JE SUIS VIVANT

Chapitre 47 : Double jeu

5449 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 28/07/2026 10:07

Double jeu



Les jours suivants furent consacrés à la préparation de la mission.


Connor passa des heures à étudier le module radio dissimulé dans le collier de Kyle, isolant chaque composant, chaque fréquence et chaque fragment de données encore enregistré dans sa mémoire interne.


Le système avait été conçu avec soin.


Bien davantage que le reste du dispositif.


Sous son apparence rudimentaire, il utilisait un protocole de communication chiffré qui changeait régulièrement de canal afin d’échapper aux systèmes de surveillance classiques. Les signaux ne permettaient pas de localiser directement les Black Vultures, mais ils révélaient l’existence de plusieurs relais disséminés dans les quartiers industriels de Detroit.


Des points de passage.


Des lieux temporaires.


Jamais utilisés assez longtemps pour attirer l’attention.


De son côté, Gavin avait fait ce qu’il savait faire de mieux.


Il était retourné dans les endroits où les policiers ne se rendaient jamais en uniforme.


Des bars sans enseigne.


Des garages où l’on démontait des véhicules volés avant même que leur propriétaire ait signalé leur disparition.


Des salles de jeu dissimulées derrière des commerces abandonnés.


Il avait posé des questions.


Pas trop.


Jamais directement.


Puis il avait attendu.


Trois jours plus tard, l’un de ses indicateurs lui avait enfin répondu.


L’homme se faisait appeler Nox.


Gavin travaillait avec lui depuis plusieurs années.


Le quinquagénaire vendait des informations à ceux qui payaient suffisamment bien, mais il possédait aussi un instinct de conservation particulièrement développé.


Il ne fournissait jamais une adresse sans avoir préparé deux itinéraires de fuite.


Et il ne rencontrait jamais deux fois un policier au même endroit.


Cette fois, il avait donné rendez-vous à Gavin sous une ligne de métro aérien.


Nox n’était pas descendu de sa voiture.


Il avait seulement entrouvert la vitre.


« J’ai entendu que tu cherchais des oiseaux. »


Gavin s’était arrêté à quelques pas du véhicule.


« Ça dépend lesquels. »


« Des vautours. »


L’indicateur avait jeté un regard dans son rétroviseur.


« Ils achètent des synthétiques. La demande est forte actuellement. »


Gavin n’avait laissé paraître aucune réaction.


« Où ? »


« Ça change. Ils organisent des rassemblements. Des ventes privées, des recrutements... appelle ça comme tu veux. Les vendeurs amènent la marchandise. Si elle les intéresse, quelqu’un les fait entrer. »


« Et si elle ne les intéresse pas ? »


Nox avait esquissé un sourire nerveux.


« Alors il vaut mieux que le vendeur ait une bonne explication pour leur avoir fait perdre leur temps. »


Il lui avait transmis une adresse.


Un ancien centre de tri appartenant autrefois à une entreprise de livraison automatisée, à la périphérie du district de Delray.


Le rassemblement devait avoir lieu trois nuits plus tard.


À vingt-trois heures.


Gavin avait mémorisé l’information avant d’effacer le message.


Puis il avait demandé :


« Pourquoi tu m’aides ? »


Le visage de Nox s’était refermé.


« Je t’aide pas, Reed. Je rembourse une dette. » Il afficha un petit sourire en coin. « Celle de la fois où t’as oublié de mettre mon nom dans un rapport. »


La vitre avait commencé à remonter.


« Après ce soir, on est quittes. »


Avant de disparaître, Nox avait ajouté :


« Et Reed... »


L’inspecteur s’était penché légèrement.


« N’y va pas avec un badge. »


Evidemment, Fowler n’avait pas été mis au courant du plan qui se préparait.


C’était volontaire.


Parce qu’ils savaient parfaitement qu’il y aurait eu un refus immédiat de sa part.


Probablement accompagné de suspensions et d’une série de jurons suffisamment violents pour faire vibrer les vitres de son bureau.


Le capitaine n’aurait jamais autorisé que deux de ses agents infiltrent seuls un réseau criminel aussi dangereux.


Encore moins avec l’un d’eux comme appât.


Alors ils ne lui avaient rien dit.


Mais par précaution, Ils avaient laissé plusieurs fichiers programmés prêts à être transmis s’ils ne donnaient plus signe de vie.


Les données du collier.


L’adresse.


Le nom de Nox avait été supprimé.


Et une estimation des forces potentiellement présentes sur place.


Ce n’était pas un plan de secours.


Seulement une manière de s’assurer que leur disparition ne resterait pas inexpliquée.


-----


Une fine pluie d’été tombait sur Detroit depuis le début de la soirée.


Les anciennes usines de Delray se dressaient de part et d’autre de la route comme les carcasses d’un monde oublié. Leurs silhouettes massives se découpaient dans la brume, éclairées par intermittence par les enseignes défaillantes et les gyrophares lointains des drones de surveillance.


La berline conduite par Gavin avançait lentement entre les bâtiments abandonnés.


Elle n’appartenait pas au DPD.


Ses plaques avaient été remplacées.


À l’intérieur, aucune lumière n’était allumée.


L’inspecteur tenait le volant d’une seule main.


L’autre reposait près de son arme, dissimulée sous sa veste.


Il ne portait qu’un simple tee shirt gris sous une légère veste noire, et arborait une barbe de plusieurs jours volontairement négligée qui durcissait ses traits.


Deux bagues épaisses entouraient ses doigts.


Il ressemblait exactement au genre d’homme que personne ne souhaitait croiser dans une ruelle.


Sur le siège passager, Connor observait la route.


Lui aussi avait abandonné sa tenue habituelle.


Il portait un cargo noir usé et un simple polo sombre, déchiré à l’épaule gauche.


Ses poignets étaient attachés devant lui par une paire de menottes industrielles.


Inoffensives.


Le verrou avait été modifié afin qu’il puisse les ouvrir instantanément. Mais personne d’autre ne devait le savoir.


Gavin lui jeta un bref regard.


« Tu te souviens de ce qu’on a dit ? »


« Oui. »


« Tu ne parles pas sauf s’ils te posent une question directe. Tu fais semblant d’avoir peur, mais pas trop. Ils cherchent des combattants... S’ils pensent que t’es fragile, ils ne voudront pas de toi. »


« Je dois paraître récalcitrant, mais encore fonctionnel. »


« Exactement. »


Connor observa les bâtiments défiler derrière la vitre.


« Tu sembles nerveux. »


Les doigts de Gavin se resserrèrent sur le volant.


« Je joue mon rôle. »


« Ton rythme cardiaque a significativement acceleré. »


« Ferme-la, Connor. »


« Cette augmentation a commencé avant que nous entrions dans le district industriel. »


« J’ai dit : ferme-la. »


Le silence revint.


La pluie frappait le pare-brise.


Les essuie-glaces balayaient l’eau avec un grincement régulier.


Gavin finit par reprendre d’une voix plus basse.


« On a encore le temps de faire demi-tour. »


Connor tourna les yeux vers lui.


« Est-ce ce que tu souhaites ? »


L’inspecteur ne répondit pas immédiatement.


Devant eux, une ancienne voie ferrée traversait la rue. Ses piliers de béton disparaissaient dans le brouillard.


« Non. »


Sa mâchoire se contracta.


« Mais une fois qu’on sera entrés, il n’y aura probablement plus de retour possible. »


« J’en suis conscient. »


« Ils vont te fouiller. T’examiner. Peut-être essayer de te blesser pour voir comment tu réagis. »


« J’ai envisagé cette possibilité. »


« L’envisager et le vivre, ce n’est pas la même chose. »


Connor se tourna vers sa fenêtre latérale puis marmonna sombrement, plus pour lui-même que pour son partenaire.


« J’ai déjà été désactivé. Ça ne peut pas être pire que ça. Je saurai encaisser... »


Gavin tourna brièvement la tête vers lui.


« Si ça part en vrille, tu te tires.Tu ne joues pas au héros. »


« Ma mission prioritaire consiste à localiser tous les androïdes retenus par les Black Vultures. »


« Ta mission prioritaire consiste à rester opérationnel assez longtemps pour qu’on puisse les aider. »


« Gavin... »


« Promets-le. »


Le RK800 observa son partenaire.


La route défilait en reflets gris sur son visage.


« Je ferai tout ce qui est nécessaire pour mener l’opération à son terme. »


« C’est pas une promesse. »


« C’est la seule réponse que je peux te donner. »


Gavin détourna les yeux.


« Évidemment. »


Le centre de tri apparut quelques instants plus tard.


Le bâtiment occupait presque tout un pâté de maisons.


Une structure rectangulaire faite de béton noirci et de plaques métalliques, entourée d’un grillage surmonté de barbelés. La majorité des fenêtres avaient été murées. Une seule rangée d’ouvertures subsistait sous le toit, trop étroites pour permettre de distinguer l’intérieur.


Aucune enseigne.


Aucun éclairage extérieur.


Seulement une porte coulissante entrouverte sur le côté du bâtiment.


Deux véhicules stationnaient devant.


Un fourgon sans plaque.


Et un vieux camion de transport dont le moteur tournait encore.


Gavin ralentit.


Connor activa discrètement ses systèmes d’analyse.


Trois silhouettes visibles.


Deux près de l’entrée.


Une à l’intérieur du camion.


Probabilité de présence d’armes : 96%


Un brouilleur de signaux était actif dans un rayon d’environ soixante mètres.


« Ils bloquent les communications » murmura-t-il.


Gavin fixa l’entrée.


« On s’y attendait. »


« La puissance du signal est supérieure à nos estimations. Je ne pourrai probablement rien transmettre depuis l’intérieur. »


« Alors on fera à l’ancienne. »


« C’est-à-dire ? »


Gavin gara la voiture entre le fourgon et un mur couvert de graffitis.


« On improvise. »


Il coupa le moteur.


Pendant quelques secondes, aucun des deux ne bougea.


Puis Gavin se tourna vers Connor.


Son visage avait changé.


La nervosité avait disparu.


Ou plutôt, elle avait été enfermée quelque part derrière son regard.


Ses traits s’étaient durcis. Ses épaules s’étaient relâchées. Même sa manière de respirer semblait différente.


Lorsqu’il parla, sa voix était plus basse.


Plus rauque.


« À partir de maintenant, tu ne m’appelles plus Gavin. »


Connor acquiesça.


« Quel nom dois-je utiliser ? »


« Aucun. »


Il ouvrit sa portière.


« T’es pas censé connaître mon nom. »


La pluie s’engouffra dans l’habitacle.

Gavin descendit, contourna la voiture et ouvrit brutalement la portière du côté passager.


« Dehors. »


Connor leva les yeux vers lui.


L’espace d’une fraction de seconde, quelque chose passa entre eux.


Une dernière confirmation silencieuse.

Puis le RK800 détourna le regard et sortit lentement du véhicule.


Gavin l’attrapa par le bras.


Fort.


Suffisamment pour être crédible.


« Avance, le bout de plastique ! »


Il le poussa en direction du bâtiment.


Près de l’entrée, les deux hommes se redressèrent. Le premier était grand, massif, la tête rasée. Un tatouage représentant un oiseau aux ailes déployées remontait le long de son cou.


Le second était plus jeune.


Une capuche noire dissimulait la moitié de son visage. Il tenait un fusil à canon court contre sa poitrine.


Tous deux portaient un brassard sombre sur lequel figurait un vautour stylisé.


Gavin continua d’avancer comme s’il ne les avait pas remarqués.


Le plus grand leva une main.


« Ça suffit. »


L’inspecteur s’arrêta.


Connor resta un pas derrière lui, la tête légèrement baissée.


« T’es qui ? » demanda l’homme.


Gavin le dévisagea avec une lenteur calculée.


« Celui qui vous apporte une occasion de gagner du fric. »


Le rabatteur ne sourit pas.


« C’est pas une réponse. »


« C’est la seule dont t’as besoin. »


Le jeune homme au fusil fit un pas en avant.


Le canon de son arme s’orienta vers le ventre de Gavin.


« Fais attention à la manière dont tu lui parles. »


Il baissa les yeux vers l’arme.


Puis il sourit.


Pas un sourire amusé.


Un sourire froid.


« Fais attention à la manière dont tu tiens ton flingue. Ton doigt est sur la détente et ton canon pointe vers ton collègue chaque fois que tu respires. »


Le jeune rabatteur se figea.


Son regard glissa involontairement vers l’homme au crâne rasé.


Celui-ci ne sembla pas apprécier la remarque.


Mais Gavin venait d’obtenir ce qu’il voulait.


Une hésitation.


Un doute.


Assez pour ne plus apparaître comme une victime potentielle.


Le grand homme désigna Connor d’un mouvement du menton.


« C’est quoi ça ? »


Gavin attrapa le RK800 par le col du polo et le força à avancer.


« Ça, c’est la raison pour laquelle je suis là. »


L’homme observa Connor de la tête aux pieds.


« Modèle ? »


« Je sais pas. »


« Tu sais pas ? »


« J’suis pas marchand de grille-pain. Je l’ai récupéré, j’ai vu ce qu’il savait faire et j’ai compris qu’il valait plus cher entier qu’en pièces. »


Le rabatteur s’approcha.


Connor ne releva pas les yeux.


Une analyse rapide lui permit d’identifier une arme de poing sous la veste de l’homme, un couteau dans sa botte et plusieurs traces de sang bleu séché sur ses phalanges.


Le grand homme saisit brusquement son visage entre ses doigts et le força à relever la tête.


Les processeurs du déviant calculèrent immédiatement dix-sept manières de lui briser le poignet.


Il n’en utilisa aucune.


« Regarde-moi. »


Connor résista légèrement.


Pas assez pour provoquer une attaque.


Assez pour paraître hostile.


L’homme resserra sa prise.


« J’ai dit : regarde-moi. »


Le RK800 obéit.


Leurs regards se croisèrent.


Une seconde.


Deux.


Le rabatteur plissa les yeux.


« Il est bizarre. »


« C’est un androïde. », répondit platement Gavin. « Ils sont tous bizarres. »


« Non. Lui, c’est différent. »


Le rabatteur passa son pouce sous la mâchoire du RK800.


« D’où il sort ? »


Gavin sortit lentement un paquet de cigarettes de sa veste.


« Il bossait pour un avocat... une grosse pointe. »


Il en plaça une entre ses lèvres sans l’allumer.


« Le type gardait des dossiers qui intéressaient des gens prêts à payer beaucoup d’argent pour les récupérer. Je suis entré chez lui. Le synthétique qui gérait sa sécurité m’a surpris dans le bureau. »


Le rabatteur observait toujours Connor.


« Je me suis débarrassé de son employeur, récupéré ce que j’etais venu chercher et maitrisé tant bien que mal ce tas de feraille. »


Le mensonge sortit naturellement.


Sans hésitation.


Sans variation perceptible de son rythme respiratoire.


Connor lui-même aurait pu le croire s’il n’avait pas connu la vérité.


Le grand rabatteur relâcha enfin son visage.


« Pourquoi tu l’as pas revendu ailleurs ? »


Gavin fit mine de réfléchir.


« Parce que les autres acheteurs veulent des modèles dociles. »


Il tira brutalement sur les menottes de Connor.


« Celui-là ne l’est pas. »


Le RK800 se retourna vivement vers lui.


« Enlève-moi ça. »


Sa voix était basse.


Tendue.


C’était la première fois qu’il parlait.


Le jeune rabatteur leva son fusil.


Gavin, lui, éclata de rire.


« Tu vois ? »


Connor tira une nouvelle fois sur ses liens.


« Je vais te tuer ! »


Le sourire de Gavin s’élargit.


« C’est ce qu’il répète depuis trois jours. »


Le grand homme examina Connor avec un intérêt nouveau.


« Fais voir ses mains. »


Gavin lui présenta les poignets menottés.


Le rabatteur retourna les paumes synthétiques.


Aucune trace de travail manuel intensif.


Aucune usure correspondant à un modèle d’entretien.


« Il est en excellent état. », constata-t-il.


Gavin haussa les épaules.


« Je t’ai dit qu’il valait quelque chose. »


Le rabatteur frappa soudain Connor au ventre.


Le coup fut rapide.


Brutal.


Son corps se plia légèrement sous l’impact.


« Hé ! » lança Gavin.


Pas trop fort.


Juste assez pour rappeler qu’il protégeait une marchandise.


L’homme ne lui prêta aucune attention.


Il frappa une seconde fois.


Plus haut.


Contre les côtes.


Connor recula cette fois d’un pas.


Ses systèmes détectèrent une légère déformation de sa plaque latérale.


Dommages négligeables.


Le rabatteur lui saisit ensuite la gorge et le poussa contre le mur.


« Tu vas faire quoi ? »


Connor fixa l’homme.


Ses pupilles se contractèrent.


Il laissa la colère apparaître.


Une colère réelle, cette fois.


Le rabatteur sourit.


« Il est hargneux et sait encaisser. »


Un silence passa.


Puis le grand homme relâcha Connor.


Le RK800 resta contre le mur, respirant plus vite qu’il ne l’aurait fallu.


« Combien ? »


Gavin alluma sa cigarette.


« Cinquante mille. »


Le jeune homme au fusil éclata de rire.


« T’es malade. »


« Regardez-le correctement avant de parler. »


« Pour cinquante mille, on achète dix modèles. »


« Dix modèles domestiques incapables de combattre comme lui. Cet androïde peut anticiper un mouvement avant même que vous ayez décidé de le faire. »


Le rabatteur au crâne rasé plissa les yeux.


« Comment tu sais ça ? »


Gavin souffla lentement la fumée sur le côté.


« Parce que ce vicieux a failli me tuer deux fois. »


« Et pourtant, t’es toujours là. »


« Parce que je suis meilleur que lui. »


Le jeune homme ricana de nouveau.


Gavin se tourna vers lui.


« Tu veux vérifier ? »


Le rire mourut immédiatement.


Connor observa silencieusement son partenaire.


Gavin ne jouait pas seulement le rôle d’un criminel.


Il l’habitait.


Son arrogance.


Sa violence contenue.


Cette manière de s’approprier l’espace et de transformer chaque menace en défi.


Il n’y avait plus rien de l’inspecteur du DPD.


Seulement un homme dangereux qui savait exactement jusqu’où aller sans déclencher une fusillade.


Le grand rabatteur réfléchit quelques secondes.


Puis il sortit un scanner portatif de sa poche.


« Immobilise-le. »


Gavin saisit Connor par les épaules et le força à se tourner vers le mur.


Le scanner passa lentement le long de son dos.


Une lumière blanche parcourut sa colonne vertébrale.


Le déviant sentit l’appareil interroger son système.


Identification du modèle en cours.


Il déclencha le programme préparé par Julia à la demande de Gavin qui l’avait mis dans la confidence. Sans la moindre hésitation, la technicienne avait apporté son aide malgré les risques encourus pour son poste.


Les données de son système furent immédiatement remplacées par une série d’informations falsifiées.


Modèle : HX400.

Fonction : Sécurité privée.

Statut : retiré du service.

Numéro de série : invalide.


Le scanner émit un bip.


Le rabatteur consulta l’écran.


« HX400 ? »


Gavin ne répondit pas.


L’homme releva les yeux.


« Les HX400 n’ont pas cette structure. »


« Celui-là a dû être modifié. »


« Par qui ? »


Gavin retira sa cigarette de sa bouche.


« Qu’est ce j’en sais... T’as toujours autant de questions quand quelqu’un t’apporte une bonne affaire ? »


Le rabatteur s’approcha jusqu’à n’être plus qu’à quelques centimètres de lui.


« Seulement quand cette bonne affaire pourrait être un piège. »


Le silence s’alourdit.


Derrière eux, la pluie continuait de tomber.


Le jeune homme resserra ses mains autour de son fusil.


Connor calcula la distance qui le séparait de chacun des deux hommes.


Gavin soutint le regard du rabatteur sans ciller.


« J’ai roulé quarante minutes sous cette flotte avec un synthétique qui cherche à m’arracher la gorge dès que je tourne le dos. »


Sa voix devint plus basse.


« Alors soit tu me paies, soit je vais voir quelqu’un qui saura reconnaître une opportunité quand elle se présente. »


Les deux hommes continuèrent de se jauger.


Puis le grand rabatteur détourna les yeux.


« Trente mille. »


« Quarante-cinq. »


« Trente-cinq. »


« Quarante. »


Un temps.


« D’accord. »


Gavin tendit la main.


Le rabatteur ne la serra pas.


Il fit simplement signe à son complice.

Celui-ci s’approcha de Connor et attrapa la chaîne de ses menottes.


« On le prend. »


Gavin conserva une expression indifférente.


« Et mon argent ? »


« À l’intérieur. »


« Il reste avec moi jusqu’à ce que je sois payé. »


Le jeune homme leva son arme.


« Pas question. »


Connor sentit les doigts de Gavin se contracter sur son épaule.


Une réaction minuscule.


Presque invisible.


Le grand rabatteur désigna le bâtiment.


« Les marchandises passent par l’aile est. Les vendeurs entrent par ici. »


« C’était pas prévu. »


« C’est pourtant ce qui va se passer. »


Gavin fixa Connor.


Le RK800 tourna légèrement les yeux vers lui.


Leurs regards ne se rencontrèrent qu’une fraction de seconde.


Pas assez longtemps pour éveiller les soupçons mais suffisamment pour transmettre l’essentiel.


Continue.


Ne réagis pas.


Reste en vie.


Gavin relâcha son épaule.


« Très bien. »


Le massif rabatteur tira le RK800 vers lui.


L’homme lui asséna la crosse de son fusil contre l’omoplate.


« Avance. »


Connor se retourna brutalement.


Le canon se plaça aussitôt sous son menton.


Pendant une seconde, le monde sembla se figer.


Le déviant fixa l’arme.


Puis l’homme qui la tenait.


Enfin, Gavin.


L’inspecteur porta sa cigarette à ses lèvres.


« Fais ce qu’il dit. »


Sa voix était froide.


Détachée.


Comme si Connor n’était déjà plus qu’un objet vendu.


Le déviant détourna lentement le regard et se laissa entraîner.


Les portes métalliques s’ouvrirent.


Une odeur de rouille, d’huile et de béton humide s’échappa de l’intérieur.


Gavin avança vers l’entrée principale, guidé par le rabatteur au crâne rasé.


Connor fut poussé vers une porte latérale.


Chaque pas augmentait la distance entre eux.


Dix mètres.


Quinze.


Vingt.


Le RK800 tenta une nouvelle transmission interne.


Échec.


Le brouillage saturait toujours ses communications.


Il tourna une dernière fois la tête.


Son partenaire disparaissait déjà derrière une rangée de cloisons métalliques.


Connor, lui, franchit l’autre porte qui se referma immédiatement derrière lui dans un fracas sourd.


-------


L’intérieur de l’aile est ressemblait à un ancien hangar de maintenance. Des rails de transport parcouraient encore le plafond, suspendus au-dessus d’une succession de plateformes et de fosses mécaniques.


Les machines avaient été retirées depuis longtemps, laissant derrière elles des câbles sectionnés et des plaques de fixation couvertes de rouille.


De faibles néons rouges éclairaient les couloirs.


Pas assez pour chasser les ombres.


Seulement pour leur donner une forme.


Connor avançait entre deux hommes.


Le rabatteur au fusil marchait derrière lui.


Un autre les avait rejoints à l’intérieur.


Une femme aux cheveux courts, vêtue d’un gilet pare-balles sans insigne. Elle portait à la ceinture un boîtier de commande semblable à ceux qui activaient les colliers électriques.


Le RK800 l’identifia aussitôt.


Ce n’était pas exactement le même modèle que celui de Kyle.


Mais le principe était identique.


Une porte grillagée se dressait au bout du couloir.


Derrière elle, plusieurs silhouettes étaient assises contre les murs.


Des androïdes.


Connor en compta douze avant que son angle de vue soit obstrué.


Tous portaient un collier.


La plupart gardaient la tête baissée.


L’un d’eux leva brièvement les yeux vers lui.


Un modèle masculin au visage marqué par plusieurs entailles.


Sa LED vira au jaune.


Connor continua d’avancer.


Il ne pouvait pas s’arrêter.


Pas encore.


La femme passa un badge devant un lecteur.


La porte s’ouvrit.


« Nouvelle livraison » annonça le rabatteur.


Un homme se redressa derrière une table couverte d’outils.


Il portait un tablier sombre taché de thirium.


« Modèle ? »


« Un HX400 modifié. »


L’individu contourna la table.


Dans sa main, il tenait une tige métallique équipée de deux électrodes.


Connor reconnut immédiatement un dispositif de surcharge destiné à neutraliser temporairement les fonctions motrices d’un androïde.


« Mettez-le sur la plateforme. »


Le RK800 cessa d’avancer.


Le rabatteur tira sur ses menottes.


« T’as entendu ? obéis ! »


Le déviant analysa son environnement.


Six gardes armés de matraque électriques.


Une porte verrouillée.


Sa mission exigeait qu’il poursuive, alors il coopéra et monta sur la plateforme.


L'homme s'approcha lentement.


Il observa son bras gauche avant de tendre la main.


« Désactive ta peau artificielle. »


Connor demeura immobile.


Le technicien poussa un soupir agacé. Il attrapa un petit outil métallique posé sur la table. Une fine pointe terminée par une lame triangulaire.


Il le plaça contre le poignet du RK800.


« Tu préfères que je l'ouvre moi-même ? »


La pointe s’enfonça un peu plus.


« Je découpe ici... juste assez pour accéder à ta structure interne. Ce sera beaucoup moins propre. »


Connor calcula les probabilités.


Résister provoquerait immédiatement une intervention des gardes.


Coopérer retardait encore l'escalade.


Il prit sa décision.


La peau synthétique de son avant-bras s'effaça progressivement.


La chair artificielle disparut comme une fine couche de lumière, révélant son plastimétal blanc et les lignes lumineuses qui parcouraient son architecture interne.


Le technicien siffla discrètement.


« Voilà qui est déjà plus intéressant... »


Il fit lentement le tour du bras.


« Belle structure. »


Ses doigts suivirent les renforts du châssis sans les toucher.


Il observa plusieurs points de fixation.


« J'en ai jamais vu de semblable. »


Son regard remonta jusqu'au coude.


« Son câblage ne ressemble pas à celui d'un HX400. »


Le rabatteur fronça les sourcils.


« Comment ça ? »


« Je doute qu’il en soit un... même modifié. »


Le technicien recula d'un pas.


« Il est bien plus élaboré. »


Connor leva lentement les yeux.


L’homme au tablier le fixait désormais avec une attention nouvelle.


« C’est l’identification qui t’a été confirmée ? »


« Ouais... »


Suspicieux, le technicien approcha un scanner différent.


Celui-ci était plus volumineux que le précédent. Son boîtier renforcé était parcouru de fines lignes bleues et plusieurs capteurs orientables entouraient son objectif.


Connor sentit aussitôt une inquiétude l’envahir.


Cet appareil n'interrogeait pas simplement le logiciel embarqué. Il cartographiait directement l'architecture interne.


Une analyse matérielle.


Probabilité que la falsification soit détectée :

99,8 %


Le scanner s'alluma dans un léger sifflement.


Connor lança malgré tout la séquence préparée par Julia.


Le programme tenta de détourner l'analyse.


Échec.


Le logiciel ne trouvait rien à modifier.


Cette fois, l'appareil ignorait complètement les données système.


Il lisait directement les composants.


Une sensation inhabituelle parcourut ses réseaux.


L'impression très nette que toutes les probabilités favorables venaient de disparaître.


Le faisceau remonta lentement le long de son torse.


L'écran afficha une silhouette tridimensionnelle.


Puis une succession de lignes.


L'homme au tablier fronça les sourcils.


« Qu'est-ce que... »


Les données cessèrent de défiler.


Un encadré rouge apparut.


Modèle : RK800

Prototype CyberLife

Fonction : Officier de police.


Le temps sembla se figer.


Le technicien releva lentement les yeux.


« C'est... »


Le déviant n'attendit pas la fin de la phrase.


Dans un craquement métallique, il écarta violemment les poignets.


Les menottes modifiées explosèrent sous la contrainte.


Avant que quiconque ne réagisse, il bondit. Sa main se referma sur le poignet du technicien.


Il le tordit d'un mouvement sec.


Le scanner vola à travers la pièce avant d'aller s'écraser contre un mur dans une pluie d'étincelles.


Connor pivota aussitôt.


Le premier garde levait déjà son arme.


Le RK800 frappa.


Son coude percuta la gorge de l'homme.


Puis un coup de paume fracassa son nez.


Mais les autres fondirent d’un bloc sur lui.


Il n’avait aucune chance de leur échapper.


Les extrémités des matraques s'écrasèrent contre ses cervicales et son dos.


Des décharge d'une violence inouïe le traversèrent immédiatement.


Son corps entier se cambra.


Ses systèmes explosèrent d'alertes.


[Surcharge électrique critique.]

[Fonctions motrices compromises.]

[Défaillance processeurs secondaires.]


Il tenta de se redresser mais ses jambes refusèrent de répondre.


Les gardes maintinrent les tiges contre lui.


L'arc électrique crépitait sans interruption.


Sa vision se fragmenta.


Les silhouettes devinrent floues.


Sa LED clignota frénétiquement en rouge.


Puis ralentit.


Son corps s'effondra lourdement sur le béton.


Immobile.


L'odeur caractéristique des circuits surchauffés emplissait désormais le hangar.


Le technicien serrait son poignet meurtri contre sa poitrine.


Il regardait le RK800 comme s'il venait de voir un fantôme.


« C'est un flic... »


Le rabatteur blêmit.


« Le vendeur... »


Il porta aussitôt la main à son communicateur.


« Fermez le bâtiment. »


Sa voix resta parfaitement calme.


« Personne ne sort. »



Dans l’aile principale, Gavin suivait le rabatteur au crâne rasé à travers un dédale de couloirs.


La musique résonnait quelque part derrière les murs.


Des basses lentes.


Profondes.


Elles faisaient vibrer les grilles sous leurs pieds.


À mesure qu’ils avançaient, l’ancien centre de tri changeait d’apparence. Les cloisons industrielles cédaient la place à des salles aménagées à la hâte.


Des tables de jeu avaient été installées entre les anciennes machines. Des hommes et des femmes buvaient, fumaient ou observaient des écrans sur lesquels défilaient des combats d’androïdes enregistrés.


Des armes étaient exposées dans des vitrines.


Des fusils d’assaut.


Des munitions expérimentales.


Des dispositifs électromagnétiques dont Gavin ne connaissait même pas l’usage.


Il mémorisait chaque détail.


Les visages.


Les sorties.


Les positions des gardes.


Il compta au moins vingt membres des Black Vultures.


Probablement davantage dans les étages.


Ils arrivèrent devant une porte métallique.


Le rabatteur frappa trois fois.


Un verrou coulissa.


À l’intérieur, une femme était assise derrière un bureau.


La cinquantaine.


Cheveux blancs tirés en arrière.


Un œil artificiel brillait faiblement dans son orbite gauche.


Deux hommes armés se tenaient derrière elle.


Sur le bureau reposaient plusieurs liasses de billets et un terminal sécurisé.


Elle observa Gavin entrer.


« Quarante mille pour un HX400 sans papiers. »


Sa voix était calme.


Presque élégante.


« Soit il est exceptionnel, soit mes hommes sont devenus stupides. »


Gavin tira une chaise sans y avoir été invité.


« Les deux sont possibles. »


L’un des gardes fit un pas vers lui.


La femme leva simplement un doigt.

Il s’arrêta.


« Comment vous appelez-vous ? »


« Aujourd’hui ? »


Elle esquissa un léger sourire.


« Vous n’avez pas peur. »


« J’ai peur des choses dangereuses. »


Gavin jeta un regard autour de lui.


« Pour l’instant, je vois surtout beaucoup de gens qui tiennent des armes parce qu’ils ont besoin de se rassurer. »


Le sourire de la femme disparut.


« Vous êtes insolent. »


« On me le dit souvent. »


Elle ouvrit un tiroir.


En sortit une liasse.


La posa sur le bureau.


« Vingt mille. Le reste après vérification du modèle. »


Gavin ne toucha pas à l’argent.


« L’accord était quarante. »


« L’accord dépend de la qualité de la marchandise. »


« La qualité est excellente. »


« Alors vous n’avez rien à craindre. »


Un voyant rouge s’alluma soudain sur le terminal.


Presque au même instant, une alarme étouffée retentit quelque part dans le bâtiment.


Pas une sirène générale.


Un signal interne.


La femme baissa les yeux vers l’écran.


Gavin vit son expression changer.


Très légèrement.


Mais suffisamment.


Elle releva la tête.


« Où avez-vous trouvé cet androïde ? »


Gavin ne bougea pas.


« Je l’ai déjà expliqué à vos hommes. »


« Expliquez-le-moi. »


Les deux gardes derrière elle retirèrent les sécurités de leurs armes.


Gavin sentit son pouls accélérer.


Son visage, lui, resta parfaitement calme.


« Chez un avocat. »


La femme consulta les informations affichées sur son terminal.


Puis elle posa lentement les mains à plat sur le bureau.


« C’est intéressant. »


Le voyant rouge continuait de clignoter.


« Parce que l’androïde que vous venez de nous vendre est un prototype CyberLife appartenant au Département de Police de Detroit. »


Le silence devint absolu.


Gavin fixa la femme.


Elle le fixa en retour.


Puis l’une des portes se verrouilla derrière lui.


Un claquement métallique.


Définitif.


Elle se pencha légèrement.


« Alors je vais vous poser la question une dernière fois. »


Son œil artificiel se contracta avec un léger bourdonnement.


« Qui êtes-vous ? »


-------


À suivre.

Laisser un commentaire ?