauter Julia.
Il passa une main nerveuse sur sa barbe, s’écarta d’un pas avant de revenir presque aussitôt. L’agitation lui labourait le ventre et rendait l’immobilité impossible. Il aurait voulu n’être qu’en colère ; la peur, elle, ne lui laissait plus ce confort.
« Tu crois que je vais te regarder foutre ta vie en l’air pour elle ? »
Connor resta muet.
« Tu crois vraiment que je vais te laisser franchir cette ligne parce que cette salope t’a suffisamment détruit pour te convaincre que c’est la seule chose qui reste à faire ? »
« Je sais ce que je fais. »
« Non ! »
Hank se pencha vers lui.
« Là, non. T’es en colère, t’es bouffé par la culpabilité et tu veux faire payer quelqu’un. Putain, crois-moi, je le comprends. Mais je te laisserai pas sacrifier tout ce qu’il te reste pour Kessler. »
Connor encaissa les mots sans bouger.
Cette absence de réaction devint bientôt plus difficile à supporter que ses cris.
« Ma décision est prise. »
Hank resta interdit une fraction de seconde avant que son visage ne se ferme.
« Eh ben tu vas en prendre une autre. »
Connor ne baissa pas les yeux.
« Kessler sera retrouvée. Elle sera arrêtée. Elle répondra de ce qu’elle a fait. Mais toi, tu ne la touches pas. »
« Elle ne mérite pas votre justice. »
Hank ne quitta pas Connor des yeux.
« J’en ai rien à foutre de ce qu’elle mérite ! »
Sa paume s’abattit contre le dossier du canapé.
Julia eut un mouvement de recul.
Connor resta de marbre.
« C’est de toi que je parle ! »
La colère de Hank se fendit sur ces mots.
« De ta vie. De ce qui va rester après. »
Sa main resta agrippée au tissu.
« Tu vas jusqu’au bout de ce que t’as en tête, et après quoi ? Tu crois qu’Elias revient ? Que Reed sort de son lit d’hôpital ? »
Aucune réponse.
Hank secoua la tête. Son souffle s’était raccourci, sa gorge serrée par quelque chose qu’il ne pouvait plus dissimuler derrière sa colère.
« Non. Rien de tout ça change. Sauf que toi, t’auras foutu ta vie en l’air pour elle. »
Connor détourna les yeux.
Hank était toujours devant lui, suffisamment proche pour occuper presque entièrement l’espace devant le canapé sans pourtant le toucher.
La colère du lieutenant pesait autant que sa présence.
Connor sentit ses muscles se tendre de nouveau. Il avait besoin que cette conversation s’arrête.
Julia déposa finalement son outil sur la table avec une précaution presque incongrue au milieu de cette confrontation.
« Connor... écoute-le. »
Ce fut de trop.
« Ça suffit. »
Il appuya une main sur le canapé et ramena son pied valide sous lui.
Hank vit son poids basculer vers l’avant et réagit aussitôt.
Un seul pas lui suffit pour se placer devant lui. Sa main trouva l’épaule de Connor au moment où celui-ci amorçait son mouvement, davantage par réflexe que par volonté de le contraindre.
Il s’arrêta. Son attention descendit vers les doigts posés sur son épaule.
« Écartez-vous. »
« Non. »
Il tenta néanmoins de se redresser.
La poussée se transmit immédiatement sous la main de Hank. Il quitta l’épaule pour poser sa paume contre le haut de son torse et accompagner le mouvement juste assez pour l’empêcher de transférer complètement son poids sur ses jambes.
Il ne le repoussa pas contre le dossier ; il l’arrêta à mi-chemin.
« Hank. »
« Assieds-toi. »
Connor resta penché vers l’avant, une main toujours en appui sur le canapé.
« Lâchez-moi ! »
Il essaya encore, mais sa jambe blessée n’eut même pas le temps de supporter réellement sa charge. Hank raffermit son propre appui et opposa à son sternum une résistance ferme, mesurée.
« J’ai dit non. »
Sa voix basse et autoritaire arrêta Connor presque autant que son geste.
Le rouge brûlait toujours à sa tempe.
« Vous n’avez pas le droit de me retenir. »
La phrase atteignit Hank avec une précision douloureuse.
Son attention tomba sur sa propre main.
Les cellules. Le collier. L’arène. Tout ce qu’on avait imposé à Connor, jusque dans son propre corps.
Hank comprenait trop bien ce que ce geste pouvait réveiller.
Mais la jambe restait partiellement ouverte, les nouvelles connectiques encore exposées. Un mauvais appui suffirait à compromettre le travail de Julia et à aggraver une blessure déjà sévère.
Il ne retira pas sa main.
Il desserra seulement ses doigts et conserva la paume ouverte contre son torse.
Une limite plutôt qu’une prise.
« Peut-être », répondit-il. « Mais Dawson a pas fini et tu vas pas te bousiller la jambe pour sortir d’ici juste parce que t’es furieux contre moi. »
Connor poussa de nouveau contre lui.
Hank absorba le mouvement sans reculer.
Il resta solidement campé devant lui, la paume au centre de son torse. Il ne le repoussait pas, ne le saisissait pas. Il était simplement là, infranchissable.
« Tu peux me gueuler dessus si ça te chante, mais tu restes assis et tu m’écoutes ! »
Connor se raidit davantage.
« Je n’ai rien à vous dire. »
« Tant mieux. C’est moi qui parle. »
Julia n’osa plus intervenir.
La colère de Hank céda.
« Je tiens beaucoup trop à toi pour te laisser faire ça. »
La résistance disparut sous sa paume.
Il le sentit avant de le voir. Le corps qui, une seconde plus tôt, cherchait encore à forcer le passage venait de cesser de lutter.
« Beaucoup trop », répéta Hank.
Sa main reposait toujours contre le torse de Connor, désormais sans pression.
Connor ne lui demanda pas de la retirer.
« Alors tu peux me dire que Kessler mérite ce qui l’attend. Tu peux me dire que c’est ton choix. »
La voix de Hank se fit plus rauque.
« Mais je te laisserai pas te perdre là-dedans. »
Cette fois, le rouge céda au jaune.
Connor entrouvrit les lèvres.
« Elle a brisé Elias. »
La phrase avait perdu de sa dureté.
« Je sais. »
« Elle s’est servie de Gavin. »
« Je sais. »
« Elle les a utilisés pour m’obliger à... »
Sa voix accrocha.
Connor détourna aussitôt le visage, comme si cette infime défaillance en avait déjà trop révélé.
Hank ne bougea pas.
« Je sais... »
Il ne chercha pas à lui faire terminer sa phrase.
Sous sa paume, la tension qui persistait dans le torse de Connor céda imperceptiblement. Ses épaules s’abaissèrent d’une fraction et, lorsqu’il expira, son souffle ne se brisa plus contre la colère qui l’avait tenu jusque-là.
Hank inspira profondément.
« Mais cette fois, je bouge pas. »
Le torse du déviant se souleva dans une inspiration plus ample.
« Même si tu me détestes. Même si tu me repousses. »
Connor ferma brièvement les yeux.
Lorsqu’il les rouvrit, la froideur avait cédé.
Hank retira lentement sa main.
Il resta devant lui, mais plus rien dans sa posture ne lui barrait désormais le passage.
« Je serai là. »
Connor leva les yeux vers lui.
Ils brillaient.
Aucun autre mot ne vint.
Puis il acquiesça faiblement.
Le mouvement fut infime.
Hank le vit.
Et cela suffit.
La tension ne disparut pas ; elle reflua lentement, laissant derrière elle un épuisement que Connor ne parvenait plus tout à fait à dissimuler.
Julia, restée en retrait pendant l’échange, parut seulement alors se souvenir de l’outil qu’elle tenait encore.
Elle inspira discrètement avant de reprendre son travail, avec l’étrange sensation de revenir à un geste interrompu depuis bien plus longtemps que quelques minutes.
Le silence qui enveloppa la pièce avait quelque chose d’une cathédrale, profond, vaste, presque solennel.
La technicienne installa les dernières connectiques tandis que Hank prenait place sur le bord de la table basse, face à Connor.
Il ne le touchait plus.
Julia retrouva peu à peu la précision de ses gestes. Pourtant, elle percevait encore les traces de l’affrontement dans la posture de Connor : la tension persistante de son maintien, le léger raidissement qui accompagnait le passage de son outil sur une zone sensible, l’épuisement qui avait progressivement remplacé la colère sur ses traits.
Quelques minutes auparavant, il avait cherché à forcer le passage malgré sa jambe ouverte. À présent, il restait immobile tandis que Hank, assis à quelques pas, ne faisait aucun geste vers lui.
Julia ramena son attention sur les connectiques. Ses mains retrouvèrent progressivement leur sûreté ; elle verrouilla la dernière, contrôla les données une ultime fois, puis referma soigneusement le panneau.
Le déclic final résonna dans la pièce.
« C’est terminé. »
Connor contempla sa jambe tandis que Julia reculait légèrement afin de lui rendre son espace.
« Tu peux essayer de te lever. Doucement. »
Il hésita.
Son attention glissa vers le sol, puis revint à sa jambe réparée. Quelques minutes auparavant, se lever avait été un acte de défi, une manière d’échapper à Hank et à tout ce qu’il refusait d’entendre. À présent, personne ne l’en empêchait.
Hank ne tendit pas la main.
Connor posa finalement ses deux pieds au sol et prit appui sur le canapé pour se redresser avec précaution. Un léger tremblement parcourut sa jambe lorsque son poids s’y répartit, mais l’articulation tint.
La technicienne consulta aussitôt son appareil.
« Vas-y progressivement. »
Connor attendit que les derniers ajustements mécaniques se stabilisent avant de lâcher son appui.
Le premier pas fut prudent, presque expérimental. La réparation supporta la charge ; le deuxième vint avec davantage d’assurance, bientôt suivi d’un troisième, plus naturel.
À mesure qu’il avançait dans le salon, son corps retrouvait ses automatismes et, avec eux, cette précision familière que la blessure avait momentanément effacée.
Il fit demi-tour.
Hank et Julia l’observaient sans intervenir.
Connor revint vers eux d’un pas désormais presque assuré. Personne n’éprouva le besoin de troubler l’accalmie fragile qui avait succédé à l’orage. Même Hank retint le commentaire qui, en d’autres circonstances, lui serait probablement venu sans réfléchir.
Connor s’arrêta devant eux.
Julia effectua une dernière vérification sur son appareil.
Tout était stable.
Hank jaugea Connor quelques secondes, puis indiqua le couloir d’un mouvement du menton.
« Allez, va te changer. je t’emmène voir Reed. »
Connor releva brusquement les yeux.
La surprise traversa ses traits sans rencontrer cette fois la barrière habituelle, aussitôt suivie de quelque chose de plus vif, presque fébrile, à la seule perspective de revoir Gavin.
Il resta une seconde sans bouger, puis acquiesça.
Il se dirigea vers sa chambre tandis que Hank suivait sa progression jusqu’à ce qu’il disparaisse dans le couloir. Sa démarche avait retrouvé de l’assurance, mais cela ne suffit pas à apaiser le lieutenant.
La porte se referma derrière lui.
Julia rangea ses instruments sans se presser, remit son appareil dans la caisse, puis rabattit le couvercle sans encore le fermer.
« Lieutenant. »
Elle jeta un coup d’œil vers le couloir.
« Il était sérieux. »
Hank regarda à son tour vers la porte close.
Sa mâchoire se contracta.
« Je sais. »
Le calme revenu chez Connor ne l’avait pas rassuré.
Il avait cessé de lutter, pas renoncé.
« Je vais le surveiller. »
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À suivre