Une raison de rester

Chapitre 2 : La nuit qui n’en finit pas

4085 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 12/05/2026 08:47

  Il était tard et Alec ne trouvait pas le sommeil. C’était une vieille rengaine qui ne l’avait pas quitté depuis le début de sa formation de police. Quoi qu’il en soit, il avait toujours eu des problèmes de sommeil. Il ruminait sans cesse ce qui s’était passé dans la journée pour commencer. Tous ses échecs, ses erreurs… Puis, venait le reste. Les enquêtes. Pippa. Lisa. Danny. Trish. Il avait fait sa part pour rendre justice, certes. Mais cela semblait trop peu pour lui. Il aurait aimé faire plus.

Alors, il ne dormait pas et il remuait des pensées sombres et culpabilisantes. Alec avait bouclé l’enquête. Pourtant, il n’arrivait pas à éprouver un peu de fierté ou même, simplement, la sensation gratifiante de savoir qu’il avait bien fait son travail.

 

Alec s’était installé dans le salon, avachi sur le canapé. Une lampe d’ambiance diffusait une lueur douce, qui aurait pu être réconfortante s’il ne s’était pas senti si agité. Le feu qu’il avait allumé plus tôt projetait des ombres dansantes, accompagnées de craquements rassurants. Le tic-tac de l’horloge rythmait ses pensées et les battements de son cœur. Son regard tomba sur la chambre de sa fille. Il jeta un œil à sa montre, il était presque deux heures du matin. Elle devait dormir à cette heure-ci.

 

Cela faisait plusieurs mois qu’Alec Hardy était revenu à Broadchurch avec sa fille. Une seconde chance pour elle, comme ce lieu avait été pour lui. Une manière de revenir à la vie et, doucement, lentement, se pardonner. Elle commençait à s’y faire, et Alec savait alors qu’il avait pris la bonne décision. Il avait essayé de faire marcher à nouveau son couple avec Tess, surtout pour le bien de Daisy. Cela avait été une catastrophe et venir avec sa fille à Broadchurch avait été une sorte… d’évidence. Il y avait pensé un matin en se levant, et une semaine après ils emménageaient dans une maison à Broadchurch, mais le plus loin possible de la mer. Les cauchemars de noyade étaient toujours fréquents et toujours perturbants. Alors il préférait se tenir le plus loin possible de l’eau. Désormais, il rêvait aussi de ficelle bleue, de gémissements de douleur dans le noir… L’enquête pour viol l’avait profondément marqué, plus qu’il ne le laissait paraître.

 

Alec savait dur comme fer qu’il était revenu seulement pour sa fille. Une seconde chance. Mais parfois, la nuit, alors qu’il n’arrivait pas à dormir et qu’il pensait à Miller… une seconde de doute étreignait douloureusement son cœur avant qu’il arrive à étouffer la moindre réflexion à ce sujet. Daisy s’intégrait, il se rapprochait d’elle. C’était tout ce qui devait compter à ses yeux.

 

Car maintenant que le calme était revenu à Broadchurch, il essayait de se rapprocher de sa fille. Il n’était pas vraiment sûr de comment faire, mais il en avait envie. Il tentait de ne pas rentrer trop tard. Sa fille l’attendait à la maison, elle semblait apprécier ses efforts. Il pouvait alors essayer d’être présent pour elle, même s’il se sentait trop maladroit parfois. Être père célibataire d’une adolescente n’était pas de tout repos. Mais avec tout ce temps qu’il avait perdu avec Sandbrook, le père en lui se réjouissait d’être là pour elle. Même si c’était accompagné de beaucoup d’angoisses et de doutes.

 

À la fin de l’enquête, sa fille lui avait dit qu’elle était fière de lui. Cela l’avait bouleversé sur le moment. Ils n’étaient pas très démonstratifs dans la famille Hardy. Puis, après cette ouverture auprès de sa fille, elle s’était renfermée dans ses écouteurs, ses livres, ses nouvelles amies. Alec savait qu’il devait se montrer patient. Daisy ne lui avait pas entièrement pardonné son absence. Elle devait s’habituer à vivre avec son père après des mois d’absence. Et lui, il apprenait le rôle de père célibataire. Avec son lot d’erreur et de joie.

 

Alec soupira et se frotta le visage. Il devrait sûrement aller au lit et essayer de dormir. Mais il savait qu’il n’arriverait pas à fermer les yeux. Il avait peur de dormir depuis si longtemps et ses cauchemars le pourchassaient presque chaque nuit.

Il n’arrivait pas à se sentir fier de lui, et c’était sans doute la grosse part du problème. Et il ne savait pas pourquoi. Il avait arrêté les coupables, le procès était plié d’avance avec l’accumulation de preuves. Mais il gardait une ombre glaçante de honte qui étreignait son cœur.

La conversation avec Miller lui avait pourtant fait du bien. Il savait qu’elle était honnête et qu’elle pensait ce qu’elle avait dit. Alec s’était alors un peu détendu face aux femmes, mais il gardait une forme d’inquiétude. Sa froideur pouvait-elle être mal interprétée ? Il s’était toujours comporté comme ça, un patron effroyable. Il le savait et cela lui allait parfaitement. Personne ne s’était jamais plaint d’un traitement différent selon que ce soit un homme ou une femme. Il était dur et froid avec tout le monde. Sauf… Miller.

 

Elle avait su fendiller sa carapace et se faufiler un peu dans un coin de son être. Il… l’appréciait. C’était presque douloureux de l’admettre. Mais il aimait qu’elle le rabroue et le taquine. Il aurait dû en être irrité, ou trouver ça inapproprié parce qu’il était son supérieur. Mais non, il la laissait faire. Il la provoquait parfois. Parce que c’était rafraîchissant et que ça l’aidait à évoluer, petit à petit. Il le cachait derrière un silence maussade, bien évidemment. Mais cela faisait partie de la relation. Elle l’acceptait et jouait le jeu avec plaisir.

Miller… Avec elle, il n’avait jamais peur de mal faire. Car il savait qu’elle lui dirait ce qu’elle pensait sans détour. Elle était un espace de sécurité, une présence presque réconfortante. Parfois, il se disait qu’avec le temps et son aide, il pourrait presque devenir une personne agréable. Il ne savait pas s’il le désirait vraiment, mais Miller le guidait sur cette voie et il la suivait aussi bien qu’il le pouvait.

 


 

Il n’eut pas le loisir de s’épancher davantage. Une série de petits coups discrets à la porte-fenêtre attira son attention. Il devait bien être deux heures du matin maintenant. Il se doutait de qui se trouverait derrière le léger voilage. Une seule personne avait un sommeil aussi mauvais que le sien.

C’était bien Miller, dans son horrible ciré orange. Un jour, il faudrait vraiment qu’il trouve le courage de lui dire de changer de manteau le plus rapidement possible. Un jour, peut-être…

 

La nuit était claire à la pleine lune. Il pouvait voir la lueur de l’astre se refléter dans les mèches rebelles de Miller. Il y eut une sorte d’attendrissement dans son cœur qui battait un peu plus vite, mais il s’empressa d’étouffer cette information. Comme souvent en ce moment.

Alec ouvrit la porte-fenêtre et la laissa entrer dans son salon.

« Insomnie ? » demanda-t-il d’un ton un peu tendu, sans s’embarrasser des salutations de politesse.

« Oui… Je ne vous dérange pas ? » demanda Miller en détournant les yeux brièvement.

« Non, non. Erm, je vais vous faire un thé… »

« Quelque chose de plus fort serait le bienvenu. » dit-elle d’une voix un peu rauque.

Alec hocha nerveusement la tête. Il craignait la raison de sa visite si tardive et la conversation qui pouvait en suivre. Si Miller était une sorte de refuge, il voyait que leur relation prenait de plus en plus une tournure plus… affective. Alors, depuis quelques semaines, il essayait de passer moins de temps en tête-à-tête avec elle, en dehors de ce qui restait professionnel. Il ne savait pas vraiment pourquoi, mais… Il avait une épine dans le cœur qui lui murmurait de faire attention.

 

Il alla alors chercher une bouteille de whisky et servit deux bons verres. Cela ne lui ferait pas de mal non plus. Ils s’installèrent sur le canapé. La distance était raisonnable entre eux. Mais il pouvait quand même sentir son parfum et sa chaleur. Et cela le troublait un peu. Miller leva timidement son verre, comme pour trinquer. Mais aucun toast ne pouvait combler cette douleur qu’ils ressentaient tous les deux à cet instant. Car chacun savait ce qui torturait l’autre et l’empêchait de dormir.

 

Ils burent un moment dans le silence. Le bois craquait dans la cheminée. Sa douce lueur baignait le salon, ainsi que l’odeur de feu qui donnait une atmosphère douce et réconfortante.

Alec faisait tourner le liquide ambré dans son verre dans une tentative de se rassurer. Il se sentait de plus en plus tendu à mesure que le silence de Miller durait. Il se demandait quand elle se jetterait à l’eau. En croisant les doigts pour que ce soit un sujet sans danger pour Alec.

Il avait sciemment évité de se retrouver seul en sa présence au poste depuis qu’il réalisait qu’il… la voyait parfois… Différemment. Et là voilà chez lui, en pleine nuit, à partager un verre de whisky. Alec ne savait pas vraiment comment il pourrait s’échapper s’il en avait besoin. Plus que tout, il ne voulait pas parler de sentiments. Le sujet était bien trop dangereux. Il savait tout cela d’une manière un peu obscure et confuse car il refusait d’y penser vraiment. Il avait trop peur de ce qu’il pourrait découvrir.

« Je préfère cette maison à votre ancien logement. » dit Miller d’une voix un peu rêveuse.

Sa voix brisa le silence et il aurait presque sursauté de surprise. Il lui lança un long regard agacé, mais elle regardait autour d’elle.

« Ce n’était pas si mal… » protesta-t-il faiblement.

Tout le monde avait critiqué son ancienne maison. Pour lui, elle avait été très bien. Elle faisait ce qu’on lui demandait : des murs, un toit, des meubles. Son seul défaut était qu’elle était bien trop proche de la mer. Mais au fond, Alec accordait peu d’importance à son lieu de vie. Du moins, avant que sa fille vienne vivre avec lui. Avant, c’était le lieu où il vivait. Désormais, c’était un foyer. Cette pensée était parfois effrayante, car elle contenait tant d’engagements que cela lui faisait un peu peur.

 

Le silence était devenu désagréable. Elle ne parlait toujours pas et Alec se doutait qu’elle n’était pas venue pour critiquer sa maison. Il s’inquiétait de plus en plus du sujet de sa venue. D’autant plus que, bien malgré lui, sa présence commençait à le troubler sensiblement.

Il la voyait inspecter du regard son salon et il se sentait comme mis à nu. Il n’y avait rien pourtant qui aurait pu le mettre mal à l’aise. Sa veste et sa cravate pendaient à une poignée de porte. Sa fille avait laissé des manuels de classe sur la table de cuisine. Un livre écorné traînait sur le fauteuil près de la cheminée. C’était propre, rangé. Un peu vide peut-être.

 

Nerveux, Alec but une longue gorgée de son whisky alors que Miller tapotait de l’ongle contre son verre. Les deux semblaient mal à l’aise et cela était nouveau. Cela déconcertait Alec. Il n’avait pas l’habitude de se sentir ainsi à côté de Miller.

Mais cette nuit, quelque chose dans ce silence, dans la chaleur de leurs corps, semblait être différent. Il changea de position sur le canapé. Il s’était approché d’elle sans vraiment le vouloir. Son parfum et sa chaleur le remuaient quelque part au fond de lui. Plus qu’il ne voulait bien l’admettre.

 

Il se racla la gorge et leurs regards se croisèrent une seconde avant de se fuir. Il avait capté un éclat de surprise qui brillait dans les yeux de Miller. Il comprit alors qu’elle aussi ressentait ce malaise et ne se l’expliquait pas. Pourquoi était-elle donc venue chez lui cette nuit ?

« Alors, euh… vous n’arriviez pas à dormir ? » demanda-t-il plus pour briser le silence qu’autre chose.

Elle soupira et s’enfonça dans le canapé. Malgré lui, son corps pivota comme pour se synchroniser avec le sien. Son genou effleura le sien avant qu’il se tende brusquement pour l’écarter, comme brûlé. Alec sentit ses joues chauffer et il espéra de tout son cœur qu’elle ne voyait rien de ce qui se passait en lui.

« Je n’arrête pas de penser à Trish ces derniers jours… J’ai fini son dossier pour le tribunal et tout ça semble tellement… irréel. Je ne comprends pas comment quelque chose d’aussi horrible puisse arriver. »

Elle poussa un long soupir qui exprimait toute sa fatigue et son désarroi. Alec la regardait sans rien dire. Son cœur battait plus lentement maintenant qu’ils étaient sur un terrain connu. Le travail.

« Je sais que vous allez dire que c’est le métier qui rentre, mais maintenant, dès que je vois un homme, je ne peux pas m’empêcher de… enfin, je veux dire que je me méfie. Dès que je vois quelqu’un, je… je le vois comme un potentiel criminel… Et c’est dur, car je ne voyais pas les choses comme ça avant… »

Elle se tut comme si les mots lui manquaient. Elle but une large gorgée de son verre et Alec fit de même. Il était peiné qu’elle se sente mal, mais une part de lui était presque… réjouie d’entendre cette méfiance qu’elle ressentait. Car c’était ainsi qu’il voyait le monde. Et enfin quelqu’un semblait le voir ainsi aussi.

 

Finalement, elle posa son regard sur lui. Un regard triste et un peu effrayé, humide de larmes. Son cœur se brisa doucement dans sa poitrine. Il eut brusquement envie de la toucher. Un besoin presque viscéral, irrationnel et pourtant presque nécessaire. Son corps se tendit devant ce désir qu’il refoula difficilement au plus profond de lui.

« Je sais, c’est le métier qui rentre… » répéta-t-elle, inconsciente de ce qui se mouvait en Alec. « Mais je ne pensais pas que ce serait si dur. »

Elle le regardait et il comprit qu’elle attendait une réponse. Ses mains tremblèrent un instant. Il serra ses mains sur le verre de whisky. La partie délicate : les mots.

« Vous… Vous faites très bien votre travail. »

Son cœur battait trop fort dans sa poitrine et il n’arrivait pas à se concentrer pour savoir quoi dire d’autre. Il ne voyait absolument pas comment la réconforter et il n’était même pas sûr que ce soit ce qu’elle attendait de lui.

 

Comme très souvent, Alec se sentit étrange, différent de tous les autres. Quelqu’un de « normal » trouverait sûrement quoi dire pour qu’elle se sente mieux. Mais il ne trouvait rien. On le trouvait froid, malpoli, taciturne. C’était vrai, mais surtout parce qu’il n’avait jamais vraiment compris les autres ni comment entretenir une relation sociale. C’était comme s’il était câblé différemment et que tous les autres connaissaient un langage et une manière d’être qui lui étaient impossibles à comprendre. Alors, il s’était renfermé sur lui-même.

 

Et là, les secondes s’étiraient sur ses pauvres mots trop frêles pour réconforter quiconque. Il posa un regard presque affolé sur elle. Il y aurait pu avoir de l’incompréhension, une certaine colère ou une froideur dans ses yeux. C’était ce qui finissait toujours par se passer avec toutes les personnes avec qui Alec interagissait. Mais là, Miller le regardait avec un léger sourire. Triste, certes, mais un sourire. Un éclat d’amusement brillait dans ses yeux humides.

« Je suppose que c’est le plus important. » répondit-elle finalement.

Sa voix était rauque, ses yeux gonflés de larmes, mais elle avait un petit sourire aux lèvres. Alec comprit que sa réponse ne l’avait pas offensé par son inutilité. Cela l’amusait. Finalement, ses mots étaient peut-être maladroits, mais ils l’avaient fait sourire. Un sentiment de fierté s’empara d’Alec et il ressentit une drôle de chaleur réchauffer son cœur.

« Merci, Alec. Je veux dire, pour le verre et pour m’écouter. Je ne sais pas trop à qui me confier. C’est peut-être… bizarre que ce soit avec vous que je me sente le plus à l’aise pour parler de ces choses-là. »

« Je ne sais pas si c’est bizarre… Je vis ce que vous vivez. Alors… je suis peut-être la personne qui peut vous écouter et vous comprendre… Même si je ne sais pas quoi dire. »

Il s’était beaucoup trop avancé et exprimé le fond de sa pensée à son goût. Mais il ressentait encore cette chaleur presque enivrante d’avoir réussi à la faire sourire malgré ses difficultés à savoir consoler. Il but une gorgée de son whisky en fixant le feu qui crépitait dans la cheminée. Dans l’espoir que cela calme un peu son esprit qui se troublait de plus en plus et son corps qui se réchauffait étrangement.

 

Finalement, il prit son courage à deux mains et il posa son regard sur elle. Droit dans les yeux. Il n’aimait pas ce type de contact, mais avec Miller c’était différent. Les nuances de ses yeux noisette avaient quelque chose d’hypnotique qui rendait la chose agréable. Elle le regardait avec douceur, et il y avait une petite étincelle dans un coin de ses yeux qu’il ne parvenait pas à comprendre.

Miller posa alors doucement sa main sur le genou d’Alec. Il se figea de surprise. Tout son corps se crispa et il eut presque honte des étincelles de plaisir qui fusaient là où sa main était posée. Le contact était hésitant, léger. Presque un effleurement.

« Merci, Alec. »

Ils se regardaient toujours dans les yeux. Il voyait son trouble, sa surprise et encore cette étincelle qui s’était intensifiée. Il ne savait pas ce qu’elle pouvait voir dans son regard. Le choc ? La surprise ? Une… agréable surprise ?

 

C’est alors qu’elle retira vivement sa main et détourna les yeux avec une légère grimace.

« Désolée, je ne sais pas ce qui m’a pris. Je… enfin… Désolée. »

Ses joues étaient rouges et elle bafouillait un peu, ses yeux fixant la cheminée comme si cela était une échappatoire. Alec restait figé. Il n’arrivait pas à reprendre le contrôle de son corps et, pire encore, à ordonner ses pensées. Elles fusaient en lui, le bombardant d’informations qu’il n’arrivait pas à saisir. Mais il sentait que son corps était plus chaud, tendu, mais pas comme d’habitude. Ce n’était pas le stress. C’était… le frisson d’un plaisir inattendu ?

« Non Miller, je… Enfin… ce n’est pas grave. Ce n’est rien. » bafouilla-t-il finalement douloureusement.

Il sentait encore la chaleur de sa main sur son genou. Leurs jambes se frôlaient délicatement. Son parfum semblait plus fort, plus envoûtant. Il se sentait perdre pied et une part de lui s’affolait. Et une autre, plus sombre, plus opaque et mystérieuse aussi, lui donnait envie de la toucher elle aussi. De confirmer ces étincelles qu’il avait ressenties quand elle avait posé sa main sur lui.

« Non, c’est ridicule, vraiment. On n’est pas… ce n’est pas notre relation. »

Miller se leva, laissant Alec désemparé. Devait-il la retenir ?

Elle récupéra son manteau. Elle évitait soigneusement de le regarder. Une pensée fugace : il ne voulait pas qu’elle parte. Pas comme ça, pas alors qu’il avait terriblement envie de…

« Miller… S’il vous plait, restez, je… enfin je veux dire, ce n’est rien de grave et je… enfin, restez s’il vous plaît… »

Sa voix était basse et cela ressemblait presque à une supplique. Il en eut un peu honte, mais cela sembla avoir un effet. Miller cessa de se rhabiller et osa poser ses yeux sur lui. Ils étaient brûlants, comme si deux petites étoiles s’y étaient allumées. Mais un doute énorme habitait un coin de son regard. Alec sut à cet instant qu’elle pouvait voir la même chose dans le sien.

 

Son corps lui semblait engourdi et encombrant. Il n’arrivait pas à penser clairement. La seule pensée qui revenait comme un leitmotiv était qu’il voulait la retenir encore un peu. Une envie, une pulsion plutôt, montait en lui. Il n’osait pas la nommer même s’il pensait la reconnaître. Elle le submergeait peu à peu et il se sentait perdre pied. Sa retenue, son ignorance farouche de ses émotions s’effondraient dans un lent fracas.

« Alec, je… ce n’est pas une bonne idée. On travaille ensemble et… enfin, je n’aurais jamais dû… »

« Stop. »

Ils se figèrent tous les deux de surprise face à la détermination qui avait accompagné son refus. Alec sut alors qu’ils s’approchaient du point de non-retour. Il s’avança vers elle, la regardant dans les yeux. Puis, il posa une main sur son épaule.

« Miller, je… Enfin… »

« Ne dites rien, s’il vous plaît… Je ne peux pas… S’il vous plait… » le coupa-t-elle en le regardant d’un air suppliant.

Il garda un instant sa main sur son épaule. Une envie irrésistible la fit glisser le long du bras, vers l’avant-bras et s’arrêta à son poignet. Le coton de son pull était doux et chaud. Le geste lui parut alors si intime qu’il ne pouvait plus le supporter. Il retira sa main. Elle le brûlait délicieusement. Il chercha à accrocher son regard. Il avait besoin de savoir si elle ressentait ce trouble elle aussi. Mais elle fuyait son regard.

« Je vais y aller. »

Elle se précipita presque vers la porte-fenêtre et sortit pour s’enfoncer dans la nuit.

 

Alec resta longtemps immobile. Des frissons parcouraient son corps et il n’arrivait pas à vraiment comprendre ce qui se passait en lui. Et ce qu’il avait osé faire. Il avait bien senti que sa relation avec Miller devenait plus affective. Mais il ne s’était pas douté à quel point elle devenait profonde. Il regarda sa main, un peu comme si elle était une étrangère et que ce n’était pas vraiment lui qui l’avait touchée. Et ressentit ces étincelles au contact de sa peau.

Il se sentait profondément troublé. Car Alec comprenait que quelque chose venait de changer et qu’ils ne pourraient sûrement pas revenir en arrière. Son estomac se noua d’appréhension et son cœur battit plus vite d’une vie nouvelle. Il n’était pas sûr de savoir ce qu’il pensait de tout ça.



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