JE SUIS VIVANT
Chapitre 57 : Le silence entre les notes
4727 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 14/09/2026 08:45
Le silence entre les notes
Le jour avait fini par s’installer complètement derrière les fenêtres.
Avec lui, la maison avait perdu la douceur incertaine de l’aube pour retrouver des contours plus nets, presque trop ordinaires après ce qu’ils venaient de traverser.
La lumière redessinait les meubles, les cadres, les objets laissés là avant que tout bascule, et Hank découvrait avec une irritation croissante qu’il n’avait jamais autant détesté le calme de son propre salon.
Connor n’avait pratiquement pas bougé.
Pas par choix.
Depuis qu’il était pleinement réveillé, Hank l’avait vu changer de position une dizaine de fois, déplacer sa jambe valide, faire courir ses doigts contre le bord du canapé avant de les immobiliser brusquement.
À plusieurs reprises, Connor s’était redressé comme s’il allait se lever, avant qu’un regard vers sa jambe entravée suffise à interrompre la tentative.
Tout, chez lui, donnait l’impression d’un mouvement empêché.
Un peu plus tôt, Hank lui avait trouvé des vêtements propres, suffisamment amples pour ne pas gêner sa jambe.
Ceux dans lesquels il était revenu avaient fini à la poubelle, trop abîmés, tachés de thirium, de poussière et de tout ce que Hank préférait ne pas examiner davantage.
À présent, il portait un short sombre et un simple t-shirt gris.
Cela aurait dû le rendre plus familier.
Étrangement, Hank trouvait que cela ne faisait que souligner tout le reste.
Après l’appel de Fowler, Connor avait accepté une nouvelle dose de thirium sans discuter. Cela avait suffisamment surpris Hank pour qu’il ait la présence d’esprit de ne surtout pas le faire remarquer.
Le thirium avait peut-être aidé son corps.
Pas son agitation.
Il n’était tout simplement pas capable de rester là à attendre. Pas avec Gavin inconscient à l’hôpital. Pas après une nuit entière passée à subir les décisions des autres. Et encore moins maintenant que sa propre jambe l’empêchait de faire quelque chose d’aussi élémentaire que se lever sans aide.
Alors, puisqu’il ne pouvait pas bouger, il avait trouvé autre chose à faire.
Hank ignorait exactement comment il s’y était pris. Il lui avait suffi de laisser la tablette sur la table basse et de s’absenter quelques minutes pour que Connor la récupère, établisse une connexion avec les serveurs du DPD et se débrouille, avec ses propres accès, pour mettre la main sur les premiers documents déjà versés au dossier des Black Vultures.
Lorsqu’il était revenu dans le salon, le déviant était installé aussi droit que sa jambe immobilisée le lui permettait, la tablette entre les mains et plusieurs rapports déjà ouverts devant lui.
Hank n’avait même pas demandé.
Au moins, Connor avait cessé de regarder sa jambe comme s’il envisageait sérieusement de lui déclarer la guerre.
Rapports d’intervention, photographies, relevés des accès, plans du bâtiment : il passait de l’un à l’autre avec une concentration qui, au début, avait presque rassuré Hank.
Presque.
Parce qu’il ne cherchait pas seulement à comprendre ce qui s’était passé.
Il cherchait Kessler.
Sur l’écran, le plan du complexe alternait avec les photographies prises après l’assaut. Connor comparait les accès, les couloirs de maintenance, les positions des équipes du DPD et les anciennes configurations du bâtiment, revenant obstinément aux mêmes zones.
Kessler avait fui.
La police avait retrouvé ses hommes, ses installations, ses prisonniers.
Mais pas elle.
Connor agrandit une photographie de l’arrière du bâtiment, puis fit apparaître un ancien plan du secteur. Certaines cloisons ne correspondaient plus. Une ouverture absente des documents récents retint son attention, et sa LED vira lentement au jaune tandis qu’il s’y attardait.
Hank l’observait depuis la cuisine.
Il le connaissait désormais suffisamment pour reconnaître cette manière très particulière qu’il avait de s’enfermer dans un problème jusqu’à ce que tout le reste cesse d’exister.
La tablette changea encore d’écran.
« Tu veux regarder un film ? »
Le déviant ne réagit pas.
« Connor ! »
Ses yeux quittèrent enfin l’écran, sans que son expression change.
« Quoi ? »
« Un film. Tu veux regarder un film ? »
« Non. »
Le refus tomba sans hésitation. Il avait déjà baissé les yeux avant même que Hank puisse répondre, faisant réapparaître le plan du complexe.
« Une partie d’échecs ? »
« Non. »
Il agrandit une nouvelle section du plan.
La conversation était terminée.
Trois minutes passèrent avant que Hank tente encore :
« Je vais probablement me commander quelque chose à manger tout à l’heure. Des suggestions à me faire ? »
« Ce que vous voulez. »
Aucune réaction.
Il avait essayé de lui proposer quelque chose plusieurs fois depuis son réveil et n’avait obtenu que des refus.
Pas agressifs, même pas véritablement hostiles, ce qui était presque pire.
Connor ne lui disait plus de partir, ne lui reprochait rien, ne cherchait même plus l’affrontement. Il répondait machinalement avant de se réfugier de nouveau derrière ce qu’il était en train de faire, comme s’il avait trouvé le moyen d’ériger un mur sans avoir besoin d’élever la voix.
La tablette émit un signal discret, et Connor changea encore de dossier.
Hank ferma les yeux.
Il n’en pouvait plus.
La maison paraissait retenir son souffle autour d’eux. Les bips de l’appareil, le tic-tac de l’horloge dans le couloir : chaque bruit isolé prenait une importance démesurée, jusqu’à lui comprimer les tempes.
Il traversa le salon sans un mot.
Connor releva brièvement la tête lorsqu’il passa devant lui, puis retourna à sa tablette.
Hank s’arrêta devant la chaîne hi-fi.
Il ne l’utilisait presque plus. La plupart du temps, il se contentait de lancer de la musique depuis son téléphone ou la télévision, mais il avait gardé l’installation par habitude, et probablement aussi parce qu’elle appartenait à cette catégorie d’objets qu’il refusait obstinément de jeter sous prétexte qu’ils fonctionnaient encore.
Il l’alluma.
Cette fois, Connor leva franchement la tête.
« Qu’est-ce que vous faites ? »
Hank ne répondit pas.
Quelques manipulations plus tard, les premières notes de Master of Puppets de Metallica envahirent brutalement la maison.
Le volume était beaucoup trop élevé.
Exactement comme il le voulait.
Connor sursauta, sa LED passant instantanément au jaune.
« Hank ! »
La batterie entra à son tour, lourde et rapide, faisant presque vibrer les vitres.
Hank augmenta encore le son d’un cran.
« Voilà. »
Connor le dévisageait comme s’il venait d’assister à l’apparition spontanée d’une nouvelle forme de démence.
« Pourquoi avez-vous fait ça ? »
« Parce que j’en avais marre d’entendre cette baraque respirer. »
Il retourna vers la cuisine au rythme de la musique, récupéra sa tasse abandonnée et la rangea dans le placard.
Lorsqu’il revint dans le salon, Connor avait posé sa tablette sur ses genoux, les sourcils froncés.
« Le volume est excessif. »
« Ouais. »
« Il dépasse largement ce qui est nécessaire pour écouter cette chanson. »
« C’est du metal. Le volume nécessaire, c’est celui qui fait chier les voisins. »
Connor eut cette expression particulière qu’il réservait aux déclarations dont il ne parvenait pas à déterminer si Hank les pensait réellement.
L’homme se laissa retomber dans son fauteuil tandis que la guitare accélérait. Son pied se mit presque inconsciemment à battre la mesure contre le parquet.
Connor le remarqua.
Évidemment.
Il remarquait toujours tout.
Hank ferma un instant les yeux et laissa sa tête reposer contre le dossier.
Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas réellement écouté ce morceau.
Pas simplement laissé tourner en fond sonore, mais écouté.
Il connaissait chaque changement de rythme, chaque reprise, chaque seconde précédant l’arrivée du solo.
Quand celui-ci commença, un sourire fatigué lui échappa.
Connor l’observait toujours, avec désormais moins d’agacement que de surprise.
Hank rouvrit un œil.
« Quoi ? »
« Ce n’est vraiment pas le moment. »
Son sourire s’atténua.
« Le moment de quoi ? »
« De faire ça. »
Connor désigna vaguement la pièce, la musique, peut-être tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une tentative de normalité.
« Gavin est toujours en soins intensifs. Nous ignorons s’il... »
Sa voix s’arrêta avant la fin.
Hank se redressa.
« Je sais. »
« Alors pourquoi vous comportez-vous comme si... »
« Comme si quoi ? Comme si j’avais pas le droit d’écouter de la musique tant que Reed est à l’hosto ? »
Connor pinça les lèvres.
« Ce n’est pas ce que j’ai dit. »
« Non. Mais c’était pas loin. »
La batterie remplissait l’espace entre eux.
Hank le considéra un moment avant de désigner vaguement les enceintes.
« Et tu peux râler autant que tu veux, je sais que t’adores cette chanson. »
« ...Je ne l’adore pas. »
« Arrête ton char. Je t’ai déjà entendu l’écouter à fond dans ta chambre. »
Connor sembla chercher une réponse suffisamment convaincante, puis abandonna.
« La situation actuelle ne s’y prête pas. »
« Pour toi, peut-être. Pour moi, si. »
La musique continua.
Hank aurait pu en rester là. Pour une fois, pourtant, il eut l’impression que le mur venait de bouger d’un millimètre.
Alors il leva les yeux vers le plafond, cherchant quelque chose.
« Tu sais que j’ai vu ce groupe en concert ? »
Connor ne répondit pas, mais son attention revint aussitôt vers lui.
« Avant Cole. Bien avant. J’avais... vingt-cinq ans, peut-être vingt-six. »
Connor garda le silence, ce qui, venant de lui, ressemblait déjà beaucoup à une invitation à poursuivre.
« Un pote avait réussi à récupérer deux places. Enfin, “récupérer”, c’est un grand mot. Je suis à peu près sûr qu’elles avaient été achetées à un type qui les avait lui-même volées à quelqu’un. »
« Vous êtes donc allé à un concert avec des billets potentiellement volés. »
« J’étais jeune. »
« Vous étiez policier. »
Hank pointa un doigt vers lui.
« J’étais jeune policier. Nuance importante. »
Un pli presque imperceptible apparut entre les sourcils du déviant.
« Et vous n’avez rien vérifié ? »
« Connor, j’étais déjà à moitié bourré quand il me les a montrées. »
« Évidemment... »
« Hé, j’ai jamais prétendu être un modèle de vertu. »
Hank se cala plus confortablement malgré ses côtes.
« Bref. On arrive là-bas. Salle bondée. Une chaleur à crever. Ça sentait la bière, la sueur et probablement deux ou trois substances que je serais obligé de confisquer aujourd’hui. Mon pote disparaît au bout de dix minutes. »
« Disparaît ? »
« Complètement. »
« Vous ne l’avez pas cherché ? »
« Bien sûr que si. Pendant environ trente secondes. Après, le groupe est arrivé. »
Connor le fixa avec incrédulité.
« Vous avez abandonné votre ami dans une foule de plusieurs milliers de personnes pour regarder un concert. »
« Dit comme ça, ça manque de poésie. »
« C’est exactement ce qui s’est passé. »
« Il avait vingt-sept ans. Il savait retrouver une sortie. »
Hank prit une inspiration, le souvenir lui revenant avec une netteté surprenante.
« À un moment, je me retrouve au milieu d’un pit. Aucune idée de comment. Une seconde avant, j’étais tranquille avec ma bière, la suivante, j’avais un type de cent vingt kilos qui me rentrait dans l’épaule. »
Connor fronça aussitôt les sourcils.
« Vous avez été agressé ? »
Hank éclata de rire.
« Non. Enfin... techniquement, peut-être. Mais c’était le principe. »
« Le principe était de vous frapper mutuellement ? »
« Pas exactement. »
« Vous venez de dire qu’un homme de cent vingt kilos vous avait percuté volontairement. »
« Ouais, mais c’était pour s’amuser. »
Connor le contempla, absolument sidéré.
Hank dut attendre que son rire passe avant de continuer.
« Je tombe, donc. Je me dis que je vais mourir piétiné dans un concert de metal par une bande de types en vestes à patches. Et là, trois mecs que j’avais jamais vus me ramassent avant même que j’aie touché le sol. »
Quelque chose changea chez Connor.
« Ils vous ont aidé ? »
« Ouais. »
« Après vous avoir poussé ? »
« C’étaient pas forcément les mêmes. »
« Cela ne rend pas la situation plus logique. »
« J’ai jamais dit que ça l’était. »
Un véritable amusement commençait pourtant à poindre.
Hank continua, encouragé malgré lui.
« Le meilleur, c’est mon pote. Je le retrouve à la fin du concert avec une chaussure en moins, du sang sur le front et un t-shirt qui était clairement pas le sien. »
« Qu’était-il arrivé ? »
« Aucune idée. »
« Vous ne lui avez pas demandé ? »
« Si. »
« Et ? »
« Il m’a répondu : “J’en sais rien, mais j’ai passé une putain de soirée.” »
Connor resta parfaitement immobile avant qu’un rire lui échappe, très bref, presque surpris de lui-même.
Hank sourit.
« Voilà. Exactement. »
Connor secoua légèrement la tête.
« Cela semble objectivement désastreux. »
« C’était génial. »
Cette fois, Connor ne répondit pas immédiatement. Son attention glissa vers les enceintes. La chanson avait changé, mais le rythme restait lourd, porté par une batterie dont les vibrations remontaient jusque dans le plancher.
« Qu’est-ce qu’on ressent ? »
Hank tourna la tête.
« Quoi ? »
Connor hésita.
« À un concert. »
La question n’avait plus rien d’ironique.
« Vous avez décrit ce qui s’est passé. Pas ce que vous avez ressenti. »
Hank l’observa quelques secondes. Connor était réellement attentif désormais.
Alors il chercha ses mots.
« C’est... Putain, c’est difficile à expliquer. »
« Essayez. »
Hank tourna les yeux vers les enceintes.
« D’abord, y a le bruit. Mais pas comme ici. Là, tu l’entends. Dans une salle, tu le sens. »
Connor inclina légèrement la tête.
« Physiquement ? »
« Ouais. La batterie te tape directement dans la poitrine. Les basses passent dans le sol, dans tes jambes. Quand les guitares démarrent vraiment, t’as l’impression que tout l’air autour de toi vibre. »
Connor ne le quittait plus.
« Et y a la foule. Des centaines, parfois des milliers de personnes qui connaissent le même morceau. Tu les connais pas. Tu les reverras probablement jamais. Mais pendant cinq minutes, tout le monde attend exactement la même note. Et quand elle arrive... »
Un sourire revint sur ses lèvres.
« Tout explose ! »
La LED de Connor vacilla en jaune.
« Les gens crient, sautent, chantent faux. T’as quelqu’un qui te renverse la moitié de sa bière dessus, un autre qui te marche sur le pied, t’as trop chaud, t’entends plus rien correctement et le lendemain t’as mal partout. »
« Vous décrivez encore quelque chose de particulièrement désagréable. »
« Ouais, je sais. »
Hank sourit.
« Mais pendant que t’y es, tu t’en fous. C’est ça le truc. T’es juste... dedans. Complètement. Tu réfléchis pas à ce que tu dois faire après, ni à ce que t’as merdé avant. Pendant quelques heures, y a rien d’autre. »
Connor baissa les yeux vers ses mains.
« Rien d’autre », répéta-t-il.
« Ouais. »
« Et vous aimiez ça. »
« Beaucoup. »
« Pourquoi avez-vous arrêté ? »
La question prit Hank de court.
« La vie, j’imagine. »
Connor releva la tête.
Hank haussa une épaule.
« Le boulot. Puis Cole. J’avais moins envie de passer mes nuits à me faire démonter les côtes par des inconnus quand j’avais un gamin qui me réveillait à quatre heures du matin. »
Le prénom resta suspendu derrière les derniers accords.
Les doigts de Hank cessèrent de battre la mesure contre l’accoudoir.
Connor, absorbé par ce qu’il venait d’entendre, ne sembla pas le remarquer.
Une lueur presque enfantine s’était installée dans ses yeux, discrète mais impossible à manquer. Il regardait les enceintes comme si le son qui en sortait contenait désormais autre chose que des fréquences, comme s’il tentait d’imaginer cette foule, la vibration du sol, la chaleur, cette étrange communion désordonnée que Hank venait de lui décrire.
« Les androïdes peuvent probablement percevoir les vibrations avec davantage de précision que les humains », murmura-t-il.
« Probablement. »
« La saturation sonore pourrait toutefois perturber certains capteurs. »
« Tu survivrais. »
« Ce n’est pas ce que j’ai dit. »
Hank sourit.
« Je sais. »
Pendant un instant, il imagina la scène malgré lui : Connor au milieu d’une salle de concert, raide comme un piquet pendant les dix premières minutes, analysant la foule avec cette expression légèrement consternée qu’il prenait face à tout comportement humain qu’il jugeait irrationnel, puis un pied battant la mesure, peut-être un sourire, peut-être davantage.
L’image avait quelque chose de si simple qu’elle lui fit mal.
Pas de complexe clandestin. Pas de lit de réanimation derrière lequel attendre que Gavin ouvre les yeux. Seulement une salle beaucoup trop chaude, de la musique beaucoup trop forte et Connor découvrant quelque chose qu’il n’avait encore jamais vécu.
Hank sentit les mots lui venir avant même d’avoir décidé de les prononcer.
On ira.
Quand sa jambe serait réparée. Quand Gavin serait sorti de l’hôpital. Quand tout ça serait derrière eux.
Il entrouvrit les lèvres, mais la promesse resta coincée quelque part dans sa gorge parce qu’au même instant, Cole revint se glisser derrière l’image.
Puis Kamski.
Puis cette vérité qu’il retenait encore.
Le sourire de Hank s’effaça malgré lui.
Une seconde seulement.
Ce fut suffisant.
Lorsqu’il revint vers Connor, celui-ci ne regardait plus les enceintes.
Il l’observait, lui.
La curiosité était toujours là, mais quelque chose s’y était mêlé, une tension presque méfiante, comme si un détail venait de rompre l’équilibre fragile dans lequel ils s’étaient laissés glisser.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
La question prit Hank de court.
« Rien. »
À peine le mot prononcé, il sut qu’il avait choisi la pire réponse possible.
La LED de Connor vira lentement au jaune.
« Vous faites encore ça. »
La musique continuait derrière eux, mais quelque chose venait de changer dans la manière dont elle occupait la pièce.
« Quoi ? »
Connor soutint son regard.
« Vous êtes là, vous me parlez, vous avez l’air... Présent. Et soudain, vous ne l’êtes plus. »
Le pied de Hank s’immobilisa tout à fait contre le parquet.
« C’était exactement pareil après New Jericho. »
La phrase effaça le peu de légèreté qu’il restait dans la pièce.
Hank tendit la main vers la commande et baissa le volume, juste assez pour que la voix de Connor n’ait plus à lutter contre la musique.
Il suivit le geste. L’éclat qui avait animé son visage quelques minutes auparavant s’était entièrement retiré.
« Je ne comprends toujours pas. »
« Connor... »
« Non. »
Le mot claqua plus fort que Hank ne s’y attendait.
« Vous me demandez de regarder des films avec vous. De jouer aux échecs. Vous mettez de la musique. Vous me racontez des histoires comme si nous pouvions simplement reprendre là où nous nous étions arrêtés. »
Hank ouvrit la bouche.
« C’est pas ce que j’essaie de... »
« Alors qu’est-ce que vous essayez de faire ? »
La voix de Connor trembla, à peine, mais Hank l’entendit.
« Parce que moi, je ne sais plus. »
Hank baissa les yeux vers ses mains.
Connor continua avant qu’il puisse répondre.
« Après ma réparation à New Jericho... »
Sa LED vira au rouge une fraction de seconde avant de revenir au jaune.
« Je n’ai pas reconnu votre regard. Il y avait cette distance dans vos yeux, comme si vous ne me reconnaissiez plus vraiment. Et quand nous sommes rentrés, c’était pareil. Vous avez parlé de moins en moins, jusqu’à ne presque plus rien dire. Je savais qu’il s’était passé quelque chose. Je le savais, mais je n’arrivais pas à comprendre quoi. »
Il serra les doigts contre ses genoux.
« Puis vous êtes parti du jour au lendemain, sans prévenir personne. Au début, j’ai pensé que j’avais fait quelque chose. »
« T’avais rien fait. »
« Je ne pouvais pas le savoir ! »
La voix de Connor monta brutalement tandis que la musique semblait s’éloigner derrière elle.
« Je me suis dit que c’était peut-être à cause de ma désactivation, du stress engendré... Vous vouliez peut-être du temps pour vous. »
« Connor, non. »
« Alors pourquoi ? »
Hank resta figé, le regard se dérobant presque malgré lui.
Connor attendit.
Son silence ramena avec lui sa réactivation.
Kamski avait été là lorsqu’il avait rouvert les yeux. Connor avait remarqué l’animosité de Hank à son égard : trop vive, trop personnelle pour n’être qu’une simple antipathie.
Sur le moment, il avait laissé la question de côté. Il venait à peine d’être réactivé, ses systèmes encore instables, trop de choses réclamaient son attention.
À présent, le souvenir prenait un autre sens.
« Kamski. »
Le lieutenant se raidit.
À peine.
Mais Connor le vit.
Sa LED pulsa une fois de jaune.
« Vous étiez en colère contre lui. »
Hank ne répondit pas.
« Pas simplement agacé. »
Connor marqua une pause.
« Il s’était passé quelque chose pendant que j’étais inactif. »
Cette fois, ce n’était plus réellement une question.
Un autre détail reprit sa place.
« La blessure sur son visage... c’était vous ? »
Hank resta silencieux.
« Est-ce qu’il y a un rapport avec Kamski ? Il s’est passé quelque chose entre vous pendant que j’étais désactivé ? »
Toujours rien.
Ce n’était plus une hésitation.
Connor le comprit.
Ses traits se tendirent.
« Vous ne voulez pas répondre. »
Hank serra les doigts contre l’accoudoir. Il aurait pu nier, éloigner Connor de cette piste avec le premier mensonge venu.
Mais aucun ne vint.
Connor le fixa encore quelques secondes avant que sa voix ne se fasse plus basse.
« D’accord. »
Hank releva enfin les yeux.
« J’ai eu peur », finit-il par dire.
Connor ne bougea pas.
« C’est pas une excuse. Je sais. J’aurais dû t’appeler. J’aurais dû répondre. Même si j’étais incapable de t’expliquer le reste, j’aurais dû te dire quelque chose. N’importe quoi. »
« Mais vous ne l’avez pas fait. »
« Non. »
Hank ne chercha pas à se défendre.
« Et je suis désolé. »
La mâchoire de Connor se tendit.
« Ça ne répond pas à ma question. »
« Je sais. »
« Alors répondez-y. »
La musique poursuivait sa course derrière eux.
Cette fois, Hank n’avait plus rien derrière quoi se cacher.
« T’as raison. »
Il inspira profondément.
« J’ai pas le droit de décider ce que t’es capable d’entendre. Et j’ai déjà suffisamment merdé avec ça. Mais là, je suis pas capable de te le dire correctement. Et cette fois, je veux pas te balancer la moitié d’une vérité parce que j’ai peur de l’autre moitié. »
Quelque chose passa sur le visage de Connor, trop vite pour que Hank puisse l’identifier.
« Pourquoi êtes-vous parti ? »
La réponse revint aussitôt, brutale.
Parce que j’ai compris pourquoi tu m’avais toujours semblé familier.
Parce que j’ai eu peur que Kamski ait construit jusque dans ton visage quelque chose destiné à me manipuler.
Parce que je suis un vrai connard.
Il ne dit rien de tout cela.
Pas encore.
« Parce que j’ai eu peur de te perdre », répondit-il finalement. « Et j’ai fait exactement ce qu’il fallait pour te faire croire que c’était moi qui voulais partir. »
L’incompréhension de Connor ne fit que s’approfondir.
« Ça n’a aucun sens. »
Hank aurait voulu lui donner le reste.
Kamski. Cole. Ce visage qu’il avait découvert ne pas être tout à fait le fruit du hasard.
Mais son regard accrocha les marques sur celui de Connor, sa jambe immobilisée, l’épuisement que même le thirium ne masquait plus vraiment.
Gavin était toujours inconscient. Kessler toujours dehors.
Ajouter Cole à tout cela lui parut soudain impossible.
Alors il se tut.
Connor attendit.
La musique, désormais plus basse, rendait chaque seconde de silence impossible à ignorer.
« C’est tout ? »
La question était tombée sans éclat.
Hank releva les yeux.
« Non. »
« Alors dites-moi le reste. »
Quelque chose se noua douloureusement en lui.
Quelques heures plus tôt, il aurait donné n’importe quoi pour que Connor accepte seulement de l’écouter.
Maintenant, Connor venait de lui ouvrir cette porte.
Il ne lui demandait pas de partir.
Il lui demandait la vérité.
Et Hank découvrit avec une honte écœurante que c’était lui qui n’en était plus capable.
« Pas maintenant. »
La colère quitta peu à peu les traits de Connor, remplacée par quelque chose de plus fermé. L’éclat qui avait animé son visage quelques minutes auparavant disparut avec elle.
« Très bien. »
« Connor... »
« J’ai compris. »
« Non, justement. »
« Vous avez raison. Je ne comprends pas. »
La réponse fut calme, presque trop.
Connor détourna la tête.
« C’est bien le problème. »
Hank frotta lentement sa paume contre sa cuisse.
« Je te dirai tout. »
« Plus tard. »
Il n’y avait aucune question dans la voix de Connor.
« Ouais. »
Il eut un bref mouvement de tête.
« Comme les deux dernières semaines. »
Hank encaissa sans broncher.
La phrase, prononcée sans agressivité, lui fit pourtant davantage de mal que si Connor avait hurlé.
Il voulut lui dire que ce n’était pas pareil.
Mais il aurait menti, au moins en partie.
Il avait peur de sa réaction. Peur de prononcer le nom de Cole. Peur de découvrir ce que cette vérité changerait entre eux.
Hank prit une inspiration.
« Je suis désolé. »
Connor ne répondit pas.
La guitare monta brusquement dans le morceau en cours.
Une seconde plus tard, elle s’interrompit net.
Pas de baisse progressive du volume, pas de geste vers la chaîne hi-fi.
Le son disparut simplement.
Hank tourna la tête vers les enceintes avant de comprendre.
Connor n’avait pas bougé. Seule sa LED, redevenue jaune, trahissait l’action à distance qu’il venait d’effectuer.
Le silence retomba sur la maison avec une brutalité presque physique. Il n’avait plus rien à voir avec celui d’avant.
Le déviant récupéra sa tablette sur la table basse. L’écran s’alluma entre ses mains.
« Connor... »
« Je voudrais être seul. »
Son attention resta rivée à l’écran, mais Hank vit bien qu’il ne lisait rien. Ses doigts demeuraient immobiles sur les bords de la tablette.
Quelques minutes auparavant, il avait ri.
Pendant un instant, Hank avait entrevu quelque chose qui ressemblait à un après.
Puis il avait suffi d’un mot qu’il n’avait pas prononcé pour tout refermer.
« D’accord. »
Il se leva lentement de son fauteuil.
Connor ne releva pas les yeux.
Hank resta encore un instant devant lui avant de s’éloigner du canapé et de retourner dans la cuisine.
Quelques mètres les séparaient désormais, sans qu’il quitte pour autant la pièce.
Tête baissée, le lieutenant resta dos à lui, les deux mains posées sur le plan de travail.
Il avait voulu le protéger.
Il avait aussi eu peur.
Et entre les deux, il avait encore choisi de ne rien dire.
Le silence qu’il avait trouvé insupportable quelques heures plus tôt occupait de nouveau la maison.
Hank aurait donné n’importe quoi, désormais, pour entendre Connor remettre la musique.
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À suivre