JE SUIS VIVANT
Le Rusted Nail.
Depuis dix jours, Hank Anderson vivait retranché dans un motel miteux à la périphérie du comté de Wayne.
Un endroit oublié coincé entre une station-service ouverte toute la nuit et une nationale désertée où les camions faisaient vibrer les vitres à chaque passage.
Le genre d’endroit où personne ne pose de questions tant que l’argent tombe sur le comptoir.
La chambre sentait l’humidité, la cigarette froide et le vieux désinfectant.
Le papier peint se décollait près du plafond. Le climatiseur mural fonctionnait par à-coups dans un râle mécanique épuisé, crachant un air tiède incapable de lutter contre la chaleur malade qui étouffait tout le Michigan depuis des jours.
Hank y survivait plus qu’il n’y vivait.
Les rideaux restaient fermés en permanence, plongeant la pièce dans une pénombre jaunâtre traversée par les éclairs rouges des enseignes extérieures. Des bouteilles vides s’accumulaient près du lit défait.
Whisky, bourbon, bières tièdes abandonnées à moitié pleines sur la table de nuit.
Il ne savait même plus quel jour on était sans regarder son téléphone.
Et il évitait soigneusement de regarder son téléphone.
Parce que Connor appelait.
Pas sans arrêt. Pas comme quelqu’un de paniqué.
C’était pire.
Quelques messages, appels espacés.
Connor lui laissait toujours le choix de répondre.
Et ça en devenait insupportable.
Alors Hank laissait vibrer l’écran jusqu’au silence avant de retourner boire face au plafond fissuré de la chambre.
Il dormait par tranches de vingt minutes entre deux verres.
Toujours en sueur.
Toujours brutalement réveillé par quelque chose.
Le rire de Cole dans un rêve.
Le souvenir de l’hôpital.
Ou simplement cette vérité atroce que Kamski avait laissée derrière lui comme une grenade dégoupillée dans son existence.
Connor.
Son apparence.
Son âge.
Ce qu’il représentait maintenant.
Une version impossible de son fils. Une version qui n’aurait jamais dû exister.
Et plus Hank essayait de repousser cette idée… Plus elle revenait.
Il avait tenté de quitter la chambre plusieurs fois.
Mais chaque endroit finissait pareil :
Connor revenait dans ses pensées.
Sa voix calme, ses maladresses presque humaines, sa façon de le regarder comme s’il méritait encore d’être sauvé.
Mon Dieu.
C’était ça qui le détruisait.
Parce qu’avant même de connaître la vérité… Il s’était attaché à lui.
Et maintenant chaque seconde passée près du déviant ressemblait à une trahison envers Cole.
Alors Hank avait fui.
Il s’était enterré dans cette chambre de motel comme un homme attendant que quelque chose en lui finisse enfin de mourir.
Mais rien ne mourait.
Et l’alcool… L’alcool ne faisait plus qu’ouvrir davantage la plaie.
Il était resté longtemps assis au bord du lit, une bouteille à la main, le regard perdu sur les traînées lumineuses derrière les rideaux.
Puis son téléphone avait vibré encore une fois.
Connor.
Un message.
Hank, je voudrais juste savoir si vous allez bien.
Quelque chose s’était tordu violemment dans sa poitrine.
Alors il avait éteint le téléphone, pris ses clés et quitté le motel avec cette lenteur vide des hommes qui savent déjà qu’ils vont faire quelque chose de mauvais.
Une heure plus tard… Il poussait la porte du Rusted Nail.
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Au bord d’une route secondaire presque vide, coincé entre un garage désaffecté et un magasin aux fenêtres opaques de crasse, l'établissement survivait encore.
À peine.
Son enseigne rouge clignotait par intermittence.
Comme un cœur fatigué sous assistance.
À l’intérieur, l’air conditionné était mort depuis longtemps. Les vieux ventilateurs au plafond tournaient dans un grincement irrégulier, brassant une odeur de bière renversée, de sueur ancienne, de tabac froid et de bois imbibé d’alcool depuis trop d’années.
Le parquet collait sous les chaussures.
Les verres étaient mal rincés et chaque surface semblait légèrement humide.
Les conversations restaient basses.
Râpeuses. Fatiguées.
Quelques habitués occupaient les banquettes du fond comme des corps oubliés dans une salle d’attente.
Un match passait sur l’écran suspendu derrière le bar, mais personne ne regardait vraiment.
Même les commentateurs semblaient lointains.
Déformés.
Comme si le son traversait de l’eau.
Et au milieu de cette torpeur suffocante…
Hank Anderson buvait.
Seul.
Installé au comptoir, massif, voûté, il semblait absorber toute la lumière autour de lui.
Sa chemise sombre ouverte au col collait légèrement à sa peau humide. Ses manches remontées révélaient des avant-bras épais marqués de cicatrices pâlies et de petites veines éclatées par l’alcool.
Son verre était presque vide.
Encore.
Une bouteille de bourbon reposait près de lui.
Déjà largement descendue.
Le barman jetait parfois un regard nerveux dans sa direction avant de détourner immédiatement les yeux.
Parce qu’il reconnaissait ce genre de clients.
Ceux qui ne boivent pas pour passer le temps, ni pour faire la fête.
Mais pour se dissoudre.
Hank fixait le fond ambré de son verre avec une concentration étrange.
L’alcool avait déjà commencé à brouiller les distances. Les contours du bar ondulaient légèrement chaque fois qu’il relevait les yeux trop vite.
Il avala une nouvelle gorgée trop vite.
Le bourbon lui arracha presque un haut-le-cœur.
Son estomac se tordit brutalement.
Et pendant quelques secondes, il accueillit cette douleur avec gratitude.
Parce qu’elle était simple.
Contrairement au reste.
« Tu devrais ralentir un peu, l’ami. »
Hank releva les yeux vers l'homme derrière le comptoir.
Le mouvement prit une seconde de trop.
Il eut un rire bref. Cassé.
« J’t’ai pas demandé ton avis... »
Sa voix râpait comme du verre pilé.
Il tendit la main vers la bouteille et se resservit avec un geste imprécis.
L’alcool déborda sur ses doigts mais il ne sembla pas le remarquer.
Le barman hésita à intervenir.
Puis abandonna.
Parce qu’il y avait quelque chose dans le regard de cet homme qui décourageait toute tentative d’aide.
Une violence sourde.
Comme un moteur qui chauffe trop sous le capot.
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Les minutes passèrent.
Ou peut-être des heures.
Le temps avait commencé à se dissoudre sous l’alcool.
La musique changeait sans qu’il la remarque réellement. Le ventilateur grinçait toujours. Les voix autour de lui devenaient étouffées.
Hank passa une main tremblante sur son visage.
Le geste était maladroit maintenant.
Fatigué.
Même mouvement qu’après les enterrements, les crises, les nuits passées à boire seul dans le noir.
« Putain… »
Le mot se brisa dans sa gorge.
Et soudain...
« T’as un problème, vieux ? »
La voix fendit brutalement le brouillard alcoolisé.
Hank leva lentement les yeux.
Deux hommes trentenaires. Sales. Déjà bien ivres eux aussi.
Le plus grand mâchait un cure-dent avec arrogance.
« Tu nous plombes l’ambiance avec ta gueule de cadavre. »
Hank cligna deux fois, comme pour remettre l’image au point.
Puis il détourna le regard vers son verre.
« Dégage. »
Simple. Bas. Épais.
Mais le ton contenait déjà quelque chose de dangereux.
Le second ricana.
« Oh merde… mais il parle ! »
Une main heurta volontairement son épaule.
Petit geste.
Énorme erreur.
Le silence autour d’eux sembla changer immédiatement de texture. Plusieurs clients regardaient déjà dans leur direction.
Parce qu’ils reconnaissaient ce moment précis : Celui juste avant qu’un homme cesse enfin de se contrôler.
Hank releva lentement la tête.
Et ses yeux…
Ses yeux n’étaient plus simplement ivres.
Ils étaient noyés.
Rouges. Brillants.
Dévastés par l’alcool et quelque chose d’encore plus profond.
Une fatigue devenue colère.
Le monde tanguait autour de lui comme un décor mal fixé. Les néons laissaient des traînées rouges et jaunes dans sa vision.
Sa mâchoire se contracta lentement.
« J’ai dit… dégage. »
Sa voix sortit plus grave encore.
Éraillée. Instable.
Le grand éclata de rire.
Un rire humide. Épais d’alcool.
« Sinon quoi ? »
La phrase résonna bizarrement dans son crâne, comme un écho métallique.
Sinon quoi ?
Sinon quoi ?
Sinon...
La chaise grinça brutalement contre le sol.
Puis tout explosa.
Hank se leva d’un coup.
Immense. Brutal.
Le mouvement fut si soudain que le comptoir heurta violemment ses cuisses.
Son poing partit sans avertissement.
Un direct monstrueux.
L’impact résonna dans le bar avec un bruit sourd et écœurant.
Un craquement humide suivit immédiatement.
La tête du type pivota violemment. Du sang jaillit en pluie sombre. Le cure-dent vola quelque part dans la pénombre.
L’homme traversa littéralement une table avant de s’effondrer dans un vacarme de bois éclaté et de verre brisé.
Pendant une seconde...
Le silence.
Puis les cris éclatèrent.
« PUTAIN ! »
Le second homme chargea immédiatement.
Hank tourna vers lui avec une demi-seconde de retard. L’alcool ralentissait ses réflexes mais rendait ses gestes plus lourds.
Plus sauvages.
Le type tenta de le frapper.
Hank attrapa son col avant même de sentir réellement le coup et l’écrasa contre le comptoir.
Le choc fut si violent que plusieurs verres bondirent avant d’exploser au sol.
Il le frappa encore et encore.
Chaque coup faisait vibrer le meuble.
Le bruit devenait confus maintenant.
Mélangé.
Le bois. Les cris. Le verre. Le sang qui battait dans ses oreilles.
Son souffle sentait le bourbon chaud.
Sa vision se rétrécissait.
Il ne distinguait plus vraiment les visages autour de lui. Seulement des silhouettes qui bougeaient trop vite sous les lumières rouges du bar.
Quelqu’un cria d’appeler la police.
Le premier homme revint malgré son visage détruit, fou de rage, et fracassa une bouteille contre l’épaule de Hank.
Le verre explosa.
Le choc lui arracha enfin un vrai vacillement.
Une douleur brûlante déchira immédiatement sa joue lorsqu’un éclat l’ouvrit profondément.
Il tourna lentement la tête.
Très lentement.
Et là...
Quelque chose céda complètement.
La rage remonta d’un seul coup.
Il chargea comme un animal.
Le type eut à peine le temps de reculer avant d’être projeté à travers deux tables.
Le mobilier éclata dans un vacarme assourdissant.
Des bouteilles tombèrent derrière le bar.
Quelqu’un hurla. Une femme se précipita vers la sortie.
Mais Hank ne voyait plus rien.
Ni les gens.
Ni lui-même.
Seulement cette douleur énorme qui lui brûlait l’intérieur depuis des années et que l’alcool venait de déchirer complètement.
Le second homme saisit une chaise qu’il abattit de toutes ses forces.
Le bois explosa contre les côtes de Hank.
Le souffle lui manqua enfin.
Une douleur blanche traversa son flanc.
Il vacilla.
Le monde bascula légèrement sur le côté. Son estomac se retourna brutalement sous le mélange d’alcool et d’adrénaline.
Puis il releva la tête.
Et son regard fit pâlir l’autre homme.
Parce qu’il n’y avait plus rien de rationnel dedans.
Hank se jeta sur lui.
Les deux corps s’écrasèrent au sol dans une avalanche de verre brisé, le choc arrachant un râle aux deux hommes.
Puis les coups devinrent sauvages.
Chaque impact faisait remonter autre chose.
Kamski. CyberLife. Cole. Connor.
Connor surtout.
« ARRÊTEZ-LE ! »
Des bras réussirent enfin à l’agripper.
Deux hommes. Un troisième en renfort.
On le tira violemment en arrière.
Hank rugit presque en essayant de revenir sur l’autre.
Ses mouvements étaient désordonnés maintenant.
Énormes. Ivres.
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Les gyrophares transformaient maintenant les vitres du Rusted Nail en éclairs rouges et bleus.
Dehors, la chaleur était devenue suffocante.
Une chaleur d’orage sans pluie.
Électrique. Collante.
La sueur coulait le long du dos de Hank sous sa chemise trempée.
Il fallut trois policiers pour le maîtriser.
Trois.
Même ivre mort, blessé, à moitié désorienté, il se débattait encore avec une violence terrifiante.
« LÂCHEZ-MOI ! »
Sa voix explosa dans la nuit.
Un officier le plaqua violemment contre le capot de la voiture de patrouille.
Hank essaya encore de repousser quelqu’un, entrainant un coup derrière les jambes qui le fit tomber à genoux brutalement.
Le choc résonna jusque dans son crâne.
Sa respiration était devenue erratique.
Trop rapide.
Le monde se déformait par vagues.
Son arcade saignait abondamment. Le liquide lui coulait dans l’œil. Mélangé à la sueur.
Mais malgré ça, quelque chose continuait de brûler dans ses yeux.
Une colère sans cible.
Juste immense.
Les menottes claquèrent autour de ses poignets. Le métal froid lui arracha un frisson incontrôlé.
Et pendant une seconde…
Une seule…
Connor traversa encore son esprit.
Son visage se contracta brutalement.
Et soudain toute cette rage sembla vaciller une fraction de seconde.
Il baissa la tête.
Comme s’il avait honte.
Comme si cette simple pensée suffisait déjà à le condamner.
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La cellule de dégrisement était glaciale.
Un froid sec, artificiel, qui semblait sortir directement des murs de béton pour lui ronger lentement les os.
Le contraste avec la chaleur suffocante de l’extérieur était brutal.
Comme si on l’avait plongé vivant dans une morgue.
Le néon au plafond diffusait une lumière blanche maladive qui écrasait tout relief, tout refuge. Il bourdonnait par intermittence dans un grésillement électrique presque imperceptible.
Et ce bruit…
Ce putain de bruit finissait par devenir insupportable.
Hank était assis sur le banc métallique fixé au mur.
Ou plutôt affaissé dessus.
Les coudes sur les genoux, la nuque lourde, les épaules tombantes.
Ses vêtements sentaient l’alcool, la sueur et le sang séché.
Le sien. Celui des autres.
Sa chemise était déchirée au niveau de l’épaule. Une longue entaille barrait sa joue jusqu’à la mâchoire et son arcade ouverte pulsait douloureusement à chaque battement de cœur.
Ses jointures étaient méconnaissables.
Rouges. Éclatées. Enflées.
De fines coupures traversaient ses doigts, remplies de verre incrusté et de sang noirci.
Il les regardait sans vraiment les voir.
Ses mains tremblaient légèrement maintenant.
Le dégrisement commençait.
Et avec lui revenait la douleur.
Toute la douleur.
Pas seulement physique.
Son flanc lui arrachait des élancements à chaque respiration un peu trop profonde. Sa mâchoire vibrait encore des impacts encaissés pendant la bagarre. Ses côtes brûlaient là où la chaise avait explosé contre lui.
Mais le pire était dans sa tête.
Soudain, des pas résonnèrent dans le couloir.
Lents. Lourds. Réguliers.
Pas ceux d’un agent fatigué de fin de service.
Non.
Ceux de quelqu’un qui avançait avec un but précis.
Hank ne bougea pas immédiatement.
Mais il sentit son estomac se nouer.
Les pas s’arrêtèrent devant la cellule.
Le cliquetis métallique d’un trousseau de clés fendit le silence.
Puis une voix grave. Fatiguée.
« Ouvrez. »
La serrure claqua.
La porte grinça lentement.
Et le capitaine Fowler apparut dans l’encadrement.
Impeccable malgré l’heure tardive.
Manteau sombre encore sur les épaules.
Regard dur. Cerné. Épuisé.
Mais surtout déçu.
Terriblement déçu.
Pendant un instant, il ne dit rien.
Il observa simplement Hank.
Les blessures.
Le sang.
Les mains détruites.
L’odeur d’alcool.
Toute la scène parlait d’elle-même.
« On m’a réveillé à trois heures du matin pour me dire que mon lieutenant avait été embarqué. »
Hank resta silencieux.
Le capitaine fixa quelques secondes les jointures éclatées avant de relever les yeux vers lui.
« Trois blessés et un civil envoyé aux urgences... Putain de merde ! »
Hank avala difficilement sa salive.
Mais rien ne sortit.
Parce qu’il n’y avait rien à dire.
Fowler resta immobile dans quelques secondes de trop.
Parce que voir son ami comme ça lui provoqua un véritable choc.
Pas le choc de la colère.
Le choc de la peur.
Anderson avait toujours été une catastrophe ambulante.
Brutal, alcoolique, ingérable parfois.
Mais même au pire de ses années après la mort de Cole… Il restait quelque chose dans ses yeux.
Une résistance animale. Une rage. Un instinct de survie.
Là…
Fowler ne voyait plus ça.
Et c’était précisément ce qui l’inquiétait.
Il ressemblait à un homme qui avait cessé de lutter.
Le capitaine sentit une boule lourde se former dans son ventre.
« Qu’est-ce qui est en train de t’arriver, Hank… ? »
Cette fois, la question frappa plus fort que tous les coups de la soirée.
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À suivre...